Nicolas naquit à Flüe, petit village du canton d’Unterwald, en Suisse. Il revenait tard des champs et néanmoins on le voyait se retirer encore en quelque lieu solitaire pour converser avec Dieu. À 30 ans, il se maria, et il éleva dans la vertu une famille de dix enfants. Dans ce nouvel état, son amour de la prière ne fit que s’accroître : il se levait à minuit pour aller prier jusqu’à l’aurore dans une église voisine. Soldat vaillant dans plus d’une guerre, juge et conseiller dans son canton, il donna partout et toujours les mêmes exemples de vertu. À l’âge de 50 ans, pour obéir à un pressant appel de Dieu, Nicolas quitta sa famille et se retira dans les montagnes pour y mener une vie extraordinaire sans cesse en prière, il ne prenait d’autre aliment que la Sainte Eucharistie. Les supérieurs ecclésiastiques voulurent l’éprouver : sa parfaite obéissance désarma tous les soupçons. Beaucoup de gens venaient chercher auprès de lui force, conseil et consolation : il fut d’ailleurs favorisé du don des miracles. Cruellement souffrant, il reçut le saint Viatique à genoux, entouré, dans son humble ermitage, de sa femme et de ses enfants. Il mourut en 1487, après trente-deux ans de vie solitaire.
La discussion avait l’air sérieuse entre Pierre et Solange, ce soir-là. Que complotaient-ils donc en rentrant de l’école ?
« Demain, c’est la « Sainte Catherine », disait Solange. Suzy m’a montré le bonnet qu’elle a fait pour Jeanne. Il est très beau. C’est une casserole en soie rose, avec des ciseaux fendus aux extrémités de la queue et un mètre de ruban pour nouer sous le menton.
— Crois-tu que Jeanne sera contente de la fête de demain ? Depuis quelque temps elle est si triste. Je me demande pourquoi ?
— Eh bien ! moi, je crois avoir compris. Te souviens-tu du jour où Madame Dubuis est venue à la maison ?
— Il y a un mois. Oui, eh bien ?
— Quand je suis rentrée à l’école, Jeanne avait les yeux rouges. Elle venait de pleurer. Depuis ce jour-là, elle est triste.
— Comment Madame Dubuis, si bonne, a‑t-elle pu lui faire de la peine ?
— Je vais te dire quelque chose ; mais tu ne le répéteras pas. Tu le promets ?
— Comme si les garçons étaient des bavards ! Enfin, puisque tu le veux, je promets. »
Solange s’approcha plus près, comme si elle craignait d’être entendue.
« Tu connais Georges ?
— Le fils de Madame Dubuis ? Bien sûr, il n’y en a pas deux comme lui pour fabriquer des sifflets de châtaignier.
— Eh bien ! je crois que Madame Dubuis venait chez nous pour demander à Jeanne si elle voulait être la femme de Georges.
— Oh ! ce serait chic ! Et tu crois que Jeanne a dit non ?
Ding-Dong… Deux petits moines, — des moinillons, — disent leur Angelus, leur bénédicité ; puis, tandis que les Pères prennent leur repas au réfectoire, ils déballent leurs petites provisions au pied d’une belle statue de Notre-Dame. Demi-pensionnaires au Couvent des Frères Prêcheurs (Dominicains), ils arrivent tôt, servent la messe, puis reçoivent les leçons du Père Bernard et l’aident dans son office de sacristain. Le soir seulement ils dévalent la colline pour rentrer chez eux, au village d’Alfange.
Cette histoire se passe au Portugal, au XIIIe siècle. Voilà cent ans, ce pays était encore aux mains des Maures, venus d’Afrique, et qu’ils avaient conquis cinq siècles plus tôt. Vers le XIe siècle, Alphonse VI, roi de Castille, reprit partiellement ce territoire et donna ce qui était compris entre le Minho et le Douro à Henri de Bourgogne, lequel prit le nom de Comte de Porto ou de Portugal. Le fils d’Henri, Alphonse-Henriquez, gagna sur les Maures une victoire décisive. Pour des Français, il est intéressant de savoir que la reprise de Lisbonne, en 1147, a été due en très grande partie à l’aide apportée à Alphonse Henriquez par une flotte de Croisés francs qui s’en allaient en Terre Sainte pour la deuxième croisade. Il y avait parmi eux des Charentais, des Bretons, des Normands, et aussi des Anglais, des Rhénans, des Flamands, tout le littoral Nord-Ouest de la chrétienté. Dans cette victoire contre les Maures, les chrétiens furent aidés très spécialement par saint Michel. On dit qu’il parut dans le ciel une aile et une main indiquant les points où la petite armée devait porter l’effort, à la suite de quoi l’Ordre Militaire de l’aile de Saint Michel fut créé pour les Chevaliers qui s’étaient signalés au combat ; il continua à se recruter parmi les plus valeureux.
Nos moinillons étaient fils d’un de ces chevaliers, lequel, très fervent, avait résolu de les donner à Dieu dès l’enfance. Bien sûr, ils ne s’engageront par vœux que plus tard, si telle était leur vocation, mais déjà ils portent le costume dominicain : robe blanche et manteau noir ; leurs cheveux sont taillés en couronne autour d’une tête rasée. Cela ne les empêche pas d’être de braves enfants joyeux. Ils aiment cette vie monastique et sans doute, seraient-ils toujours restés au couvent, s’il ne leur était arrivé une étrange et belle aventure.
Quant à leur maître, le Père Bernard, il est originaire de Morlaàs, à 12 kilomètres de Pau, donc, Béarnais. Ses parents, qui, contrairement au Chevalier d’Alfange, n’avaient nul envie d’en faire un moine, l’avait fiancé très jeune, alors que lui voulait être Dominicain. Un beau jour, il s’enfuit, non dans quelque couvent de France ; ses parents l’y retrouveraient ; non au nord de l’Espagne ; la barrière des Pyrénées n’est pas infranchissable ; mais au lointain Portugal, dans le couvent de Santarem, fondé par un des premiers compagnons de saint Dominique, Suero Gomez.
« Ils reviennent d’eux-même dire ensemble des dizaines »
Santarem… Reconnaissez-vous ce nom ? vous qui avez lu l’histoire des trois bergers de Fatima… Santarem, ville principale du district ou département du même nom, dont Fatima dépend. Notre-Dame du Rosaire n’est pas encore venue à la Cova, mais elle est déjà aimée, et combien ! particulièrement chez les Pères de Santarem. En vrai Dominicain, Père Bernard conduit souvent ses élèves à la chapelle de Notre-Dame du Rosaire. Les Ave montent en guirlandes, en bouquets… Les petits y prennent tellement goût que, souvent, ils reviennent d’eux-mêmes dire ensemble « des dizaines ». L’Espagne, le Portugal, ont une dévotion immense à la Sainte Vierge depuis que saint Jacques a évangélisé cette terre. Marie, (Notre-Dame del Pilar — du pilier), est vraiment le pilier de la foi catholique. Au Portugal, cette dévotion s’est encore fortifiée par le fait que les rois du Portugal, depuis le tout premier, ont choisi la mère de Dieu pour mère de la dynastie et de la nation. Le peuple portugais n’a pas oublié ce contrat, malgré tant de révolutions, et la Sainte Vierge pas davantage ; elle l’a prouvé !
Bref, nos moinillons, imprégnés d’esprit chrétien, catholique et dominicain, nos moinillons, vrais Portugais, vont à Marie de toute leur âme. Trop loin d’Alfange pour y courir déjeuner près de leur mère, avec leurs petits frères et sœurs, ils vont quand même déjeuner en famille, avec leur mère du ciel et leur frère Jésus. A nous, l’idée ne viendrait pas de déjeuner dans une chapelle ; ceci encore est espagnol et portugais.
Et ayant, par son aiguillon, engagé la bête à prendre le petit sentier abrité de noisetiers, où elle va pouvoir aller pour ainsi dire seule, de son pas lent et régulier, l’homme retombe dans ses tristes pensées.
Ah ! comme il se sent vieux et las, le père Joseph, maintenant que tout le poids de la ferme pèse lourdement sur ses épaules ! Celui qui devait assurer la relève, le gars qui partit si courageusement, n’est jamais revenu de la guerre. Et si la « Maouise » travaille dur pour essayer d’oublier sa peine, que représente, dans une ferme comme la Voissetière, le travail d’une femme si occupée déjà avec son bébé et les soins du ménage ?
Et c’est pour cela qu’en voyant tout ce qui lui reste encore à faire : les noix à gauler, les betteraves à rentrer, le raisin surtout à vendanger, le père Joseph sent peser plus lourd le poids du labeur qui fut si longtemps pour lui source de joie.
* * *
« Bonsoir, père Joseph. »
Perdu dans sa méditation, le père Joseph n’a pas vu arriver M. Loyer, l’instituteur, qui, faisant office de secrétaire de mairie, connaît tous les habitants du village et cherche par tous les moyens à les aider quand il en a l’occasion.
« Faites excuse, M. Loyer, je ne vous avais pas vu.
— Je m’en suis bien aperçu. Alors, pas trop de mal pour rentrer les betteraves ?
— Ne m’en parlez pas, M. Loyer. Si c’est pas des malheurs d’être obligé de refaire pareil métier à mon âge… Oh ! c’est pas que je craigne le travail, non, mais quand je pense à celui qui devrait le faire, ça m’enlève le courage.
— Manquer de courage ? Vous, père Joseph ? Allons donc, ce n’est pas possible !
— C’est pourtant bien la vérité.
— Et si quelqu’un venait vous donner un coup de main ?
— Je voudrais bien savoir qui pourrait venir. Vous savez bien, M. Loyer, que tout le monde ici en a plus que son compte à faire.
— Je sais bien, père Joseph, mais justement le quelqu’un à qui je pense n’est pas d’ici… Il s’agit de deux petits cousins qui viennent d’arriver chez moi comme réfugiés, avec leur mère.
— Et ils sauraient travailler ?
— Ils ont vécu toute leur enfance dans une commune d’importance égale à la nôtre. Sans doute n’ont-ils que 12 et 14 ans, mais ils sont si braves qu’ils pourront, j’en suis sûr, vous rendre de petits services ; et surtout ils seront heureux de ne pas rester inoccupés. »
Bien qu’un peu sceptique sur la qualité de ses futurs employés, le père Joseph, pour ne pas faire de peine à M. Loyer, comme d’habitude toujours si complaisant, finit par dire :
Il y avait du soleil plein le ciel, des chants d’oiseaux plein le verger. Et Jean-Paul chantait aussi sa joie de vivre en cueillant à plein panier les cerises rutilantes du beau cerisier…
Soudain, un craquement, un double cri : Jean-Paul tombait du cerisier sur la terre dure, et sa mère accourait, épouvantée.
Ce fut aussitôt un grand affairement : brancard, coups de téléphone, médecin… Et le terrible diagnostic, courant de bouche en bouche : « Il est perdu… il ne lui reste plus qu’une heure à vivre… »
Pâle sur son lit, souffrant atrocement, Jean-Paul sent bien lui aussi que sa vie s’en va. Alors il appelle sa maman :
— Je vais mourir, dit-il doucement, mais il ne faudra pas pleurer : je vais au ciel.
Puis il ajoute :
— Les copains du « caté » vont sûrement venir avec Monsieur le Curé. Dis, tu les laisseras entrer ?
Les parents de Jean-Paul ne sont pas « gens à curé », comme ils disent. Mais refuseraient-ils une dernière joie à leur enfant ?
Jean-Paul, lui, attend. Car au catéchisme, le jour où ils ont ensemble découvert que la mort est une merveilleuse procession de la terre au ciel, ils s’étaient promis d’être tous avec le prêtre autour du premier qui partirait…
* * *
« Toc-toc !… »
C’est un rappel d’espérance dans la maison brutalement éprouvée. Les gens qui ne savent pas, pleurent et frissonnent parce que la mort est là. Mais les cinq gars à la porte de Jean-Paul savent, eux, qu’ils apportent joie et paix : pour venir, ils ont mis leurs beaux habits, comme pour une fête, une fête grave, bien sûr, et douloureuse à leur cœur ému mais tout de même la fête de tout le ciel qui va venir au-devant de Jean-Paul, et ses amis seront là, comme pour une noce.
D’abord, le prêtre est entré seul, pour donner la dernière absolution.
Les forces de Jean-Paul s’écoulent très vite. Sous le pardon de Dieu, il a fermé les yeux. Il les rouvre seulement pour remercier d’un regard ses camarades qui entrent.
Au Paradis terrestre, Adam et Ève ne se nourrissaient que de fruits et de légumes. Ils n’avaient donc pas à tuer les animaux qui, de ce fait, ne les craignaient pas et qui vivaient tous en parfaite intelligence avec nos premiers parents ; cette intimité était, pour Adam et Ève, un charme de plus. Le péché originel a détruit cet ordre parfait que Dieu avait établi. Les bêtes sont devenues craintives, féroces parfois, non par méchanceté mais par instinct de conservation. Elles se méfient de l’homme, et, avouons-le, elles ont le plus souvent raison.
Le bon Dieu permet aux saints, très souvent, de revivre l’âge d’or du Paradis terrestre, dans leurs relations avec les animaux. C’est ainsi que, dans la vie d’un très grand nombre de saints, nous voyons ces derniers exposés à des bêtes féroces, affamées à dessein, et les animaux féroces, au lieu de dévorer la proie qui leur est exposée, venir se coucher aux pieds des martyrs et, loin de leur faire aucun mal, leur lécher les mains et les pieds.
Il faut apprendre aux enfants à respecter toute créature de Dieu. En chacune, même les plus petites, apparaît un reflet de la puissance, de la sagesse et de la miséricordieuse bonté de Dieu, qu’ils apprennent à ne jamais leur faire aucun mal, à moins qu’ils n’y soient obligés par la nécessité ou le besoin de se défendre. Il faut bien tuer des bêtes, pour nourrir les hommes ; Dieu le veut ainsi. Mais il ne permet pas qu’on les martyrise. Les enfants, innocents, ont généralement de la sympathie pour les animaux et c’est réciproque. J’ai souvent vu un chien, de l’espèce des chiens-loups, féroce pour les malfaiteurs, protéger avec vigilance et presque tendresse, le berceau d’un nouveau-né, et courir après des enfants de sa taille, affolés, les pauvres, pour leur lécher affectueusement la figure, puis se mêler à leurs jeux, attraper les balles au vol, retrouver des objets, ou même des enfants, cachés dans les bois. Il faut encourager l’affection des enfants pour les animaux, les enfants qui sont bons pour les bêtes ont toutes chances, en grandissant, d’être bons pour les gens. Et le contraire a lieu ; on raconte que Néron, enfant, s’amusait à arracher les ailes des mouches. Il devint plus tard le tyran que l’on sait.
Dieu, dans sa bonté, fait bénéficier les saints d’une partie des privilèges de l’âge d’or du Paradis terrestre qui explique comment les animaux obéissaient à la voix de beaucoup d’entre les saints.
Saint Roch et son chien
Roch naquit au XIIIe siècle de parents riches. A la mort de ceux-ci il vendit tous ses biens et en donna le prix aux pauvres. Puis il se rendit à Rome. Chemin faisant, la peste régnant dans une ville du Nord de l’Italie, il s’y arrête, se fait admettre comme infirmier à l’hôpital de cette ville et y lave les plaies des pestiférés, les guérissant tous en traçant sur eux un simple signe de croix. Arrivé à Rome où la peste régnait également, il y parcourut la ville et ses environs, y faisant preuve du même dévouement et y opérant les mêmes miracles. Il visite ensuite successivement les contrées d’Italie atteintes par la peste. Mais en se réveillant un matin il est saisi d’une fièvre ardente. Il se sent atteint lui-même par la peste et on le mène à l’hôpital l’intensité de sa douleur lui fait pousser des cris malgré lui. Pour ne point incommoder ses compagnons, il se traîne jusqu’à la porte de l’hôpital. Les passants, craignant de contracter le terrible mal, le pressent de rentrer. Alors, pour n’inquiéter et n’incommoder personne, il se traîne péniblement hors de la ville où une cabane lui sert d’asile. « O Dieu de miséricorde, s’écrie-t-il, je vous remercie de me faire souffrir pour vous, mais ne m’abandonnez pas. »