Saint Vincent de Paul, aumônier des galères

Auteur : Saint-Pierre, Michel de | Ouvrage : Monsieur Vincent .

Un peu plus tard, ayant quit­té les Gon­di, et deve­nu curé de Châ­tillon-les-Dombes, M. Vincent pour­sui­vit sa lutte ardente et sans répit contre le désordre des mœurs et l’indifférence reli­gieuse. Il put aus­si com­men­cer la réforme du cler­gé. Son apos­to­lat, qui tou­chait si vite et si bien le peuple, s’étendit éga­le­ment à la noblesse du pays. Vincent de Paul eut encore là, pour lut­ter contre l’absurde cou­tume du duel qui fai­sait tant de vic­times, maintes chances et maintes occa­sions. Et voi­ci l’une d’elles, telle que nous l’a contée M. Vincent. Il connais­sait un cer­tain gen­til­homme nom­mé M. de Rou­ge­mont ; « grand homme bien fait, appe­lant en duel ceux qui n’allaient pas droit avec lui ». Et notre saint lui-même d’ajouter : « Il me l’a dit, et il n’est pas croyable com­bien il a bat­tu, bles­sé et tué de monde. » Or, ce ter­rible sei­gneur était pieux — et sa pié­té allant crois­sant grâce aux leçons et à l’exemple de M. Vincent, il finit par être de plus en plus « occu­pé de Dieu ». Un jour donc, il s’examina, vou­lant savoir s’il avait bien renon­cé à tout pour l’amour du Christ, ou bien, au contraire, s’il lui était res­té « quelques attaches ». Il réflé­chit, pas­sa en revue « ses biens, ses alliances, sa répu­ta­tion, les gran­deurs, les menus amu­se­ments du cœur humain ». Et, brus­que­ment, son regard tom­ba sur son épée. « Pour­quoi la portes-tu ? » pen­sa-t-il. Mais le point d’honneur était encore très fort en lui : « Quoi ! Quit­ter cette chère épée qui m’a si bien ser­vi en tant d’occasions et qui, après Dieu, m’a tiré de mille dan­gers ! » Ayant encore réflé­chi, le gen­til­homme finit par déci­der qu’il devait se sépa­rer de son épée, pour n’avoir plus la ten­ta­tion de s’en ser­vir — et, nous raconte Vincent de Paul, se trou­vant vis-à-vis d’une grosse pierre, M. de Rou­ge­mont des­cend de son che­val, « prend son épée, bat sur cette pierre, et tic et tac, et tic et tac ; enfin, il la rompt et la met en pièces, et s’en va… Il ne tenait plus qu’à Dieu seul. »

Histoire de Saint Vincent par Michel de Saint Pierre

Un autre jour, pen­dant que M. Vincent était curé de Châ­tillon-les-Dombes, un évé­ne­ment impor­tant arri­va. Lais­sons-lui encore la parole, puisqu’il raconte si bien :

Catéchisme : Charité de Saint Vincent de Paul« Comme je m’habillais pour dire la sainte messe, on me vint dire qu’en une mai­son écar­tée des autres, à un quart de lieue de là, tout le monde était malade, sans qu’il res­tât une seule per­sonne pour assis­ter les autres, et toutes dans une néces­si­té qui ne se pou­vait dire. Cela me tou­cha sen­si­ble­ment le cœur. Je ne man­quai pas de les recom­man­der au prône avec affec­tion, et Dieu, tou­chant le cœur de ceux qui m’écoutaient, fit qu’ils se trou­vèrent tous émus de com­pas­sion pour ces pauvres affli­gés. » L’après-dînée, il se fit assem­blée chez une bonne demoi­selle de la ville pour voir quel secours on leur pour­rait don­ner, et cha­cun se trou­va dis­po­sé à les aller voir et conso­ler de ses paroles et aider de son pou­voir. Après les vêpres, je pris un hon­nête homme, bour­geois de la ville, et nous nous mîmes de com­pa­gnie en che­min d’y aller. Nous ren­con­trâmes sur le che­min des femmes qui nous devan­çaient, et, un peu plus avant, d’autres qui reve­naient. Et comme c’était en été et durant les grandes cha­leurs, ces bonnes dames s’asseyaient le long des che­mins pour se repo­ser et rafraî­chir. Enfin, il y en avait tant, que vous eus­siez dit des pro­ces­sions. Comme je fus arri­vé, je visi­tai les malades et allai qué­rir le Saint Sacre­ment pour ceux qui étaient les plus pres­sés… Après donc les avoir confes­sés et com­mu­niés, il fut ques­tion de voir comme on pour­rait secou­rir leur néces­si­té. Je pro­po­sai à toutes ces bonnes per­sonnes que la cha­ri­té avait ani­mées à se trans­por­ter là, de se coti­ser, cha­cune une jour­née, pour faire le pot, non seule­ment pour ceux-là, mais pour ceux qui vien­draient après ; et c’est le pre­mier lieu où la Cha­ri­té a été éta­blie… »

Les soeurs de la Charité aident les pauvres

La Cha­ri­té dont il s’agit, va être l’une des œuvres les plus impor­tantes de tout le XVIIe siècle. Et comme M. Vincent est un homme pra­tique, il en rédige bien vite le règle­ment, pour qu’une si bonne impul­sion devienne une habi­tude. Tout est pré­vu par lui : les sta­tuts de l’œuvre, l’élection de la pré­si­dente et des conseillères, la place du ser­vice social dans la cité. Et puis, l’esprit même de la « Cha­ri­té » est défi­ni par son fon­da­teur, sur un ton admi­rable, presque mater­nel. Il pré­voit qu’à tour de rôle chaque dame « apprê­te­ra le dîner, le por­te­ra aux malades, en les abor­dant les salue­ra gaie­ment et cha­ri­ta­ble­ment, accom­mo­de­ra la tablette sur le lit, met­tra une ser­viette des­sus, une gon­dole et une cuillère et du pain, fera laver les mains aux malades et dira le Bene­di­cite, trem­pe­ra le potage dans une écuelle et met­tra la viande dans un plat, accom­mo­dant le tout sur ladite tablette ; puis convie­ra le malade cha­ri­ta­ble­ment à man­ger, pour l’amour de Jésus et de sa sainte Mère ; le tout avec amour, comme si elle avait à faire à son fils ou plu­tôt à Dieu. »

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L'histoire de Saint Vincent de Paul prenant la place d'un galerier

Cepen­dant, la mal­heu­reuse Mme de Gon­di, ayant per­du son direc­teur de conscience, était déses­pé­rée. Elle fit écrire tout le monde pour récu­pé­rer M. Vincent. Et comme elle était très agi­tée et très obs­ti­née, elle finit par obte­nir gain de cause. M. Vincent revint donc chez les Gon­di…

Vers cette époque, il fit la connais­sance de saint Fran­çois de Sales, évêque de Genève, qui était de pas­sage à Paris — puis celle de la célèbre sainte Jeanne de Chan­tal. Fran­çois de Sales eut sur M. Vincent la plus pro­fonde influence — et s’il en était besoin, la voca­tion du ser­vi­teur des pauvres s’en trou­va encore ren­for­cée.

Mais on ne peut vivre dans l’intimité d’un homme tel que Vincent de Paul, sans admi­rer ses qua­li­tés d’organisateur et sa valeur humaine — sans être en même temps émer­veillé de son inépui­sable bon­té. Aus­si bien, M. de Gon­di vou­lut que l’on recon­nût d’une manière écla­tante les mérites de M. Vincent, et il le fit nom­mer en 1619, par décret royal, aumô­nier géné­ral des galères.

C’était un grand hon­neur — et ce n’était pas une mince besogne. À cette époque de cou­rage et de force trop sou­vent bru­tale, les mœurs étaient d’une rudesse telle que l’on a peine à en croire les témoins. Ain­si, la marine royale avait besoin de rameurs pour ses galères ; or, le métier était affreux et l’on n’arrivait pas à enrô­ler suf­fi­sam­ment de volon­taires. On trou­vait donc plus facile de recru­ter les galé­riens par­mi les simples condam­nés de droit com­mun, et pour un oui ou pour un non, les juges vous envoyaient aux galères.

Saint Vincent aumonier des prisonsUne fois rivé aux bancs des rameurs, on vous y lais­sait indé­fi­ni­ment, bien au-delà du terme fixé par la condam­na­tion, au mépris de toute jus­tice — et l’on sait com­ment, dans ce temps-là, on trai­tait les galé­riens. Ils étaient enchaî­nés, bat­tus comme des bêtes, et tra­vaillaient sans arrêt sous le fouet dont les lanières labou­raient leurs épaules nues. On appe­lait « chiourme » l’équipage d’une galère. Et le sort de ces mal­heu­reux est cer­tai­ne­ment l’une des hontes du XVIIe siècle. M. Vincent, leur aumô­nier, s’aperçut vite de ces atro­ci­tés. Il visi­ta les galé­riens de Paris, qui atten­daient leur tour dans des cachots ignobles, deux à deux et ron­gés de ver­mine. Il réus­sit à amé­lio­rer leur condi­tion de vie, à inté­res­ser à leur sort de bonnes dames cha­ri­tables. Puis, il se ren­dit aux galères de Mar­seille, et là, il fut frap­pé d’horreur devant le spec­tacle des for­çats mar­ty­ri­sés. Il alla de port en port, de galère en galère, por­ter aux mal­heu­reux enchaî­nés les tré­sors de son amour. Un his­to­rien de M. Vincent, Abel­ly, nous raconte qu’un jour, révol­té par la bru­ta­li­té d’un gar­dien, il vou­lut prendre la place d’un galé­rien à son banc, accep­ter ses chaînes et ramer à sa place…

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Cepen­dant, Mme de Gon­di, qui avait par­fois de bonnes idées, était res­tée dans l’admiration du fameux « ser­mon de Fol­le­ville » dont nous avons par­lé tout à l’heure, et des tra­vaux mis­sion­naires qui avaient sui­vi. Elle deman­da donc à M. Vincent d’aller plus loin, de conti­nuer dans la voie tra­cée, et de fon­der une socié­té de prêtres qui s’occuperaient d’évangéliser les cam­pagnes.

Ain­si fut fait — et la « Congré­ga­tion de la Mis­sion » fut fon­dée en 1625. Cette ini­tia­tive marque une étape impor­tante dans l’histoire de l’Église de France ; et la « Mis­sion » de M. Vincent devait avoir chez les pay­sans un suc­cès pro­di­gieux. On peut même dire qu’en cette occa­sion, notre saint joua véri­ta­ble­ment un rôle natio­nal.

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1625 : nous sommes donc en plein règne de Louis XIII. Pour bien ima­gi­ner l’ampleur de l’œuvre de M. Vincent, il faut mesu­rer la dure­té de ces temps, l’étendue de leur misère.

En fait, l’essentiel de l’activité de Vincent de Paul s’est exer­cé pen­dant le règne de Louis XIII, puis la régence d’Anne d’Autriche. Et sans vou­loir bros­ser ici un tableau d’histoire com­plet, rap­pe­lons seule­ment que, pen­dant cette période, la France vit la révolte des Cro­quants du Péri­gord et des Va-nu-pieds en Nor­man­die, la guerre contre les pro­tes­tants, la rébel­lion du Par­le­ment et des Princes contre le pou­voir royal, la guerre sur toutes les fron­tières, les pro­vinces du Nord et de l’Est épou­van­ta­ble­ment rava­gées — et la peste appa­rais­sant der­rière son masque rouge, avec la famine et les loups…

Misère dans les campagnes françaises au XVIIe siècle

En véri­té, cette époque a bien besoin d’un M. Vincent pour la secou­rir — et, par la grâce divine, nous savons qu’elle l’a trou­vé. C’est tou­jours vers les pauvres, les misé­reux, les dépouillés, les malades, les meur­tris de toutes sortes que son zèle débor­dant va se diri­ger. Et pour l’aider dans ses vastes entre­prises, il trouve les meilleurs esprits de son temps, les plus hauts per­son­nages, en même temps qu’une foule de petites gens que son exemple gal­va­nise — parce qu’il est un saint dans ce monde et que rien ne résiste aux saints.

Il ne fau­drait pas croire, d’ailleurs, que M. Vincent ait la moindre conscience de ses mérites. Tout ce que nous savons de lui nous le montre dans sa pro­fonde humi­li­té. Quand il parle de ses imper­fec­tions, il sou­pire, pleure, se frappe la poi­trine. Se décri­vant lui-même, il nous dit : « Oui, il n’y a pas jusqu’au lever du matin qui ne me paraisse une grande affaire, et les moindres choses fâcheuses me semblent insur­mon­tables. » « De petits esprits, des gens comme moi », dit-il encore. Cela n’est pas de l’hypocrisie. Il est sin­cè­re­ment convain­cu de son indi­gni­té, de sa fai­blesse.

— Par­don­nez-moi le scan­dale que je donne ! s’écrie-t-il un jour.

Et puis, irri­té contre lui-même, il en arrive à s’injurier publi­que­ment : « Moi, misé­rable, qui suis venu jusqu’à cet âge sans pou­voir apprendre, par ma paresse et ma bêtise… tel­le­ment je suis gros­sier, stu­pide. Une grosse bête, une bête lourde, ah, pauvre bête ! »

Il va plus loin encore — et, au bas de ses lettres, il signe ain­si :

« Vincent Depaul, i.p.d.l.M. » ce qui veut dire : « indigne prêtre de la Mis­sion. »

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