Catégorie : Légende dorée de mes filleuls

Auteur : Daniel-Rops | Ouvrage : Légende dorée de mes filleuls .

Temps de lec­ture : 11 minutes

Au châ­teau de Cas­ti­glione, en Lom­bar­die, ce 20 avril 1568, c’était grande fête. Qui donc eût pu comp­ter les noble invi­tés dont la foule se répan­dait au long des salles immenses et à tra­vers les jar­dins ? Les plus belles tapis­se­ries pen­daient au long des murs, somp­tueuses : des orchestres jouaient en vingt lieux dif­fé­rents ; dans les bas­sins du parc, les jets d’eau mon­taient, droits, comme pour riva­li­ser d’élan avec les cyprès cen­te­naires. Tout était à la joie, au bon­heur.

Pour­quoi donc ? Parce qu’on bap­ti­sait, ce jour-là, un enfant, le fils du Mar­quis et de Don­na Mar­ta, le petit Louis ce bébé minus­cule qui vagis­sait dans son ber­ceau de den­telle. Demain n’hériterait-il pas d’une immense for­tune Ne serait-il pas, comme ses ancêtres, Prince du Saint Empire, duc de Man­toue, grand d’Espagne ? Ne por­te­rait-il pas un des noms les plus célèbres de toute l’Italie ? Un grand nom, en véri­té, que celui des Gon­zague, et une famille bien née ! Depuis deux siècles et demi que l’Empereur avait don­né à leur aïeul, pour sa bra­voure, titre prin­cier et splen­dide dota­tion, il n’était géné­ra­tion de Gon­zague qui ne se fût illus­trée à la guerre, au ser­vice des Rois, ou dans l’Église. Toutes les familles, non seule­ment prin­cières, mais même royales d’Europe, étaient appa­ren­tées aux Sei­gneurs de Man­toue, et c’était pour­quoi, au bap­tême du petit Louis, on voyait tant de beau monde, et des Rois et des Ducs, et des Car­di­naux en rouge, et des ambas­sa­deurs por­tant maints uni­formes éblouis­sants, par­mi les­quels on remar­quait ceux de Sa Majes­té Phi­lippe II, roi de Naples et d’Espagne, car Don­na Mar­ta avait été dame d’honneur de la reine, Madame Éli­sa­beth de France, et son amie.

Cette joie était peut-être encore plus grande parce qu’on n’ignorait point qu’il s’en était fal­lu de peu qu’elle eût été rem­pla­cée par un grand deuil. Lorsqu’au début de mars le petit Louis était né, les méde­cins avaient trem­blé non seule­ment pour sa vie mais aus­si pour celle de sa mère. Et Don­na Mar­ta, dans cet extrême dan­ger, avait fait deux vœux. « Oh, Sainte Mère qui, du haut du Ciel, veillez sur nous, vos enfants de la terre, si mon petit vit, si j’échappe moi aus­si au péril, je jure d’aller vous prier en pèle­ri­nage, dans la basi­lique de Lorette où l’on voit votre Sainte Mai­son appor­tée du ciel par les Anges ! Et mon enfant vous sera consa­cré spé­cia­le­ment pour toute son exis­tence ! »

Aus­si quand on par­lait, par­mi les invi­tés du bap­tême, de ce que serait, plus tard, le nou­veau-né, — comme son père et ses oncles, comme le fon­da­teur de la famille dont il por­tait le pré­nom, serait-il un grand sol­dat, un vaillant capi­taine ? irait-il batailler en Alle­magne ou en France, voire jusque contre les Turcs ? — la mère, elle, dans la foi de son âme et la recon­nais­sance de son cœur, sou­hai­tait qu’il ne fût rien de moins qu’un Saint.

* * *

Louis de Gonzague enfant vénerant la Vierge MarieIl faut avouer que, dès sa plus petite enfance, Louis — Lui­gi comme on dit en ita­lien, — sem­bla bien être des­ti­né à se mon­trer un chré­tien excep­tion­nel, en même temps qu’il parut très spé­cia­le­ment pro­té­gé de Dieu. À peine savait-il mar­cher qu’il se diri­geait vers la sta­tue de la Sainte Vierge, devant laquelle Don­na Mar­ta renou­ve­lait les fleurs les plus belles en fai­sant sans cesse brû­ler douze cierges, et là, immo­bile, étran­ge­ment sage, il regar­dait… À peine savait-il par­ler que déjà il réci­tait des prières et que ses mots les plus fami­liers étaient : Jésus ! Marie ! Dès qu’il eut l’âge de rai­son, on le vit mul­ti­plier les exer­cices de pié­té, avec une appli­ca­tion si éton­nante pour son âge que son père, un peu inquiet, crai­gnant que son aîné, au lieu de le rem­pla­cer à la tête de ses états, se fît moine, par­fois venait l’interrompre dans ses prières et ordon­nait à quelque écuyer de le mettre sur son petit che­val pour l’emmener faire quelque bonne pro­me­nade à tra­vers la cam­pagne et lui chan­ger les idées.

Louis, si petit qu’il fût, avait déjà son inten­tion bien arrê­tée. Il aimait à répé­ter : « Ce que le Bon Dieu veut, il le fait : il n’y a qu’à avoir confiance ! » Recon­nais­sons que cette confiance était bien pla­cée et que le Tout-Puis­sant y répon­dait ! Car, à plu­sieurs reprises il fut évident que Dieu lui-même le pro­té­geait, ayant sur lui des vues sans aucun doute. Ain­si, par exemple, lorsqu’il avait cinq ans, il regar­dait un sol­dat char­ger un mous­quet ; la charge de poudre écla­ta tout à coup en pleine figure de l’enfant ; on le pen­sa brû­lé, défi­gu­ré, aveugle ; mais il s’essuya tran­quille­ment le visage où aucune trace ne se voyait. Une autre fois, avec ses cama­rades, il s’amusait à manœu­vrer un petit canon qu’on lui avait don­né comme jouet ; l’un d’eux s’étant trop pres­sé de mettre le feu à la mèche, le recul de la pièce heur­ta Lui­gi en pleine poi­trine et le ren­ver­sa, mais tan­dis qu’on se pré­ci­pi­tait, le croyant mort, il se rele­vait en riant.

Confiance, confiance en Dieu ; faire ce que veut le Christ et s’en remettre à lui de tout ; tels étaient ses prin­cipes, qu’il ne ces­sait de répé­ter avec une obs­ti­na­tion douce. Cette confiance, il l’exprima un jour dans une réponse si jolie qu’il ne faut pas la lais­ser perdre. Il jouait dans la cour avec quelques gar­çons à ce jeu qu’on appelle « la balle au chas­seur ». Mon­sei­gneur l’aumônier, qui était char­gé de sur­veiller son édu­ca­tion reli­gieuse, s’approcha de lui et lui dit :

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Ces deux hommes sérieux qui, par un clair matin, marchent sur la voie romaine de Paris à Rouen, qui sont-ils ? À leur man­teau bleu de lin, à leur tunique de même teinte, vous recon­nais­sez des évêques, car cette cou­leur est alors réser­vée aux chefs de l’Église chré­tienne. L’un est grand et maigre, noueux comme un vieil arbre : c’est Loup, évêque de Troyes, en Cham­pagne ; l’autre, plus petit, plus mince, plus alerte, est l’évêque d’Auxerre, Ger­main (celui que les Pari­siens appellent saint Ger­main l’Auxerrois). Ils ont quit­té la ville avant le jour, dési­reux d’atteindre pour midi le bourg d’Argenteuil où l’on vénère une pré­cieuse relique de saint Denis, pre­mier évêque de Paris et glo­rieux mar­tyr. Au lever du soleil ils ont réci­té leurs prières au pied des trois grandes croix qui se dressent sur la butte raide qu’on nomme Mont Valé­rien. Puis ils ont repris le che­min, à tra­vers les belles prai­ries où paissent des trou­peaux nom­breux. C’est le prin­temps, un de ces jolis prin­temps de la région pari­sienne, plein d’air vif, de sou­rires, de chants d’oiseaux.

Pour­tant la dou­ceur exquise de cette mati­née ne semble pas rendre bien gais ces deux pré­lats. De quoi parlent-ils donc qui les inquiète tant ? Il faut avouer qu’en cette année 432 les causes de sou­cis ne manquent pas pour qui­conque sait un peu obser­ver et réflé­chir. Depuis plus de vingt-cinq ans, toute l’Europe Occi­den­tale subit une pénible épreuve : les Grandes Inva­sions ont com­men­cé. Les Ger­mains, dont depuis des siècles les légions romaines main­te­naient les tri­bus en res­pect par delà le Rhin et le Danube, ont réus­si à fran­chir les for­ti­fi­ca­tions, à ouvrir des brèches dans le front des armées et, comme d’énormes vagues suc­ces­sives, ils ont défer­lé à tra­vers les plus belles pro­vinces de l’Empire. Wisi­goths, Ostro­goths, Van­dales, Bur­gondes ; les noms dif­fèrent et même les aspects, mais ce sont tou­jours des conqué­rants, des occu­pants, plus ou moins pillards, plus ou moins vio­lents, qui s’installent dans toutes les meilleures villes et réqui­si­tionnent tout ce dont ils ont envie. Jus­te­ment, sur la route, en voi­ci une troupe, des Alains sans doute, grands, blonds, aux yeux bleus, par­lant une langue rauque. Mal­heur ! L’Empire, le glo­rieux Empire de Rome au pou­voir de ces Bar­bares !

Mais y a-t-il encore même un Empire ? Rome, qui a été l’orgueil du monde, est presque une ville morte ; au lieu d’un mil­lion d’âmes, à peine en compte-t-elle cin­quante mille. À Ravenne, la nou­velle capi­tale, les des­cen­dants indignes des grands Empe­reurs perdent tout leur temps dans la débauche, les intrigues, les révo­lu­tions de palais. Ce sont des chefs ger­ma­niques qui com­mandent les légions romaines ! Et les deux évêques, en évo­quant ces faits dou­loureux, se disent l’un à l’autre que tout cela a été vou­lu par la Pro­vi­dence. L’orgueilleux Empire des Fils de la Louve, qui a cru pou­voir arrê­ter dans sa marche l’Évangile du Christ, qui a tor­tu­ré, mar­ty­ri­sé les saints de Dieu, est en train d’expier ses crimes : la jus­tice du Sei­gneur le veut ain­si.

Tout est-il per­du cepen­dant ? Non. Dans ce monde qui s’écroule une grande force demeure intacte : celle de l’Église. Sous la direc­tion de leurs évêques, et d’abord du pre­mier d’entre eux, le Pape, les chré­tiens, extrê­me­ment nom­breux main­te­nant, ont lut­té contre les Bar­bares, s’appliquent à les conver­tir, à les civi­li­ser. Grâce à eux, un monde nou­veau est en train de naître, où Ger­mains et Romains seront récon­ci­liés, unis dans le bap­tême. Ce Ve siècle, vous le voyez, est extrê­me­ment impor­tant, et l’on com­prend que saint Loup et saint Ger­main, en dis­cu­tant de toutes ces choses, soient graves…

* * *

Comme ils des­cendent une petite côte de la route, — à peu de dis­tance la Seine déroule par­mi les prai­ries son ruban bleu, — une petite fille, qui garde ses mou­tons dans une pâture, les recon­naît à leurs vête­ments et, s’agenouil­lant aus­si­tôt, fait un grand signe de croix. Les deux évêques répondent en fai­sant dans sa direc­tion un geste de béné­diction. Et puis, ils s’arrêtent…

Qu’y a-t-il donc ? Ce n’est pas la pre­mière fois qu’une pas­tou­relle se pros­terne devant eux et qu’ils la bénissent. Qu’a donc celle-ci de plus que les autres ? Sur le moment, peut-être ni Loup ni Ger­main ne pour­raient-ils le dire. Mais l’un et l’autre sont des Saints. En eux l’Esprit de Dieu parle et il leur fait com­prendre des choses que les simples hommes ne sau­raient entendre. À l’instant où la petite fille s’est age­nouillée, il s’est pro­duit en eux un élan mys­té­rieux ; ils ont enten­du comme un appel. Au-des­sus de cet enfant, le ciel est-il plus pur, plus lumi­neux ? Ger­main d’Auxerre, le plus leste des deux pré­lats, a sau­té le fos­sé qui borde la route et il s’avance vers la petite ber­gère.

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Des coups vio­lents contre la porte. Des hommes armés qui crient d’une voix furieuse : « Ouvrez ! ouvrez tout de suite ! » Est-on reve­nu au temps des ori­gines du Chris­tia­nisme, à l’époque des Per­sé­cu­tions, lorsque les gardes des empe­reurs romains fai­saient la chasse aux bap­ti­sés ? Non. On est en France, en l’année 1793, c’est-à-dire au plein de la tra­gique période de la Révo­lu­tion. Il y a plus de trois ans qu’à Paris le peuple révol­té s’est empa­ré de la Bas­tille, et cer­tains disent qu’une nou­velle époque de l’histoire a com­men­cé ce jour-là. Il y a quelques mois que, dans la dou­leur ou la stu­peur de la nation, le roi Louis XVI a gra­vi les marches de la guillo­tine et que le bour­reau a mon­tré à la foule sa tête ruis­se­lante de sang.

Histoire : soldats révolutionnaires arrêtant un prêtre
Des hommes armés qui crient d’une voix furieuse : « Ouvrez ! ouvrez tout de suite. »

— Ouvrez ! ouvrez donc ou nous enfon­çons la porte ! Dans com­bien de villes de France, jusque dans les plus petits vil­lages, de telles scènes ne se repro­duisent-elles pas ? Com­bien de familles sont ain­si réveillées en sur­saut, et com­bien se retrou­ve­ront, une heure plus tard, père, mère, grands-parents, enfants, ser­vi­teurs, entas­sés dans la cel­lule d’une pri­son, atten­dant de com­pa­raître devant le Tri­bu­nal révo­lu­tion­naire qui les juge­ra et qui, peut-être,très sou­vent, trop sou­vent même, condam­ne­ra maints des membres à mon­ter, eux aus­si, les degrés de la sinistre machine qu’a inven­tée le doc­teur Guillo­tin ?

Quels crimes ont-ils com­mis ? Que leur reproche-t-on ? Bien sou­vent celui-ci : d’avoir caché des prêtres. C’est que, depuis deux ans, la Révo­lu­tion fait la chasse au cler­gé. Pour­quoi ? Parce que ses chefs ont la haine du Chris­tia­nisme et veulent l’arracher du sol de la vieille France. Dans maints endroits, des équipes de furieux se sont ruées sur les églises les plus véné­rables, les cathé­drales les plus magni­fiques, ont bri­sé les têtes des sta­tues, par­fois même entre­pris de démo­lir pierre par pierre les nefs. Les prêtres sont tra­qués, ou plu­tôt sont tra­qués tous ceux d’entre eux qui ont refu­sé de prê­ter ser­ment au gou­ver­ne­ment sacri­lège, ce que le Saint Père le Pape a défen­du. Com­ment vivent-ils donc, ces mal­heu­reux que toute la police pour­chasse ? En se ter­rant, en se cachant sans cesse. Le pas­se­port qu’il faut désor­mais pour voya­ger en France, ils ne l’ont pas. Aucun moyen pour eux de gagner leur vie. Seule peut les sau­ver la cha­ri­té cou­ra­geuse de quelques familles catho­liques accep­tant de les abri­ter en secret, mais, pour ces chré­tiens, c’est, s’ils sont pris, la pri­son, le pro­cès, la mort presque à coup sûr : abri­ter un prêtre « réfrac­taire » est un crime aux yeux de la loi.

Tout cela, d’innombrables enfants catho­liques de France le savent. Il n’est famille chré­tienne où les gar­çons et les filles n’aient enten­du par­ler de ces évé­ne­ments tra­giques, et des dan­gers qu’eux aus­si peuvent cou­rir.

Dans leurs jeunes âmes, l’héroïsme des enfants sublimes des pre­miers siècles de l’Église est reve­nu. Innom­brables aus­si sont, par­mi eux, ceux qui sont réso­lus à tout bra­ver, à expo­ser leur vie pour demeu­rer fidèles à la foi de leur bap­tême. Des enfants, qui n’étaient pas des saints, des enfants comme tous les autres, ont, au cours de cette dou­lou­reuse période qu’on appelle la Ter­reur, été les dignes des­cen­dants des Mar­tyrs. Ima­gi­nons deux d’entre eux ; regar­dons les faire : leur exemple ne sera point per­du.

Auteur : Daniel-Rops | Ouvrage : Légende dorée de mes filleuls .

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C’était à Tyr, vers l’année 335 de notre ère. Le grand port phé­ni­cien, célèbre depuis des mil­liers d’années par les expé­di­tions com­mer­ciales qu’il envoyait dans toutes les direc­tions, jusqu’au nord des îles que nous appe­lons bri­tan­niques, jusqu’au sud le plus mys­té­rieux de l’Afrique, n’était pas seule­ment un énorme entre­pôt où s’accumulaient les plus pré­cieuses mar­chan­dises du monde entier : c’était aus­si un centre intel­lec­tuel, où les meilleurs maîtres ensei­gnaient, où les biblio­thèques abri­taient des mil­liers et des mil­liers de livres, où les étu­diants et les élèves venaient de par­tout.

Dessin de la ville de Tyr

Or, ce soir-là, sur une ter­rasse qui domi­nait la mer, en regar­dant tom­ber le soleil rouge sur les flots verts sombres de la Médi­ter­ra­née, un homme par­lait avec deux enfants. L’homme, c’était Métro­dore, un des pro­fes­seurs les plus connus de la cité, un phi­lo­sophe émi­nent, expert aus­si en géo­gra­phie, et très bon chré­tien de sur­croît. L’aîné des enfants, Fru­mence, avait une quin­zaine d’années à peine, mais son main­tien, l’air grave de son visage, son atten­tion à écou­ter, le fai­saient paraître plus âgé ; le plus jeune, Edèse, n’avait guère que douze ans, mais il était vif et prompt au tra­vail. De quoi leur par­lait donc leur maître ?

« Vous sou­ve­nez-vous de ce qui s’est pas­sé, il y a un peu plus de vingt ans ? Notre grand Empe­reur Constan­tin, qui aujourd’hui règne glo­rieu­se­ment dans cette nou­velle Rome qu’il a fon­dée et qu’on nomme, désor­mais, ville de Constan­tin, Constan­ti­nople, se trou­vait alors en guerre contre son rival Maxence. Déjà dans le fond de son cœur, il avait déci­dé de se faire bap­ti­ser. Et que se pas­sa-t-il au moment où, sur les bords du Tibre, il allait livrer la bataille déci­sive ?

— Je sais ! cria Fru­mence. Dans le ciel il vit paraître une croix lumi­neuse, et une voix reten­tit à ses oreilles : Par ce signe tu vain­cras !

— Bien dit, mon gar­çon ! Et c’est ain­si, en effet, que Constan­tin, après sa vic­toire, se fit le pro­tec­teur de la Sainte Église. Depuis lors, le cau­che­mar des per­sé­cu­tions est ter­mi­né. Ce n’est plus dan­ge­reux de se pro­cla­mer fidèle au Christ. Mais croyez-vous que notre tâche, à nous chré­tiens, soit ter­mi­née ? Répon­dez donc ! »

Il les fit ren­trer dans la salle où ils tra­vaillaient. Au mur était des­si­née une carte de l’Empire romain et de tous les pays d’alentour.

« La cou­leur rouge, cela repré­sente les endroits où l’Évangile de Notre-Sei­gneur a été ensei­gné.

— Il n’y en a pas beau­coup, à côté du reste, mur­mu­ra Edèse.

— Non, il n’y en a pas assez. Et vous vous sou­ve­nez de ce que le Christ a com­man­dé à ses dis­ciples, les Saints Apôtres, avant de remon­ter dans le Ciel, près du Père ?

— Allez et évan­gé­li­sez toutes les nations, dit Fru­mence.

— Oui, Fru­mence. Allez et évan­gé­li­sez toutes les nations. Telle est la grande loi… tel est l’ordre du Maître. Il ne suf­fit point de don­ner des leçons à des élèves dociles, ni d’écrire des livres. Une autre tâche nous appelle, nous autres qui sommes témoins de Jésus le cru­ci­fié : par­tir vers les pays où son nom est encore incon­nu, où son mes­sage n’a pas été por­té… »

Et, reve­nu sur la ter­rasse, tan­dis que la lune bleuis­sait les flots de la mer et trans­for­mait le ciel en une immense coquille de nacre, Métro­dore conti­nua à par­ler aux deux enfants. Il leur racon­ta les his­toires mer­veilleuses des apôtres, par­tant dans toutes les direc­tions, vers les pays les plus dan­ge­reux, pour être fidèles au com­man­de­ment de Jésus. Était-il vrai que, tan­dis que saint Paul et saint Pierre mou­raient mar­tyrs à Rome, saint André se lan­çait dans l’immense Scy­thie (la Rus­sie d’aujourd’hui), saint Marc débar­quait en Égypte, saint Tho­mas attei­gnait jusqu’à l’Inde loin­taine, et saint Mathieu péné­trait au cœur de l’Afrique, dans la mys­té­rieuse Éthio­pie ? Ain­si, dans un grand nombre de régions, le bon grain de l’Évangile avait été semé. Mais un immense tra­vail était encore à faire. Il fal­lait retour­ner là-bas, inter­ro­ger, ensei­gner, aider les quelques groupes de bap­ti­sés qui s’y trou­vaient, gagner à la foi des recrues nou­velles. Magni­fique aven­ture ! Pour le Christ et sa sainte reli­gion, se lan­cer en des terres incon­nues, décou­vrir des pays, des peuples nou­veaux… Il était très tard et la lune était déjà haute dans le ciel, quand Métro­dore expo­sa à ses jeunes élèves son grand pro­jet.

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Celui dont il va être main­te­nant ques­tion n’est pas un saint. L’histoire l’a presque oublié ; rares sont les livres où les éco­liers pour­raient lire sa vie exem­plaire. L’Église n’a pas consi­dé­ré que ses ver­tus fussent suf­fi­santes pour le pla­cer sur les autels. Pour­tant, par ses longues souf­frances héroï­que­ment sup­por­tées, par son éner­gie à rem­plir, mal­gré tout, ses devoirs, par sa tran­quilli­té en face de la mort ne méri­te­rait-il pas d’être pla­cé, non loin de saint Louis, dans la belle gale­rie de ces princes du Moyen Age qui sur­ent être de grands rois en demeu­rant de grands chré­tiens ? Et quand vous aurez lu ce que fut sa brève exis­tence tra­gique, sans doute pen­se­rez-vous que Celui qui connaît le plus pro­fond des cœurs et pèse au juste poids les actions des hommes, l’aura accueilli dans son amour, au Para­dis…

* * *

Baudouin IV sur le champ de bataille CroisadeIl se nom­mait Bau­douin. Il avait treize ans lorsque son père mou­rut, le puis­sant Amau­ry, roi de Jéru­sa­lem, qui tant avait lut­té vaillam­ment contre l’infidèle, et mené jusqu’en Égypte l’offensive des armées franques. C’était un bel enfant, remar­qua­ble­ment doué ; char­mant de corps et de visage, prompt et ouvert, aus­si habile aux exer­cices phy­siques qu’appliqué à ceux de l’intelligence. Son esprit était vif, sa mémoire excel­lente et, dès son plus jeune âge, il avait com­pris com­bien il est utile, pour un prince, d’être très culti­vé. En même temps, cava­lier émé­rite, aus­si habile à mon­ter, sans selle, un fou­gueux petit che­val arabe qu’à mener un lourd des­trier de Bou­logne, capa­ra­çon­né de fer, aus­si expert en la chasse au fau­con qu’à la nage dans les eaux du lac de Tibé­riade. Vrai­ment, un magni­fique gar­çon.

Depuis son plus jeune âge, son pré­cep­teur, Mes­sire Guillaume de Tyr, qui écri­vait alors un énorme livre sur l’histoire des Croi­sades, lui en avait racon­té tous les évé­ne­ments ; Bau­douin n’ignorait rien de la gloire de ses ancêtres, ni des condi­tions où était né le royaume dont il héri­te­rait un jour. Et l’enfant, quand il che­vau­chait à tra­vers la cam­pagne de la Terre Sainte aimait à évo­quer l’épopée de ces hommes admi­rables qu’avaient été les pre­miers croi­sés.

Ce n’était pas à lui qu’il eût fal­lu apprendre com­ment, pour déli­vrer de l’occupation des Turcs musul­mans le Saint-Sépulcre où dor­mit, après la cru­ci­fixion, le corps de Notre-Sei­gneur, le grand Pape Urbain II, en 1095, dans la cathé­drale de Cler­mont-Fer­rand en France, avait appe­lé le monde à la croi­sade et com­ment, aus­si­tôt, des mil­liers d’assistants avaient fixé sur leur man­teau une croix d’étoffe rouge en jurant de par­tir pour la Pales­tine ! Ce n’était pas à lui qu’il eût fal­lu apprendre les noms des glo­rieux chefs qui avaient mené à la vic­toire la pre­mière croi­sade ; Gode­froy de Bouillon, le par­fait che­va­lier du Christ ; Hugues de Ver­man­dois, frère du roi de France ; Robert Cour­te­heuse, duc de Nor­man­die ; et les ducs de Sicile et les comtes de Tou­louse, et les évêques, et les légats du Pape, tous éga­le­ment pieux, tous éga­le­ment croyants.

Il se répé­tait sou­vent les phrases que son maître Guillaume lui avait lues, où il racon­tait com­ment les croi­sés, exté­nués, déci­més, presque à bout de cou­rage, étaient arri­vés en juin 1099 devant Jéru­sa­lem, la ville Sainte entre toutes.… « Lorsqu’ils enten­dirent que cette ville était Jéru­sa­lem, lors, ils com­men­cèrent à pleu­rer d’émotion. Tous se mirent à genoux et ren­dirent grâces à Dieu, parce qu’ils tou­chaient au but de leur pèle­ri­nage, et qu’ils allaient entrer dans cette ville que tant aima Notre-Sei­gneur durant qu’il vivait, homme, pour sau­ver les hommes. C’était grande émo­tion de voir et d’ouïr leurs larmes et leurs san­glots. Et lorsqu’ils furent appro­chés des murailles, en vue des tours de la cité, ils levèrent les mains au ciel dans une fer­vente prière, puis se mirent pieds nus, par humi­li­té de cœur, et bai­sèrent la terre qu’avait fou­lée Jésus. »

C’était de leurs efforts, de leurs sacri­fices, qu’était né ce royaume, le beau royaume chré­tien de Pales­tine, dont Bau­douin aurait la charge. Il pen­sait aux puis­sants châ­teaux, qu’on appe­lait les kraks, copiés des châ­teaux forts de France ou de Bel­gique, qui sur­veillaient tous les pas­sages par où le Musul­man aurait pu atta­quer de nou­veau. Il pen­sait aus­si aux solides milices des Che­va­liers moines, les Tem­pliers, les Hos­pi­ta­liers, qui consa­craient toute leur exis­tence à défendre la Terre Sainte contre les Turcs. Avec de tels hommes, avec de telles for­te­resses, qu’avait-on à craindre ? Et lui, Bau­douin, deve­nu à la mort de son père Bau­douin IV, il savait bien que, Dieu aidant, il com­bat­trait de toutes ses forces pour la sau­ve­garde du Sépulcre, la défense de son royaume et la sûre­té de tous les chré­tiens en Orient. Fidèle ! Il serait fidèle ! Et il pen­sait qu’un magni­fique ave­nir s’ouvrait devant lui.