Étiquette : 14 mai

Auteur : Wyzewa, Teodor de | Ouvrage : Autres textes .

Temps de lec­ture : 17 minutes

Tibi, margaritæ meæ !

En ce jour-là, Pierre se leva au milieu des dis­ciples, qui étaient assem­blés au nombre d’environ cent vingt, et il leur dit :

… « Il faut que, de ceux qui ont été avec nous pen­dant que le Sei­gneur Jésus a vécu par­mi nous, il y en ait un qui soit témoin avec nous de sa résur­rec­tion ! »

Alors ils en pré­sen­tèrent deux : Joseph, appe­lé Bar­sa­bas, sur­nom­mé le Juste, et Mathias. Et, priant, ils dirent : « Toi, Sei­gneur, qui connais le cœur de tous, montre-nous lequel de ces deux hommes tu as choi­si, afin qu’il prenne part au minis­tère et à l’apostolat en rem­pla­ce­ment de Judas, qui nous a aban­don­nés ! » Et ils tirèrent au sort ; et le sort tom­ba sur Mathias, qui, d’un com­mun accord, fut mis au rang des onze apôtres.

(Actes des Apôtres, I, 15 – 24.)

Et, lorsque vint le jour de la Pen­te­côte, tous tes dis­ciples se réunirent dans le même lieu. Et voi­ci que sor­tit tout à coup du ciel un bruit comme d’un grand vent, qui rem­plit toute la mai­son où ils se tenaient assis. Et ils virent des langues de feu qui, se par­ta­geant, des­cen­daient sur la tête de cha­cun d’entre eux. Et, aus­si­tôt, tous furent rem­plis de l’Esprit-Saint ; et ils se mirent à par­ler toutes les langues, sui­vant l’inspiration de l’Esprit qui était en eux.

Or il y avait alors à Jéru­sa­lem des hommes crai­gnant Dieu, qui venaient de toutes les nations qui sont sous le ciel. Et, quand on apprit le miracle, la foule accou­rut ; et ces étran­gers furent stu­pé­faits d’entendre les dis­ciples leur par­ler à cha­cun dans sa langue.

Et, dans leur sur­prise, ils se disaient l’un à l’autre : « Est-ce que tous ces hommes qui nous parlent ne sont pas des Gali­léens ? Com­ment donc les enten­dons-nous par­ler à cha­cun de nous dans sa langue ? Parthes, Mèdes, Éla­mites, habi­tants de la Méso­po­ta­mie, de la Judée, de la Cap­pa­doce, du Pont et de l’Asie, de la Phry­gie et de la Pam­phy­lie, de l’Égypte et des régions de la Libye qui avoi­sinent Cyrène ; et Romains, tant Juifs que pro­sé­lytes, et Perses, et Arabes, voi­ci que nous les enten­dons nous prê­cher, dans nos langues, les grandes choses de Dieu ! »

(Actes des Apôtres, II, 1 – 11.)

I

Le chrétien

Chris­tus. – Cui ego loquer, cito sapiens erit.
(Imi­ta­tio Chris­ti, III, 43.)

C’est tout à fait par hasard, – ou, plus exac­te­ment, par miracle, – que Joseph, appe­lé aus­si Bar­sa­bas, était deve­nu dis­ciple de Jésus. Il avait alors vingt ans, et demeu­rait, avec sa mère, dans le vil­lage gali­léen où il était né. Or, voi­ci l’heureuse aven­ture qui lui était arri­vée :

Se ren­dant à Caper­naüm en com­pa­gnie de son petit âne, un matin d’automne, pour vendre au mar­ché les figues de son champ, il avait fran­chi déjà la double ran­gée des col­lines qui sépa­raient son vil­lage du lac de Géné­sa­reth, lorsque, à un tour­nant du sen­tier, un spec­tacle impré­vu l’avait arrê­té. Une ving­taine de men­diants et de vaga­bonds étaient assis en cercle, sur la rive du lac, occu­pés à écou­ter un homme vêtu de blanc, qui, debout au milieu d’eux, sem­blait leur don­ner des ordres ou les répri­man­der. Il leur par­lait, en tout cas, d’une voix si sévère que Bar­sa­bas, et son âne lui-même, n’avaient pu s’empêcher d’en être effrayés. Mais sou­dain, oubliant son effroi, toute l’âme du jeune pay­san avait fré­mi de fureur : car, dans la troupe de ces va-nu-pieds, com­plo­tant sans doute quelque bri­gan­dage, il venait de recon­naître l’homme qu’entre tous au monde il détes­tait le plus, un homme qu’il avait autre­fois recueilli, nour­ri, trai­té en frère, et qui, pour récom­pense, lui avait volé cinq mines d’argent, son unique bien ; après quoi le misé­rable s’était enfui, et Bar­sa­bas avait sen­ti que sa joie et son repos s’enfuyaient du même coup.

Aus­si, dès qu’il avait recon­nu son ancien ami, n’avait-il plus eu de pen­sée que pour sa ven­geance. Mais, au moment où déjà il s’approchait, le cou­teau en main, l’homme vêtu de blanc avait détour­né la tête, et fixé sou­dain son regard sur lui. C’était un regard pro­di­gieux, plein à la fois de dou­ceur et d’autorité, un regard qui entrait jusqu’au fond de l’âme, mais pour l’apaiser et la puri­fier. Et tan­dis que Bar­sa­bas, inter­dit, trem­blait sous l’impérieuse caresse de ce regard, l’homme s’était écrié, pour­sui­vant son dis­cours : « Aimez vos enne­mis, bénis­sez ceux qui vous mau­dissent, faites du bien à ceux qui vous font du mal, et priez pour ceux qui vous outragent et vous per­sé­cutent, afin que vous soyez enfants de votre Père, qui est dans les cieux ! Car, si vous n’aimez que ceux qui vous aiment, quel mérite y aurez-vous ? Et si vous ne faites accueil qu’à vos frères, qu’y aura-t-il là qui vaille d’être loué ? »

À peine Bar­sa­bas avait-il enten­du ces paroles, qu’il avait eu le sen­ti­ment qu’un poids se déta­chait de son cœur. Tout de suite, ajour­nant sa ven­geance, il s’était assis sur une pierre pour mieux écou­ter ; et son âne avait dres­sé les oreilles pour écou­ter aus­si. Car cette voix, dont tous deux à dis­tance s’étaient effrayés, elle n’était plus main­te­nant qu’une ado­rable musique, légère, lim­pide, pareille à un chant de fau­vette dans le calme des bois. Et long­temps encore la voix avait conti­nué de par­ler, ensei­gnant à Bar­sa­bas toute sorte de choses qu’il s’étonnait de pou­voir com­prendre. Elle lui avait ensei­gné le plai­sir de la pau­vre­té, la beau­té de l’ignorance, l’inutilité de l’effort et de la pen­sée. « Ne soyez pas en sou­ci pour votre vie, – disait-elle, – ne vous pré­oc­cu­pez pas de ce que vous man­ge­rez ni de ce que vous boi­rez ! Soyez comme les petits enfants que vous voyez sur les routes : car ceux-là seuls qui leur res­semblent pour­ront entrer dans le royaume des cieux. Et qui­conque s’abaisse pour deve­nir sem­blable à un petit enfant, celui-là est le plus grand dans le royaume des cieux ! »

Jesus guerissant les malades sur le bord du lac de Genezareth

Mais sur­tout la voix révé­lait à Bar­sa­bas quelle joie c’était de renon­cer à soi-même pour don­ner son cœur aux souf­frances d’autrui : de sorte que peu à peu le jeune homme, sans ces­ser d’écouter, avait com­men­cé à consi­dé­rer ses nou­veaux com­pa­gnons. Des men­diants et des vaga­bonds, oui, sa pre­mière impres­sion ne l’avait pas trom­pé : mais com­ment avait-il pu les prendre pour des mal­fai­teurs ? La plu­part avaient de bonnes figures simples et ouvertes ; et ceux dont les traits étaient plus durs ou la mine moins plai­sante, ceux-là même por­taient, dans leurs yeux, un vivant reflet du regard de leur maître. Il n’y avait pas jusqu’au visage de l’ennemi de Bar­sa­bas qui, au contact de ce regard, ne se fût trans­for­mé. Nulle ombre n’y res­tait plus des pas­sions de jadis : l’œil avait per­du toute trace de ruse, les plis du front s’étaient effa­cés, la bouche s’entrouvrait en un clair sou­rire. Mieux encore que les autres, il avait su deve­nir pareil à un enfant.