Étiquette : Jésuite

Auteur : Daniel-Rops | Ouvrage : Légende dorée de mes filleuls .

Au châ­teau de Cas­ti­glione, en Lom­bar­die, ce 20 avril 1568, c’était grande fête. Qui donc eût pu comp­ter les noble invi­tés dont la foule se répan­dait au long des salles immenses et à tra­vers les jar­dins ? Les plus belles tapis­se­ries pen­daient au long des murs, somp­tueuses : des orchestres jouaient en vingt lieux dif­fé­rents ; dans les bas­sins du parc, les jets d’eau mon­taient, droits, comme pour riva­li­ser d’élan avec les cyprès cen­te­naires. Tout était à la joie, au bon­heur.

Pour­quoi donc ? Parce qu’on bap­ti­sait, ce jour-là, un enfant, le fils du Mar­quis et de Don­na Mar­ta, le petit Louis ce bébé minus­cule qui vagis­sait dans son ber­ceau de den­telle. Demain n’hériterait-il pas d’une immense for­tune Ne serait-il pas, comme ses ancêtres, Prince du Saint Empire, duc de Man­toue, grand d’Espagne ? Ne por­te­rait-il pas un des noms les plus célèbres de toute l’Italie ? Un grand nom, en véri­té, que celui des Gon­zague, et une famille bien née ! Depuis deux siècles et demi que l’Empereur avait don­né à leur aïeul, pour sa bra­voure, titre prin­cier et splen­dide dota­tion, il n’était géné­ra­tion de Gon­zague qui ne se fût illus­trée à la guerre, au ser­vice des Rois, ou dans l’Église. Toutes les familles, non seule­ment prin­cières, mais même royales d’Europe, étaient appa­ren­tées aux Sei­gneurs de Man­toue, et c’était pour­quoi, au bap­tême du petit Louis, on voyait tant de beau monde, et des Rois et des Ducs, et des Car­di­naux en rouge, et des ambas­sa­deurs por­tant maints uni­formes éblouis­sants, par­mi les­quels on remar­quait ceux de Sa Majes­té Phi­lippe II, roi de Naples et d’Espagne, car Don­na Mar­ta avait été dame d’honneur de la reine, Madame Éli­sa­beth de France, et son amie.

Cette joie était peut-être encore plus grande parce qu’on n’ignorait point qu’il s’en était fal­lu de peu qu’elle eût été rem­pla­cée par un grand deuil. Lorsqu’au début de mars le petit Louis était né, les méde­cins avaient trem­blé non seule­ment pour sa vie mais aus­si pour celle de sa mère. Et Don­na Mar­ta, dans cet extrême dan­ger, avait fait deux vœux. « Oh, Sainte Mère qui, du haut du Ciel, veillez sur nous, vos enfants de la terre, si mon petit vit, si j’échappe moi aus­si au péril, je jure d’aller vous prier en pèle­ri­nage, dans la basi­lique de Lorette où l’on voit votre Sainte Mai­son appor­tée du ciel par les Anges ! Et mon enfant vous sera consa­cré spé­cia­le­ment pour toute son exis­tence ! »

Aus­si quand on par­lait, par­mi les invi­tés du bap­tême, de ce que serait, plus tard, le nou­veau-né, — comme son père et ses oncles, comme le fon­da­teur de la famille dont il por­tait le pré­nom, serait-il un grand sol­dat, un vaillant capi­taine ? irait-il batailler en Alle­magne ou en France, voire jusque contre les Turcs ? — la mère, elle, dans la foi de son âme et la recon­nais­sance de son cœur, sou­hai­tait qu’il ne fût rien de moins qu’un Saint.

* * *

Louis de Gonzague enfant vénerant la Vierge MarieIl faut avouer que, dès sa plus petite enfance, Louis — Lui­gi comme on dit en ita­lien, — sem­bla bien être des­ti­né à se mon­trer un chré­tien excep­tion­nel, en même temps qu’il parut très spé­cia­le­ment pro­té­gé de Dieu. À peine savait-il mar­cher qu’il se diri­geait vers la sta­tue de la Sainte Vierge, devant laquelle Don­na Mar­ta renou­ve­lait les fleurs les plus belles en fai­sant sans cesse brû­ler douze cierges, et là, immo­bile, étran­ge­ment sage, il regar­dait… À peine savait-il par­ler que déjà il réci­tait des prières et que ses mots les plus fami­liers étaient : Jésus ! Marie ! Dès qu’il eut l’âge de rai­son, on le vit mul­ti­plier les exer­cices de pié­té, avec une appli­ca­tion si éton­nante pour son âge que son père, un peu inquiet, crai­gnant que son aîné, au lieu de le rem­pla­cer à la tête de ses états, se fît moine, par­fois venait l’interrompre dans ses prières et ordon­nait à quelque écuyer de le mettre sur son petit che­val pour l’emmener faire quelque bonne pro­me­nade à tra­vers la cam­pagne et lui chan­ger les idées.

Louis, si petit qu’il fût, avait déjà son inten­tion bien arrê­tée. Il aimait à répé­ter : « Ce que le Bon Dieu veut, il le fait : il n’y a qu’à avoir confiance ! » Recon­nais­sons que cette confiance était bien pla­cée et que le Tout-Puis­sant y répon­dait ! Car, à plu­sieurs reprises il fut évident que Dieu lui-même le pro­té­geait, ayant sur lui des vues sans aucun doute. Ain­si, par exemple, lorsqu’il avait cinq ans, il regar­dait un sol­dat char­ger un mous­quet ; la charge de poudre écla­ta tout à coup en pleine figure de l’enfant ; on le pen­sa brû­lé, défi­gu­ré, aveugle ; mais il s’essuya tran­quille­ment le visage où aucune trace ne se voyait. Une autre fois, avec ses cama­rades, il s’amusait à manœu­vrer un petit canon qu’on lui avait don­né comme jouet ; l’un d’eux s’étant trop pres­sé de mettre le feu à la mèche, le recul de la pièce heur­ta Lui­gi en pleine poi­trine et le ren­ver­sa, mais tan­dis qu’on se pré­ci­pi­tait, le croyant mort, il se rele­vait en riant.

Confiance, confiance en Dieu ; faire ce que veut le Christ et s’en remettre à lui de tout ; tels étaient ses prin­cipes, qu’il ne ces­sait de répé­ter avec une obs­ti­na­tion douce. Cette confiance, il l’exprima un jour dans une réponse si jolie qu’il ne faut pas la lais­ser perdre. Il jouait dans la cour avec quelques gar­çons à ce jeu qu’on appelle « la balle au chas­seur ». Mon­sei­gneur l’aumônier, qui était char­gé de sur­veiller son édu­ca­tion reli­gieuse, s’approcha de lui et lui dit :

Auteur : Berthon, Maurice | Ouvrage : Lorsque les saints de France étaient petits garçons .

L'enfance de Saint Jean-François RégisSaint Jean-Fran­çois Régis naquit le 31 jan­vier 1597 à Font­cou­verte, à égale dis­tance de Nar­bonne et de Car­cas­sonne. Font­cou­verte, Fon­taine cou­verte, source cachée, est une place forte de modèle réduit : trente mai­sons pro­té­gées par un châ­te­let appar­te­nant au sei­gneur abbé de La Grasse.

Aujourd’hui, c’est saint Jean-Fran­çois Régis qui pro­tège Font­cou­verte et la pré­cieuse source est décou­verte : le vil­lage allait don­ner nais­sance à un saint !

Jean de Régis, père du bébé, a noté sur son livre de rai­son, d’une belle écri­ture mou­lée par la plume d’oie : « L’an mil-cinq-cent-nonante-sept, le der­nier jour de jan­vier, un diven­drès (dies vene­ris : ven­dre­di) es nas­qut notre enfant, Jean-Fran­çois. Et fut par­rin noble Fran­cis de Turin, dit de Brè­tés, sei­gneur et baron de Péchei­riq, la mar­rine damoi­selle Clare Daban, famé à mon frère Régis. »

C’est là l’acte de nais­sance du Saint. Jean-Fran­çois Régis naquit le même jour à la vie de l’âme, puisque son père ajou­ta sur son livre de famille : « Et fut bap­ti­sé à l’église de Font­cou­verte. » Encore un saint qui a été bap­ti­sé le jour même de sa nais­sance. Remar­quons le fait, sans pré­tendre cepen­dant en tirer une conclu­sion caté­go­rique, car, à cette époque, pré­sen­ter un enfant du jour au bap­tême était une pieuse cou­tume géné­ra­le­ment obser­vée dans les familles catho­liques.

Le père et l’oncle du Saint tiraient quelque gloire de leur titre de « capi­taine et gen­darme de la com­pa­gnie de Mon­sei­gneur le Maré­chal de Joyeuse. » Mais il s’agissait de gens d’armes de réserve ! La foi de ces deux braves leur fai­sait un devoir de répondre immé­dia­te­ment à tout appel des chefs ligueurs pour com­battre les troupes hugue­notes. Les deux sei­gneurs de Régis étaient plu­tôt, à la véri­té, des gen­tils­hommes ter­riens, de modestes gen­tils­hommes qui ne négli­geaient point d’aider de leurs propres mains les quelques domes­tiques qui semaient, cou­paient, bat­taient et engran­geaient les blés, récol­taient les fruits dorés au chaud soleil de Pro­vence. On voyait même les deux « gens d’armes » mettre la main aux man­che­rons de la char­rue.

La demeure des Régis est éloi­gnée de tout luxe, elle ne montre point les pro­por­tions d’une gen­til­hom­mière. Com­po­sée d’un rez-de-chaus­sée et d’un étage cou­vert d’un gre­nier, son seul orgueil est de ren­fer­mer deux grandes pièces de six mètres de côté, dans les­quelles les Régis reçoivent, mais bien rare­ment, les hobe­reaux du voi­si­nage.

Rude à la guerre, rude au tra­vail de ses champs, le père de Jean-Fran­çois est cepen­dant un homme de manières douces qui ne contra­rie­rait en rien sa jeune femme, Made­leine d’Arse. Celle-ci est mal­heu­reu­se­ment de san­té si déli­cate qu’elle doit renon­cer à nour­rir elle-même son bébé, qui est son second enfant. La mar­raine, Cla­ra Daban, demande à se char­ger de son filleul. Elle lui trou­ve­ra bien une nour­rice sur ses terres. Et c’est ain­si que Jean-Fran­çois devien­dra pour long­temps « le nour­ris­son de Moux », loca­li­té proche de Font­cou­verte.

Cette nour­rice est entrée dans la légende, sinon dans l’Histoire. S’étant absen­tée, elle retrouve le bébé sous le ber­ceau, « déve­lop­pé de ses langes, sain et gaillard ». La bonne femme, qui a eu fort peur, accuse les sor­ciers d’avoir vou­lu du mal au fils des Régis ; elle ne peut son­ger à accu­ser le démon qui aurait cer­tai­ne­ment aimé se débar­ras­ser, dès le ber­ceau, d’un grand saint qui allait lui cau­ser un tort consi­dé­rable en lui ravis­sant des mil­liers d’âmes.

Et l’enfant gran­dit aux côtés de son frère aîné Charles, car Made­leine d’Arse a reti­ré son fils de Moux dès qu’il a pu sup­por­ter le lait de vache. La jeune femme a une trop belle idée de l’éducation pour aban­don­ner la for­ma­tion de l’enfant au seul bon vou­loir d’une nour­rice pay­sanne. La brave femme ne lui ensei­gne­rait que le bien, mais elle se serait vite trou­vée débor­dée par l’intelligence pré­coce de Jean-Fran­çois, dont les innom­brables ques­tions ne lais­saient pas un ins­tant de répit à sa maman. C’était évi­dem­ment les habi­tuels : « Maman, qu’est-ce que c’est que cela ?… Maman, ça sert à quoi, cela ?… Et pour­quoi dit-on cela ?… » Par­fois, l’enfant ne posait pas suf­fi­sam­ment de qes­tions pour conten­ter son insa­tiable curio­si­té, puisqu’il lui arri­vait de se for­mer un dic­tion­naire à lui, un voca­bu­laire qui attri­buait aux mots un sens qu’ils n’avaient point !

Pour exemple, jugeons de l’étonnement et de la frayeur de Made­leine d’Arse lorsque, pro­me­nant par la main son Jean-Fran­çois de cinq ans, celui-ci lui décla­ra « sau­te­lant » à son côté, joyeux :

— Ma mère, je serai dam­né !…

La maman s’arrête, regarde son fils dans ses yeux rieurs et si vifs :

— Mon petit, voyons, tu ne sais pas le sens ter­rible du mot dam­né ! Dieu te garde d’un tel mal­heur !…

Et, à Jean-Fran­çois très atten­tif, Made­leine d’Arse donne une leçon de caté­chisme, que l’enfant clô­ture par cette pro­messe joyeuse :

— Alors, au Ciel ! ma mère ! au Ciel !

Enfant, Jean-Fran­çois fai­sait déjà preuve de nom­breuses qua­li­tés de base, telles que la modes­tie, la rete­nue, la bien­séance. Mais il ne fau­drait point son­ger à trou­ver de la tris­tesse chez ce bam­bin méri­dio­nal ! Non, Jean-Fran­çois, ses heures de classe ter­mi­nées, se pré­ci­pi­tait de toute la vitesse de ses petites jambes pour jouer avec ses cama­rades sous les pla­tanes du mail de Font­cou­verte. Il était par­fois pré­cé­dé de Charles, son aîné, mais il avait la gen­tillesse d’entraîner par la main ses deux petits frères, Jean et Fran­çois.

Il est amu­sant de consta­ter que la maman aime­ra don­ner à nou­veau à ses deux autres enfants les mêmes pré­noms qu’à son cher Jean-Fran­çois. Autre curio­si­té : le nom de famille du saint, Régis, devien­dra un pré­nom habi­tuel, même très sou­vent don­né au bap­tême des gar­çons. Cette cou­tume est rela­ti­ve­ment rare, et on ne peut citer que quelques saints dont les noms de famille ont été ain­si trans­for­més en pré­noms usuels : sainte Jeanne de Chan­tal, saint Louis de Gon­zague, saint Fran­çois Xavier.

Et voi­ci l’âge de l’école. Jean-Fran­çois fré­quen­te­ra l’école du vil­lage, mêlé aux petits cama­rades, mêlé aux enfants des ser­vi­teurs de son père. Il étu­die comme les autres, mieux que les autres, et puis, brus­que­ment, moins bien que les autres.

Cet enfant pos­sé­dait une sen­si­bi­li­té extra­or­di­naire. « On pou­vait le châ­tier avec les yeux, et toutes les fautes étaient tou­jours trop punies par une mine un peu sévère. » Les parents avaient l’intelligence de ne point abu­ser de cette faci­li­té de cor­rec­tion, mais il advint qu’un des pre­miers maîtres de l’enfant crut pou­voir se per­mettre d’user envers lui « d’un peu de rigueur ». Le résul­tat fut à ce point pitoyable que « ses parents déses­pé­raient déjà de le voir jamais capable de bonnes lettres. »

Par bon­heur, rap­portent les pre­miers his­to­riens du saint, « sa mère, qui l’étudiait tous les jours, s’aperçut que la sévé­ri­té de son maître étouf­fait les lumières de son esprit. Elle le pria donc de chan­ger de bat­te­rie et de le conduire avec dou­ceur, ce qui lui réus­sit si heu­reu­se­ment que, se voyant cares­sé, il com­men­ça à s’épanouir en sorte qu’il appre­nait plus qu’on ne vou­lait ».

Jean-Fran­çois étu­diait la langue fran­çaise tout en conti­nuant à par­ler cou­ram­ment le lan­gue­do­cien avec ses parents et ses cama­rades de classe et de jeux. Peut-être était-ce la Pro­vi­dence qui pré­pa­rait ain­si le futur saint à ses mis­sions dans les mon­tagnes céve­noles, où il ne par­le­ra que le lan­gue­do­cien à ces bonnes gens, qui n’auraient pas sai­si grand’chose d’un ser­mon en pur fran­çais. Nous ne sommes qu’au XVIIe siècle.

Auteur : Goyau, Georges | Ouvrage : À la conquête du monde païen .

XIV

Racontés par un cimetière : Jésuites et Lazaristes

Cha­la, dans Pékin, est, depuis plus de trois siècles, le champ d’honneur du catho­li­cisme chi­nois. Par la volon­té de l’empereur Wan­ly, et mal­gré de mul­tiples oppo­si­tions, Cha­la, qui appar­te­nait à un condam­né à mort, devint, en 1615, terre chré­tienne, afin de ser­vir de sépul­ture à l’horloger qui, venu pour révé­ler le Cre­do, avait d’abord révé­lé l’existence de « cloches son­nant toutes seules », — ain­si pré­sen­tait-il les hor­loges, — et qui n’était autre que le Père Ric­ci, jésuite. Par la volon­té de l’empereur Kan­ghi, s’éleva à Cha­la, en 1686, le tom­beau du Père Adam Shall, jésuite lui aus­si, astro­nome illustre, mort vingt-cinq ans plus tôt en pleine per­sé­cu­tion : ce tom­beau, avec sa table à sacri­fier, son brûle-par­fums, res­sem­blait trait pour trait aux sépul­tures prin­cières ; et par la volon­té de Kan­ghi, trois des confrères du défunt, les Pères Ver­biest, Buglio et Magal­haes, s’en furent, comme délé­ga­tion offi­cielle de l’empereur, brû­ler de l’encens devant la tombe de Shan et y lire une orai­son impé­riale où l’empereur annon­çait à l’âme du défunt ses nou­velles pro­mo­tions, et l’invitait à venir « se délec­ter des offrandes qui lui étaient faites si par hasard elle pou­vait s’en rendre compte ». Deux ans après, c’était au tour du Père Ver­biest, autre jésuite, de trou­ver dans Cha­la son suprême repos ; et l’on peut lire, aux « Lettres édi­fiantes », sous la signa­ture du Père Fon­te­ney, la pit­to­resque des­crip­tion de cet autre cor­tège funèbre qui, le 11 mars 1688, péné­tra dans le cime­tière de Cha­la.

Récit des catholiques en Chine raconté aux enfants

D’abord un tableau de vingt-cinq pieds de haut sur quatre de large, orné de fes­tons de soie, dont le bord était d’un taf­fe­tas rouge, sur lequel le nom et la digni­té du Père Ver­biest étaient écrits en chi­nois et en gros carac­tères d’or.

Puis la croix dans une grande niche, ornée de colonnes, et dans une autre niche, l’image de la Vierge et de l’Enfant Jésus ; ensuite un tableau de l’Ange gar­dien, et, der­rière, le por­trait du Père Ver­biest, « qu’on por­tait avec tous les sym­boles qui conve­naient aux charges dont l’Empereur l’avait hono­ré. » Les Pères sui­vaient en habits blancs, ain­si qu’en Chine il convient pour les deuils ; d’espace en espace, ils s’agenouillaient, et l’assistance, san­glo­tant à cœur fendre ain­si que l’imposaient les cou­tumes, ajou­tait à la gra­vi­té dou­lou­reuse de la céré­mo­nie.

Auteur : Goyau, Georges | Ouvrage : À la conquête du monde païen .

XIII

L’apostolat de l’Extrême-Orient. Les prêtres en Chine et en Indo-Chine ; leurs martyrs

Roi d’Espagne et plus encore roi de Por­tu­gal détes­taient de voir arri­ver, dans leurs colo­nies de l’Extrême-Orient et du Nou­veau-Monde, des mis­sion­naires d’autres nations. « Nous pro­té­geons les mis­sion­naires, disaient ces deux rois, mais nous ne vou­lons pro­té­ger que des mis­sion­naires de chez nous. » Le Saint-Siège était hos­tile à une telle étroi­tesse de vues ; il vou­lait, lui, que toutes les nations chré­tiennes eussent le droit et la pos­si­bi­li­té d’envoyer en terres païennes des apôtres. Le pape Gré­goire XV, en 1622, consi­dé­ra que ce n’était pas à la royau­té d’une nation, mais à la Papau­té, de diri­ger la grande œuvre d’évangélisation ; il grou­pa autour de lui quelques car­di­naux en un conseil, qui s’appela la « Congré­ga­tion de la Pro­pa­gande » ; et c’est cette congré­ga­tion qui depuis plus de trois siècles orga­nise la pro­pa­ga­tion de la véri­té chré­tienne à tra­vers l’univers.

Tout de suite des Fran­çais de bonne volon­té s’offrirent à la Papau­té pour l’aider. Il y eut d’abord le Père Joseph, capu­cin, grand ami du car­di­nal de Riche­lieu, qui, d’accord avec Rome, envoya des capu­cins dans tout le bas­sin orien­tal de la Médi­ter­ra­née. Il y eut saint Vincent de Paul, qui, ayant fon­dé les Laza­ristes, dépê­cha quelques-uns d’entre eux pour ten­ter de conver­tir la grande Île de Mada­gas­car. Il y eut enfin, aux alen­tours de 1660, deux prêtres de France, Pal­lu et La Motte Lam­bert, qui orga­ni­sèrent le sémi­naire des Mis­sions Étran­gères en vue de for­mer des clercs pour la conver­sion de l’Extrême-Orient, Indo-Chine et Chine ; et le Saint-Siège, en nom­mant ces deux prêtres vicaires apos­to­liques, — ce qui leur per­met­tait de faire chez les païens office d’évêques, — leur don­nait cette consigne, de recru­ter au plus tôt, dans, les chré­tien­tés qu’ils allaient fon­der, des prêtres de race jaune, de teint jaune, capables de deve­nir, par­mi leurs com­pa­triotes, ce que Jésus-Christ appe­lait « le sel de la terre ».

Récit pour les enfants des martyrs des missionnaires en Chine
CHINE. — La grande muraille.

Les prêtres des Mis­sions Étran­gères, qui comp­te­ront bien­tôt trois siècles d’existence, ont tra­vaillé pour le Christ en Indo-Chine et dans l’Hindoustan, en Chine, et depuis soixante-dix ans au Japon.

Deux jésuites, le Père Ric­ci en Chine, et le Père de Nobi­li aux Indes, au début du XVIIe siècle, dans un élan de grande cha­ri­té, s’étaient mon­trés pleins de bien­veillance pour les vieux rites chi­nois et indiens, en essayant de leur don­ner une signi­fi­ca­tion com­pa­tible avec les dogmes chré­tiens ; il leur parais­sait que les popu­la­tions, si l’on pou­vait main­te­nir une par­tie de leurs usages reli­gieux, pas­se­raient plus aisé­ment au chris­tia­nisme. En Chine, les jésuites qui suc­cé­dèrent au Père Ric­ci prirent à la cour de l’empereur, comme astro­nomes et mathé­ma­ti­ciens, une très grande influence, et l’on put croire, un ins­tant, que la cour impé­riale était bien proche de se faire chré­tienne. Mais des réac­tions se pro­dui­sirent : réac­tion des influences païennes, à la cour ; réac­tion des autres ins­ti­tuts mis­sion­naires qui envoyaient des apôtres en Chine, Domi­ni­cains, Fran­cis­cains, Mis­sions Étran­gères, contre les cha­ri­tables ména­ge­ments que dans cer­taines chré­tien­tés chi­noises on affec­tait pour les rites païens, et qui ris­quaient, disait-on, d’amener des abus. La Papau­té, au début du XVIIIe siècle, par­ta­gea ces craintes : le juge­ment qu’elle por­ta, dans la ques­tion dite des rites chi­nois, ouvrit une nou­velle période durant laquelle de nom­breuses per­sé­cu­tions sévirent.

Auteur : Goyau, Georges | Ouvrage : À la conquête du monde païen .

XII

Récit pour les enfants de l'évangélisation au canadaPie XI, en 1925, pro­cla­mait bien­heu­reux six jésuites qui furent, au XVIIe siècle, à la suite d’un pre­mier essaim fran­cis­cain, les pères spi­ri­tuels de la chré­tien­té cana­dienne, alors appe­lée la Nou­velle-France. En 1930, il les cano­ni­sait. Deux étaient des Pari­siens, le Père Lal­le­mant et le Père Gar­nier ; deux étaient des Nor­mands, le Père Daniel et le Père Bré­beuf ; il y avait un Orléa­nais, le Père Jean Jogues ; un Lozé­rien, le Père Cha­ba­nel. Lati­nistes consom­més, ces jésuites, au début de leur car­rière, avaient savou­ré la splen­deur des belles séances de col­lège où s’étalait, devant des audi­teurs de choix, l’ampleur des phrases cicé­ro­niennes ou l’élégance des vers latins. Mais sans hési­ter, leurs ima­gi­na­tions pre­naient congé de ce Cicé­ron, de ce Vir­gile et autres païens avec les­quels les études clas­siques les avaient mis en ami­tié, pour s’évader vers d’autres païens, vers les indi­gènes de cette val­lée du Saint-Laurent, dont un de leurs devan­ciers, le Père Lejeune, écri­vait aux Jésuites de France : « Il n’y a lieu au monde où la rhé­to­rique soit plus puis­sante qu’au Cana­da. » Ils par­taient donc, avec l’illusion géné­reuse que leur rhé­to­rique, outre-mer, leur ser­vi­rait encore de quelque chose, et bien­tôt ils consta­taient que ce qui les atten­dait et ce que Dieu leur deman­dait d’accepter, c’étaient les souf­frances et c’était la mort. Cha­ba­nel, un jour, crut sen­tir qu’il se fati­guait de cette vie d’épreuves et de périls ; pour réagir, pour se domp­ter, il s’obligea, par vœu, à vivre au Cana­da… Et vou­loir y vivre, c’était accep­ter d’y mou­rir.

Coloriage religieuse missionnaire au Canada
La Révé­rende Mère Marie-Louise Hart­zer, fon­da­trice des Sœurs de Notre-Darne du Sacré-Cœur d’Issoudun.

« Sor­tant d’un lieu bien poli, écri­vait le Père Bré­beuf, vous tom­bez entre les mains de gens bar­bares, qui ne se sou­cient guère de votre phi­lo­so­phie et de votre théo­lo­gie. » Par sur­croît, ces « bar­bares » étaient des nomades ; on arri­vait pour les « fixer », pour les rendre séden­taires, et tout d’abord on était contraint de les suivre, tan­dis que, de forêt en forêt, tant bien que mal, ils cher­chaient leur vie ; si leurs recherches étaient vaines, il leur res­tait la res­source d’être anthro­po­phages, et par­fois ils en usaient. Un autre péril, plus sub­til mais non moins grave, guet­tait le mis­sion­naire ; il fal­lait évi­ter d’acquérir trop de pres­tige, car on cou­rait le risque, alors, de pas­ser fina­le­ment pour un sor­cier, pour l’instrument d’une puis­sance supé­rieure… Aucune impres­sion n’était plus propre à déchaî­ner la rage des Iro­quois, et tout de suite, ils en venaient aux plus atroces sup­plices. Il leur sem­blait qu’en s’acharnant sur ces corps de prêtres, ils écar­te­raient de leur terre et de leur atmo­sphère une mys­té­rieuse influence qui les épou­van­tait.