Saint Jean-François Régis, l’apôtre du Vivarais (1597–1640)

Auteur : Berthon, Maurice | Ouvrage : Lorsque les saints de France étaient petits garçons .

L'enfance de Saint Jean-François RégisSaint Jean-Fran­çois Régis naquit le 31 jan­vier 1597 à Font­cou­verte, à égale dis­tance de Nar­bonne et de Car­cas­sonne. Font­cou­verte, Fon­taine cou­verte, source cachée, est une place forte de modèle réduit : trente mai­sons pro­té­gées par un châ­te­let appar­te­nant au sei­gneur abbé de La Grasse.

Aujourd’hui, c’est saint Jean-Fran­çois Régis qui pro­tège Font­cou­verte et la pré­cieuse source est décou­verte : le vil­lage allait don­ner nais­sance à un saint !

Jean de Régis, père du bébé, a noté sur son livre de rai­son, d’une belle écri­ture mou­lée par la plume d’oie : « L’an mil-cinq-cent-nonante-sept, le der­nier jour de jan­vier, un diven­drès (dies vene­ris : ven­dre­di) es nas­qut notre enfant, Jean-Fran­çois. Et fut par­rin noble Fran­cis de Turin, dit de Brè­tés, sei­gneur et baron de Péchei­riq, la mar­rine damoi­selle Clare Daban, famé à mon frère Régis. »

C’est là l’acte de nais­sance du Saint. Jean-Fran­çois Régis naquit le même jour à la vie de l’âme, puisque son père ajou­ta sur son livre de famille : « Et fut bap­ti­sé à l’église de Font­cou­verte. » Encore un saint qui a été bap­ti­sé le jour même de sa nais­sance. Remar­quons le fait, sans pré­tendre cepen­dant en tirer une conclu­sion caté­go­rique, car, à cette époque, pré­sen­ter un enfant du jour au bap­tême était une pieuse cou­tume géné­ra­le­ment obser­vée dans les familles catho­liques.

Le père et l’oncle du Saint tiraient quelque gloire de leur titre de « capi­taine et gen­darme de la com­pa­gnie de Mon­sei­gneur le Maré­chal de Joyeuse. » Mais il s’agissait de gens d’armes de réserve ! La foi de ces deux braves leur fai­sait un devoir de répondre immé­dia­te­ment à tout appel des chefs ligueurs pour com­battre les troupes hugue­notes. Les deux sei­gneurs de Régis étaient plu­tôt, à la véri­té, des gen­tils­hommes ter­riens, de modestes gen­tils­hommes qui ne négli­geaient point d’aider de leurs propres mains les quelques domes­tiques qui semaient, cou­paient, bat­taient et engran­geaient les blés, récol­taient les fruits dorés au chaud soleil de Pro­vence. On voyait même les deux « gens d’armes » mettre la main aux man­che­rons de la char­rue.

La demeure des Régis est éloi­gnée de tout luxe, elle ne montre point les pro­por­tions d’une gen­til­hom­mière. Com­po­sée d’un rez-de-chaus­sée et d’un étage cou­vert d’un gre­nier, son seul orgueil est de ren­fer­mer deux grandes pièces de six mètres de côté, dans les­quelles les Régis reçoivent, mais bien rare­ment, les hobe­reaux du voi­si­nage.

Rude à la guerre, rude au tra­vail de ses champs, le père de Jean-Fran­çois est cepen­dant un homme de manières douces qui ne contra­rie­rait en rien sa jeune femme, Made­leine d’Arse. Celle-ci est mal­heu­reu­se­ment de san­té si déli­cate qu’elle doit renon­cer à nour­rir elle-même son bébé, qui est son second enfant. La mar­raine, Cla­ra Daban, demande à se char­ger de son filleul. Elle lui trou­ve­ra bien une nour­rice sur ses terres. Et c’est ain­si que Jean-Fran­çois devien­dra pour long­temps « le nour­ris­son de Moux », loca­li­té proche de Font­cou­verte.

Cette nour­rice est entrée dans la légende, sinon dans l’Histoire. S’étant absen­tée, elle retrouve le bébé sous le ber­ceau, « déve­lop­pé de ses langes, sain et gaillard ». La bonne femme, qui a eu fort peur, accuse les sor­ciers d’avoir vou­lu du mal au fils des Régis ; elle ne peut son­ger à accu­ser le démon qui aurait cer­tai­ne­ment aimé se débar­ras­ser, dès le ber­ceau, d’un grand saint qui allait lui cau­ser un tort consi­dé­rable en lui ravis­sant des mil­liers d’âmes.

Et l’enfant gran­dit aux côtés de son frère aîné Charles, car Made­leine d’Arse a reti­ré son fils de Moux dès qu’il a pu sup­por­ter le lait de vache. La jeune femme a une trop belle idée de l’éducation pour aban­don­ner la for­ma­tion de l’enfant au seul bon vou­loir d’une nour­rice pay­sanne. La brave femme ne lui ensei­gne­rait que le bien, mais elle se serait vite trou­vée débor­dée par l’intelligence pré­coce de Jean-Fran­çois, dont les innom­brables ques­tions ne lais­saient pas un ins­tant de répit à sa maman. C’était évi­dem­ment les habi­tuels : « Maman, qu’est-ce que c’est que cela ?… Maman, ça sert à quoi, cela ?… Et pour­quoi dit-on cela ?… » Par­fois, l’enfant ne posait pas suf­fi­sam­ment de qes­tions pour conten­ter son insa­tiable curio­si­té, puisqu’il lui arri­vait de se for­mer un dic­tion­naire à lui, un voca­bu­laire qui attri­buait aux mots un sens qu’ils n’avaient point !

Pour exemple, jugeons de l’étonnement et de la frayeur de Made­leine d’Arse lorsque, pro­me­nant par la main son Jean-Fran­çois de cinq ans, celui-ci lui décla­ra « sau­te­lant » à son côté, joyeux :

— Ma mère, je serai dam­né !…

La maman s’arrête, regarde son fils dans ses yeux rieurs et si vifs :

— Mon petit, voyons, tu ne sais pas le sens ter­rible du mot dam­né ! Dieu te garde d’un tel mal­heur !…

Et, à Jean-Fran­çois très atten­tif, Made­leine d’Arse donne une leçon de caté­chisme, que l’enfant clô­ture par cette pro­messe joyeuse :

— Alors, au Ciel ! ma mère ! au Ciel !

Enfant, Jean-Fran­çois fai­sait déjà preuve de nom­breuses qua­li­tés de base, telles que la modes­tie, la rete­nue, la bien­séance. Mais il ne fau­drait point son­ger à trou­ver de la tris­tesse chez ce bam­bin méri­dio­nal ! Non, Jean-Fran­çois, ses heures de classe ter­mi­nées, se pré­ci­pi­tait de toute la vitesse de ses petites jambes pour jouer avec ses cama­rades sous les pla­tanes du mail de Font­cou­verte. Il était par­fois pré­cé­dé de Charles, son aîné, mais il avait la gen­tillesse d’entraîner par la main ses deux petits frères, Jean et Fran­çois.

Il est amu­sant de consta­ter que la maman aime­ra don­ner à nou­veau à ses deux autres enfants les mêmes pré­noms qu’à son cher Jean-Fran­çois. Autre curio­si­té : le nom de famille du saint, Régis, devien­dra un pré­nom habi­tuel, même très sou­vent don­né au bap­tême des gar­çons. Cette cou­tume est rela­ti­ve­ment rare, et on ne peut citer que quelques saints dont les noms de famille ont été ain­si trans­for­més en pré­noms usuels : sainte Jeanne de Chan­tal, saint Louis de Gon­zague, saint Fran­çois Xavier.

Et voi­ci l’âge de l’école. Jean-Fran­çois fré­quen­te­ra l’école du vil­lage, mêlé aux petits cama­rades, mêlé aux enfants des ser­vi­teurs de son père. Il étu­die comme les autres, mieux que les autres, et puis, brus­que­ment, moins bien que les autres.

Cet enfant pos­sé­dait une sen­si­bi­li­té extra­or­di­naire. « On pou­vait le châ­tier avec les yeux, et toutes les fautes étaient tou­jours trop punies par une mine un peu sévère. » Les parents avaient l’intelligence de ne point abu­ser de cette faci­li­té de cor­rec­tion, mais il advint qu’un des pre­miers maîtres de l’enfant crut pou­voir se per­mettre d’user envers lui « d’un peu de rigueur ». Le résul­tat fut à ce point pitoyable que « ses parents déses­pé­raient déjà de le voir jamais capable de bonnes lettres. »

Par bon­heur, rap­portent les pre­miers his­to­riens du saint, « sa mère, qui l’étudiait tous les jours, s’aperçut que la sévé­ri­té de son maître étouf­fait les lumières de son esprit. Elle le pria donc de chan­ger de bat­te­rie et de le conduire avec dou­ceur, ce qui lui réus­sit si heu­reu­se­ment que, se voyant cares­sé, il com­men­ça à s’épanouir en sorte qu’il appre­nait plus qu’on ne vou­lait ».

Jean-Fran­çois étu­diait la langue fran­çaise tout en conti­nuant à par­ler cou­ram­ment le lan­gue­do­cien avec ses parents et ses cama­rades de classe et de jeux. Peut-être était-ce la Pro­vi­dence qui pré­pa­rait ain­si le futur saint à ses mis­sions dans les mon­tagnes céve­noles, où il ne par­le­ra que le lan­gue­do­cien à ces bonnes gens, qui n’auraient pas sai­si grand’chose d’un ser­mon en pur fran­çais. Nous ne sommes qu’au XVIIe siècle.

L’hiver, à la veillée, on racon­tait des his­toires qui inté­res­saient les grands et les petits, his­toires de saints, récits de guerres, his­toires de famille, celles-ci pieu­se­ment trans­mises de géné­ra­tion en géné­ra­tion. Il y avait une de ces his­toires de famille qui cap­ti­vait au plus haut point le jeune Jean-Fran­çois. On doit avouer que le fait qu’elle contait était extra­or­di­nai­re­ment pit­to­resque.

Vers 1595, un cou­sin de Jean-Fran­çois, son aîné de beau­coup, témoi­gna le désir de s’engager dans les troupes de la Ligue. Son père, oncle de Jean de Régis, était bien bon catho­lique, mais il était doué de suf­fi­sam­ment de bon sens pour désap­prou­ver ces troupes catho­liques qui pré­ten­daient conver­tir les hugue­nots à grands coups d’épée, en canon­nant les villes pro­tes­tantes, qui étaient ensuite pillées, sou­vent incen­diées ! Le fils s’entêta, le père s’entêta. Fina­le­ment, le fils quit­ta le foyer fami­lial pour deve­nir Ligueur, tou­jours sans le consen­te­ment de son vieux père.

Le jeune homme guer­roya deux années au hasard des cam­pagnes, se condui­sant peut-être plus catho­li­que­ment que cer­tains de ses cama­rades de com­bat. Un jour, il trou­va la mort. De cette fin, son vieux père ne put jamais se conso­ler. Il ne lui vint pas à l’esprit que son fils avait lui-même cou­ru au-devant de cette mort que son père vou­lait lui épar­gner. Il pleu­ra, il pleu­ra tel­le­ment qu’il en devint aveugle. Et, il n’avait même pas une tombe à recher­cher de ses mains trem­blantes. Cette pen­sée contri­buait encore à son mal­heur. « Si seule­ment, regret­tait-il, mon fils repo­sait dans le tom­beau de notre famille ! Mais on ignore où est son corps… »

Saint Jean-François Regis apôtre du Vivarais

Et voi­ci qu’une fillette, en gar­dant ses mou­tons, eut une étrange et ter­rible vision. Un fan­tôme, dégoû­tant de sang, lui appa­rut pour lui ordon­ner : « Ici, sous cette herbe, est enter­ré un sol­dat de la famille des Régis. Cours, enfant, cours aver­tir ses parents ! »

La ber­gère ne pou­vait négli­ger pareil aver­tis­se­ment. Et, en effet, on mit rapi­de­ment à jour les restes de Pierre de Régis. Le cer­cueil passe devant la mai­son fami­liale, por­té par des bras solides. Mais, en pas­sant pré­ci­sé­ment devant la demeure, les por­teurs doivent s’arrêter, c’est que ce cer­cueil est sou­dain deve­nu si lourd qu’il est intrans­por­table !

Atti­ré par l’étonnement de la foule, l’aveugle sort sur la route. On lui conte rapi­de­ment le miracle. Peut-il inter­ve­nir, lui ? Que peut donc faire le vieillard ? Ah mais si, il peut par­don­ner, il doit par­don­ner au fils son acte de déso­béis­sance ! Et, d’une voix que les larmes étouffent, l’infirme trace sur le cer­cueil le signe du grand par­don. Immé­dia­te­ment, les por­teurs peuvent, sans dif­fi­cul­té aucune, reprendre leur marche vers le jar­din des morts.

Et le petit Jean-Fran­çois rete­nait cette ter­rible his­toire de la déso­béis­sance. Il la racon­te­ra lui-même bien des fois lorsqu’il sera mis­sion­naire.

Il arri­va un jour où le maître de Font­cou­verte décla­ra à mes­sire de Régis que son fils était désor­mais aus­si ins­truit que lui. Il ne pou­vait lui ensei­gner rien d’autre. Il fau­drait faire appel à la science d’un prêtre de Car­cas­sonne. Ce prêtre de Car­cas­sonne n’était pas un puits de science, tant s’en fal­lait. Et il devint une fois de plus indis­pen­sable de cher­cher plus loin les maîtres capables de conti­nuer les études de Jean-Fran­çois. Il n’y avait pour cela que le col­lège de Béziers.

Béziers était alors à six heures de route de Font­cou­verte. « Entre toutes les villes de France, écri­ra le Père Bon­net, la clé­mence de sa tem­pé­ra­ture et l’agrément de sa cam­pagne, lui fai­saient une répu­ta­tion pro­ver­biale. On eut dit que la dou­ceur du cli­mat avait impré­gné ses habi­tants, si par­faite était la sua­vi­té de leurs manières et si exquise de tout point leur urba­ni­té. »

Si l’on put admi­rer tou­jours la dou­ceur du carac­tère du grand gaillard qu’était saint Fran­çois Régis (il mesu­rait 1m90 !), il devait peut-être en par­tie cette aimable qua­li­té à son séjour à Béziers.

Le col­lège des Jésuites de Béziers ras­semble des gar­çons de toutes les petites villes envi­ron­nantes, de tous les vil­lages de cette par­tie de la Pro­vence, mais Jean-Fran­çois vivra au contact quo­ti­dien avec la popu­la­tion bit­ter­roise qui le loge­ra, le nour­ri­ra, puisque les col­lèges d’alors ne pos­sé­daient jamais d’internat. Avec six cama­rades, Jean-Fran­çois avait loué un appar­te­ment modeste où il menait une vie sage, car, évi­dem­ment, Jean-Fran­çois avait choi­si soi­gneu­se­ment ses com­pa­gnons de vie. Cet appar­te­ment, au sud de l’église Saint-Félix, exis­tait encore il y a peu d’années, et les gens de Béziers mon­traient avec fier­té la mai­son de « Mon­sieur Régis ».

Inévi­ta­ble­ment, Jean-Fran­çois exerce la plus heu­reuse influence sur ses six cama­rades de chambre. Il par­vient à leur faire accep­ter des « règle­ments pour mener une vie plus sainte que le com­mun. » Il réus­sit même à obte­nir de ces inta­ris­sables bavards lan­gue­do­ciens qu’ils acceptent de prendre leurs repas en silence pour pro­fi­ter de la pieuse lec­ture qui serait faite à tour de rôle « afin de n’employer pas seule­ment à nour­rir le corps un temps qu’ils peuvent faire ser­vir à la nour­ri­ture de l’esprit. »

La Broue, ancien pro­fes­seur à Béziers, s’effrayant des dan­gers moraux aux­quels était par­ve­nu à échap­per Jean-Fran­çois, écri­vait : « La jeu­nesse a des écueils où les plus heu­reux même se brisent que trop sou­vent. » Il faut dire que Jean-Fran­çois « consa­crait aux exer­cices pieux les bonnes heures que les enfants de son âge ont cou­tume de pas­ser dans le tri­pot, les don­nant aux fri­pon­ne­ries ou aux diver­tis­se­ments. »

En mai 1562, les Hugue­nots, conduits par Jacques de Crus­sol, avaient mas­sa­cré les prêtres de Béziers, s’étaient lais­sé aller aux pires pro­fa­na­tions, bri­sant les vases sacrés, démo­lis­sant tous les signes de pié­té qu’ils purent décou­vrir dans les qua­torze églises de la ville. Ils avaient ouvert les châsses, dis­per­sé les reliques les plus saintes. Les cloches pour­raient-elles plus tard rap­pe­ler leurs crimes ? Eh bien, elles ne son­ne­ront plus ! Et ils avaient pris le temps et la grande peine de des­cendre les plus lourdes cloches des clo­chers les plus hauts ! Le bronze, fon­du en autant de canons, avait tiré sur les troupes catho­liques de la Ligue ! La bonne plai­san­te­rie !…

Par­mi les Hugue­nots, cer­tains étaient plus sec­taires que sol­dats, ceux-là avaient per­fec­tion­né la pro­fa­na­tion, don­né à man­ger à leurs mon­tures sur les autels : ensuite, après avoir soi­gneu­se­ment mis dans un sac le ciboire, qui ren­fer­mait les saintes Espèces, ils jetèrent les Hos­ties à terre. Ils les avaient piquées du fer de leur lance et s’étaient fait une joie de par­cou­rir la ville en une pro­ces­sion dia­bo­lique. D’autres s’étaient mon­trés davan­tage sol­dats. Il leur impor­tait moins d’effrayer les catho­liques, de tuer un prêtre à che­veux blancs, que d’emporter de cette per­sé­cu­tion des gages son­nants et tré­bu­chants : et ils s’étaient pré­ci­pi­tée vers le tré­sor célèbre de Saint-Aphro­dise qui fut pillé com­plè­te­ment.

Image pieuse de Saint Jean-Francois RegisLorsque Jean-Fran­çois Régis est étu­diant à Béziers, il y a alors un demi-siècle que ces évé­ne­ments ont bou­le­ver­sé la ville, mais le sou­ve­nir en demeure tenace dans les cœurs, et le jeune saint ne craint pas de se les voir rap­pe­ler sou­vent pour aug­men­ter en lui le désir très ardent qu’il a de répa­rer ces crimes. Pour ce, il favo­rise par des prières, par de longues médi­ta­tions devant le Taber­nacle, l’amour qu’il sent gran­dir en lui pour Jésus-Hos­tie, amour encore favo­ri­sé par un tem­pé­ra­ment exces­si­ve­ment affec­tueux, exces­si­ve­ment impres­sion­nable.

Tou­jours dans la même vue de répa­rer les crimes hugue­nots, Jean-Fran­çois s’engagea, en 1613, à la « noble et royale confré­rie des Péni­tents Bleus ». Ces Péni­tents Bleus se don­naient la pieuse mis­sion de visi­ter fré­quem­ment aus­si bien Dieu dans son incar­na­tion de l’Hostie, au Taber­nacle, que Dieu dans son incar­na­tion en cha­cun des misé­rables sans nombre. Ceux-ci cou­raient les rues de Béziers où gîtaient dans la crasse, la sale­té parce qu’une infir­mi­té les y clouait, les empê­chant de mar­cher, de s’éloigner vers l’air, le large, la beau­té. La cha­ri­té fai­sait entrer les confrères dans les pri­sons, les pous­sait à s’occuper des orphe­lins jusqu’au jour où ces orphe­lins se trou­vaient hors d’ennui par la pos­ses­sion d’un bon métier. Les Péni­tents se pré­oc­cu­paient encore de marier à de bons gar­çons de pauvres filles que la sot­tise, bien plus fré­quem­ment que le vice, avait su perdre momen­ta­né­ment. Plus tard, Jean-Fran­çois Régis sera sur­nom­mé « le Père des Pauvres ». C’est de son séjour à Béziers que datent ses débuts dans l’art d’être Père des Pauvres.

Les Péni­tents Bleus, patron­nés par saint Jérôme, ont choi­si Jean-Fran­çois Régis comme patron en second. Dans la cha­pelle ogi­vale des Péni­tents Bleus se voient encore deux bustes en bois doré repré­sen­tant les deux saints patrons, et qui étaient jadis por­tés en pro­ces­sion à tra­vers les rues de Béziers.

Les édu­ca­teurs catho­liques ont tou­jours recom­man­dé aux jeunes gens la pra­tique de dévo­tions par­ti­cu­lières, favo­ri­sées, chez cha­cun, par leurs qua­li­tés, leurs pen­chants per­son­nels. Ces dévo­tions par­ti­cu­lières peuvent être consi­dé­rées comme des tuteurs qui, loin de nuire à la grande dévo­tion, l’augmentent en ses détails. Jean-Fran­çois Régis eut deux dévo­tions par­ti­cu­lières, l’une envers la Vierge Marie qu’il choi­sit comme « sou­ve­raine, patronne et avo­cate ». Il vou­lut, pour favo­ri­ser cette dévo­tion par­ti­cu­lière entrer dans la Congré­ga­tion de Marie.

Jean-Fran­çois éprouve une autre dévo­tion par­ti­cu­lière envers son ange gar­dien. Tant de fer­vents catho­liques semblent igno­rer tota­le­ment cette pré­sence de tous les ins­tants de l’ange pla­cé par Dieu à notre côté pour nous pro­té­ger. On semble à ce point igno­rer cette pré­sence qu’il est nor­mal de décla­rer lorsqu’on a échap­pé à un acci­dent : « J’ai eu de la chance !… » Si on a peur de se mon­trer ingrat envers la chance, qu’on ajoute au moins : « J’ai eu de la chance que Dieu ait pla­cé si près de moi un ange gar­dien, un ange puis­sant auprès de son Sei­gneur, de mon Sei­gneur, un ange qui m’accompagne par­tout, rou­git en même temps que moi, se réjouit comme moi de mes bonnes actions et, lorsque le bras puis­sant de cet ange n’arrêtera pas le coup qui doit me frap­per à mort, c’est que Dieu lui aura dit : « Il est temps qu’avec cet homme tu regagnes mon Ciel : vous avez suf­fi­sam­ment souf­fert sur cette terre ! »

Jean-Fran­çois fut mira­cu­leu­se­ment récom­pen­sé de sa dévo­tion à son ange gar­dien.

Ce matin d’été, avec quelques bons cama­rades, Jean-Fran­çois a pro­je­té une par­tie de pêche en mer. Il ne faut pas oublier que notre saint est un grand et robuste gar­çon, débor­dant d’entrain. Au retour de cette pêche qui, elle, n’avait rien d’une pêche mira­cu­leuse, les jeunes gens se trouvent acca­blés par la cha­leur et décident de lais­ser pas­ser les heures les plus chaudes en se repo­sant à l’ombre. Tous s’endorment. Sou­dain, bien que pro­fon­dé­ment endor­mi, Jean-Fran­çois se lève, marche ; il marche en direc­tion de l’Orb, rivière assez pro­fonde, qui tra­verse Béziers. Jean-Fran­çois va-t-il se noyer ? La chose est mal­heu­reu­se­ment pro­bable, car il ne sait point nager. Mais c’est alors que le Ciel inter­vient mira­cu­leu­se­ment en rete­nant le jeune homme à un pas du gouffre.

Se sen­tant ain­si rete­nu subi­te­ment en arrière, il pousse un cri qui réveille tous les dor­meurs aux­quels il explique cette inter­ven­tion mira­cu­leuse, l’intervention de son ange gar­dien, pré­cise-t-il. Et il exhorte ses amis à remer­cier immé­dia­te­ment avec lui ce bon ange de sa sol­li­ci­tude.

Le pre­mier bio­graphe de saint Fran­çois Régis a dépeint l’étudiant en quelques expres­sions heu­reuses :

«… les racines des lettres lui étaient aus­si douces que les fruits. Pen­dant ces rudes com­men­ce­ments, où les autres ne mordent que par contrainte, il se mon­trait aus­si dési­reux de réa­li­ser les pro­grès sou­hai­tés par ses parents que de fuir l’oisiveté, si funeste au jeune âge. »

Jean-Fran­çois étu­diait donc avec autant d’ardeur que de réus­site. Mais, répé­tons-le, une fois dans la cour de récréa­tion, on aurait dif­fi­ci­le­ment trou­vé gar­çon plus déci­dé à jouer.

Il s’approche d’un groupe de cama­rades pour les invi­ter à par­ti­ci­per au jeu. Les jeunes gens dis­cutent. En arri­vant sur le groupe, Jean-Fran­çois entend que l’un ou l’autre est en train de conter des his­toires peu recom­man­dables pour le bien des âmes, et même pour la simple pro­pre­té. Immé­dia­te­ment, son arri­vée a le don d’arrêter le conteur dans son élan. Tous savent qu’il ne faut pas se lais­ser aller à dire des gros­siè­re­tés devant Jean-Fran­çois. Si le conteur ne l’a pas vu et qu’il conti­nue son récit, il décou­vri­ra bien­tôt un Jean-Fran­çois à la figure tel­le­ment attris­tée que le sot n’aura pas le cou­rage de pour­suivre.

C’est Jean-Fran­çois qu’on choi­sit habi­tuel­le­ment pour tran­cher les dif­fé­rends, de quelque nature qu’ils puissent être. Il était, aux yeux de tous, « l’arbitre et le paci­fi­ca­teur », « ne crai­gnant point de reprendre ses cama­rades, mais avec je ne sais quel tem­pé­ra­ment de fran­chise et de bon­té qui sucrait toutes ses répré­hen­sions, met­tant à la rai­son même les plus extra­va­gants. »

16 juin Saint Jean François Régis confesseurPaci­fi­ca­teur, arbitre offi­ciel, il pou­vait lui arri­ver de se trom­per lui-même. Mais, s’il pen­sait avoir rai­son contre d’autres cama­rades, il défen­dait sa thèse avec vigueur. Un jour, il fit un pari au sujet d’un mot latin. Il était cer­tain d’être dans le vrai. Lorsque le pro­fes­seur remit les copies aux élèves, Jean-Fran­çois dut consta­ter qu’il avait per­du son pari. Entre le pari et la remise des copies, il s’était écou­lé un temps assez long pour que le vain­queur oubliât l’enjeu et même le pari, mais Jean-Fran­çois recher­cha son cama­rade et l’étonna en l’obligeant à accep­ter la somme qu’il lui devait. « Il prou­vait, note La Broue, une inté­gri­té qui se voit bien rare­ment par­mi les enfants. »

Jean-Fran­çois savait pro­fi­ter des plus petites occa­sions pour domp­ter les défauts qu’il croyait décou­vrir en soi. Il s’accusait d’être trop curieux des beau­tés de cette nature que Dieu a créée et qui se dérou­lait magni­fi­que­ment, sous le ciel bleu de Pro­vence. Jus­te­ment, on gagnait les salles de classe par une gale­rie ouverte d’où l’on pou­vait admi­rer un pano­ra­ma, bro­dé de mon­tagnes, à peu près unique dans la région. Il y aurait eu, sous cette gale­rie, une table d’orientation qu’elle n’aurait pas été davan­tage embar­ras­sée par les élèves inca­pables de s’arracher à ce beau spec­tacle. De là, il résul­tait un encom­bre­ment qui retar­dait l’horaire des classes et don­nait à la fin de la récréa­tion un air d’indiscipline. Jean-Fran­çois pou­vait par­don­ner à ses cama­rades de se lais­ser aller à ces sta­tion­ne­ments, car il jugeait per­son­nel­le­ment le spec­tacle digne d’être lon­gue­ment admi­ré ; mais, pour for­ger sa volon­té, et par mesure de dis­ci­pline, il s’interdisait le moindre coup d’œil vers les mon­tagnes, lon­geait cette gale­rie, la tête basse, par­fois les yeux rivés à une page de livre.

Et Jean-Fran­çois, étu­diant des Jésuites, crois­sait en foi et en cha­ri­té. Il était par­ve­nu à res­sen­tir une telle aver­sion pour « les richesses de la terre, qui sont le but de la vie de tant d’hommes, qu’il ne pou­vait les regar­der sans frayeur ».

Les conclu­sions des études de Jean-Fran­çois Régis ne peuvent être que celles-ci : il sera prêtre, il sera prêtre, puisque rien ne le pas­sionne autant sur cette terre que l’adoration et le ser­vice de Dieu et de ses pauvres.

Et, saint prêtre, il va aller, évan­gé­li­sant tous, conver­tis­sant beau­coup, il va aller, sans se sou­cier du temps pas plus que des hommes, évan­gé­li­ser, prê­cher, conver­tir les Cévennes, le Velay. Il aime­rait tra­ver­ser les mers, car on lui a rap­por­té qu’il y avait bien des âmes à rame­ner à Dieu dans les terres, si loin­taines alors, du Cana­da. Il soi­gne­ra avec amour les pes­ti­fé­rés de Mon­tre­gard. Il ira, de-ci, de-là, « ne se sou­ciant aucu­ne­ment des neiges ni des glaces, avan­çant par les sen­tiers et le long des haies… ». Quand il n’aura plus un sol à dis­tri­buer à ses pauvres, il dira aux riches : « Dieu ne vous a mis dans l’opulence que pour être les ministres de sa Pro­vi­dence et les éco­nomes des pauvres… ».

Quand le blé man­quait au Père Régis pour en dis­tri­buer aux pauvres, il en sor­tait des gre­niers vides : « Il a rem­pli plu­sieurs fois un gre­nier vide, trou­vant une mois­son et une récolte où l’on n’avait rien semé… »

Il allait, doux, cha­ri­table, humble, si humble… « Et, le même plai­sir que l’on prend d’ordinaire aux applau­dis­se­ments, il sem­blait le goû­ter à être moqué… ».

Jean-Fran­çois Régis demeure « l’Arbitre », même lorsque cet arbi­trage doit être fait au péril de sa vie. Évan­gé­li­sant le petit vil­lage de Saus­sines, il apprend que « par crainte des pillages des gens de guerre qui fai­saient par­tout mille désordres », les vil­la­geois « avaient sau­vé dans l’église tout ce qu’ils avaient de plus pré­cieux ». Mais, contrai­re­ment à ce que les vil­la­geois avaient espé­ré, « les sol­dats inso­lents ne furent point rete­nus par la sain­te­té du lieu ».

L’ancien Péni­tent Bleu ne va évi­dem­ment pas pou­voir sup­por­ter une nou­velle pro­fa­na­tion. Il accourt. Sa haute sta­ture s’encadre dans la porte de l’église, et il déclare fer­me­ment aux sol­dats qu’ils ne fran­chi­ront pas cette porte avant de l’avoir tué. Les pillards hésitent, aucun d’eux ne se sent le cou­rage d’affronter les bras puis­sants du saint, et puis cet exemple va peut-être gal­va­ni­ser la foule des habi­tants. Les pillards se retirent, non sans se dire « édi­fiés par la cha­ri­té héroïque du Ser­vi­teur de Dieu ».

La Louvesc - vie de Saint Jean Francois Regis

Nous allons lire un résu­mé de la vie de Jean-Fran­çois Régis, dont nous venons de retra­cer la sainte enfance, dans un acte offi­ciel, revê­tu de la signa­ture de plus de trois cents notables du Puy. C’en est le Conseil Géné­ral qui déclare à la mort du saint :

« Nos églises, nos pri­sons et nos hôpi­taux par­le­raient si nous ne par­lions pas. Nos églises diraient que c’était un homme tout de Dieu ; nos hôpi­taux, que c’était l’homme des pauvres ; et nos pri­sons, qu’il por­tait la misé­ri­corde dans la mai­son de la jus­tice. C’était un riche pauvre. N’ayant rien, il nour­ris­sait tous les néces­si­teux. Il ne fal­lait qu’être misé­rable pour voir le Père Régis auprès de soi ; et, s’il eût eu autant de finances et de fonds que de cha­ri­té, il eût fait ces­ser la misé­ri­corde, faute des misères et des misé­rables. »

Plus sim­ple­ment, le curé de La Lou­vesc ins­cri­vit sur son registre parois­sial :

« Ce der­nier jour de décembre 1640, envi­ron la mi-nuit, est décé­dé en ma chambre et dans mon lit, le R. P. Jean-Fran­çois Régis, Jésuite du Puy, où il avait été malade six jours. »

Le curé aurait pu ajou­ter la der­nière parole du grand saint, qui venait de mou­rir dans son lit : « Ah ! mon frère, je vois Notre-Sei­gneur et Notre-Dame qui m’ouvrent le Para­dis… »

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