Catégorie : Berthon, Maurice

Auteur : Berthon, Maurice | Ouvrage : Lorsque les saintes de France étaient petites filles .

Temps de lec­ture : 19 minutes

(Lire le début)

Peu après la mort de sa femme, mon­sieur Mar­tin liqui­da son com­merce et, pour se rap­pro­cher de son beau-frère, il vint habi­ter une pro­prié­té aux portes de Lisieux, « Les Buis­son­nets ».

« Les enfants aiment le chan­ge­ment ». Cette remarque de sainte Thé­rèse expli­que­ra le bon sou­ve­nir qu’elle gar­da, ain­si que ses sœurs, de l’arrivée dans un Lisieux que ses usines ren­daient pour­tant bien terne au len­de­main d’un Alen­çon égayé par les tou­jours coquettes demeures de cette ville si carac­té­ris­ti­que­ment nor­mande.

Mon­sieur Gué­rin, l’oncle qui accueillit la famille Mar­tin, était phar­ma­cien. Avec sa femme, il for­mait un couple affec­tueux qui sut s’attacher immé­dia­te­ment le cœur des cinq jeunes orphe­lines.

Sainte Thérèse - Les Buissonnets Lisieux

Puis c’est l’installation des Mar­tin aux depuis célèbres « Buis­son­nets ». Non loin de la ville, un rai­dillon sor­tant de la route de Pont-Lévêque esca­lade une col­line, pour mener aujourd’hui la foule des pèle­rins aux « Buis­son­nets ». Au milieu d’un jar­din abri­té par des sapins et des frênes, c’était, à l’époque, la mai­son alors déjà très vieille, rus­tique, mais sym­pa­thique, que nous voyons, bâtisse ample, solide, colo­rée par ses briques rouges qui la ren­daient attrayante.

La chambre que devaient se par­ta­ger Céline et Thé­rèse, don­nait de plain-pied dans le jar­din de der­rière.

Aux « Buis­son­nets », Pau­line fut char­gée de l’éducation de Thé­rèse. Cette der­nière n’avait-elle pas choi­si sa nou­velle petite maman ? La mala­die, puis la dis­pa­ri­tion de madame Mar­tin, avaient évi­dem­ment fait perdre plu­sieurs mois à l’instruction de l’enfant. Adroi­te­ment diri­gée par son aînée, Thé­rèse délais­se­ra ses jeux pour l’apprentissage de la lec­ture. C’est le mot « cieux » qu’elle sut le pre­mier lire.

En peu de mois, la petite Thé­rèse a bien chan­gé. L’espiègle s’est trans­for­mée : « Aus­si­tôt après la mort de maman, mon heu­reux carac­tère chan­gea com­plè­te­ment. Moi, si vive, si expan­sive, je devins timide et douce, sen­sible à l’excès, un regard suf­fi­sait pour me faire fondre en larmes ; il fal­lait que per­sonne ne s’occupât de moi, je ne pou­vais souf­frir la com­pa­gnie des étran­gers et ne retrou­vais ma gaî­té que dans l’intimité de ma famille ».

Cet adou­cis­se­ment du carac­tère contri­bue à faci­li­ter la tâche de Pau­line. Celle-ci, au lieu de recher­cher pour sa sœu­rette l’occasion de satis­fac­tions sus­cep­tibles de lui rendre son sou­rire per­du, ne craint pas au contraire de lui rap­pe­ler les saintes « pra­tiques », mais par­fois elle doit cepen­dant frei­ner l’ardeur péni­tente de sa cadette.

Un exemple. Après ce jeu, il fait chaud, très chaud. Pau­line et Thé­rèse sont devant une carafe d’une bois­son rafraî­chis­sante, Pau­line s’en verse un verre, en tend un à sa jeune sœur. Thé­rèse refuse. « Oui, j’ai très soif, mais je vais offrir ce sacri­fice à Jésus ! » Pau­line, qui a exac­te­ment la même soif, peut certes appré­cier ce sacri­fice de Thé­rèse, aus­si a-t-elle pitié de l’enfant qui ne détache pas ses yeux de ce verre embué de fraî­cheur. « Prends, Thé­rèse, prends cette bois­son ! Jésus a recueilli ton sacri­fice, fais-en un autre, d’obéissance celui-là, en accep­tant de boire ! »

Et la vie se pour­sui­vait aux « Buis­son­nets », vie nor­male, mais vie nor­male qui, dans l’âme de Thé­rèse avait des reten­tis­se­ments inat­ten­dus. Repas­sons quelques images de cette exis­tence d’une enfant de cinq ans.

Le papa a fait cadeau à sa fillette d’une petite ligne pour pêcher. Thé­rèse lance dans la Touque sa petite ligne, quand mon­sieur Mar­tin y va lan­cer sa grande ligne. Le pay­sage est gra­cieux, les pois­sons ne se font pas trop prier pour mordre aux deux lignes. Ce jeu devrait la pas­sion­ner. Tiens, papa vient de prendre un pois­son ! Peut-être va-t-elle en sor­tir un elle aus­si ! Mais oui, elle en attrape jus­te­ment un ! Dieu, que ce doit être amu­sant ! C’est amu­sant pour toutes les petites filles, ce n’est pas amu­sant pour Thé­rèse, dont l’esprit a déjà d’autres pré­oc­cu­pa­tions, des pré­oc­cu­pa­tions si belles mais si graves que bien­tôt elle aban­donne sa ligne, s’assied sur l’herbe et, « là, écri­ra-t-elle plus tard, mes pen­sées deve­naient bien pro­fondes et, sans savoir ce que c’était de médi­ter, mon âme se plon­geait dans une réelle orai­son. J’écoutais les bruits loin­tains, le mur­mure du vent. Par­fois la musique mili­taire m’envoyait de la ville quelques notes indé­cises, et « mélan­co­li­saient » dou­ce­ment mon cœur. La terre me sem­blait un lieu d’exil et je rêvais du Ciel. »

Cette pen­sée du Ciel est tou­jours la pen­sée domi­nante de Thé­rèse, elle l’obsède sans cesse et sous les formes les plus diverses, dont quelques-unes ne manquent pas de naï­ve­té. Elle-même note­ra : « Je me sou­viens que je regar­dais les étoiles avec un ravis­se­ment inex­pri­mable. Il y avait sur­tout, au fir­ma­ment pro­fond, un groupe de perles d’or, (le Bau­drier d’Orion) que je remar­quais avec délice, lui trou­vant la forme d’un T, et je disais en che­min à mon père ché­ri : « Regarde, papa, mon nom est écrit dans le Ciel ! » Puis, ne vou­lant plus rien voir de la vilaine terre, je lui deman­dais de me conduire, et, sans regar­der où je posais mes pieds, je met­tais ma petite tête bien en l’air, ne me las­sant pas de contem­pler l’azur étoi­lé ».

« La cer­ti­tude d’aller un jour loin de mon pays téné­breux, m’avait été don­née dès mon enfance. Non seule­ment je croyais d’après ce que j’entendais dire, mais encore, je sen­tais dans mon cœur, par des ins­pi­ra­tions intimes et pro­fondes, qu’une autre terre, une région plus belle, me ser­vi­rait un jour de demeure stable, de même que le génie de Chris­tophe Colomb lui fai­sait pres­sen­tir un Nou­veau Monde ».

Ce soir-là, le temps très sombre se zèbre sou­dain d’une série d’éclairs. Une fillette ordi­naire aurait peur. Thé­rèse nous gar­de­ra le sou­ve­nir de ce qu’elle res­sen­tait alors. « Je me tour­nais à droite à gauche, pour ne rien perdre de ce majes­tueux spec­tacle. Je vis la foudre tom­ber dans un pré voi­sin, et, loin d’en éprou­ver la moindre frayeur, je fus ravie ; il me sem­bla que le bon Dieu était tout près de moi ».

Et la Sainte fera elle-même le point de cette exis­tence de petite fille pré­des­ti­née : « En gran­dis­sant, j’aimais le bon Dieu de plus en plus, et je lui don­nais bien sou­vent mon cœur, me ser­vant de la for­mule que maman m’avait apprise (Mon Dieu, je vous donne mon cœur, pre­nez-le s’il vous plaît afin qu’aucune créa­ture ne puisse le pos­sé­der, mais vous seul, mon bon Jésus !) Je m’efforçais de plaire à Jésus dans toutes mes actions, et je fai­sais grande atten­tion à ne l’offenser jamais ».

Thérèse de Lisieux et son papa saint Louis Martin

Sur­tout ne pas offen­ser Dieu, même en jouant, sans faire exprès ! La domes­tique Vic­toire, qui men­tit pour amu­ser cette enfant de six ans, s’attirera cette répri­mande : « Vous savez bien, Vic­toire, que cela offense le bon Dieu ! »

La soi­rée aux « Buis­son­nets », on se dis­trayait autour de quelques jeux de socié­té. Tac­tiques, on déplore le vilain hasard qui attri­bue une série de cartes faibles, on remer­cie le bon hasard qui per­met d’échapper de très peu à la pri­son du jeu de l’Oye, on applau­dit au suc­cès, on est tou­jours heu­reux, on a du mal à conte­nir sa joie, tous s’amusent fran­che­ment.

Et, le jeu fini, c’est le retour au calme. Les aînées lisent à haute voix une page d’un auteur sérieux, peut-être trop sérieux pour ali­men­ter la nuit durant l’esprit d’un enfant de six ou sept ans, aus­si le papa fait-il tou­jours ter­mi­ner la lec­ture par un conte, une bonne his­toire qui fera rire. Lorsque la lec­trice ferme son livre, mon­sieur Mar­tin, sa petite Thé­rèse sur les genoux, chante les mélo­dies qu’aiment ses enfants, mélo­dies qui par­fois s’éloignent de la douce mélo­pée lorsque, pour amu­ser la douce Thé­rèse, mon­sieur Mar­tin chante d’une grosse voix la ritour­nelle cruelle de Barbe-Bleue.

Puis, c’est fina­le­ment la prière en com­mun et Thé­rèse, age­nouillée à côté de son père, « n’a qu’à le regar­der pour savoir com­ment priaient les saints ». Et, dans son petit lit, Thé­rèse demande à Pau­line de lui faire la cri­tique de sa jour­née : « Est-ce que j’ai été mignonne aujourd’hui ? Est-ce que le bon Dieu est content de moi ? Est-ce que les petits anges vont voler autour de moi ?» Si Pau­line répond « non », Thé­rèse pleu­re­ra la nuit entière ».

La Fête-Dieu donne à l’enfant une pre­mière occa­sion de cette joie qu’elle aura plus tard à pas­ser son Ciel à répandre des roses sur la terre. Oui, quelle joie de semer des fleurs sous les pas du bon Dieu ! « Mais, avant de les y lais­ser tom­ber, je les lan­çais bien haut, et je n’étais jamais aus­si heu­reuse qu’en voyant mes roses effeuillées tou­cher l’ostensoir sacré ! »

Auteur : Berthon, Maurice | Ouvrage : Lorsque les saintes de France étaient petites filles .

Temps de lec­ture : 14 minutes

(1873–1897)

SAINTE THÉRÈSE de l’Enfant-Jésus ! La petite sœur Thé­rèse ! La petite Sainte aux roses !

Nous avons deux rai­sons majeures d’insister plus lon­gue­ment sur Thé­rèse. Notre docu­men­ta­tion le per­met, car elle est pui­sée à des sources d’autant plus nom­breuses et sûres qu’aujourd’hui encore il sub­siste des per­sonnes qui ont le bon­heur d’avoir connu Thé­rèse 1 ! Avoir connu une sainte ! L’avoir vue, lui avoir par­lé ! Ce bon­heur est d’autant plus rare que d’ordinaire l’Église ralen­tit pru­dem­ment les pro­cès de cano­ni­sa­tion. Deuxième rai­son d’insister sur cette enfance : Thé­rèse était, au plus loin, de la géné­ra­tion de vos grands-parents. Donc, l’exemple d’une vie si proche inter­dit cette déro­bade : « Oh ! évi­dem­ment, mais à l’époque des saintes, il était assez aisé de se sanc­ti­fier, tan­dis que de nos jours !… »

Abor­dons avec plai­sir et pro­fit l’enfance de la Sainte de nos jours.

Nous sommes à Alen­çon au len­de­main de 1870. Sur une mai­son de bonne appa­rence, nous lisons ce marbre publi­ci­taire : « Louis Mar­tin, fabri­cant de point d’Alençon ». Ce point de den­telle avait ren­du uni­ver­sel­le­ment célèbre la vieille cité nor­mande, le tra­vail de ce point a pro­cu­ré l’aisance à la famille Mar­tin. Le mari est par­ta­gé entre la sur­veillance de la fabri­ca­tion et les voyages qui pro­pagent cette fabri­ca­tion. L’épouse s’occupe plus spé­cia­le­ment de la vente de la den­telle à Alen­çon même, mais elle a sur­tout l’éducation heu­reuse d’une petite famille. Le ménage Mar­tin a quatre filles, Marie, Pau­line, Léon­tine, Céline, deux autres Hélène et Méla­nie, ain­si que deux gar­çons sont décé­dés en bas âge.

Jeune homme, Louis Mar­tin aurait vou­lu être moine. Jeune fille, Zélie Gué­rin aurait vou­lu être reli­gieuse. La Pro­vi­dence en avait autre­ment déci­dé et cela pour la plus grande édi­fi­ca­tion du monde. Révé­lons déjà que Marie, Pau­line, Léon­tine et Céline seront reli­gieuses. Mais voi­ci la der­nière fille.

La maison natale de sainte Thérèse

Marie-Fran­çoise-Thé­rèse Mar­tin naît à Alen­çon le 2 jan­vier 1873. Ses parents sont trop péné­trés de leurs devoirs reli­gieux pour faire attendre le bap­tême du bébé. La petite n’a que deux jours lorsqu’elle est por­tée sur les fonds de l’église Notre-Dame. Le sou­ve­nir de cette céré­mo­nie, qui fai­sait entrer une future sainte dans la famille chré­tienne, devait être évi­dem­ment conser­vé : une plaque, puis une sta­tue, puis un vitrail, puis un autel, rap­pel­le­ront cette date : 4 jan­vier 1873.

Mais l’enfant n’a pas encore un an qu’elle est sur le point de mou­rir. La pieuse madame Mar­tin invoque ardem­ment saint Joseph, patron de la sainte famille, et bien­tôt Thé­rèse va mieux, et bien­tôt Thé­rèse est gué­rie.

Elle est un beau bébé, un bébé joli, si joli, si attrayant que, pour ses dix-huit mois, le papa lui donne ce nom qui lui res­te­ra : « Sa Reine ».

Une lettre de la maman nous apprend que cette enfant, qui n’a pas deux ans, est remuante plus que d’ordinaire pour une fillette : elle fait déjà de la balan­çoire : « Elle se tient comme une grande fille. Il n’y a pas de dan­ger qu’elle lâche la corde ; puis, quand cela ne va pas assez fort, elle réclame ; on l’attache par devant pour l’empêcher de tom­ber mais, mal­gré cela, je ne suis pas tran­quille quand je la vois per­chée là-des­sus ».

Mais voi­ci déjà une pre­mière indi­ca­tion de cette pié­té qui ne va pas tar­der à faire d’impressionnants pro­grès dans l’âme de notre petite spor­tive de vingt-deux mois. Madame Mar­tin écrit à ses aînées, pen­sion­naires à la Visi­ta­tion : « Ma petite Thé­rèse devient de plus en plus gen­tille, elle gazouille du matin au soir. Elle nous chante de petites chan­sons, mais il faut être habi­tué pour les com­prendre. Elle fait sa prière comme un petit ange, c’est idéal ! »

Et lorsque Thé­rèse a vingt-six mois : « Thé­rèse va tou­jours bien, elle a une mine de pros­pé­ri­té. Elle nous fait des conver­sa­tions bien amu­santes. Elle sait déjà prier le Bon Dieu. Tous les dimanches, elle va à une par­tie des vêpres, et si, par mal­heur, on omet­tait de l’y conduire, elle pleu­re­rait sans se conso­ler. »

« Voi­là quelques semaines, on l’avait pro­me­née le dimanche. Elle n’avait, pas été à « la Messe », comme elle dit. En ren­trant, elle s’est mise à pleu­rer bruyam­ment, en disant qu’elle vou­lait aller à « la Messe ». Elle a ouvert la porte, et s’est sau­vée sous l’eau, qui tom­bait à tor­rents, dans la direc­tion de l’église. On a cou­ru après elle pour la faire ren­trer, et ses san­glots ont duré une bonne demi-heure ».

« Elle me dit tout haut dans l’église : « Moi, j’ai été à la messe, là ! J’ai bien prié le bon Dieu ! »

« Quand son père rentre le soir et qu’elle ne le voit pas faire sa prière, elle lui demande : « Pour­quoi donc papa, que tu ne fais pas ta prière ? Tu as donc été à l’église ?» C’est encore madame Mar­tin qui donne ce détail : « Depuis le com­men­ce­ment du Carême, je vais à la messe de six heures et je la laisse sou­vent éveillée. Quand je pars, elle me dit : « Maman, je vais être bien mignonne ». Effec­ti­ve­ment, elle ne bouge pas et se ren­dort ».

En mars 1876, la maman écrit au sujet du sérieux que sa petite tille apporte à faire, sans jamais l’oublier, sa prière de chaque jour : « Dimanche, lorsque j’ai été cou­chée, elle m’a dit qu’elle n’avait pas fait sa prière. Je lui ai répon­du : « Dors, tu la feras demain ». Oui, mais elle n’a pas lâché prise. Pour en finir, son père la lui a fait faire. Mais il ne lui fai­sait pas tout dire. Il fal­lait deman­der « la grâce… » Il ne savait pas trop de quoi il s’agissait. Enfin, il a dit à peu près sui­vant l’idée de l’enfant, et nous avons eu la paix jusqu’au len­de­main matin ».

Si Thé­rèse insiste tant pour prier le Ciel, c’est que sa pen­sée ne le quitte guère, ce Ciel. Voi­ci une forme curieuse de cette conti­nuelle pré­oc­cu­pa­tion.

« Oh ! ma pauvre petite mère, je vou­drais bien que tu « mour­rais ! »

Éton­ne­ment de la « pauvre petite mère… »

— C’est pour que tu ailles au Ciel, puisque tu dis qu’il faut mou­rir pour y aller !

Et madame Mar­tin écrit à sa fille Pau­line en décembre 1875 :

« Elle sou­haite de même la mort de son père, quand elle est dans ses excès d’amour ».

L'enfance de sainte Thérèse de Lisieux - 3 ans

Est-ce pour péné­trer plus avant et plus rapi­de­ment les mys­tères reli­gieux dont les grandes per­sonnes parlent devant elle, que Thé­rèse désire apprendre à lire ? Tou­jours est-il qu’elle ne com­prend pas que ses sœurs aient seules droit à cette ins­truc­tion. Elle veut assis­ter aux leçons que Marie donne à Céline et Pau­line, ses aînées de trois et huit ans. Lais­sons ces sou­ve­nirs à Marie.

« Un jour, je la vis à la porte de ma chambre essayant de l’ouvrir. Mais elle était encore trop petite pour atteindre le bou­ton. Je regar­dai ce qu’elle allait faire ; si elle allait pleu­rer ou appe­ler quelqu’un pour lui ouvrir ; mais non, elle ne dit rien, et, dans son impuis­sance, elle témoi­gna sa dou­leur en se cou­chant au pied de la porte.

« Je racon­tai à ma mère cette petite aven­ture. Elle me dit : « Il ne faut pas la lais­ser faire ! »

« Le len­de­main, la chose se renou­velle. Alors, je lui dis : « Ma petite Thé­rèse, tu fais de la peine au petit Jésus ! » Elle me regar­da atten­ti­ve­ment. Elle avait si bien com­pris que jamais depuis elle n’a recom­men­cé ». Cet entê­te­ment de Thé­rèse à vou­loir s’instruire à tout prix a pour­tant por­té ses fruits : elle n’a pas en effet trois ans révo­lus lorsque déjà elle sait presque toutes ses lettres et com­mence même à lire.

Et madame Mar­tin apporte à ses filles aînées cette conclu­sion : « Elle a de l’esprit comme je n’en ai vu à aucune de vous », Et la maman conti­nuait à décou­vrir d’autres jolies qua­li­tés à sa petite Thé­rèse : « Fine comme l’ambre, très franche et très vive. »

De son côté, l’enfant res­sent pour ses parents une affec­tion qu’elle-même se plai­ra à rap­pe­ler dans son His­toire d’une Âme : « On ne peut se figu­rer com­bien je ché­ris­sais papa et maman. Je leur témoi­gnais ma ten­dresse de mille manières, car j’étais très expan­sive ; tou­te­fois, les images que j’employais alors me font rire aujourd’hui quand j’y pense ».

Notes :

  1. NDLR : Mau­rice Ber­thon a publié cette his­toire en 1946.
Auteur : Berthon, Maurice | Ouvrage : Lorsque les saints de France étaient petits garçons .

Temps de lec­ture : 17 minutes

L'enfance de Saint Jean-François RégisSaint Jean-Fran­çois Régis naquit le 31 jan­vier 1597 à Font­cou­verte, à égale dis­tance de Nar­bonne et de Car­cas­sonne. Font­cou­verte, Fon­taine cou­verte, source cachée, est une place forte de modèle réduit : trente mai­sons pro­té­gées par un châ­te­let appar­te­nant au sei­gneur abbé de La Grasse.

Aujourd’hui, c’est saint Jean-Fran­çois Régis qui pro­tège Font­cou­verte et la pré­cieuse source est décou­verte : le vil­lage allait don­ner nais­sance à un saint !

Jean de Régis, père du bébé, a noté sur son livre de rai­son, d’une belle écri­ture mou­lée par la plume d’oie : « L’an mil-cinq-cent-nonante-sept, le der­nier jour de jan­vier, un diven­drès (dies vene­ris : ven­dre­di) es nas­qut notre enfant, Jean-Fran­çois. Et fut par­rin noble Fran­cis de Turin, dit de Brè­tés, sei­gneur et baron de Péchei­riq, la mar­rine damoi­selle Clare Daban, famé à mon frère Régis. »

C’est là l’acte de nais­sance du Saint. Jean-Fran­çois Régis naquit le même jour à la vie de l’âme, puisque son père ajou­ta sur son livre de famille : « Et fut bap­ti­sé à l’église de Font­cou­verte. » Encore un saint qui a été bap­ti­sé le jour même de sa nais­sance. Remar­quons le fait, sans pré­tendre cepen­dant en tirer une conclu­sion caté­go­rique, car, à cette époque, pré­sen­ter un enfant du jour au bap­tême était une pieuse cou­tume géné­ra­le­ment obser­vée dans les familles catho­liques.

Le père et l’oncle du Saint tiraient quelque gloire de leur titre de « capi­taine et gen­darme de la com­pa­gnie de Mon­sei­gneur le Maré­chal de Joyeuse. » Mais il s’agissait de gens d’armes de réserve ! La foi de ces deux braves leur fai­sait un devoir de répondre immé­dia­te­ment à tout appel des chefs ligueurs pour com­battre les troupes hugue­notes. Les deux sei­gneurs de Régis étaient plu­tôt, à la véri­té, des gen­tils­hommes ter­riens, de modestes gen­tils­hommes qui ne négli­geaient point d’aider de leurs propres mains les quelques domes­tiques qui semaient, cou­paient, bat­taient et engran­geaient les blés, récol­taient les fruits dorés au chaud soleil de Pro­vence. On voyait même les deux « gens d’armes » mettre la main aux man­che­rons de la char­rue.

La demeure des Régis est éloi­gnée de tout luxe, elle ne montre point les pro­por­tions d’une gen­til­hom­mière. Com­po­sée d’un rez-de-chaus­sée et d’un étage cou­vert d’un gre­nier, son seul orgueil est de ren­fer­mer deux grandes pièces de six mètres de côté, dans les­quelles les Régis reçoivent, mais bien rare­ment, les hobe­reaux du voi­si­nage.

Rude à la guerre, rude au tra­vail de ses champs, le père de Jean-Fran­çois est cepen­dant un homme de manières douces qui ne contra­rie­rait en rien sa jeune femme, Made­leine d’Arse. Celle-ci est mal­heu­reu­se­ment de san­té si déli­cate qu’elle doit renon­cer à nour­rir elle-même son bébé, qui est son second enfant. La mar­raine, Cla­ra Daban, demande à se char­ger de son filleul. Elle lui trou­ve­ra bien une nour­rice sur ses terres. Et c’est ain­si que Jean-Fran­çois devien­dra pour long­temps « le nour­ris­son de Moux », loca­li­té proche de Font­cou­verte.

Cette nour­rice est entrée dans la légende, sinon dans l’Histoire. S’étant absen­tée, elle retrouve le bébé sous le ber­ceau, « déve­lop­pé de ses langes, sain et gaillard ». La bonne femme, qui a eu fort peur, accuse les sor­ciers d’avoir vou­lu du mal au fils des Régis ; elle ne peut son­ger à accu­ser le démon qui aurait cer­tai­ne­ment aimé se débar­ras­ser, dès le ber­ceau, d’un grand saint qui allait lui cau­ser un tort consi­dé­rable en lui ravis­sant des mil­liers d’âmes.

Et l’enfant gran­dit aux côtés de son frère aîné Charles, car Made­leine d’Arse a reti­ré son fils de Moux dès qu’il a pu sup­por­ter le lait de vache. La jeune femme a une trop belle idée de l’éducation pour aban­don­ner la for­ma­tion de l’enfant au seul bon vou­loir d’une nour­rice pay­sanne. La brave femme ne lui ensei­gne­rait que le bien, mais elle se serait vite trou­vée débor­dée par l’intelligence pré­coce de Jean-Fran­çois, dont les innom­brables ques­tions ne lais­saient pas un ins­tant de répit à sa maman. C’était évi­dem­ment les habi­tuels : « Maman, qu’est-ce que c’est que cela ?… Maman, ça sert à quoi, cela ?… Et pour­quoi dit-on cela ?… » Par­fois, l’enfant ne posait pas suf­fi­sam­ment de qes­tions pour conten­ter son insa­tiable curio­si­té, puisqu’il lui arri­vait de se for­mer un dic­tion­naire à lui, un voca­bu­laire qui attri­buait aux mots un sens qu’ils n’avaient point !

Pour exemple, jugeons de l’étonnement et de la frayeur de Made­leine d’Arse lorsque, pro­me­nant par la main son Jean-Fran­çois de cinq ans, celui-ci lui décla­ra « sau­te­lant » à son côté, joyeux :

— Ma mère, je serai dam­né !…

La maman s’arrête, regarde son fils dans ses yeux rieurs et si vifs :

— Mon petit, voyons, tu ne sais pas le sens ter­rible du mot dam­né ! Dieu te garde d’un tel mal­heur !…

Et, à Jean-Fran­çois très atten­tif, Made­leine d’Arse donne une leçon de caté­chisme, que l’enfant clô­ture par cette pro­messe joyeuse :

— Alors, au Ciel ! ma mère ! au Ciel !

Enfant, Jean-Fran­çois fai­sait déjà preuve de nom­breuses qua­li­tés de base, telles que la modes­tie, la rete­nue, la bien­séance. Mais il ne fau­drait point son­ger à trou­ver de la tris­tesse chez ce bam­bin méri­dio­nal ! Non, Jean-Fran­çois, ses heures de classe ter­mi­nées, se pré­ci­pi­tait de toute la vitesse de ses petites jambes pour jouer avec ses cama­rades sous les pla­tanes du mail de Font­cou­verte. Il était par­fois pré­cé­dé de Charles, son aîné, mais il avait la gen­tillesse d’entraîner par la main ses deux petits frères, Jean et Fran­çois.

Il est amu­sant de consta­ter que la maman aime­ra don­ner à nou­veau à ses deux autres enfants les mêmes pré­noms qu’à son cher Jean-Fran­çois. Autre curio­si­té : le nom de famille du saint, Régis, devien­dra un pré­nom habi­tuel, même très sou­vent don­né au bap­tême des gar­çons. Cette cou­tume est rela­ti­ve­ment rare, et on ne peut citer que quelques saints dont les noms de famille ont été ain­si trans­for­més en pré­noms usuels : sainte Jeanne de Chan­tal, saint Louis de Gon­zague, saint Fran­çois Xavier.

Et voi­ci l’âge de l’école. Jean-Fran­çois fré­quen­te­ra l’école du vil­lage, mêlé aux petits cama­rades, mêlé aux enfants des ser­vi­teurs de son père. Il étu­die comme les autres, mieux que les autres, et puis, brus­que­ment, moins bien que les autres.

Cet enfant pos­sé­dait une sen­si­bi­li­té extra­or­di­naire. « On pou­vait le châ­tier avec les yeux, et toutes les fautes étaient tou­jours trop punies par une mine un peu sévère. » Les parents avaient l’intelligence de ne point abu­ser de cette faci­li­té de cor­rec­tion, mais il advint qu’un des pre­miers maîtres de l’enfant crut pou­voir se per­mettre d’user envers lui « d’un peu de rigueur ». Le résul­tat fut à ce point pitoyable que « ses parents déses­pé­raient déjà de le voir jamais capable de bonnes lettres. »

Par bon­heur, rap­portent les pre­miers his­to­riens du saint, « sa mère, qui l’étudiait tous les jours, s’aperçut que la sévé­ri­té de son maître étouf­fait les lumières de son esprit. Elle le pria donc de chan­ger de bat­te­rie et de le conduire avec dou­ceur, ce qui lui réus­sit si heu­reu­se­ment que, se voyant cares­sé, il com­men­ça à s’épanouir en sorte qu’il appre­nait plus qu’on ne vou­lait ».

Jean-Fran­çois étu­diait la langue fran­çaise tout en conti­nuant à par­ler cou­ram­ment le lan­gue­do­cien avec ses parents et ses cama­rades de classe et de jeux. Peut-être était-ce la Pro­vi­dence qui pré­pa­rait ain­si le futur saint à ses mis­sions dans les mon­tagnes céve­noles, où il ne par­le­ra que le lan­gue­do­cien à ces bonnes gens, qui n’auraient pas sai­si grand’chose d’un ser­mon en pur fran­çais. Nous ne sommes qu’au XVIIe siècle.