Étiquette : Saints Louis et Zélie Martin

Auteur : Berthon, Maurice | Ouvrage : Lorsque les saintes de France étaient petites filles .

Temps de lec­ture : 14 minutes

(1873–1897)

SAINTE THÉRÈSE de l’Enfant-Jésus ! La petite sœur Thé­rèse ! La petite Sainte aux roses !

Nous avons deux rai­sons majeures d’insister plus lon­gue­ment sur Thé­rèse. Notre docu­men­ta­tion le per­met, car elle est pui­sée à des sources d’autant plus nom­breuses et sûres qu’aujourd’hui encore il sub­siste des per­sonnes qui ont le bon­heur d’avoir connu Thé­rèse 1 ! Avoir connu une sainte ! L’avoir vue, lui avoir par­lé ! Ce bon­heur est d’autant plus rare que d’ordinaire l’Église ralen­tit pru­dem­ment les pro­cès de cano­ni­sa­tion. Deuxième rai­son d’insister sur cette enfance : Thé­rèse était, au plus loin, de la géné­ra­tion de vos grands-parents. Donc, l’exemple d’une vie si proche inter­dit cette déro­bade : « Oh ! évi­dem­ment, mais à l’époque des saintes, il était assez aisé de se sanc­ti­fier, tan­dis que de nos jours !… »

Abor­dons avec plai­sir et pro­fit l’enfance de la Sainte de nos jours.

Nous sommes à Alen­çon au len­de­main de 1870. Sur une mai­son de bonne appa­rence, nous lisons ce marbre publi­ci­taire : « Louis Mar­tin, fabri­cant de point d’Alençon ». Ce point de den­telle avait ren­du uni­ver­sel­le­ment célèbre la vieille cité nor­mande, le tra­vail de ce point a pro­cu­ré l’aisance à la famille Mar­tin. Le mari est par­ta­gé entre la sur­veillance de la fabri­ca­tion et les voyages qui pro­pagent cette fabri­ca­tion. L’épouse s’occupe plus spé­cia­le­ment de la vente de la den­telle à Alen­çon même, mais elle a sur­tout l’éducation heu­reuse d’une petite famille. Le ménage Mar­tin a quatre filles, Marie, Pau­line, Léon­tine, Céline, deux autres Hélène et Méla­nie, ain­si que deux gar­çons sont décé­dés en bas âge.

Jeune homme, Louis Mar­tin aurait vou­lu être moine. Jeune fille, Zélie Gué­rin aurait vou­lu être reli­gieuse. La Pro­vi­dence en avait autre­ment déci­dé et cela pour la plus grande édi­fi­ca­tion du monde. Révé­lons déjà que Marie, Pau­line, Léon­tine et Céline seront reli­gieuses. Mais voi­ci la der­nière fille.

La maison natale de sainte Thérèse

Marie-Fran­çoise-Thé­rèse Mar­tin naît à Alen­çon le 2 jan­vier 1873. Ses parents sont trop péné­trés de leurs devoirs reli­gieux pour faire attendre le bap­tême du bébé. La petite n’a que deux jours lorsqu’elle est por­tée sur les fonds de l’église Notre-Dame. Le sou­ve­nir de cette céré­mo­nie, qui fai­sait entrer une future sainte dans la famille chré­tienne, devait être évi­dem­ment conser­vé : une plaque, puis une sta­tue, puis un vitrail, puis un autel, rap­pel­le­ront cette date : 4 jan­vier 1873.

Mais l’enfant n’a pas encore un an qu’elle est sur le point de mou­rir. La pieuse madame Mar­tin invoque ardem­ment saint Joseph, patron de la sainte famille, et bien­tôt Thé­rèse va mieux, et bien­tôt Thé­rèse est gué­rie.

Elle est un beau bébé, un bébé joli, si joli, si attrayant que, pour ses dix-huit mois, le papa lui donne ce nom qui lui res­te­ra : « Sa Reine ».

Une lettre de la maman nous apprend que cette enfant, qui n’a pas deux ans, est remuante plus que d’ordinaire pour une fillette : elle fait déjà de la balan­çoire : « Elle se tient comme une grande fille. Il n’y a pas de dan­ger qu’elle lâche la corde ; puis, quand cela ne va pas assez fort, elle réclame ; on l’attache par devant pour l’empêcher de tom­ber mais, mal­gré cela, je ne suis pas tran­quille quand je la vois per­chée là-des­sus ».

Mais voi­ci déjà une pre­mière indi­ca­tion de cette pié­té qui ne va pas tar­der à faire d’impressionnants pro­grès dans l’âme de notre petite spor­tive de vingt-deux mois. Madame Mar­tin écrit à ses aînées, pen­sion­naires à la Visi­ta­tion : « Ma petite Thé­rèse devient de plus en plus gen­tille, elle gazouille du matin au soir. Elle nous chante de petites chan­sons, mais il faut être habi­tué pour les com­prendre. Elle fait sa prière comme un petit ange, c’est idéal ! »

Et lorsque Thé­rèse a vingt-six mois : « Thé­rèse va tou­jours bien, elle a une mine de pros­pé­ri­té. Elle nous fait des conver­sa­tions bien amu­santes. Elle sait déjà prier le Bon Dieu. Tous les dimanches, elle va à une par­tie des vêpres, et si, par mal­heur, on omet­tait de l’y conduire, elle pleu­re­rait sans se conso­ler. »

« Voi­là quelques semaines, on l’avait pro­me­née le dimanche. Elle n’avait, pas été à « la Messe », comme elle dit. En ren­trant, elle s’est mise à pleu­rer bruyam­ment, en disant qu’elle vou­lait aller à « la Messe ». Elle a ouvert la porte, et s’est sau­vée sous l’eau, qui tom­bait à tor­rents, dans la direc­tion de l’église. On a cou­ru après elle pour la faire ren­trer, et ses san­glots ont duré une bonne demi-heure ».

« Elle me dit tout haut dans l’église : « Moi, j’ai été à la messe, là ! J’ai bien prié le bon Dieu ! »

« Quand son père rentre le soir et qu’elle ne le voit pas faire sa prière, elle lui demande : « Pour­quoi donc papa, que tu ne fais pas ta prière ? Tu as donc été à l’église ?» C’est encore madame Mar­tin qui donne ce détail : « Depuis le com­men­ce­ment du Carême, je vais à la messe de six heures et je la laisse sou­vent éveillée. Quand je pars, elle me dit : « Maman, je vais être bien mignonne ». Effec­ti­ve­ment, elle ne bouge pas et se ren­dort ».

En mars 1876, la maman écrit au sujet du sérieux que sa petite tille apporte à faire, sans jamais l’oublier, sa prière de chaque jour : « Dimanche, lorsque j’ai été cou­chée, elle m’a dit qu’elle n’avait pas fait sa prière. Je lui ai répon­du : « Dors, tu la feras demain ». Oui, mais elle n’a pas lâché prise. Pour en finir, son père la lui a fait faire. Mais il ne lui fai­sait pas tout dire. Il fal­lait deman­der « la grâce… » Il ne savait pas trop de quoi il s’agissait. Enfin, il a dit à peu près sui­vant l’idée de l’enfant, et nous avons eu la paix jusqu’au len­de­main matin ».

Si Thé­rèse insiste tant pour prier le Ciel, c’est que sa pen­sée ne le quitte guère, ce Ciel. Voi­ci une forme curieuse de cette conti­nuelle pré­oc­cu­pa­tion.

« Oh ! ma pauvre petite mère, je vou­drais bien que tu « mour­rais ! »

Éton­ne­ment de la « pauvre petite mère… »

— C’est pour que tu ailles au Ciel, puisque tu dis qu’il faut mou­rir pour y aller !

Et madame Mar­tin écrit à sa fille Pau­line en décembre 1875 :

« Elle sou­haite de même la mort de son père, quand elle est dans ses excès d’amour ».

L'enfance de sainte Thérèse de Lisieux - 3 ans

Est-ce pour péné­trer plus avant et plus rapi­de­ment les mys­tères reli­gieux dont les grandes per­sonnes parlent devant elle, que Thé­rèse désire apprendre à lire ? Tou­jours est-il qu’elle ne com­prend pas que ses sœurs aient seules droit à cette ins­truc­tion. Elle veut assis­ter aux leçons que Marie donne à Céline et Pau­line, ses aînées de trois et huit ans. Lais­sons ces sou­ve­nirs à Marie.

« Un jour, je la vis à la porte de ma chambre essayant de l’ouvrir. Mais elle était encore trop petite pour atteindre le bou­ton. Je regar­dai ce qu’elle allait faire ; si elle allait pleu­rer ou appe­ler quelqu’un pour lui ouvrir ; mais non, elle ne dit rien, et, dans son impuis­sance, elle témoi­gna sa dou­leur en se cou­chant au pied de la porte.

« Je racon­tai à ma mère cette petite aven­ture. Elle me dit : « Il ne faut pas la lais­ser faire ! »

« Le len­de­main, la chose se renou­velle. Alors, je lui dis : « Ma petite Thé­rèse, tu fais de la peine au petit Jésus ! » Elle me regar­da atten­ti­ve­ment. Elle avait si bien com­pris que jamais depuis elle n’a recom­men­cé ». Cet entê­te­ment de Thé­rèse à vou­loir s’instruire à tout prix a pour­tant por­té ses fruits : elle n’a pas en effet trois ans révo­lus lorsque déjà elle sait presque toutes ses lettres et com­mence même à lire.

Et madame Mar­tin apporte à ses filles aînées cette conclu­sion : « Elle a de l’esprit comme je n’en ai vu à aucune de vous », Et la maman conti­nuait à décou­vrir d’autres jolies qua­li­tés à sa petite Thé­rèse : « Fine comme l’ambre, très franche et très vive. »

De son côté, l’enfant res­sent pour ses parents une affec­tion qu’elle-même se plai­ra à rap­pe­ler dans son His­toire d’une Âme : « On ne peut se figu­rer com­bien je ché­ris­sais papa et maman. Je leur témoi­gnais ma ten­dresse de mille manières, car j’étais très expan­sive ; tou­te­fois, les images que j’employais alors me font rire aujourd’hui quand j’y pense ».

Notes :

  1. NDLR : Mau­rice Ber­thon a publié cette his­toire en 1946.