Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus

Auteur : Berthon, Maurice | Ouvrage : Lorsque les saintes de France étaient petites filles .

Temps de lec­ture : 14 minutes

(1873–1897)

SAINTE THÉRÈSE de l’Enfant-Jésus ! La petite sœur Thé­rèse ! La petite Sainte aux roses !

Nous avons deux rai­sons majeures d’insister plus lon­gue­ment sur Thé­rèse. Notre docu­men­ta­tion le per­met, car elle est pui­sée à des sources d’autant plus nom­breuses et sûres qu’aujourd’hui encore il sub­siste des per­sonnes qui ont le bon­heur d’avoir connu Thé­rèse 1 ! Avoir connu une sainte ! L’avoir vue, lui avoir par­lé ! Ce bon­heur est d’autant plus rare que d’ordinaire l’Église ralen­tit pru­dem­ment les pro­cès de cano­ni­sa­tion. Deuxième rai­son d’insister sur cette enfance : Thé­rèse était, au plus loin, de la géné­ra­tion de vos grands-parents. Donc, l’exemple d’une vie si proche inter­dit cette déro­bade : « Oh ! évi­dem­ment, mais à l’époque des saintes, il était assez aisé de se sanc­ti­fier, tan­dis que de nos jours !… »

Abor­dons avec plai­sir et pro­fit l’enfance de la Sainte de nos jours.

Nous sommes à Alen­çon au len­de­main de 1870. Sur une mai­son de bonne appa­rence, nous lisons ce marbre publi­ci­taire : « Louis Mar­tin, fabri­cant de point d’Alençon ». Ce point de den­telle avait ren­du uni­ver­sel­le­ment célèbre la vieille cité nor­mande, le tra­vail de ce point a pro­cu­ré l’aisance à la famille Mar­tin. Le mari est par­ta­gé entre la sur­veillance de la fabri­ca­tion et les voyages qui pro­pagent cette fabri­ca­tion. L’épouse s’occupe plus spé­cia­le­ment de la vente de la den­telle à Alen­çon même, mais elle a sur­tout l’éducation heu­reuse d’une petite famille. Le ménage Mar­tin a quatre filles, Marie, Pau­line, Léon­tine, Céline, deux autres Hélène et Méla­nie, ain­si que deux gar­çons sont décé­dés en bas âge.

Jeune homme, Louis Mar­tin aurait vou­lu être moine. Jeune fille, Zélie Gué­rin aurait vou­lu être reli­gieuse. La Pro­vi­dence en avait autre­ment déci­dé et cela pour la plus grande édi­fi­ca­tion du monde. Révé­lons déjà que Marie, Pau­line, Léon­tine et Céline seront reli­gieuses. Mais voi­ci la der­nière fille.

La maison natale de sainte Thérèse

Marie-Fran­çoise-Thé­rèse Mar­tin naît à Alen­çon le 2 jan­vier 1873. Ses parents sont trop péné­trés de leurs devoirs reli­gieux pour faire attendre le bap­tême du bébé. La petite n’a que deux jours lorsqu’elle est por­tée sur les fonds de l’église Notre-Dame. Le sou­ve­nir de cette céré­mo­nie, qui fai­sait entrer une future sainte dans la famille chré­tienne, devait être évi­dem­ment conser­vé : une plaque, puis une sta­tue, puis un vitrail, puis un autel, rap­pel­le­ront cette date : 4 jan­vier 1873.

Mais l’enfant n’a pas encore un an qu’elle est sur le point de mou­rir. La pieuse madame Mar­tin invoque ardem­ment saint Joseph, patron de la sainte famille, et bien­tôt Thé­rèse va mieux, et bien­tôt Thé­rèse est gué­rie.

Elle est un beau bébé, un bébé joli, si joli, si attrayant que, pour ses dix-huit mois, le papa lui donne ce nom qui lui res­te­ra : « Sa Reine ».

Une lettre de la maman nous apprend que cette enfant, qui n’a pas deux ans, est remuante plus que d’ordinaire pour une fillette : elle fait déjà de la balan­çoire : « Elle se tient comme une grande fille. Il n’y a pas de dan­ger qu’elle lâche la corde ; puis, quand cela ne va pas assez fort, elle réclame ; on l’attache par devant pour l’empêcher de tom­ber mais, mal­gré cela, je ne suis pas tran­quille quand je la vois per­chée là-des­sus ».

Mais voi­ci déjà une pre­mière indi­ca­tion de cette pié­té qui ne va pas tar­der à faire d’impressionnants pro­grès dans l’âme de notre petite spor­tive de vingt-deux mois. Madame Mar­tin écrit à ses aînées, pen­sion­naires à la Visi­ta­tion : « Ma petite Thé­rèse devient de plus en plus gen­tille, elle gazouille du matin au soir. Elle nous chante de petites chan­sons, mais il faut être habi­tué pour les com­prendre. Elle fait sa prière comme un petit ange, c’est idéal ! »

Et lorsque Thé­rèse a vingt-six mois : « Thé­rèse va tou­jours bien, elle a une mine de pros­pé­ri­té. Elle nous fait des conver­sa­tions bien amu­santes. Elle sait déjà prier le Bon Dieu. Tous les dimanches, elle va à une par­tie des vêpres, et si, par mal­heur, on omet­tait de l’y conduire, elle pleu­re­rait sans se conso­ler. »

« Voi­là quelques semaines, on l’avait pro­me­née le dimanche. Elle n’avait, pas été à « la Messe », comme elle dit. En ren­trant, elle s’est mise à pleu­rer bruyam­ment, en disant qu’elle vou­lait aller à « la Messe ». Elle a ouvert la porte, et s’est sau­vée sous l’eau, qui tom­bait à tor­rents, dans la direc­tion de l’église. On a cou­ru après elle pour la faire ren­trer, et ses san­glots ont duré une bonne demi-heure ».

« Elle me dit tout haut dans l’église : « Moi, j’ai été à la messe, là ! J’ai bien prié le bon Dieu ! »

« Quand son père rentre le soir et qu’elle ne le voit pas faire sa prière, elle lui demande : « Pour­quoi donc papa, que tu ne fais pas ta prière ? Tu as donc été à l’église ?» C’est encore madame Mar­tin qui donne ce détail : « Depuis le com­men­ce­ment du Carême, je vais à la messe de six heures et je la laisse sou­vent éveillée. Quand je pars, elle me dit : « Maman, je vais être bien mignonne ». Effec­ti­ve­ment, elle ne bouge pas et se ren­dort ».

En mars 1876, la maman écrit au sujet du sérieux que sa petite tille apporte à faire, sans jamais l’oublier, sa prière de chaque jour : « Dimanche, lorsque j’ai été cou­chée, elle m’a dit qu’elle n’avait pas fait sa prière. Je lui ai répon­du : « Dors, tu la feras demain ». Oui, mais elle n’a pas lâché prise. Pour en finir, son père la lui a fait faire. Mais il ne lui fai­sait pas tout dire. Il fal­lait deman­der « la grâce… » Il ne savait pas trop de quoi il s’agissait. Enfin, il a dit à peu près sui­vant l’idée de l’enfant, et nous avons eu la paix jusqu’au len­de­main matin ».

Si Thé­rèse insiste tant pour prier le Ciel, c’est que sa pen­sée ne le quitte guère, ce Ciel. Voi­ci une forme curieuse de cette conti­nuelle pré­oc­cu­pa­tion.

« Oh ! ma pauvre petite mère, je vou­drais bien que tu « mour­rais ! »

Éton­ne­ment de la « pauvre petite mère… »

— C’est pour que tu ailles au Ciel, puisque tu dis qu’il faut mou­rir pour y aller !

Et madame Mar­tin écrit à sa fille Pau­line en décembre 1875 :

« Elle sou­haite de même la mort de son père, quand elle est dans ses excès d’amour ».

L'enfance de sainte Thérèse de Lisieux - 3 ans

Est-ce pour péné­trer plus avant et plus rapi­de­ment les mys­tères reli­gieux dont les grandes per­sonnes parlent devant elle, que Thé­rèse désire apprendre à lire ? Tou­jours est-il qu’elle ne com­prend pas que ses sœurs aient seules droit à cette ins­truc­tion. Elle veut assis­ter aux leçons que Marie donne à Céline et Pau­line, ses aînées de trois et huit ans. Lais­sons ces sou­ve­nirs à Marie.

« Un jour, je la vis à la porte de ma chambre essayant de l’ouvrir. Mais elle était encore trop petite pour atteindre le bou­ton. Je regar­dai ce qu’elle allait faire ; si elle allait pleu­rer ou appe­ler quelqu’un pour lui ouvrir ; mais non, elle ne dit rien, et, dans son impuis­sance, elle témoi­gna sa dou­leur en se cou­chant au pied de la porte.

« Je racon­tai à ma mère cette petite aven­ture. Elle me dit : « Il ne faut pas la lais­ser faire ! »

« Le len­de­main, la chose se renou­velle. Alors, je lui dis : « Ma petite Thé­rèse, tu fais de la peine au petit Jésus ! » Elle me regar­da atten­ti­ve­ment. Elle avait si bien com­pris que jamais depuis elle n’a recom­men­cé ». Cet entê­te­ment de Thé­rèse à vou­loir s’instruire à tout prix a pour­tant por­té ses fruits : elle n’a pas en effet trois ans révo­lus lorsque déjà elle sait presque toutes ses lettres et com­mence même à lire.

Et madame Mar­tin apporte à ses filles aînées cette conclu­sion : « Elle a de l’esprit comme je n’en ai vu à aucune de vous », Et la maman conti­nuait à décou­vrir d’autres jolies qua­li­tés à sa petite Thé­rèse : « Fine comme l’ambre, très franche et très vive. »

De son côté, l’enfant res­sent pour ses parents une affec­tion qu’elle-même se plai­ra à rap­pe­ler dans son His­toire d’une Âme : « On ne peut se figu­rer com­bien je ché­ris­sais papa et maman. Je leur témoi­gnais ma ten­dresse de mille manières, car j’étais très expan­sive ; tou­te­fois, les images que j’employais alors me font rire aujourd’hui quand j’y pense ».

Une lettre de madame Mar­tin nous a conser­vé une de ces amu­santes images :

« Elle ne mon­te­rait pas l’escalier toute seule, à moins de m’appeler à chaque marche : Maman ! Maman ! Autant de marches, autant de mamans ! Et si, par mal­heur, j’oublie de répondre une seule fois : « Oui, ma petite fille ! », elle reste là, sans avan­cer ni recu­ler ! »

Et voi­ci des pas­sages de lettres de la maman qui nous rap­pellent encore com­bien la fillette était, dès sa plus tendre enfance, conti­nuel­le­ment han­tée par la pen­sée du Ciel :

« Thé­rèse me disait ce matin qu’elle vou­lait aller dans le Ciel et que, pour cela, elle serait tou­jours mignonne comme un ange ».

— Irai-je au Ciel, maman ?

— Oui, si tu es bien sage…

— Ah ! maman, si je n’étais pas mignonne, j’irais donc en enfer ? Mais moi je sais bien ce que je ferais. Je m’envolerais vers toi, qui serais au Ciel, puis tu me tien­drais bien fort dans tes bras. Com­ment le bon Dieu ferait-il pour me prendre ?

Cette Thé­rèse, qui sup­pose l’amour mater­nel plus fort que la volon­té de Dieu, n’a que trois ans et demi. Six mois plus tard, elle sera un tan­ti­net plus capable en théo­lo­gie !

Céline lui demande :

— Com­ment se fait-il que le bon Dieu soit dans une toute petite hos­tie ?

Et l’enfant de quatre ans répond imper­tur­bable :

— Ce n’est pas éton­nant puisque le bon Dieu est tout-puis­sant !

Céline n’est pas satis­faite de cette affir­ma­tion, elle pousse son inter­ro­ga­toire plus à fond :

— Et, qu’est-ce que cela veut dire tout-puis­sant ?

— Cela veut dire qu’il fait tout ce qu’il veut !

Madame Mar­tin est heu­reuse d’écrire à sa fille Pau­line tout le bien qu’elle pense de la pié­té de Thé­rèse :

« Cette chère petite fait notre bon­heur. Elle sera bonne ; on en voit le germe déjà. Elle ne parle que du bon Dieu ; elle ne man­que­rait pas, pour tout au monde, à faire sa prière. J e vou­drais que tu l’entendisses réci­ter de petites fables. Jamais je n’ai rien vu de si gen­til. Elle trouve toute seule l’expression qu’il faut don­ner et le ton. Mais c’est sur­tout quand elle dit : « Petit enfant à tête blonde, Où crois-tu donc qu’est le bon Dieu ? — Il est par­tout, dans tout le monde, Et puis, là-haut, dans le ciel bleu… »

Saints Louis et Zélie Martin parents de Sainte Thérèse

« Quand elle arrive à ces der­niers mots, elle tourne son regard en haut avec une expres­sion angé­lique. On ne se lasse pas de le lui faire dire, tant c’est beau. Il y a quelque chose de si céleste dans son regard, qu’on est ravi ! »

Elle était encore bien petite, Thé­rèse, lorsqu’elle son­gea, pour la pre­mière fois, à deve­nir reli­gieuse ! Lisons son His­toire d’une Âme :

« Lorsque je com­men­çais seule­ment à par­ler et que maman me deman­dait : « À quoi penses-tu ? », la réponse était inva­riable : « À Pau­line ». Quel­que­fois, j’entendais dire que Pau­line serait reli­gieuse ; alors sans trop savoir ce que c’était, je pen­sais : « Moi aus­si, je serai reli­gieuse ! » C’est là un de mes pre­miers sou­ve­nirs, et, depuis, je n’ai jamais chan­gé de réso­lu­tion. Ce fut donc son exemple qui, dès l’âge de deux ans, m’entraîna vers l’époux des Vierges ».

Voi­ci, tou­jours dans l’His­toire d’une Âme, le sou­ve­nir de Céline mêlé à celui d’une pieuse pra­tique : « Le dimanche, comme j’étais trop petite pour aller aux offices, maman res­tait à me gar­der. En cette cir­cons­tance, je mon­trais une grande sagesse, ne mar­chant que sur le bout des pieds ; mais, aus­si­tôt que j’entendais la porte s’ouvrir, c’était une explo­sion de joie sans pareille. Je me pré­ci­pi­tais au-devant de ma jolie petite sœur, et lui disais : « Oh ! Céline, donne-moi bien vite du pain bénit ! » Un jour, elle n’en avait pas !… Com­ment faire ? Je ne pou­vais m’en pas­ser ; j’appelais ce fes­tin, ma messe. Une idée lumi­neuse me tra­ver­sa l’esprit : « Tu n’as pas de pain bénit, eh bien, fais-en ! » Elle ouvrit alors le pla­card, prit le pain, en cou­pa une bou­chée et, réci­tant des­sus un Ave Maria d’un ton solen­nel, me le pré­sen­ta triom­phante. Et moi, fai­sant le signe de la croix, je le man­geai avec une grande dévo­tion, lui trou­vant tout à fait le goût du pain bénit ! »

Mais, quelle pou­vait donc être l’attitude des heu­reux parents devant autant de gen­tillesse, une telle pré­co­ci­té dans les bons sen­ti­ments, une aus­si grande pié­té ? Comme il conve­nait, madame Mar­tin avait une ten­dresse, certes très douce, mais atten­tive aus­si, à redres­ser immé­dia­te­ment le moindre petit tra­vers qu’elle aurait pu devi­ner chez son enfant.

Ordi­nai­re­ment davan­tage éloi­gné de sa fillette que la maman, mon­sieur Mar­tin est aus­si plus expan­sif dans l’affection qu’il témoigne à une enfant qui le dis­trait si gen­ti­ment de ses pré­oc­cu­pa­tions com­mer­ciales. Lorsqu’il rentre de son tra­vail, il reçoit Thé­rèse dans ses bras l’enlève bien haut, l’embrasse, la cajole. Puis, l’ayant assise sur l’une de ses bottes, il la pro­mène ain­si d’une pièce à l’autre à la très grande joie de la petite ! Mais par­fois la maman prend peur de cette fami­lia­ri­té qui ferait ensuite prendre trop de liber­té à la plu­part des enfants ; alors le papa réplique : « Que veux-tu, c’est la Reine ! »

Sainte Thérèse à 8 ans avec sa soeur

Et à chaque fin décembre, le petit Jésus passe dans le sabot de cette enfant sage. Il passe même plus sou­vent, bien plus sou­vent, de sorte que Thé­rèse a de nom­breux et bien beaux jouets. Ces jou­joux, elle les uti­lise avec le plai­sir nor­mal d’une fillette bien por­tante. Au jar­din, elle a sa balan­çoire, mais, au jar­din, elle a aus­si ses fleurs. Elle va sur­tout en cueillir des fleurs dans cette pro­prié­té du Pavillon, bien agréable demeure de cam­pagne que les Mar­tin pos­sèdent à l’entrée de la ville d’Alençon. Cet amour des fleurs gran­dit lorsque Thé­rèse cueille spé­cia­le­ment pâque­rettes et bou­tons d’or pour le mois de Marie. L’autel fami­lial est alors pieu­se­ment fleu­ri et Thé­rèse attire l’attention de ses sœurs par ses très fré­quentes prières devant cet autel, atten­tion affec­tueuse que nous retrou­vons tra­duite dans une lettre de Marie à Pau­line :

« Thé­rèse est tout émer­veillée de cet autel. Chaque matin, elle y vient faire sa prière en sau­tant de joie ».

Nous savons déjà que Thé­rèse n’a, très heu­reu­se­ment, rien de com­mun avec une petite fille pen­sive et triste ; d’ailleurs au cours de la même lettre, Marie fait une fois de plus remar­quer le carac­tère enjoué de cette pieuse enfant : « Si tu savais comme elle est espiègle et fine ! Je suis dans l’admiration devant ce petit bou­quet-là ! Tout le monde, à la mai­son, la dévore de bai­sers ! »

Pieuse, affec­tueuse, gaie, Thé­rèse a encore cette belle qua­li­té la fran­chise. La maman l’a remar­quée alors que son enfant n’a encore que trois ans : « Quant au « petit furet », on ne sait trop com­ment ça fera ; c’est si petit, si étour­di ! Elle est d’une intel­li­gence remar­quable, elle a un cœur d’or, elle est très cares­sante et bien franche. C’est curieux de la voir cou­rir après moi pour me faire sa confes­sion : « Maman, j’ai pous­sé Céline une fois, je l’ai bat­tue une fois, mais je ne recom­men­ce­rai plus ». Et c’est ain­si pour tout ce qu’elle fait ».

Thé­rèse se confesse de sa faute et n’oublie pas d’en avoir le meilleur regret qui est encore la réso­lu­tion de ne plus retom­ber dans cette faute.

Mais, pour se for­ti­fier, la pié­té de Thé­rèse avait besoin de l’épreuve. Et, sous une forme ou une autre, cette épreuve ne devait pas lui être épar­gnée. D’ailleurs, elle écri­ra elle-même dans son His­toire d’une Âme : « La croix n’a ces­sé de m’accompagner depuis le ber­ceau ». Cette croix, Thé­rèse va la sup­por­ter avec un sou­rire qui sera chaque fois une offrande au Christ dou­lou­reux. Mais cette croix, que la Pro­vi­dence lui impose pour aider à sa sanc­ti­fi­ca­tion ne semble pas suf­fi­sante à la petite Thé­rèse qui, très jeune, recher­che­ra d’elle-même des occa­sions pour mor­ti­fier ses sens. N’écrivons pas que ses pri­va­tions volon­taires ne se comptent plus, puisque jus­te­ment Thé­rèse en fera un compte exact de ces pri­va­tions ! En effet, sa sœur Marie lui a rap­por­té de la Visi­ta­tion une sorte de cha­pe­let dont les pen­sion­naires se servent pour tota­li­ser leurs bonnes actions, leurs B. A. comme diront plus tard nos scouts. L’invention n’est pas grande : le doigt fait glis­ser un grain mobile qui se trouve ain­si sépa­ré des autres. Thé­rèse appelle le grain sépa­ré une « pra­tique » et chaque jour de son enfance sera mar­qué de plu­sieurs de ces pra­tiques.

Cette période d’enfance a lais­sé un sou­ve­nir déli­cieux à Thé­rèse qui écri­ra :

« Que j’étais heu­reuse à cet âge ! Non seule­ment je com­men­çais à jouir de la vie, mais la ver­tu avait pour moi des charmes. J’avais pris l’habitude de ne pas me plaindre quand on m’enlevait ce qui était à moi, ou bien, lorsque j’étais accu­sée injus­te­ment, je pré­fé­rais me taire que de m’excuser ».

Et elle ajoute modes­te­ment : « Il n’y avait en cela aucun mérite de ma part, je le fai­sais natu­rel­le­ment ».

Thé­rèse a la même modes­tie dans l’accomplissement de ces pra­tiques. Son petit doigt fait glis­ser le grain, mais elle n’en dit rien, sauf peut-être à sa sœur Céline, qui riva­lise de pié­té avec elle. Cepen­dant la maman, atten­tive comme toutes les mamans aux faits et gestes de ses enfants, s’est ren­du compte com­bien étaient nom­breuses les pra­tiques de Thé­rèse.

« Met­tant cent fois par jour la main dans sa poche, pour tirer une perle à son cha­pe­let toutes les fois qu’elle pra­ti­quait une mor­ti­fi­ca­tion ».

Et ces pra­tiques revê­taient par­fois les formes les plus simples, sans ces­ser pour cela d’être des mor­ti­fi­ca­tions très sen­sibles. Un dimanche Thé­rèse avait eu la joie d’aller au Pavillon cueillir ses fleurs. Elle en reve­nait fiè­re­ment avec un gros bou­quet lorsque sa grand’mère le lui deman­da pour orner un autel. Ah ! Thé­rèse avait jus­te­ment des­ti­né son bou­quet à un autre usage. De plus, elle n’était pas près de retour­ner au Pavillon, elle y avait choi­si les plus belles fleurs, elle n’en trou­ve­rait plus certes d’aussi belles. Mais, aban­don­ner ses fleurs, n’était-ce point là l’occasion d’une excel­lente pra­tique ? Et, une par une, comme pour appré­cier elle-même tout le détail de son aban­don, Thé­rèse livra ses fleurs à sa grand’mère.

Oh ! comme tous les enfants, Thé­rèse avait ses petits caprices ! Et, plus tard, elle les rap­pel­le­ra avec d’autant plus de plai­sir qu’elle trou­ve­ra alors là l’occasion d’une parole édi­fiante :

« Un jour, Léo­nie se trou­vant sans doute trop grande pour jouer à la pou­pée, vint nous trou­ver toutes les deux (Céline et moi) avec une cor­beille rem­plie de robes, de jolis mor­ceaux d’étoffe et autres gar­ni­tures, sur les­quels, ayant cou­ché sa pou­pée, elle nous dit : « Tenez, mes petites sœurs, choi­sis­sez ! » Céline regar­da et prit un pelo­ton de ganse. Après un moment de réflexion, j’avançai la main à mon tour en disant : « Je choi­sis tout ! » Et j’emportai cor­beille et pou­pée sans autre céré­mo­nie ! »

« Ce trait de mon enfance est comme le résu­mé de ma vie entière. Plus tard, lorsque la per­fec­tion m’est appa­rue, j’ai com­pris que pour deve­nir une sainte, il fal­lait beau­coup souf­frir, recher­cher tou­jours ce qu’il y a de plus par­fait et s’oublier soi-même. J’ai com­pris que dans la sain­te­té, les degrés sont nom­breux, que chaque âme est libre de répondre aux avances de Notre-Sei­gneur, de faire peu ou beau­coup pour son amour ; en un mot, de choi­sir entre les sacri­fices qu’il demande. Alors, comme aux jours de mon enfance, je me suis écriée : « Mon Dieu, je choi­sis tout ! Je ne veux pas être sainte à moi­tié ; cela ne me fait pas peur de souf­frir pour vous ; je ne crains qu’une chose, c’est de gar­der ma volon­té ; pre­nez-la car je choi­sis tout ce que vous vou­lez ! »

Les pra­tiques ne suf­fi­saient-elles donc pas à la sanc­ti­fi­ca­tion des fillettes des époux Mar­tin ? Le Ciel allait réser­ver à cette famille l’épreuve la plus cruelle qui puisse être : la mort de la maman.

Famille Martin et l'extrême-onction de Zélie Martin

Le 28 août 1877, âgée à peine de qua­rante-six ans, madame Mar­tin quit­tait cette terre. Dans son His­toire d’une Âme, sainte Thé­rèse nous conte­ra elle-même une des minutes les plus dou­lou­reuses de cette épreuve.

L’enterrement, der­nière sépa­ra­tion, est ter­mi­né. Les enfants sont ren­trées à la mai­son. Désor­mais elles n’y trou­ve­ront plus de maman et cette ter­rible absence les laisse muettes. Elles ne savent que faire, elles ne trouvent rien à se dire.

« Nous étions réunies toutes les cinq, nous regar­dant avec tris­tesse. En nous voyant ain­si, notre bonne fut émue de com­pas­sion et, se tour­nant vers Céline et vers moi : « Pauvres petites, nous dit-elle vous n’avez plus de mère ! » Alors Céline se jeta dans les bras de Marie en s’écriant : « Eh bien, c’est toi qui seras maman ! » Moi, tou­jours habi­tuée à suivre Céline, j’aurais bien dû l’imiter dans une action si juste, mais je pen­sai que Pau­line allait peut-être avoir du cha­grin et se sen­tir délais­sée, n’ayant pas de petite fille, alors, je la regar­dai avec ten­dresse, et, cachant ma petite tête sur son cœur, je dis à mon tour : « Pour moi, c’est Pau­line qui sera maman ! »

(à suivre)

Notes :

  1. NDLR : Mau­rice Ber­thon a publié cette his­toire en 1946.

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