Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus (suite)

Auteur : Berthon, Maurice | Ouvrage : Lorsque les saintes de France étaient petites filles .

Temps de lec­ture : 19 minutes

(Lire le début)

Peu après la mort de sa femme, mon­sieur Mar­tin liqui­da son com­merce et, pour se rap­pro­cher de son beau-frère, il vint habi­ter une pro­prié­té aux portes de Lisieux, « Les Buis­son­nets ».

« Les enfants aiment le chan­ge­ment ». Cette remarque de sainte Thé­rèse expli­que­ra le bon sou­ve­nir qu’elle gar­da, ain­si que ses sœurs, de l’arrivée dans un Lisieux que ses usines ren­daient pour­tant bien terne au len­de­main d’un Alen­çon égayé par les tou­jours coquettes demeures de cette ville si carac­té­ris­ti­que­ment nor­mande.

Mon­sieur Gué­rin, l’oncle qui accueillit la famille Mar­tin, était phar­ma­cien. Avec sa femme, il for­mait un couple affec­tueux qui sut s’attacher immé­dia­te­ment le cœur des cinq jeunes orphe­lines.

Sainte Thérèse - Les Buissonnets Lisieux

Puis c’est l’installation des Mar­tin aux depuis célèbres « Buis­son­nets ». Non loin de la ville, un rai­dillon sor­tant de la route de Pont-Lévêque esca­lade une col­line, pour mener aujourd’hui la foule des pèle­rins aux « Buis­son­nets ». Au milieu d’un jar­din abri­té par des sapins et des frênes, c’était, à l’époque, la mai­son alors déjà très vieille, rus­tique, mais sym­pa­thique, que nous voyons, bâtisse ample, solide, colo­rée par ses briques rouges qui la ren­daient attrayante.

La chambre que devaient se par­ta­ger Céline et Thé­rèse, don­nait de plain-pied dans le jar­din de der­rière.

Aux « Buis­son­nets », Pau­line fut char­gée de l’éducation de Thé­rèse. Cette der­nière n’avait-elle pas choi­si sa nou­velle petite maman ? La mala­die, puis la dis­pa­ri­tion de madame Mar­tin, avaient évi­dem­ment fait perdre plu­sieurs mois à l’instruction de l’enfant. Adroi­te­ment diri­gée par son aînée, Thé­rèse délais­se­ra ses jeux pour l’apprentissage de la lec­ture. C’est le mot « cieux » qu’elle sut le pre­mier lire.

En peu de mois, la petite Thé­rèse a bien chan­gé. L’espiègle s’est trans­for­mée : « Aus­si­tôt après la mort de maman, mon heu­reux carac­tère chan­gea com­plè­te­ment. Moi, si vive, si expan­sive, je devins timide et douce, sen­sible à l’excès, un regard suf­fi­sait pour me faire fondre en larmes ; il fal­lait que per­sonne ne s’occupât de moi, je ne pou­vais souf­frir la com­pa­gnie des étran­gers et ne retrou­vais ma gaî­té que dans l’intimité de ma famille ».

Cet adou­cis­se­ment du carac­tère contri­bue à faci­li­ter la tâche de Pau­line. Celle-ci, au lieu de recher­cher pour sa sœu­rette l’occasion de satis­fac­tions sus­cep­tibles de lui rendre son sou­rire per­du, ne craint pas au contraire de lui rap­pe­ler les saintes « pra­tiques », mais par­fois elle doit cepen­dant frei­ner l’ardeur péni­tente de sa cadette.

Un exemple. Après ce jeu, il fait chaud, très chaud. Pau­line et Thé­rèse sont devant une carafe d’une bois­son rafraî­chis­sante, Pau­line s’en verse un verre, en tend un à sa jeune sœur. Thé­rèse refuse. « Oui, j’ai très soif, mais je vais offrir ce sacri­fice à Jésus ! » Pau­line, qui a exac­te­ment la même soif, peut certes appré­cier ce sacri­fice de Thé­rèse, aus­si a-t-elle pitié de l’enfant qui ne détache pas ses yeux de ce verre embué de fraî­cheur. « Prends, Thé­rèse, prends cette bois­son ! Jésus a recueilli ton sacri­fice, fais-en un autre, d’obéissance celui-là, en accep­tant de boire ! »

Et la vie se pour­sui­vait aux « Buis­son­nets », vie nor­male, mais vie nor­male qui, dans l’âme de Thé­rèse avait des reten­tis­se­ments inat­ten­dus. Repas­sons quelques images de cette exis­tence d’une enfant de cinq ans.

Le papa a fait cadeau à sa fillette d’une petite ligne pour pêcher. Thé­rèse lance dans la Touque sa petite ligne, quand mon­sieur Mar­tin y va lan­cer sa grande ligne. Le pay­sage est gra­cieux, les pois­sons ne se font pas trop prier pour mordre aux deux lignes. Ce jeu devrait la pas­sion­ner. Tiens, papa vient de prendre un pois­son ! Peut-être va-t-elle en sor­tir un elle aus­si ! Mais oui, elle en attrape jus­te­ment un ! Dieu, que ce doit être amu­sant ! C’est amu­sant pour toutes les petites filles, ce n’est pas amu­sant pour Thé­rèse, dont l’esprit a déjà d’autres pré­oc­cu­pa­tions, des pré­oc­cu­pa­tions si belles mais si graves que bien­tôt elle aban­donne sa ligne, s’assied sur l’herbe et, « là, écri­ra-t-elle plus tard, mes pen­sées deve­naient bien pro­fondes et, sans savoir ce que c’était de médi­ter, mon âme se plon­geait dans une réelle orai­son. J’écoutais les bruits loin­tains, le mur­mure du vent. Par­fois la musique mili­taire m’envoyait de la ville quelques notes indé­cises, et « mélan­co­li­saient » dou­ce­ment mon cœur. La terre me sem­blait un lieu d’exil et je rêvais du Ciel. »

Cette pen­sée du Ciel est tou­jours la pen­sée domi­nante de Thé­rèse, elle l’obsède sans cesse et sous les formes les plus diverses, dont quelques-unes ne manquent pas de naï­ve­té. Elle-même note­ra : « Je me sou­viens que je regar­dais les étoiles avec un ravis­se­ment inex­pri­mable. Il y avait sur­tout, au fir­ma­ment pro­fond, un groupe de perles d’or, (le Bau­drier d’Orion) que je remar­quais avec délice, lui trou­vant la forme d’un T, et je disais en che­min à mon père ché­ri : « Regarde, papa, mon nom est écrit dans le Ciel ! » Puis, ne vou­lant plus rien voir de la vilaine terre, je lui deman­dais de me conduire, et, sans regar­der où je posais mes pieds, je met­tais ma petite tête bien en l’air, ne me las­sant pas de contem­pler l’azur étoi­lé ».

« La cer­ti­tude d’aller un jour loin de mon pays téné­breux, m’avait été don­née dès mon enfance. Non seule­ment je croyais d’après ce que j’entendais dire, mais encore, je sen­tais dans mon cœur, par des ins­pi­ra­tions intimes et pro­fondes, qu’une autre terre, une région plus belle, me ser­vi­rait un jour de demeure stable, de même que le génie de Chris­tophe Colomb lui fai­sait pres­sen­tir un Nou­veau Monde ».

Ce soir-là, le temps très sombre se zèbre sou­dain d’une série d’éclairs. Une fillette ordi­naire aurait peur. Thé­rèse nous gar­de­ra le sou­ve­nir de ce qu’elle res­sen­tait alors. « Je me tour­nais à droite à gauche, pour ne rien perdre de ce majes­tueux spec­tacle. Je vis la foudre tom­ber dans un pré voi­sin, et, loin d’en éprou­ver la moindre frayeur, je fus ravie ; il me sem­bla que le bon Dieu était tout près de moi ».

Et la Sainte fera elle-même le point de cette exis­tence de petite fille pré­des­ti­née : « En gran­dis­sant, j’aimais le bon Dieu de plus en plus, et je lui don­nais bien sou­vent mon cœur, me ser­vant de la for­mule que maman m’avait apprise (Mon Dieu, je vous donne mon cœur, pre­nez-le s’il vous plaît afin qu’aucune créa­ture ne puisse le pos­sé­der, mais vous seul, mon bon Jésus !) Je m’efforçais de plaire à Jésus dans toutes mes actions, et je fai­sais grande atten­tion à ne l’offenser jamais ».

Thérèse de Lisieux et son papa saint Louis Martin

Sur­tout ne pas offen­ser Dieu, même en jouant, sans faire exprès ! La domes­tique Vic­toire, qui men­tit pour amu­ser cette enfant de six ans, s’attirera cette répri­mande : « Vous savez bien, Vic­toire, que cela offense le bon Dieu ! »

La soi­rée aux « Buis­son­nets », on se dis­trayait autour de quelques jeux de socié­té. Tac­tiques, on déplore le vilain hasard qui attri­bue une série de cartes faibles, on remer­cie le bon hasard qui per­met d’échapper de très peu à la pri­son du jeu de l’Oye, on applau­dit au suc­cès, on est tou­jours heu­reux, on a du mal à conte­nir sa joie, tous s’amusent fran­che­ment.

Et, le jeu fini, c’est le retour au calme. Les aînées lisent à haute voix une page d’un auteur sérieux, peut-être trop sérieux pour ali­men­ter la nuit durant l’esprit d’un enfant de six ou sept ans, aus­si le papa fait-il tou­jours ter­mi­ner la lec­ture par un conte, une bonne his­toire qui fera rire. Lorsque la lec­trice ferme son livre, mon­sieur Mar­tin, sa petite Thé­rèse sur les genoux, chante les mélo­dies qu’aiment ses enfants, mélo­dies qui par­fois s’éloignent de la douce mélo­pée lorsque, pour amu­ser la douce Thé­rèse, mon­sieur Mar­tin chante d’une grosse voix la ritour­nelle cruelle de Barbe-Bleue.

Puis, c’est fina­le­ment la prière en com­mun et Thé­rèse, age­nouillée à côté de son père, « n’a qu’à le regar­der pour savoir com­ment priaient les saints ». Et, dans son petit lit, Thé­rèse demande à Pau­line de lui faire la cri­tique de sa jour­née : « Est-ce que j’ai été mignonne aujourd’hui ? Est-ce que le bon Dieu est content de moi ? Est-ce que les petits anges vont voler autour de moi ?» Si Pau­line répond « non », Thé­rèse pleu­re­ra la nuit entière ».

La Fête-Dieu donne à l’enfant une pre­mière occa­sion de cette joie qu’elle aura plus tard à pas­ser son Ciel à répandre des roses sur la terre. Oui, quelle joie de semer des fleurs sous les pas du bon Dieu ! « Mais, avant de les y lais­ser tom­ber, je les lan­çais bien haut, et je n’étais jamais aus­si heu­reuse qu’en voyant mes roses effeuillées tou­cher l’ostensoir sacré ! »

Mais arrive un jour où on peut craindre que toute la bonne volon­té de Pau­line ne suf­fi­ra pas à ins­truire et édu­quer conve­na­ble­ment sa petite sœur. Et, en octobre 1881, Thé­rèse entre à son tour aux Béné­dic­tines, en qua­li­té de demi-pen­sion­naire.

Sainte Thé­rèse résume elle-même sa vie d’écolière de neuf ans, que son tra­vail et son intel­li­gence avaient mise à la tête d’élèves beau­coup plus âgées qu’elle. « Une élève de qua­torze ans était peu intel­li­gente mais savait cepen­dant en impo­ser aux pen­sion­naires. Me voyant, si jeune, presque tou­jours la pre­mière aux com­po­si­tions, et ché­rie de toutes les reli­gieuses, elle en éprou­va de la jalou­sie, et me fit payer de mille manières mes petits suc­cès. Avec ma nature timide et déli­cate, je ne savais pas me défendre et me conten­tais de pleu­rer sans rien dire ».

Une maî­tresse nous a conser­vé un por­trait de cette Thé­rèse de neuf ans : « Un sou­rire fin, déli­cieux, était son expres­sion habi­tuelle aus­si­tôt que ses larmes, trop faciles et fré­quentes, il faut bien le dire, étaient taries. Manières douces et aimables, pié­té tendre, obéis­sance aux moindres devoirs, éloi­gne­ment des réunions ou jeux bruyants, telles furent les notes carac­té­ris­tiques de sa vie de pen­sion­naire ; tout cela bien voi­lé, cepen­dant, par l’excès de sen­si­bi­li­té et de timi­di­té ».

Pié­té, obéis­sance, recueille­ment, sont tel­le­ment ancrés chez cette enfant, que le départ de Pau­line pour le Car­mel va inci­ter la fillette à sol­li­ci­ter sa propre entrée dans cet asile du renon­ce­ment. Et sur­tout ne croyons pas que Thé­rèse peut igno­rer la rigueur incom­pa­rable de ce Car­mel, puisque la vie du cloître a tou­jours été un des sujets de la conver­sa­tion de cette famille dont les cinq filles allaient mou­rir reli­gieuses ! Oui, en pleine connais­sance de cause, l’enfant pro­pose de fuir le jeu, la dou­ceur du foyer pater­nel, pour embras­ser la péni­tence sous toutes ses formes. Mais, mais, on n’accepte pas d’enfants dans ce Car­mel qui lui prend sa « petite mère… » !

À dix ans, ce fut la grande joie d’une pre­mière com­mu­nion pré­pa­rée par une longue série de sacri­fices et d’aspirations vers Dieu. En trois mois de temps, le car­net confec­tion­né par Pau­line pour sa jeune sœur attes­tait l’inscription de huit cent dix-huit sacri­fices et de deux mille sept cent soixante qua­torze actes d’amour !

La Sainte ne pou­vait man­quer d’écrire sur ce « beau jour entre tous les jours de sa vie » : « Quels inef­fables sou­ve­nirs lais­sèrent dans son âme les moindres détails de ces heures du Ciel… Ah ! qu’il fut doux le pre­mier bai­ser de Jésus à mon âme ! Oui, ce fut un bai­ser d’amour ! Je me sen­tais aimée, et je disais aus­si : « Je vous aime, je me donne à vous pour tou­jours ! »

Onze ans, douze ans, treize ans, qua­torze ans, Thé­rèse demeure au pen­sion­nat cette éco­lière dont la maî­tresse nous a dit le sou­ve­nir, et à la mai­son, cette fillette que sa sœur Léo­nie nous rap­pelle : « Elle était la joie de la famille. » Les domes­tiques l’aimaient beau­coup parce que tout, dans sa per­sonne, res­pi­rait la joie, la bon­té, la condes­cen­dance. Elle s”« oubliait tou­jours pour faire plai­sir à tous. Son éga­li­té d’humeur était si simple et sem­blait si natu­relle qu’on aurait pu croire que rien ne lui coû­tait de ses renon­ce­ments per­pé­tuels ».

Sainte Thérèse et l'aumône aux pauvres

Pour ces domes­tiques, Thé­rèse avait un point de vue per­son­nel bien inté­res­sant, point de vue qu’au Car­mel elle confie­ra à l’une de ses sœurs : « J’avais grande pitié des per­sonnes qui ser­vaient. En consta­tant la dif­fé­rence qui existe entre les maîtres et les ser­vi­teurs, je me disais : « Comme cela prouve bien qu’il y a un Ciel, où cha­cun sera pla­cé selon son mérite inté­rieur ! Comme les pauvres et les petits seront bien dédom­ma­gés des humi­lia­tions qu’ils ont subies sur terre ! »

Il ne pou­vait évi­dem­ment être ques­tion d’humiliations pour les domes­tiques des familles Mar­tin et Gué­rin.

Une ser­vante, deve­nue béné­dic­tine, révé­le­ra, au cours du pro­cès apos­to­lique, une des prin­ci­pales occu­pa­tions d’une Thé­rèse de qua­torze ans : « Elle visi­tait et caté­chi­sait des petites filles pauvres. Je l’ai conduite plu­sieurs fois dans ces familles. J’étais alors témoin de sa joie et de la recon­nais­sance que ces enfants avaient pour elle ».

Thé­rèse a qua­torze ans, lorsque son aînée Marie, deve­nue sa confi­dente depuis le départ pour le Car­mel de sa « petite mère » Pau­line, va rejoindre cette der­nière au cloître.

Qua­torze ans, la fin d’une enfance que nous ne pou­vons quit­ter sans en lire ce gra­cieux résu­mé lais­sé par la Sainte :

CE QUE J’AIMAIS

Oh que j’aime la sou­ve­nance
Des jours bénits de mon enfance !
Pour gar­der la fleur de mon inno­cence,
Le Sei­gneur m’entoura tou­jours
D’Amour.

J’aimais les champs de blé, la plaine,
J’aimais la col­line loin­taine,
Dans mon bon­heur, je res­pi­rais à peine,
En mois­son­nant avec mes sœurs,
Les fleurs.

J’aimais la pâque­rette blanche,
Les pro­me­nades du dimanche,
L’oiseau léger gazouillant sur la branche,
Et le bel azur radieux,
Des cieux.

Ô sou­ve­nir, tu me reposes…
Tu me rap­pelles des choses…
Les repas du soir, de par­fum des roses,
Les Buis­son­nets pleins de gaî­té,
L’été.

Lorsqu’à qua­torze ans, Thé­rèse quit­ta le pen­sion­nat, ce fut avec la ferme inten­tion d’entrer au Car­mel. Au cours de sa dépo­si­tion au Pro­cès de l’Ordinaire, Céline indi­que­ra les rai­sons qui avaient pous­sé sa jeune sœur à choi­sir le Car­mel pour ser­vir Dieu : « Thé­rèse me confia elle-même le pour­quoi de cette pré­fé­rence. C’était pour souf­frir davan­tage et, par là, gagner plus d’âmes à Jésus. Elle esti­mait qu’il est plus dur pour la nature de tra­vailler sans voir jamais le prix de ses labeurs, de tra­vailler sans encou­ra­ge­ment, sans dis­trac­tion d’aucune sorte ; que le tra­vail pénible entre tous est celui que l’on entre­prend sur soi-même, pour arri­ver à se vaincre. Aus­si cette vie de mort, plus lucra­tive que toutes les autres pour le salut des âmes, c’était celle-là qu’elle vou­lait embras­ser, sou­hai­tant, comme elle le disait elle-même, « de deve­nir au plus tôt pri­son­nière afin de don­ner aux âmes les beau­tés du Ciel ».

Et, chaque jour, Thé­rèse deman­dait à Dieu de per­mettre son admis­sion au Car­mel. Chaque jour pieu­se­ment com­men­cé par l’assistance à la messe, qu’elle enten­dait dans la cha­pelle for­mant le che­vet de la cathé­drale de Lisieux, cha­pelle du XVe siècle que, d’après la tra­di­tion, l’évêque Cau­chon aurait éle­vée pour se faire par­don­ner son rôle mépri­sable lors du pro­cès de Jeanne d’Arc.

Quinze ans. Dieu fait pen­ser à Thé­rèse que l’heure est arri­vée pour elle de deman­der à son cher papa la per­mis­sion tant dési­rée. Dans le jar­din des Buis­son­nets, un groupe de marbre blanc évoque cette scène, sur les lieux mêmes où ces deux belles âmes l’ont vécue.

Mon­sieur Mar­tin peut mettre en valeur deux argu­ments pour oppo­ser un refus juste à sa fillette. Avec le départ de la petite Reine, ses soixante-quatre ans vont perdre un de leurs der­niers sou­tiens. Il en a déjà vu tant de ces départs, M Mar­tin !

Et puis, Thé­rèse n’a que quinze ans !…

Mais le chré­tien pro­fond prend immé­dia­te­ment le pas sur l’homme, et la requête de Thé­rèse est non seule­ment accep­tée par mon­sieur Mar­tin, mais elle sera bien­tôt encou­ra­gée et sou­te­nue.

Mon­sieur Gué­rin, tuteur de l’enfant, oppose, lui, un refus for­mel. Pas de décou­ra­ge­ment chez Thé­rèse qui prie Dieu. Et mon­sieur Gué­rin donne son consen­te­ment.

Allons au Car­mel main­te­nant. La mère prieure se déclare prête à com­battre les pré­ju­gés pour accep­ter cette fois une si jeune pos­tu­lante, dont elle a reje­té la demande six années plus tôt. Mais elle doit cepen­dant s’en réfé­rer au supé­rieur ecclé­sias­tique de la com­mu­nau­té. Il pro­nonce un non très caté­go­rique. Pour tour­ner ce « non », mon­sieur Mar­tin accom­pagne chez l’évêque de Bayeux la petite Thé­rèse qui, sur­mon­tant sa timi­di­té, plaide sa propre cause, du fond d’un grand fau­teuil. Le pré­lat embrasse lon­gue­ment l’enfant, mais ajourne sa réponse.

Sur ces entre­faites, mon­sieur Mar­tin offre à Thé­rèse et à Céline le voyage de Rome, à la suite des pèle­rins du dio­cèse de Cou­tances. Pour avoir goû­té les mêmes plai­sirs de ce voyage, nous com­pre­nons l’admiration de Thé­rèse pour des pano­ra­mas, des monu­ments inou­bliables : les masses blanches du Pila­tus et du Righi contras­tant avec le bleu, aus­si très pur, du lac des Quatre-Can­tons qui baigne Lucerne ; Milan, son « Dôme » dont le som­met, our­lé de fines den­telles, est peu­plé de sta­tues, le cam­po-san­to mila­nais, cime­tière dont chaque tom­beau est, bien sou­vent, un chef-d’œuvre de sculp­ture ; Venise nous a pro­cu­ré la même impres­sion de tris­tesse. Et c’est Roma ! Roma, son coli­sée où mou­rurent des géné­ra­tions de mar­tyrs, les cata­combes de Sainte-Cécile (Thé­rèse tint même à se cou­cher dans le sar­co­phage où fut décou­vert le corps de Sainte-Cécile). Les basi­liques eurent évi­dem­ment les faveurs des pèle­rins : Saint-Pierre, l’immense Saint-Pierre, la Sca­la-San­ta que Thé­rèse mon­ta à genoux, Sainte-Croix de Jéru­sa­lem, où elle véné­re­ra plu­sieurs frag­ments de la vraie Croix, ain­si que deux épines et l’un des clous, clous qu’elle obtint la per­mis­sion de tou­cher.

Sainte Thérèse et LéonXIII

Et, le 20 novembre, c’est le jour tant atten­du de l’audience accor­dée par Léon XIII. Les pèle­rins s’agenouillent devant le Saint-Père, qui les bénit l’un après l’autre. Arrive le tour de Thé­rèse. On vient tout jus­te­ment d’interdire de par­ler au Pape. Mais, le visage plein de larmes, la fillette expose cepen­dant son désir :

— Très Saint-Père, j’ai une grande grâce à vous demandes.

Léon XIII daigne faire un signe d’encouragement :

— Très Saint-Père, en l’honneur de votre Jubi­lé, per­met­tez-moi d’entrer au Car­mel à quinze ans !

La voix du prêtre qui, redou­tant la démarche de Thé­rèse, venait d’imposer le silence aux pèle­rins, s’élève à nou­veau :

— Très Saint-Père, c’est une enfant qui désire la vie du Car­mel, mais les supé­rieurs exa­minent la ques­tion en ce moment.

Le Pape ne peut dès lors que don­ner cette réponse :

— Eh bien, mon enfant, faites ce que les supé­rieurs déci­de­ront !

Thé­rèse appuie ses mains jointes sur les genoux du Pape pour lui crier son der­nier espoir :

— Oh ! Très Saint-Père, si vous disiez oui, tout le monde vou­drait bien !

Et la réponse défi­ni­tive du Pon­tife n’est pas celle tant espé­rée :

— Allons ! Allons Vous entre­rez au Car­mel si le bon Dieu le veut !

Le choc est trop cruel. Thé­rèse va insis­ter, lorsque deux gardes la sou­lèvent par les bras pour la déta­cher des genoux du Pape. C’était fini !…

Inutile de dire que Naples, sa baie unique, son Vésuve mena­çant, ses hôtels au luxe accueillant, tout ce gran­diose tem­pé­ré de ciel bleu, que le voya­geur des­cend recher­cher jusque là, ne retinrent pas même l’attention de Thé­rèse. Elle avait offert à Jésus d’être son jouet, sa petite balle, mais la pre­mière par­tie du jeu divin parais­sait vrai­ment dif­fi­cile pour son jeune cœur pour­tant déjà tel­le­ment habi­tué à la péni­tence.

Au retour, Thé­rèse appré­cia davan­tage Flo­rence, qui offrit, à cette enfant éprise d’art, les richesses de ses col­lec­tions de pein­tures réunies autour des Gale­ries des Uffi­zi. Le long de la côte génoise, elle admi­ra cette nature si pra­ti­que­ment et si heu­reu­se­ment modi­fiée par la main de l’homme : un tun­nel de plu­sieurs dizaines de kilo­mètres, per­cé de mul­tiples fenêtres sur une Médi­ter­ra­née qui, par endroits, lèche le rem­blai du che­min de fer.

Aus­si­tôt le retour à Lisieux, mon­sieur Mar­tin, vou­lant dis­traire Thé­rèse de sa ter­rible décon­ve­nue, lui offrit le voyage le plus ten­tant : Jéru­sa­lem !

Mais, le pre­mier jan­vier 1888, Thé­rèse était infor­mée par la Mère prieure que l’évêque de Bayeux lui ouvri­rait les portes du Car­mel, sitôt le rude Carême ter­mi­né.

La visite du Car­mel de Lisieux attire aujourd’hui les foules du monde entier. C’était, à l’époque de Thé­rèse, c’est encore, agré­men­té d’un petit jar­din, un grou­pe­ment régu­lier de bâti­ments aux briques rouges, attris­tés par une coif­fure d’ardoises noires.

Sainte Thérèse reçoit la bénédiction de son père avant l'entrée au carmel de Lisieux

Le jour de la sépa­ra­tion est arri­vé. Thé­rèse n’a-t-elle point trop pré­su­mé de ses forces morales et phy­siques pour hâter ain­si de plu­sieurs années cette sépa­ra­tion ? La veille, mon­sieur Mar­tin pré­si­dait la der­nière réunion de famille à laquelle sa petite Reine assis­te­ra. Est-elle insen­sible, cette petite Reine ? Oh ! non, oh ! non. Cette sépa­ra­tion du len­de­main lui brise déjà le cœur. Elle avoue­ra d’ailleurs : « Alors que l’on vou­drait se voir oubliée, les paroles les plus tendres s’échappent de toutes les lèvres, comme pour faire sen­tir davan­tage le sacri­fice de la sépa­ra­tion ».

Et, après une nuit sans grand som­meil, le voi­ci ce der­nier matin aux Buis­son­nets : « Après avoir jeté un der­nier regard sur les Buis­son­nets, ce nid gra­cieux de mon enfance, je par­tis pour le Car­mel. J’assistai à la sainte Messe, entou­rée comme la veille de mes parents ché­ris. Au moment de la Com­mu­nion, quand Jésus fut des­cen­du dans leur cœur, je n’entendis que des san­glots. Pour moi, je ne ver­sai pas de larmes ; mais, en mar­chant la pre­mière pour me rendre à la porte de clô­ture, mon cœur bat­tait si vio­lem­ment que je me deman­dai si je n’allais pas mou­rir. Ah ! quel ins­tant ! Quelle ago­nie ! Il faut l’avoir éprou­vée pour la com­prendre ! »

« J’embrassai tous les miens, et je me mis à genoux devant mon père pour rece­voir sa béné­dic­tion. Il s’agenouilla lui-même et me bénit en pleu­rant. Enfin les portes du Car­mel se fer­mèrent sur moi, et là je reçus les embras­se­ments des sœurs aimées qui m’avaient ser­vi de mères, et d’une nou­velle famille dont on ne soup­çonne pas, dans le monde, le dévoue­ment et la ten­dresse ».

C’était le 9 avril 1888. Neuf années plus tard, la petite Thé­rèse mon­tait au Ciel. Pour­quoi donc Dieu avait-il per­mis une aus­si rapide sanc­ti­fi­ca­tion ? Peut-être parce que l’enfance de Thé­rèse avait été volon­tai­re­ment cru­ci­fiée par ses pra­tiques, peut-être parce que le corps fra­gile de la fillette, de la jeune fille, endu­ra neuf années, pour le seul Amour de Dieu, les pri­va­tions de la vie reli­gieuse la plus dure qui soit : jeûne de six mois, abs­ti­nence per­pé­tuelle, silence de vingt-quatre heures uni­que­ment cou­pé par les deux heures de récréa­tion, vête­ments de bure, lit de planches à peine adou­ci par une maigre paillasse, voi­ci pour le corps. Obéis­sance immé­diate, actes d’humilité conti­nuels, renon­ce­ment défi­ni­tif aux joies si nor­males et pures de l’affection fami­liale, c’est pour l’âme et le cœur.

Le balai de Thé­rèse a oublié cette toile d’araignée : reproche de la Mère prieu­ré : « On voit bien que nos cloîtres sont balayés par une enfant de quinze ans, c’est une pitié ! Allez donc ôter cette toile d’araignée, et deve­nez plus soi­gneuse à l’avenir ! » Thé­rèse dési­re­rait uti­li­ser pour la prière les loi­sirs que lui laisse la règle. Ses supé­rieures refusent de lui don­ner cette satis­fac­tion, elle devra tra­vailler. Si Thé­rèse fait part à son confes­seur de son idéal : deve­nir une sainte ; elle s’entend répondre : « Quel orgueil et quelle pré­ten­tion ! Bor­nez-vous à cor­ri­ger vos défauts, à ne plus offen­ser le bon Dieu, à faire chaque jour des petits pro­grès, et modé­rez vos dési­rs témé­raires ».

Ses sœurs sont-elles ali­tées. Elle s’inflige la péni­tence de ne point leur rendre visite. Mal­gré sa san­té déli­cate, l’hiver, elle s’offre pour laver à l’eau froide, et l’été, elle ne quitte guère la lin­ge­rie sur­chauf­fée.

Le 10 jan­vier 1889, la petite Reine revêt une der­nière fois les parures de ce monde. Pen­sez ! C’est aujourd’hui qu’elle se pré­sente à son fian­cé divin ! Son papa, son Roi, lui a appor­té une robe de velours blanc, gar­nie de point d’Alençon. Dans ses petites mains, elle presse une gerbe de lis que cachent en par­tie ses longues belles boucles blondes. « Papa m’attendait à la porte de clô­ture. S’avançant vers moi, les yeux pleins de larmes, et me posant sur son cœur, il s’écria : « Ah ! la voi­là donc, ma petite Reine ! » Puis, m’offrant son bras, nous fîmes solen­nel­le­ment notre entrée dans la cha­pelle. Ce fut son triomphe, sa der­nière fête ici-bas ! Toutes ses offrandes étaient faites, sa famille appar­te­nait à Dieu ! »

La der­nière fête du pauvre papa fut sui­vie d’une souf­france longue de trois années et bien ter­rible pour lui-même et son entou­rage : la para­ly­sie lui ôta une par­tie de ses facul­tés men­tales. Le cal­vaire du papa résonne si dou­lou­reu­se­ment dans le cœur de Thé­rèse qu’elle peut écrire, en jan­vier 1889 : « Main­te­nant nous n’avons plus rien à espé­rer sur la terre, les fraîches mati­nées sont pas­sées, il ne nous reste plus que de la souf­france ! Oh ! quel sort digne d’envie ! Les séra­phins, dans les Cieux, sont jaloux de notre bon­heur ! »

Le 8 sep­tembre 1890, sœur Thé­rèse pro­nonce ses vœux. « Avant de par­tir, mon fian­cé m’a deman­dé dans quel pays je vou­lais voya­ger, quelle route je dési­rais suivre. Je lui répon­dis que je n’avais qu’un seul désir, celui de me rendre au som­met de la mon­tagne de l’Amour ».

Le 24 sep­tembre, sœur Thé­rèse prend le voile. La veille de ce jour dési­ré, elle découvre son cœur à sa sœur Céline. « Tout était prêt pour mes noces. Cepen­dant, ne trouves-tu pas qu’il man­quait quelque chose à la fête ? Il est vrai que Jésus avait déjà mis bien des joyaux dans ma cor­beille. Mais, il en fal­lait un, sans doute d’une beau­té incom­pa­rable, et ce dia­mant pré­cieux, Jésus me l’a don­né aujourd’hui… Papa ne vien­dra pas demain ! Oh ! je te l’avoue, mes larmes ont cou­lé, elles coulent encore pen­dant que je t’écris, je puis à peine tenir ma plume. Tu sais à quel point je dési­rais revoir notre père ché­ri, eh bien ! main­te­nant, je sens que c’est la volon­té du bon Dieu qu’il ne soit pas de ma fête ».

Sainte Thérèse racontée aux enfants - Les sacristines du carmel (1896)

Et, la fête une fois pas­sée, la vie reli­gieuse conti­nue pour sœur Thé­rèse de l’Enfant-Jésus. La vie reli­gieuse avec chaque jour cette péni­tence renou­ve­lée dont saint Ber­nard a dit : « Ma prin­ci­pale péni­tence, c’est la com­mu­nau­té de vie ». Les com­pagnes rem­placent votre cruche à eau par une cruche cas­sée. Les petites jalou­sies viennent par­fois, avec la per­mis­sion de Dieu, estom­per la grande sain­te­té de cette vie pri­vi­lé­giée.

À l’âge de vingt-quatre ans, Thé­rèse tom­ba malade. Sa sainte clair­voyance aurait pu l’entraîner à négli­ger les soins pour gagner plus immé­dia­te­ment le bon­heur qui lui était réser­vé. Non, elle vou­lut res­ter jusqu’au bout dans cette règle qu’elle s’était choi­sie. Elle res­pec­ta les ordres du méde­cin, elle sut gré à ses com­pagnes de leurs soins affec­tueu­se­ment dévoués. Elle demeu­ra sœur Thé­rèse, lais­sant à la seule Pro­vi­dence le choix de l’heure exacte de ce bon­heur.

Une aggra­va­tion sur­vient. Le pra­ti­cien avoue son impuis­sance. La malade ne demande pas le miracle de la gué­ri­son rapide, la malade ne demande pas le miracle de la mort immé­diate. Elle attend. N’est-elle pas le jouet de Jésus, sa petite balle ?

Elle souffre. Elle souffre même si ter­ri­ble­ment que, avec grande sim­pli­ci­té, elle en arrive à confes­ser à sa supé­rieure :

— Ma Mère, je n’aurais jamais cru qu’il fût pos­sible de tant souf­frir ! Jamais ! Jamais ! Je ne puis expli­quer cela que par le désir que j’ai eu de sau­ver des âmes.

Elle tourne vers sa supé­rieure ses beaux yeux pleins des larmes de la souf­france :

— Ma Mère, n’est-ce pas encore l’agonie ? Ne vais-je pas mou­rir ?

— Oui, mon enfant, c’est l’agonie, mais le bon Dieu veut peut-être la pro­lon­ger de quelques heures.

La pers­pec­tive de la pour­suite de cette ago­nie réjouit sou­dain la petite sœur.

— Oh ! je ne vou­drais pas moins souf­frir !…

Et pour­tant, ce va être la mort. Thé­rèse le sait sans doute car son der­nier regard va à son cru­ci­fix.

— Oh ! je l’aime !… Ses der­nières paroles vont à ce Dieu qu’elle a pas­sé sa vie à aimer :

— Mon Dieu !… je… vous… aime !

Basilique de Lisieux - Chasse de ste Thérèse de l'Enfant-Jésus de la Sainte Face


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