Dans ce pays parfumé de la Provence, au milieu des senteurs de lavande se dresse une muraille de pierre. Accrochée à celle-ci, une vaste grotte, où l’on accède par un sentier pédestre, semble veiller de toute éternité sur la vallée. Au début de la chrétienté, une pénitente est venue pleurer ses péchés dans la solitude, accompagnée dans ses larmes par les chants des grillons, et soutenue dans sa prière par son frère, saint Lazare, premier évêque de Marseille. À la Sainte-Baume, les fidèles sont aujourd’hui nombreux à se presser pour implorer l’intercession de sainte Marie-Madeleine.
Dans la petite ville de saint Maximin, non loin du sanctuaire, l’été touche à sa fin. Sur la place du village, les hommes, jeunes et vieux, jouent à la pétanque ou sirotent un pastis. L’accent mélodieux des villageois ajoute une petite note de couleur à la soirée d’été qui, comme les autres, a reçu les fortes caresses d’un soleil de plomb. Soudain, un son strident déchire l’air. En quelques secondes, la place où résonnèrent les rires et les chants, s’est couverte d’un silence de mort. Tous ont reconnu le signal fatidique, celui de la sirène qui annonce ce que tous appréhendent le feu ! Le feu est à la forêt… Au détour d’une ruelle, un enfant de douze ans, au teint bruni par le soleil, arrive en courant. Son père, de permanence à la gendarmerie, a reçu le premier la nouvelle. Yvon vient maintenant donner à tous des détails : le feu a pris au pied du sanctuaire, la forêt qui abrite le pas sinueux des pèlerins est devenu, en quelques minutes un brasier que vient attiser avec frénésie les souffles violents du mistral.
NOUS emprunterons à un livre du grand écrivain catholique Louis Veuillot l’émouvant récit qu’on va lire :
Il y avait dans les Pyrénées un savant et digne médecin qu’on appelait le docteur Fabas. Un jour, il vit arriver (aux Eaux-Bonnes, je crois), un homme qui portait à la jambe une plaie faite par un coup de feu. La blessure, déjà ancienne, avait un caractère particulier : il s’y formait des vers. Le médecin essaya de faire disparaitre au moins ces vers. Aucun moyen ne réussit. Le malade lui dit un jour :
« Docteur, restons-en là, ne cherchez plus ; je mourrai avec cette horrible incommodité.
— En effet, répondit le médecin, il y a là quelque chose d’extraordinaire. Je n’ai jamais rien vu de tel, quoique je sois vieux et que beaucoup de cas surprenants m’aient passé par les mains. Où donc avez-vous reçu cette blessure ?
— En Espagne, comme je vous l’ai dit souvent ; mais je ne vous ai point appris pourquoi je ne guérirai pas. Je veux que vous le sachiez enfin.
J’avais vingt ans, poursuivit-il d’une voix hésitante, et nous étions en 93, lorsque je fus forcé de rejoindre un corps d’armée que la Convention envoyait en Espagne. Nous partîmes trois de notre bourgade : Thomas, François et moi. Nous avions les idées de ce temps-là. Nous étions incrédules, ou plutôt impies, comme trois petits drôles qui se piquent de suivre la mode.
La route s’était faite gaiement. Nous allions arriver, lorsque traversant un village des montagnes, nous vîmes une statue de la Vierge, si vénérée que malgré la Révolution et les révolutionnaires, elle était restée sans mutilation, sur son piédestal, au portail de l’église.
L’un de nous eut la malheureuse idée d’insulter cette image, pour braver la superstition des paysans.
Justus ut palma florebit, sicut cedrus Libani multiplicabitur. Le juste fleurira comme le palmier : comme le cèdre du Liban, il se multipliera. (Psaume 92 : 13)
Saint Charbel Makhlouf doit sa renommée aux prodiges et miracles qui entourent sa dépouille mortelle. Nul, sans doute, n’aurait pensé à faire un saint de ce pieux ermite libanais qui, par humilité, s’était soigneusement effacé du monde, si, après sa mort, la Providence n’avait obstinément attiré la ferveur populaire sur sa tombe.
À cent quarante kilomètres au nord de Beyrouth, se trouve Bekaa Kafra, le plus haut village du Liban habité toute l’année, à 1650 mètres d’altitude. Il offre une vue panoramique sur la vallée de la Qadisha, surnommée la Vallée sainte, de nombreux ermites y ayant vécu depuis le IVe siècle. C’est dans ce village que naît, le 8 mai 1828, le cinquième enfant d’Antoun Makhlouf et de Brigitta Choudiac qui ont déjà deux fils, Jean et Bechara, et deux filles, Kaoun et Warda. Huit jours après sa naissance, il reçoit au baptême le nom de Youssef Antoun (Joseph Antoine).
La piété de la famille est simple, grande et forte. Brigitta Makhlouf assiste à la Messe et récite son chapelet quotidiennement. Deux de ses frères sont moines dans l’Ordre maronite libanais et vivent à l’ermitage de Saint-Antoine de Qozhaya, à cinq kilomètres de Bekaa Kafra. Antoun est un pauvre paysan qui ne possède qu’un modeste coin de terre, un âne et un petit élevage de chèvres et de moutons.
Bekaa Kafra, maison de la famille Makhlouf
Un soir, Youssef Antoun est alors âgé de trois ans, un groupe de soldats vient réquisitionner Antoun Makhlouf avec son âne pour transporter du matériel de l’armée ; impossible de refuser. Sa mission accomplie, il tombe gravement malade et meurt. Ce n’est qu’après des mois d’inconsolable attente que Brigitta comprend qu’elle est veuve. Deux ans plus tard, en octobre 1833, craignant de ne pouvoir subvenir aux besoins des siens, elle se remarie avec un homme très pieux du village. Peu après, celui-ci, avec l’accord de Brigitta et conformément à la discipline particulière des Églises orientales, est ordonné prêtre. Youssef lui sert la Messe et l’assiste dans toutes les cérémonies ; à la sortie de l’église, l’enfant se rend à l’école où il apprend à lire, à écrire et à prier en syriaque, langue que parlait Jésus. Il s’initie également aux travaux champêtres et mène paître sa vache et ses brebis au flanc des collines. Un ami témoigne : Lorsque la vache avait bien brouté l’herbe, il la laissait à son repos en lui disant : « Repose-toi maintenant, « Zahra », c’est mon tour et non plus le tien. Je veux prier ». Ainsi priait-il, et si sa vache se relevait pour pâturer, il lui disait : « Ne recommence pas maintenant, attends que je finisse ma prière parce que je ne peux pas parler avec toi et avec Dieu ; Dieu est de priorité ». Il passait des longues périodes, absorbé par la prière.
Youssef va vers ses quatorze ans et ses camarades le taquinent sur sa piété en l’appelant « le saint ». Tous les jours il emmène paître son petit troupeau et se rend dans une grotte où, à genoux devant une image de la Sainte Vierge, il prie. La grotte devient ainsi son lieu de prière et son premier ermitage et, par la suite, un sanctuaire et un lieu de pèlerinage.