Étiquette : Révolution

Auteur : Lenotre, G. | Ouvrage : Autres textes .

Temps de lec­ture : 16 minutes
Légende de Noël sous la Révolution - G. Lenôtre
C’était une grande pou­pée.

Aus­si loin que se reportent dans le pas­sé mes sou­ve­nirs, je revois la vieille mar­quise de Fla­vi­gny, sou­riante et sereine, habi­tuel­le­ment assise dans une antique ber­gère gar­nie de velours cou­leur de pêche, sur lequel se déta­chaient ses che­veux gris et ses grands bon­nets de den­telle ornés de nœuds trem­blants.

Près d’elle se tenait, presque sans cesse, sur une chaise basse, une femme du même âge, sou­riante aus­si, le visage calme et apai­sé. On appe­lait celle-ci « made­moi­selle Odile ». Ce n’était pas une ser­vante ; une grande fami­lia­ri­té sem­blait unir les deux vieilles dames qui, tout en tri­co­tant des jupons de laine bleue à grosses mailles qu’elles dis­tri­buaient aux pauvres, le jeu­di matin, avec une miche de pain et cinq pièces de deux liards, échan­geaient à voix basse, d’un air de cama­ra­de­rie, presque de com­pli­ci­té, d’interminables confi­dences. À cer­tains jours, jours de grands ran­ge­ments, quand le tri­cot chô­mait, les deux amies entre­pre­naient la visite de leurs armoires, immenses bahuts de chêne ver­ni à longues pom­melles de cuivre, avec des entrées de ser­rures, étroites et hautes, décou­pées en ara­besques ; elles ouvraient des boîtes, enru­ban­naient le linge, éten­daient sur les rayons de beaux nap­pe­rons bro­dés, épous­se­taient, frot­taient toute la jour­née. Nous étions là une bande d’enfants admis à ce spec­tacle salu­taire, à condi­tion de ne tou­cher à rien.

Au fond d’une de ces mys­té­rieuses armoires, comme en un sanc­tuaire, repo­sait, debout dans une boîte de verre, un objet pour lequel les deux dames sem­blaient avoir une sorte de véné­ra­tion. C’était une grande pou­pée vêtue, à l’ancienne mode, d’une robe de soie éli­mée ; les années l’avaient faite presque chauve ; son nez était cas­sé, ses mains et son visage étaient écaillés et déver­nis, et je me rap­pelle qu’elle n’avait plus qu’un sou­lier, un vieux sou­lier de maro­quin tout cra­que­lé, avec une boucle d’argent noir­ci et un haut talon qui avait été rouge.

Quand elles en arri­vaient à cet impo­sant bibe­lot, la mar­quise et Mlle Odile le dépla­çaient avec des ména­ge­ments d’enfant de chœur maniant un reli­quaire : elles en par­laient à voix crain­tive, en phrases courtes :

« ELLE a encore per­du des che­veux… Son jupon est main­te­nant tout usé… Voi­là un doigt qui tom­be­ra bien­tôt. »

On sou­le­vait avec mille pré­cau­tions le cou­vercle de verre, on rajeu­nis­sait le poivre, on défri­pait la jupe à petits coups d’ongle très pru­dents. Puis on remet­tait la pou­pée en place, debout sur le plus beau rayon, comme sur un autel.

« Tient-elle bien, ma mie ? » deman­dait la mar­quise. C’est ain­si qu’elle dési­gnait Mlle Odile. Celle-ci, fami­liè­re­ment, l’appelait « madame Solange », sans jamais lui don­ner son titre, par­lant avec une sorte d’accent loin­tain d’Alsace, sans rudesse pour­tant, et si dis­cret qu’on l’eût dit estom­pé par le temps.

Nous n’en savions pas davan­tage sur l’histoire des deux vieilles dames et de leur pou­pée quand, un soir — c’était la veille de Noël d’une année qui est déjà bien loin — nous fûmes, d’un coup, ini­tiés à tout le mys­tère. Ce jour-là, Odile et la mar­quise avaient bavar­dé avec plus d’animation encore qu’à l’ordinaire. Vers le soir, toutes deux s’étaient recueillies et avaient fait silence : les mains jointes, elles se regar­daient d’un air atten­dri et l’on devi­nait qu’un com­mun sou­ve­nir leur rem­plis­sait l’âme.

Quand la nuit fut tout à fait tom­bée, Odile allu­ma les bou­gies ; puis, sor­tant de des­sous son tablier un trous­seau de clefs, elle ouvrit l’armoire à la pou­pée. On tira la pou­pée de sa boîte ; dans ses fal­ba­las ter­nis, avec sa tête sans che­veux, elle parais­sait bien plus vieille que les deux dames qui se la pas­saient, de main en main, avec des mou­ve­ments soi­gneux, presque tendres. La mar­quise la prit sur ses genoux, rame­na dou­ce­ment le long du corps les bras de plâtre, dont les join­tures firent entendre un vieux petit grin­ce­ment sem­blable à une plainte, et elle se mit à contem­pler la « dame » avec un sou­rire d’affection.

Auteur : Dominique | Ouvrage : Et maintenant une histoire I, Les commandements à observer, les vertus à pratiquer .

Temps de lec­ture : 6 minutes

Toc, toc…

Gaë­tan, Yves et Louis se regardent ; qui donc peut venir à cette heure ? Ce n’est pas leur mère encore : elle ne doit ren­trer que demain matin ; ce n’est pas leur père non plus, ame­nant à la ferme quelques Chouans pour un bout de nuit ou une tasse de cidre : il se gar­de­rait de faire tant de bruit.

Mais ils n’ont guère le temps de se consul­ter : de vio­lents coups de crosse ébranlent la porte, et une bor­dée d’imprécations fait fré­mir leur cœur chré­tien.

« Oui ou non, ouvri­rez-vous, chiens ? »

Plus de doute, ce sont les Bleus ! Les trois gamins sentent leur cœur se ser­rer d’une indi­cible angoisse, car la visite des Bleus est trop sou­vent néfaste à des fils de Chouans.

Cepen­dant, brave et déci­dé, Gaë­tan s’est levé :

Courage des enfants vendéens - Les bleus : soldats de la révolution« Voi­là, voi­là, citoyens. »

Puis — gavroche un peu — il esquisse une gri­mace à l’adresse des sol­dats avant de tirer le ver­rou… et cela rend du cœur aux deux autres !

« Il s’agit de nous four­nir une place pour la nuit !… Et en vitesse, hein ! », clame celui qui semble être le chef.

« Volon­tiers, citoyens… Ce n’est pas tous les jours que la ferme a l’honneur d’abriter des sol­dats de la Répu­blique ! Sui­vez-moi, je vais vous conduire à la grange. »

Dix minutes après, Gaë­tan rejoint ses frères à la cui­sine :

« S’ils ne veulent que ça, ça va encore… Ils ont l’air four­bus : il y en a déjà qui ronflent sur la paille.

— Hum… Qu’est-ce qu’ils viennent encore rôder par ici ?

— D’après ce que j’ai com­pris, ils sont à la recherche de quelque fugi­tif de marque… et il y aurait des patrouilles comme ça dans toute la région. »

Yves fait la gri­mace.

« Tant pis pour le mal­heu­reux qu’ils traquent !

— Pour­vu que père ne tombe pas entre leurs mains…

— Et M. le Rec­teur, donc !

— Il fau­dra les aver­tir dès demain matin… »

Dix coups viennent de son­ner à la vieille hor­loge, dans la boi­se­rie de chêne fine­ment sculp­tée. Sou­dain, Louis tres­saille.

« N’avez-vous rien enten­du ? »

Auteur : Daniel-Rops | Ouvrage : Légende dorée de mes filleuls .

Temps de lec­ture : 10 minutes

Des coups vio­lents contre la porte. Des hommes armés qui crient d’une voix furieuse : « Ouvrez ! ouvrez tout de suite ! » Est-on reve­nu au temps des ori­gines du Chris­tia­nisme, à l’époque des Per­sé­cu­tions, lorsque les gardes des empe­reurs romains fai­saient la chasse aux bap­ti­sés ? Non. On est en France, en l’année 1793, c’est-à-dire au plein de la tra­gique période de la Révo­lu­tion. Il y a plus de trois ans qu’à Paris le peuple révol­té s’est empa­ré de la Bas­tille, et cer­tains disent qu’une nou­velle époque de l’histoire a com­men­cé ce jour-là. Il y a quelques mois que, dans la dou­leur ou la stu­peur de la nation, le roi Louis XVI a gra­vi les marches de la guillo­tine et que le bour­reau a mon­tré à la foule sa tête ruis­se­lante de sang.

Histoire : soldats révolutionnaires arrêtant un prêtre
Des hommes armés qui crient d’une voix furieuse : « Ouvrez ! ouvrez tout de suite. »

— Ouvrez ! ouvrez donc ou nous enfon­çons la porte ! Dans com­bien de villes de France, jusque dans les plus petits vil­lages, de telles scènes ne se repro­duisent-elles pas ? Com­bien de familles sont ain­si réveillées en sur­saut, et com­bien se retrou­ve­ront, une heure plus tard, père, mère, grands-parents, enfants, ser­vi­teurs, entas­sés dans la cel­lule d’une pri­son, atten­dant de com­pa­raître devant le Tri­bu­nal révo­lu­tion­naire qui les juge­ra et qui, peut-être,très sou­vent, trop sou­vent même, condam­ne­ra maints des membres à mon­ter, eux aus­si, les degrés de la sinistre machine qu’a inven­tée le doc­teur Guillo­tin ?

Quels crimes ont-ils com­mis ? Que leur reproche-t-on ? Bien sou­vent celui-ci : d’avoir caché des prêtres. C’est que, depuis deux ans, la Révo­lu­tion fait la chasse au cler­gé. Pour­quoi ? Parce que ses chefs ont la haine du Chris­tia­nisme et veulent l’arracher du sol de la vieille France. Dans maints endroits, des équipes de furieux se sont ruées sur les églises les plus véné­rables, les cathé­drales les plus magni­fiques, ont bri­sé les têtes des sta­tues, par­fois même entre­pris de démo­lir pierre par pierre les nefs. Les prêtres sont tra­qués, ou plu­tôt sont tra­qués tous ceux d’entre eux qui ont refu­sé de prê­ter ser­ment au gou­ver­ne­ment sacri­lège, ce que le Saint Père le Pape a défen­du. Com­ment vivent-ils donc, ces mal­heu­reux que toute la police pour­chasse ? En se ter­rant, en se cachant sans cesse. Le pas­se­port qu’il faut désor­mais pour voya­ger en France, ils ne l’ont pas. Aucun moyen pour eux de gagner leur vie. Seule peut les sau­ver la cha­ri­té cou­ra­geuse de quelques familles catho­liques accep­tant de les abri­ter en secret, mais, pour ces chré­tiens, c’est, s’ils sont pris, la pri­son, le pro­cès, la mort presque à coup sûr : abri­ter un prêtre « réfrac­taire » est un crime aux yeux de la loi.

Tout cela, d’innombrables enfants catho­liques de France le savent. Il n’est famille chré­tienne où les gar­çons et les filles n’aient enten­du par­ler de ces évé­ne­ments tra­giques, et des dan­gers qu’eux aus­si peuvent cou­rir.

Dans leurs jeunes âmes, l’héroïsme des enfants sublimes des pre­miers siècles de l’Église est reve­nu. Innom­brables aus­si sont, par­mi eux, ceux qui sont réso­lus à tout bra­ver, à expo­ser leur vie pour demeu­rer fidèles à la foi de leur bap­tême. Des enfants, qui n’étaient pas des saints, des enfants comme tous les autres, ont, au cours de cette dou­lou­reuse période qu’on appelle la Ter­reur, été les dignes des­cen­dants des Mar­tyrs. Ima­gi­nons deux d’entre eux ; regar­dons les faire : leur exemple ne sera point per­du.

Auteur : Par un groupe de pères et de mères de familles .

Temps de lec­ture : 7 minutes

∼∼ XXVII ∼∼

La chère vieille mai­son est retrou­vée. Quelles délices ! Toutes les fenêtres sont ouvertes au soleil ; les petites filles s’essoufflent à entas­ser dans les armoires le conte­nu des malles.

On voit pas­ser Ber­nard, Jean, André affu­blés d’immenses tabliers, bran­dis­sant des têtes de loups des­ti­nées à don­ner la chasse à toutes les arai­gnées du pays ! Mais le tablier du petit scout, mal­gré des com­bi­nai­sons savantes, est tel­le­ment long, qu’il marche des­sus et tombe, la tête la pre­mière, dans un vieux coffre à bois ! Ce sont des rires qui n’en finissent plus. La pous­sière vole dans tous les sens ; sous pré­texte de cirer, Ber­nard danse éper­du­ment sur le dal­lage, en chan­tant une tyro­lienne apprise en Ita­lie. Le tapage est infer­nal.

Maman appelle sa fille aînée :

— Ber­na­dette, l’arrivée ne vaut pas mieux que le départ ! Emmène-moi cette jeu­nesse au pres­by­tère. M. le Curé sera si content,… et nous, à tel point déli­vrés de ces gar­ne­ments et de leurs ran­ge­ments invrai­sem­blables !

Le curé explique aux enfants l'histoire de l'égliseQuelques ins­tants plus tard, la cloche fêlée de la cure branle à toute volée, et le vieux prêtre aler­té accourt, tout rajeu­ni par la joie, au-devant de ses bruyants parois­siens…

Les jours passent comme des songes. Tout est un bon­heur nou­veau. Colette s’extasie sur les petits pous­sins éclos au pou­lailler ou bien, avec Annie, arrose à pro­fu­sion les fleurs de son jar­din, quitte à rafraî­chir en même temps ses bas et ses sou­liers. De temps en temps, la bande joyeuse accom­pagne le vieux Curé chez quelque malade éloi­gné. Che­min fai­sant, on lui conte ce qu’on a vu là-bas, en Pales­tine, à Rome, et com­ment, en cours de route, voyages et excur­sions ont per­mis d’étudier un peu les grandes lignes de l’Histoire de l’Église.

Un soir, pour repo­ser leur vieil ami, après une longue ran­don­née dans les che­mins creux, Ber­nard pro­pose une halte à l’ombre d’un talus, tout rose de bruyère. Les pieds dans la mousse, cha­cun s’assied confor­ta­ble­ment.

Autour d’un champ d’ajoncs tout proche, de vieilles souches de chênes semblent mon­ter la garde. M. le Curé les contemple lon­gue­ment, puis, tout à coup :

— Mes enfants, vou­lez-vous que nous redi­sions une vieille his­toire, comme pour com­plé­ter ce que vous avez appris ? C’est l’histoire de dou­leur et de sang, dont les sou­ve­nirs jaillissent dans ma mémoire, en regar­dant ce champ d’ajoncs entou­ré de chênes.

Colette et les petits poussins.
Colette et les petits pous­sins.

J’ai 80 ans. Mon grand-père a vu la Révo­lu­tion fran­çaise de 1789. Vous en savez les phases prin­ci­pales, peut-être n’avez-vous jamais réflé­chi à ceci : « Cette révo­lu­tion était faite dans les esprits depuis long­temps. Pré­pa­rée par la réforme, com­men­cée par la phi­lo­so­phie incré­dule et la cor­rup­tion des mœurs, elle exis­tait en prin­cipe, dès que ces causes suc­ces­sives eurent détruit, dans les masses, le res­pect de l’autorité, non plus seule­ment auto­ri­té reli­gieuse, mais auto­ri­té poli­tique et sociale. »

Je crois voir dans tes yeux, Colette, que je m’explique trop savam­ment pour toi…

— Non, mon­sieur le Curé, j’ai com­pris tout de même, vous vou­lez dire que toutes ces vilaines gens qui ont men­ti pen­dant long­temps, comme Luther et Vol­taire, sont arri­vés à trom­per beau­coup de monde. Alors, comme on ne vou­lait plus obéir au Bon Dieu, on refu­sait aus­si d’obéir au Pape, qui com­man­dait à Rome en son nom, et au roi, qui com­man­dait en France.

Auteur : Lenotre, G. | Ouvrage : Autres textes .

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Histoire de Chouans à Noël pour les enfantsVoi­ci l’histoire telle qu’on me l’a contée, un soir, au bord du Couës­non, dans cette par­tie du pays de Fou­gères qui, de 1793 à 1800, fut le théâtre de l’épopée des Chouans, et où vivent tou­jours les sou­ve­nirs des temps de grande épou­vante : c’est sous ce nom sinistre que, là-bas, on désigne la Révo­lu­tion.

* * *

Par une nuit de l’hiver de 1795, une escouade de sol­dats de la Répu­blique sui­vait la tra­verse qui, lon­geant la lisière de la forêt de Fou­gères, com­mu­nique de la route de Mor­tain à celle d’Avranches. L’air était vif, mais presque tiède, quoiqu’on fût à l’époque des nuits les plus longues de l’année ; çà et là, der­rière les haies dénu­dées, de larges plaques de neige, res­tées dans les sillons, met­taient dans l’ombre de grands car­rés de lumière.

Les patriotes mar­chaient, les cade­nettes pen­dantes sous le bicorne de tra­vers, l’habit bleu croi­sé de bau­driers larges, la lourde giberne bat­tant les reins, le pan­ta­lon de grosse toile à raies rouges ren­tré dans les guêtres. Ils allaient, le dos voû­té, l’air ennuyé et las, cour­bés sous le poids de leur énorme bis­sac et du lourd fusil à pierre qu’ils por­taient sur l’épaule, emme­nant un pay­san, qui, vers le soir, en embus­cade dans les ajoncs, avait déchar­gé son fusil sur la petite troupe : sa balle avait tra­ver­sé le cha­peau du ser­gent et, par rico­chet, cas­sé la pipe que fumait un des sol­dats. Aus­si­tôt pour­sui­vi, tra­qué, accu­lé contre un talus, l’homme avait été pris et désar­mé : les bleus le condui­saient à Fou­ge­rolles, où se trou­vait la bri­gade.

Chouan combattant les révolutionnairesLe pay­san était vêtu, en manière de man­teau, d’une grande peau de chèvre qui, ouverte sur la poi­trine, lais­sait voir une petite veste bre­tonne et un gilet à gros bou­tons. Il avait aux pieds des sabots et sa tête était cou­verte d’un gros­sier cha­peau de feutre à larges bords et à longs rubans, posé sur un bon­net de laine. Les che­veux flot­taient sur son cou. Il sui­vait, les mains liées, l’air impas­sible et dur ; ses petits yeux clairs fouillaient à la déro­bée les haies qui bor­daient le che­min et les sen­tiers tor­tueux qui s’en déta­chaient. Deux sol­dats tenaient, enrou­lées à leur bras, les extré­mi­tés de la corde qui lui ser­rait les poi­gnets.

Lorsque les bleus et leur pri­son­nier eurent dépas­sé Ton­drais et fran­chi à gué le ruis­seau de Nan­son, ils s’engagèrent dans la forêt afin d’éviter les habi­ta­tions. Au car­re­four de Ser­vil­liers, le ser­gent com­man­da halte ; les hommes haras­sés for­mèrent les fais­ceaux, jetèrent leurs sacs sur l’herbe et, ramas­sant du bois mort, des ajoncs et des feuilles qu’ils entas­sèrent au milieu de la clai­rière, allu­mèrent du feu, tan­dis que deux d’entre eux liaient soli­de­ment le pay­san à un arbre au moyen de la corde nouée à ses mains.

Le chouan, de ses yeux vifs et sin­gu­liè­re­ment mobiles, obser­vait les gestes de ses gar­diens : il ne trem­blait pas, ne disait mot ; mais une angoisse contrac­tait ses traits : évi­dem­ment, il esti­mait sa mort immi­nente. Son anxié­té n’échappait point à l’un des bleus qui le cer­claient de cordes. C’était un ado­les­cent ché­tif, à l’air gogue­nard et vicieux ; de ce ton par­ti­cu­lier aux Pari­siens des fau­bourgs et, tout en nouant les liens, il rica­nait de l’émotion du pri­son­nier :

« T’effraie pas, bijou ; c’est pas pour tout de suite ; t’as encore au moins six heures à vivre : le temps de gagner une quine à la ci-devant lote­rie, si tu as le bon billet. Allons, oust, tiens-toi droit !

– Ficelle-le bien, Pier­rot : il ne faut pas que ce gars-là nous brûle la poli­tesse.

– Sois tran­quille, ser­gent Tor­qua­tus, répon­dit Pier­rot ; on l’amènera sans ava­rie au géné­ral. Tu sais, mau­vais chien, conti­nua-t-il en s’adressant au pay­san qui avait repris son air impas­sible, il ne faut pas te faire des illu­sions ; tu ne dois pas t’attendre à être rac­cour­ci comme un ci-devant : la Répu­blique n’est pas riche et nous man­quons de guillo­tines ; mais tu auras ton compte en bonnes balles de plomb : six dans la tête, six