La poupée

Auteur : Lenotre, G. | Ouvrage : Autres textes .

Légende de Noël sous la Révolution - G. Lenôtre
C’était une grande poupée.

Aus­si loin que se repor­tent dans le passé mes sou­venirs, je revois la vieille mar­quise de Flav­i­gny, souri­ante et sere­ine, habituelle­ment assise dans une antique bergère gar­nie de velours couleur de pêche, sur lequel se détachaient ses cheveux gris et ses grands bon­nets de den­telle ornés de nœuds trem­blants.

Près d’elle se tenait, presque sans cesse, sur une chaise basse, une femme du même âge, souri­ante aus­si, le vis­age calme et apaisé. On appelait celle-ci « made­moi­selle Odile ». Ce n’était pas une ser­vante ; une grande famil­iar­ité sem­blait unir les deux vieilles dames qui, tout en tri­cotant des jupons de laine bleue à gross­es mailles qu’elles dis­tribuaient aux pau­vres, le jeu­di matin, avec une miche de pain et cinq pièces de deux liards, échangeaient à voix basse, d’un air de cama­raderie, presque de com­plic­ité, d’interminables con­fi­dences. À cer­tains jours, jours de grands range­ments, quand le tri­cot chô­mait, les deux amies entre­pre­naient la vis­ite de leurs armoires, immenses bahuts de chêne verni à longues pom­melles de cuiv­re, avec des entrées de ser­rures, étroites et hautes, découpées en arabesques ; elles ouvraient des boîtes, enruban­naient le linge, étendaient sur les rayons de beaux nap­per­ons brodés, épous­se­taient, frot­taient toute la journée. Nous étions là une bande d’enfants admis à ce spec­ta­cle salu­taire, à con­di­tion de ne touch­er à rien.

Au fond d’une de ces mys­térieuses armoires, comme en un sanc­tu­aire, repo­sait, debout dans une boîte de verre, un objet pour lequel les deux dames sem­blaient avoir une sorte de vénéra­tion. C’était une grande poupée vêtue, à l’ancienne mode, d’une robe de soie élimée ; les années l’avaient faite presque chauve ; son nez était cassé, ses mains et son vis­age étaient écail­lés et déver­nis, et je me rap­pelle qu’elle n’avait plus qu’un souli­er, un vieux souli­er de maro­quin tout craque­lé, avec une boucle d’argent noir­ci et un haut talon qui avait été rouge.

Quand elles en arrivaient à cet imposant bibelot, la mar­quise et Mlle Odile le déplaçaient avec des ménage­ments d’enfant de chœur mani­ant un reli­quaire : elles en par­laient à voix crain­tive, en phras­es cour­tes :

« ELLE a encore per­du des cheveux… Son jupon est main­tenant tout usé… Voilà un doigt qui tombera bien­tôt. »

On soule­vait avec mille pré­cau­tions le cou­ver­cle de verre, on raje­u­nis­sait le poivre, on défripait la jupe à petits coups d’ongle très pru­dents. Puis on remet­tait la poupée en place, debout sur le plus beau ray­on, comme sur un autel.

« Tient-elle bien, ma mie ? » demandait la mar­quise. C’est ain­si qu’elle désig­nait Mlle Odile. Celle-ci, famil­ière­ment, l’appelait « madame Solange », sans jamais lui don­ner son titre, par­lant avec une sorte d’accent loin­tain d’Alsace, sans rudesse pour­tant, et si dis­cret qu’on l’eût dit estom­pé par le temps.

Nous n’en savions pas davan­tage sur l’histoire des deux vieilles dames et de leur poupée quand, un soir — c’était la veille de Noël d’une année qui est déjà bien loin — nous fûmes, d’un coup, ini­tiés à tout le mys­tère. Ce jour-là, Odile et la mar­quise avaient bavardé avec plus d’animation encore qu’à l’ordinaire. Vers le soir, toutes deux s’étaient recueil­lies et avaient fait silence : les mains jointes, elles se regar­daient d’un air atten­dri et l’on dev­inait qu’un com­mun sou­venir leur rem­plis­sait l’âme.

Quand la nuit fut tout à fait tombée, Odile alluma les bou­gies ; puis, sor­tant de dessous son tabli­er un trousseau de clefs, elle ouvrit l’armoire à la poupée. On tira la poupée de sa boîte ; dans ses fal­balas ter­nis, avec sa tête sans cheveux, elle parais­sait bien plus vieille que les deux dames qui se la pas­saient, de main en main, avec des mou­ve­ments soigneux, presque ten­dres. La mar­quise la prit sur ses genoux, rame­na douce­ment le long du corps les bras de plâtre, dont les join­tures firent enten­dre un vieux petit grince­ment sem­blable à une plainte, et elle se mit à con­tem­pler la « dame » avec un sourire d’affection.

* * *

— Ma mie, fit-elle, comme par­lant à la poupée, si je con­tais à ces petits notre his­toire ?

Ce fut Odile qui remua grave­ment la tête en manière d’acquiescement ; la mar­quise nous fit signe de nous grouper autour d’elle ; elle tenait la poupée assise sur ses genoux, c’est à elle qu’elle sem­blait adress­er son réc­it. Elle dit d’abord que, bien des années aupar­a­vant, alors qu’elle-même était une enfant, la guerre civile dévas­tait la Bre­tagne, pays où elle était née : c’était l’époque de la grande épou­vante.

Dès les pre­miers jours de 1792, les par­ents de la petite Solange avaient émi­gré, la con­fi­ant, par crainte des hasards de l’exil, aux soins d’une paysanne de Ploubal­ay, un bourg voisin de leur château, près de la côte mal­ouine ; ils étaient d’ailleurs per­suadés que la « bonne cause » tri­om­pherait et que leur absence serait courte.

Mais, presque aus­sitôt, la fron­tière était fer­mée ; des lois impi­toy­ables frap­paient les émi­grés qui ten­taient de ren­tr­er en France ; une effrayante tour­mente pas­sait sur la Bre­tagne. Solange, tout le temps que dura le sanglant oura­gan, res­ta chez les vil­la­geois aux­quels elle avait été remise, les Rouault, bonnes gens ter­ror­isés, sans nou­velles des par­ents de la fil­lette, sans pos­si­bil­ité de com­mu­ni­quer avec eux, la loi punis­sant de mort toute ten­ta­tive de cor­re­spon­dance avec les émi­grés.

Ploubal­ay est un gros vil­lage, à trois lieues de Saint-Malo, dis­tant d’une demi-heure de la côte ; celle-ci est héris­sée de rochers roux et pro­tégée par un archipel de récifs que la mer con­tin­uelle­ment assiège et qui ren­dent périlleuse toute ten­ta­tive de débar­que­ment. Les bleus occu­paient le bourg, dont ils avaient chas­sé les chouans ; le ser­gent qui les com­mandait était un de ces bas officiers comme en comp­tait beau­coup l’armée révo­lu­tion­naire : rude patri­ote, inflex­i­ble et bour­ru. Il était alsa­cien et s’appelait Met­zger. Tout le vil­lage le red­outait : la petite Solange, par­ti­c­ulière­ment, trem­blait lorsque, assise sur le seuil de la mai­son des Rouault, elle aperce­vait cet homme ter­ri­ble, dont la grosse mous­tache, les sour­cils épais, les regards soupçon­neux, la voix sonore et l’accent rocailleux étaient son cauchemar. Quand le ser­gent Met­zger n’était pas avec sa troupe en expédi­tion, il se tenait sans cesse à la porte du poste instal­lé dans l’église désaf­fec­tée, à cheval sur une chaise et fumant obstiné­ment sa pipe ; de là, avec un air farouche, il sur­veil­lait les trois rues du bourg.

Un jour que Solange était allée chercher un pain pour la mère Rouault, elle reve­nait por­tant dans son tabli­er la lourde miche noire, quand elle aperçut, à sa place habituelle, devant le porche de la ci-devant église, le ser­gent Met­zger, dont les gros yeux, de loin, la suiv­aient. Elle aurait bien voulu faire un détour, mais elle n’osa pas ; prenant brave­ment son par­ti, elle se mit à marcher vite, comme une fille qu’on attend, trot­ti­nant le long des maisons sans tourn­er la tête. Au moment où elle espérait avoir échap­pé au dan­ger, elle enten­dit la voix reten­tis­sante du bleu

— Halte-là, petite !

L’enfant sen­tit son cœur s’arrêter dans sa poitrine : elle res­ta sur place, figée de peur, prête à défail­lir.

— Approche ici… Allons…, plus près ! reprit la voix.

Elle obéit, la tête per­due : main­tenant elle était à deux pas du ser­gent et n’avait pas encore osé lever les yeux. Il la lais­sait là, sans rien dire ; enfin, d’un ton dont l’enfant tres­sail­lit comme d’un coup de ton­nerre

— Tu es une petite aris­to­crate ? dit-il.

Elle res­ta bouche bée, sans voix, se recom­man­dant au Bon Dieu. Elle n’avait pas très bien com­pris ; mais elle savait que ce mot d’aristocrate désig­nait des gens qu’on fai­sait mourir.

— Quel âge as-tu ? reprit l’homme.

D’une pau­vre voix enrouée, chevrotante de ter­reur, elle répon­dit

— Huit ans…

Elle allait ajouter, poli­ment, « mon­sieur » ; mais elle ravala le mot, d’instinct, sûre que, si elle l’avait pronon­cé, le sol­dat l’aurait égorgée tout de suite.

Il n’avait pas l’air d’y songer ; il grom­mela :

— Huit ans…, huit ans ! C’est bien ça…

Un soldat de la Révolution s'adresse à un enfant aristocrate
— Halte-la, petite !

Et tout de suite il ajou­ta :

— Tu es grandelette et forte, pour ton âge.

Il dit cela d’un ton si dif­férent, que, sur­prise, elle le regar­da il était effrayant à voir, avec son bicorne de tra­vers d’où pendait un gland de crins rouges, sa face hâlée, sa pipe noir­cie, ses manch­es chevron­nées, ses buf­fle­ter­ies blanch­es croisées sur la poitrine, son grand sabre et ses guêtres boueuses. Et, pis que tout cela, ses yeux, ses yeux pro­fonds et péné­trants qui sem­blaient la dévor­er.

— Allons, file ! ordon­na-t-il.

Elle tour­na les talons et reprit, sec­ouée d’émotion et chance­lante, sa marche rapi­de vers la mai­son.

* * *

De ce jour-là, elle se sen­tit guet­tée par le ser­gent. Quand il pas­sait, à la tête de ses hommes, devant la porte des Rouault, il jetait un regard dans l’intérieur de la cham­bre pour l’y chercher. S’il la ren­con­trait par les rues, il s’arrêtait pour la suiv­re des yeux, ou bien, de sa voix rugueuse, avec son dia­bolique accent qui fai­sait frémir, l’interpellait à grands éclats

— Ah ! ah ! ah ! petite !

Solange aurait bien voulu ne plus sor­tir ; mais la mère Rouault, qui prévoy­ait que l’enfant ne rever­rait jamais ses par­ents et qui, d’ailleurs, n’était pas femme à l’héberger pour rien, l’utilisait aux cours­es du ménage. Ain­si réduite à se trou­ver presque chaque jour en présence de son épou­van­tail, Solange en était arrivée à faire le sac­ri­fice de sa vie ; le méchant bleu n’attendait, man­i­feste­ment, que l’occasion. Elle n’eut plus de doute le jour où, la voy­ant occupée à laver des légumes dans la fontaine de la place, il l’interpella tout à coup

— Petite, com­ment t’appelles-tu ?

Bien con­va­in­cue qu’il pre­nait son sig­nale­ment et que son heure était venue, elle répon­dit, résignée

— Solange…

Le ser­gent s’exclama

— Solange ! (Il prononçait Zaulanche.) Quel drôle de nom ! Il lui tâta les bras, la soule­va de terre pour la soupeser.

— Huit ans ! fit-il, huit ans ! Comme ça pousse !

Elle s’imagina être entre les mains d’un ogre con­voitant une proie assurée.

La vie, avec cette per­spec­tive, devint pour elle lugubre. Décem­bre était arrivé avec ses nuits sin­istres, ses jours sans soleil ; il ne se pas­sait guère de jour où les bleus ne s’emparassent de quelque émi­gré ; les exilés enduraient si grande mis­ère à Jer­sey ou à Lon­dres, ils souf­fraient d’un si ardent désir de revoir la France, que beau­coup, n’y ten­ant plus, se risquaient à débar­quer. Les bleus, embusqués sur la côte, leur don­naient la chas­se dans les rochers et sur la lande. Ils avaient dressé, pour tra­quer ce gibier d’un nou­veau genre, d’énormes chiens qui dépis­taient les mal­heureux se traî­nant la nuit dans les fos­sés, restant, pen­dant le jour, couchés sous les ajoncs. On les voy­ait tra­vers­er Ploubal­ay, enchaînés, les vête­ments en lam­beaux, encadrés de sol­dats qui les con­dui­saient à Saint-Malo, à Rennes, où, après un juge­ment som­maire, ils étaient fusil­lés. La loi était sans pitié et l’arrêt sans appel : tout émi­gré pris était un homme mort.

* * *

Quand vint la veille de Noël de cette année 1793, per­son­ne, au vil­lage, ne fit mine de songer à la douce fête de jadis. L’église était fer­mée, les cloches muettes ; la nuit tom­ba, très brumeuse ; on avait enten­du, toute la journée, les chiens aboy­er du côté de la lande Bodard : les bleus avaient dû faire bonne chas­se. La petite Solange couchait, au pre­mier étage de la mai­son Rouault, dans une mansarde voi­sine d’un gre­nier à four­rage, plein d’ombre et de ter­reur, dont elle fris­son­nait, la nuit, immo­bile dans son lit, en songeant à tous les mys­térieux dan­gers que pou­vait recel­er cette cav­erne.

Ce soir-là, elle était bien triste. Tan­dis qu’elle se désha­bil­lait en grelot­tant, elle avait sou­venir d’autres veilles de Noël, joyeuses celles-là, alors qu’elle était encore avec ses par­ents et que son petit cœur se gon­flait d’affection. Quels radieux réveils, en ce temps-là ! Quelles extases devant la chem­inée rem­plie de jou­ets, de frian­dis­es, de paque­ts blancs enruban­nés ! Et, tout en rêvant, elle tenait de ses mains lass­es ses gros sabots que, certes, elle n’allait pas dépos­er près de l’âtre, sachant bien qu’ils resteraient vides, comme l’année dernière. Le petit Jésus avait donc peur, qu’il ne venait plus en France ?

Elle crut enten­dre du bruit dans le gre­nier et, vite, elle souf­fla sa chan­delle et s’enfouit sous ses cou­ver­tures.

Solange s’endormit.

Pen­dant son som­meil, il lui sem­bla qu’une porte s’ouvrait tout douce­ment et qu’une ombre péné­trait dans sa mansarde. Elle glis­sa un regard hors des cou­ver­tures : la nuit, main­tenant, était limpi­de, la cham­bre était éclairée par la lune.

Rêvait-elle ? Elle dis­tin­gua que l’ombre était un homme vêtu comme ces émi­grés qu’elle voy­ait pass­er dans les rues du bourg quand on les menait pris­on­niers à Saint-Malo ; elle enten­dit une voix très douce qui dis­ait

— N’aie pas peur, ma petite Solange, n’aie pas peur !

Solange n’avait pas peur.

Elle sen­tit qu’une main, avec pré­cau­tion, écar­tait les boucles qui cou­vraient son front. Un ray­on de lune, par la fenêtre sans rideaux, tombait sur elle. L’homme qui était entré la regar­da

— Que tu es belle, ma petite Solange, et grande et forte !

Il sem­blait ne pas se lass­er de la con­tem­pler. Et, tout à coup, il la prit dans ses bras, la ser­ra fréné­tique­ment, l’étouffa de bais­ers. Elle ne savait plus si elle était éveil­lée ou si elle rêvait ; mais, tout de suite, elle pen­sa que, si son père vivait, s’il était là, il aurait pour elle cette voix, et ces caress­es si douces, et cette étreinte, et ce bais­er-là. Il lui sem­bla que l’homme s’agenouillait près de son lit, elle crut enten­dre qu’il san­glotait, elle se blot­tit dans ses bras et — si heureuse ! — elle se ren­dor­mit.

* * *

Le papa de Solange lui apporte une poupée pour Noël
— Que tu es belle ma petite Solange, et grande et forte !

À l’aube, quand elle ouvrit les yeux, elle eut peine, d’abord, à rassem­bler ses sou­venirs. La con­science bien­tôt lui revint décidé­ment elle avait rêvé ; la cham­bre était vide ; la porte du gre­nier close ; au-dessous, elle entendait la mère Rouault aller et venir, d’un pas lourd, comme à l’ordinaire. Solange s’assit sur son lit, et, soudain, elle jeta un cri de joie… Sur ses sabots bien accou­plés, elle venait d’apercevoir, debout, dans la splen­deur d’une robe de soie vert d’eau, une grande poupée imposante et souri­ante, une poupée vêtue comme une mila­dy, avec de belles boucles soyeuses qui tire-bou­chon­naient autour de ses joues d’émail, un fichu de den­telles à la reine, et des souliers de maro­quin à boucle d’argent, bien bril­lante… L’enfant tom­ba à genoux devant la « dame » et, tout de suite, elle l’appela Yvonne. Elle se vêtit en quelques instants, et, ten­ant « sa fille » dans ses bras, elle descen­dit à la salle. La mère Rouault, la voy­ant paraître en com­pag­nie de ce jou­et mer­veilleux tel que son imag­i­na­tion n’en avait jamais rêvé, s’exclama, stupé­faite :

— Bon Dieu, Solange, qui t’a don­né cette poupée-là ?

— Madame, répon­dit sim­ple­ment l’enfant, c’est le petit Jésus.

La Bre­tonne res­ta bouche bée : encore qu’elle fût croy­ante, ce mir­a­cle-là, tout de même, lui parais­sait dépass­er les bornes de la puis­sance divine. Pour­tant l’évidence l’écrasait : elle savait bien que jamais nul n’aurait pu se pro­cur­er à Ploubal­ay une pareille mer­veille, pas plus qu’à Matignon, d’ailleurs, ou même à Saint-Malo ou à Rennes. Elle en devint, du coup, très respectueuse, exam­i­na, sans trop oser y touch­er, la dame que lui présen­tait tri­om­phale­ment Solange ; puis elle appela son homme :

— Guette donc, Rouault, ce que le petit Jésus vient d’apporter à notre demoi­selle !

Rouault fut moins éton­né ; c’était un cœur sim­ple, peu con­nais­seur, du reste, en soieries et en affi­quets. Mais déjà des voisines étaient accou­rues. Elles jab­o­taient, les mains jointes d’admiration. Quelques-unes s’inclinaient naïve­ment devant le prodi­ge indis­cutable. D’autres, plus scep­tiques, demeu­raient hébétées, s’interrogeaient sans trou­ver une expli­ca­tion sat­is­faisante. Solange, elle, s’inquiétait peu de leur émoi, berçait Yvonne, l’embrassait avec pré­cau­tion, osant à peine effleur­er du bout des lèvres les boucles blondes et les joues luisantes de sa fille ; elle la mit à la fenêtre, lui mon­tra la courte per­spec­tive de la grande rue de Ploubal­ay, puis, comme la mère Rouault, revenant aux choses pra­tiques, l’expédiait en com­mis­sion au bout du vil­lage, chez le bour­re­li­er Coiquaud qui vendait des fèves, l’enfant, radieuse, emme­na avec elle sa poupée.

* * *

L’événement était déjà con­nu dans la moitié du bourg ; les paysannes se met­taient sur leur seuil, pour voir ; Solange pas­sait, grave et fière, com­prenant son impor­tance. Quand elle arri­va devant l’église, où se tenait, à son ordi­naire, à cheval sur sa chaise, le ser­gent Met­zger, elle ne pen­sa pas cette fois à se détourn­er : quel dan­ger la pou­vait men­ac­er en un pareil jour ? Sa joie intérieure était si com­plète qu’elle n’avait plus peur de rien ni de per­son­ne ; et quand le ser­gent l’appela, lui deman­dant ce qu’elle por­tait, elle s’arrêta, avec aplomb, et s’approcha du sol­dat :

— C’est une poupée.

— Une belle poupée ! D’où tiens-tu ça, gamine ?

— Mon­sieur le ser­gent, c’est le petit Jésus qui me l’a don­née.

Le jacobin se leva, ter­ri­ble, repous­sa sa chaise d’un coup de pied.

— Tu dis ? hurla-t-il.

— C’est une poupée que le petit Jésus vient de m’apporter pour mon Noël, répé­ta l’enfant.

Met­zger était médusé de tant d’audace :

— Tu te fig­ures, ricana-t-il, que j e vais croire à ces…

Devant l’air can­dide de l’enfant, il s’arrêta ; mais, lui prenant des mains la poupée, il l’examina soigneuse­ment :

— Une belle dame, c’est vrai, fit-il, une vraie lady ; et tiens, regarde ce qu’il y a d’écrit sous les semelles de ses brod­e­quins : Berkint-Lon­don. Il est donc anglais, le petit Jésus ?

— Je ne sais pas, mon­sieur, répon­dit, en reprenant sa dame, Solange, dont toute la joie était gâtée.

— Nous allons voir ça, gron­da le ser­gent.

Se tour­nant vers le poste, il appela

— La Cocarde !

Un capo­ral parut.

— Quelqu’un est-il entré hier dans le vil­lage ?

— Je ne pense pas, ser­gent ; les hommes ont fait bonne garde. C’est vrai que, sur le soir, les chiens ont hurlé d’une drôle de façon ; mais nous avons bat­tu les haies et nous n’avons rien vu.

— C’est bon, rassem­ble tes hommes.

Il rac­crocha sa giberne, sangla son cein­tur­on, prit son fusil et, en tête de sa troupe, il se dirigea vers la mai­son Rouault. Solange, instinc­tive­ment angois­sée, mar­chait près de lui, allongeant le pas et ten­ant ser­rée con­tre son cœur la jolie Yvonne, tou­jours souri­ante. En arrivant chez les Rouault, le ser­gent dis­posa ses sol­dats, en plaça deux en sen­tinelle devant la porte, en dis­sémi­na d’autres dans le verg­er der­rière la masure, qui se trou­va cernée de toutes parts. Puis, suivi du reste de ses hommes, il entra dans la salle, ten­ant Solange par la main, s’assit sur un banc, atti­ra la petite entre ses genoux et, d’un ton très radouci, pour l’amadouer sans doute :

— Allons, petite, racon­te-moi tout.

Le coeur bien gros, un peu hale­tante, à voix très basse, elle com­mença son réc­it : elle dit « son rêve », l’homme qu’elle avait cru voir dans sa cham­bre, l’illusion des bais­ers reçus et, au matin, sa sur­prise en décou­vrant la belle poupée… Le ser­gent ne per­dait pas un mot. Tout à coup, se tour­nant vers ses sol­dats qui, debout, assis­taient à l’interrogatoire, il com­man­da :

— Allons, demi-tour, vous autres, et gardez-moi les dehors de la mai­son ! Feu sur le pre­mier qui fera mine de s’en évad­er !

Les hommes sor­tirent ; Met­zger res­ta seul avec la fil­lette.

— Voyons, gamine, tu dis que l’homme t’a embrassée…, qu’il t’appelait « ma petite Solange »…, qu’il s’est age­nouil­lé près de ton lit et qu’il a pleuré ?

L’enfant, aux ques­tions, répondait oui de la tête, ne voulant pas men­tir, et pressen­tant pour­tant qu’une cat­a­stro­phe la menaçait. Met­zger ne se hâtait pas d’agir. Il posa ses rudes mains sur les épaules de Solange et, comme se par­lant à soi-même :

— Oui, dit-il grave­ment, j’ai une mioche comme ça au pays, là-bas, en Alsace, à Gerl­sheim… Elle a huit ans, elle aus­si…, et pareille­ment, voici deux années pleines que je ne l’ai pas vue… Pour l’apercevoir, même endormie dans l’ombre, pour l’embrasser un instant, pour la sen­tir som­meiller sur mon épaule, ses cheveux blonds con­tre ma joue…, moi aus­si, je ris­querais ma tête… Tous les pères sont les mêmes, il paraît.

récit pour les petits : Noel sous la Révolution
…Ram­pant sous le fusil des sen­tinelles.

Il sem­blait réfléchir pro­fondé­ment. Puis, prenant son par­ti, rude­ment, il se leva, sec­oua la tête et, se tour­nant vers la porte restée ouverte :

— Deux hommes avec moi, fit-il, on va fouiller la bicoque.

Solange pous­sa un cri :

— Mon­sieur le ser­gent, atten­dez !

Elle l’avait écouté et, subite­ment, elle avait com­pris c’était son père qui, la nuit, affrontant la mort pour rester durant quelques min­utes près de sa fil­lette, avait quit­té l’exil, tra­ver­sé les mers, débar­qué dans les rochers, ram­pé, sous le fusil des sen­tinelles, jusqu’au vil­lage. C’était son père qui, à l’idée que sa petite serait sans jou­et pour son Noël, lui avait apporté la « dame ». C’est son père qui est là-haut, tapi dans le gre­nier, et qu’on va pren­dre, qu’elle va voir enchaîn­er et qui par­ti­ra entre qua­tre sol­dats…

Alors la pau­vre petite, le cœur crevé, avec de gros san­glots qui sec­ouaient ses épaules, se jeta sur le ser­gent :
— Atten­dez ! atten­dez !

L’Alsacien repre­nait sa mine bru­tale et sa voix rude :

— Quoi encore ? fit-il.

Solange avait une inspi­ra­tion : pour sauver son père, elle aurait don­né tout ce qu’elle pos­sé­dait ; mais elle ne pos­sé­dait rien qu’une poupée. Elle eut l’idée d’un grand sac­ri­fice :

— Mon­sieur le ser­gent, vous avez une petite fille… de mon âge… qui ne vous a pas vu depuis deux ans ?
C’était au tour de Met­zger à répon­dre oui, d’un signe.

— Eh bien ! eh bien ! ajou­ta Solange, les pleurs aux yeux, peut-être que, puisque vous n’étiez pas là, le petit Jésus l’aura oubliée… Prenez ma poupée, envoyez-la-lui, je la lui donne.

Le sol­dat se pen­cha vive­ment vers la fil­lette ; il la regar­da de ses gros yeux tout humides ; il souf­flait très fort, ses lèvres trem­blaient sous sa mous­tache, et l’on dis­tin­guait sur ses joues ce mou­ve­ment des mus­cles qui dénote une émo­tion com­primée. Les deux hommes com­mandés entraient dans la salle.

— Tais-toi, petite, et ne crains rien, dit à voix basse le ser­gent.

Puis, s’adressant aux sol­dats :

— Nous allons mon­ter là-haut et tout vis­iter. Armez vos fusils et ouvrez l’œil. Toi, la mioche, passe devant.

Les trois mil­i­taires et la fil­lette gravirent l’escalier. Par­venus à la mansarde, le ser­gent pos­ta l’un de ses hommes à l’entrée de la cham­bre, l’autre près de la fenêtre, puis, ouvrant le gre­nier, il y péné­tra seul et refer­ma la porte sur lui. Le cœur de Solange galopait dans sa poitrine. Au bout d’un instant, la porte du gre­nier se rou­vrit, Met­zger reparut :

— Il n’y a rien là-dedans, dit-il. Redescen­dons. L’oiseau s’est envolé. Nous sommes bernés.

Et quand il se retrou­va dans la salle du bas, seul avec Solange, il se pen­cha sur elle et lui glis­sa à l’oreille
— Retiens bien ceci : « l’homme » peut rester là-haut toute la nuit prochaine et la journée du lende­main. Dis-lui d’être tran­quille, il ne sera pas inquiété. Qu’il parte la nuit suiv­ante, qu’il gagne Lan­cieux et Saint-Bri­ac, où il pour­ra se rem­bar­quer ; le pays ne sera pas gardé, j’emmènerai ma troupe d’un autre côté. As-tu bien com­pris ?

— Oui, mon­sieur le ser­gent.

— C’est bon ! Quant à ta poupée, je la prends : je l’enverrai à ma petite Odile. Je la prends, parce qu’un autre pour­rait s’étonner comme moi que le petit Jésus apporte d’Angleterre des bibelots pareils à des bam­bines de ton âge. Cette fille-là t’occasionnerait trop de mal­heur. Là-dessus, motus ! Et n’oublie pas : par Lan­cieux et Saint-Bri­ac.

Il sor­tit, rassem­bla sa troupe que, le soir même, il emme­nait pour trois jours, avec les dogues, en expédi­tion du côté de Matignon.

* * *

Telle est notre his­toire à toutes les trois, ajou­ta la mar­quise de Flav­i­gny, le seul drame de notre exis­tence, à Odile, à Yvonne et à moi. Quinze ans plus tard, quand je me mari­ai, je fis avec le mar­quis le voy­age d’Alsace ; j’allai à Gerl­sheim, je m’informai du ser­gent Met­zger, de sa fille Odile, car tous ces noms, vous pensez bien, étaient fixés dans ma mémoire. Je trou­vai le vieux sol­dat dans sa hou­blon­nière : il avait quit­té le ser­vice, après avoir été décoré, à Auster­litz, de la main de l’empereur. Bien sou­vent, il avait con­té l’histoire de la petite Solange à sa fille, qui avait con­servé la « dame » ; quand il mou­rut, quelques années après, je pris Odile avec moi ; elle me rap­por­ta Yvonne, et, depuis ce jour, nous ne nous sommes plus quit­tées.

Extrait de Légen­des de Noël, con­tes his­toriques, par Georges Lenôtre
Illus­tra­tions de Paul Thiri­at

Petit noel Breton et Chouan

 

 

Source : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65686560

On peut aus­si retrou­ver ce texte ain­si que d’autres, aus­si déli­cieux dans la réédi­tion de cet ouvrage Légen­des de Noël aux édi­tions Via Romana (lien non spon­sorisé)

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