Entre le bœuf et l’âne gris

Auteur : André-Delastre, Louise | Ouvrage : Autres textes .

Par­mi les fêtes chré­tiennes, Noël avait toutes les pré­fé­rences de saint Fran­çois [d’Assise] (il n’est pas le seul) ! Ce jour, qui nous a don­né le Sau­veur, ne pou­vait à ses yeux appor­ter assez de joie aux créa­tures, même à leur corps, ce « Frère Âne » qu’il trai­tait si mal d’ordinaire. Une année que Noël tom­bait un ven­dre­di, les frères déli­bé­raient pour savoir si l’on ferait maigre ce jour-là. Fran­çois pro­teste : « Ne par­lez pas de ven­dre­di ni de maigre 1 un jour pareil, le jour où l’Enfant-Dieu est né. Je vou­drais qu’en ce jour les murs mêmes puissent man­ger de la viande, ou du moins qu’on les frotte de graisse puisqu’ils ne peuvent man­ger ».

Il deman­dait aux riches de réga­ler les pauvres en l’honneur de la fête et de don­ner aux bœufs et aux ânes, com­pa­gnons de Jésus dans l’étable, double ration d’avoine et de foin. — « Si je connais­sais l’Empereur, disait-il encore, je le sup­plie­rais de faire une loi ordon­nant de semer du grain sur les routes pour le régal des petits oiseaux, et sur­tout de nos sœurs les Alouettes. » Ces alouettes, qui montent si haut dans le ciel en chan­tant, devaient lui rap­pe­ler les anges de Beth­léem.

Bref, notre saint aimait tant Noël que, trois ans avant sa mort, lui vint à ce sujet une belle idée. Il fait appe­ler Mes­sire Jean, noble riche, ins­truit et chré­tien plus fervent encore. — « Rends-toi à Grec­cio si tu le veux bien, lui dit-il ; nous y célé­bre­rons la pro­chaine fête du Sei­gneur. Pars dès main­te­nant et occupe-toi des pré­pa­ra­tifs que je vais t’indiquer… »

Ici, nous ne tra­hi­rons pas le secret que, lon­gue­ment, Fran­çois confie à l’oreille de Jean. Celui-ci accepte aus­si­tôt et se met en route.

La grande Nuit arrive. On a convo­qué les Frères de plu­sieurs cou­vents des envi­rons et le peuple se presse, nom­breux, avec des torches et des cierges. Tous sont fort intri­gués : il y aura une sur­prise, paraît-il. Le lieu, déjà, étonne. Une messe de minuit en plein bois, dans une grotte, une cabane ? Un frère ras­sure les scru­pu­leux : la per­mis­sion de dres­ser cet « autel por­ta­tif » — comme nous dirions — a été obte­nue de Rome. Elle était alors très rare­ment don­née, mais le Pape véné­rait beau­coup Frère Fran­çois.

La première crèche de Saint François d'Assise

Lorsque celui-ci arrive, il voit que Mes­sire Jean a fait exac­te­ment comme il vou­lait et, déjà, se sent tout heu­reux. Les fidèles n’en croient pas leurs yeux : une man­geoire est là, rem­plie de foin, et de chaque côté, un âne et un bœuf, comme à Beth­léem. Il ne manque que les per­son­nages, mais à cette époque nul n’aurait osé aller jusque-là 2.

Les frères chantent l’Office et les mon­tagnes d’alentour ren­voient l’écho de ces belles prières ; les lumières brillent dans la nuit.

L’heure venue de la messe, Fran­çois revêt le vête­ment du diacre, la dal­ma­tique, pour assis­ter le prêtre à l’autel…

— Com­ment, ce n’est pas lui qui dit la messe ?

— Non, car il ne fut jamais ordon­né prêtre et res­ta diacre toute sa vie. Par humi­li­té, croyons-le ; mais le diacre peut tou­cher les hos­ties consa­crées, lire l’Évangile et rem­plir bien d’autres fonc­tions et cela seule­ment le com­blait de joie ».

Si pauvre pour lui et pour ses frères, il ne trou­vait jamais assez beaux les calices et les ciboires qui doivent conte­nir le Corps et le Sang du Christ. Il avait aus­si le plus grand res­pect pour les mains des prêtres et leur per­sonne et disait sou­vent : « Si je ren­con­trais un saint venu du Ciel et le plus pauvre petit prêtre, je salue­rais le prêtre avant le saint, car ses mains touchent le Verbe de Dieu, le Pain de vie ». 3

Mais reve­nons à notre messe.

Le prêtre, donc, monte à l’autel qu’on a dres­sé sur la man­geoire ; il dira n’avoir jamais sen­ti autant de fer­veur qu’en célé­brant cette messe-là.

Fran­çois, pour­tant bien affai­bli, chante l’Évangile d’une voix joyeuse et sonore, puis il prêche. Lorsqu’il par­lait de l’Enfant de Beth­léem, cette voix, écrit l’historien, deve­nait comme un bêle­ment d’agneau, tant le seul Nom de Jésus était doux, pas­sant sur ses lèvres.

Mes­sire Jean de Grec­cio, qui méri­tait bien une récom­pense aurait aper­çu de ses yeux, dans la man­geoire, un mer­veilleux petit enfant endor­mi, mais qui se réveillait chaque fois que Fran­çois appro­chait de lui. Le saint, par sa
parole, ne réveillait-il pas en effet dans le cœur des hommes Jésus, trop sou­vent oublié ?

Les céré­mo­nies ter­mi­nées, cha­cun ren­tra chez soi. Nul ne se sou­ve­nait d’avoir jamais connu un Noël aus­si beau.

Mais les Frères avaient gar­dé le foin de la crèche, et chaque fois qu’une bête était malade dans une ferme de la région, on lui en fai­sait man­ger un peu. Sou­vent elle gué­ris­sait ; Dieu sait bien que les pay­sans ont besoin de leurs ani­maux. Des hommes et des femmes mêmes, en tou­chant pieu­se­ment quelques brins de ce foin recou­vraient la san­té, les mamans sur­tout, lorsqu’elles avaient de la peine à mettre leur bébé au monde.

La « crèche » de Grec­cio fut d’ailleurs conver­tie en cha­pelle et son autel s’élève à l’endroit de la man­geoire. Le Jésus de la crèche et celui de l’Hostie ne sont-ils pas le même divin Sau­veur ?

Crèche de la Nativité : explications pour les enfants

Voi­la pour­quoi, dans notre Arche de Saint Fran­çois, les autres ani­maux se rangent avec une sorte de res­pect pour lais­ser entrer de com­pa­gnie l’âne et le bœuf ; ils leur ont même réser­vé un coin spé­cial, avec du foin.

Extrait de L’arche de Saint Fran­çois, (1986), Louise André-Delastre

 Illus­tra­tion de Chris­tine Tra­col.

Coloriage de Noel, La crèche avec le boeuf et l'ane

Notes :

  1. Faire maigre est se pri­ver de viande, par péni­tence, le ven­dre­di et cer­tains jours de l’Avent et du Cueille ou les veilles de grandes fêtes. L’Église a adou­ci ce com­man­de­ment, mais beau­coup de fidèles conti­nuent à l’observer ; c’est tout de même une bien petite pri­va­tion !
  2. Il ne faut donc pas dire que Saint Fran­çois ait inven­té les crèches telles que nous aimons tant à les faire
    aujourd’hui, mais sa belle idée en don­na d’autres aux artistes. Quant aux san­tons… les pre­miers ne furent-ils pas tous les gens de Grec­cio ?
  3. Un saint de notre temps, aus­si ami de la pau­vre­té que Fran­çois, comme lui ne trou­ve­ra jamais rien d’assez beau pour le culte de Dieu, pour les églises, et, comme lui, par­le­ra admi­ra­ble­ment de la gran­deur du prêtre c’est le saint Curé d’Ars.
    (Lire, du même auteur, « Saint Jean-Marie Vian­ney, Curé d’Ars », 2e éd., 1986, Béti­nas Anno­nay).

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