Catégorie : Les contes de la Vierge

Auteur : Tharaud, Jérôme et Jean | Ouvrage : Les contes de la Vierge .

Troubadour et jongleurGui­no­cha­tus qui­dam, un cer­tain Gui­ne­ho­chet, racontent les Actes des Saints, prince des sau­teurs, ambas­sa­deur de la lune, maître-fou, empe­reur des ânes, ayant failli se rompre le cou en état de péché mor­tel, se sen­tit tou­ché par la grâce et fit vœu de se consa­crer à la Vierge Marie. À l’un, il don­na ses cer­ceaux, à l’autre, la corde qui lui ser­vait à sau­ter, à celui-ci, à celui-là, tous les ins­tru­ments de son métier, spe­cio­sa quae his­triones expe­diunt, et il se ren­dit, les mains vides mais le cœur plein de foi, vers le monas­tère le plus proche.

Le Prieur du couvent fut bien sur­pris de voir l’étrange pèle­rin, et plus sur­pris encore quand il connut le vœu qu’il avait fait. C’était un homme de grande science et de haute ver­tu, vir sapiens et egre­gia vir­tute ador­na­tus, mais trop enclin à mettre la connais­sance avant les œuvres, inge­nio autem ad sapien­tiam prius ope­ra pro­pen­so.

– Mon fils, lui deman­da-t-il, que sais-tu faire pour le ser­vice de Dieu ?

– Hélas ! répon­dit l’autre, je ne sais guère faire que freins pour vaches, gants pour chiens, coiffes pour chèvres, hau­berts pour lièvres, et sot­tises pareilles, comme sai­gner les chats, ven­tou­ser les bœufs ou cou­vrir les mai­sons d’œufs frits. J’imite le cri du renard, l’appel de la colombe, je puis par­ler avec mon ventre et faire mille autres tours pour amu­ser le monde. Mais il n’est que trop vrai de dire que je ne me suis jamais éle­vé vers le saint Para­dis plus haut que la hau­teur d’un saut.

– Passe donc ton che­min, mon ami, répon­dit le Prieur, et sois homme de bien dans ton métier. Ta place n’est pas dans ce couvent. On y adore Dieu le Père, son divin Fils et la Vierge Marie, par la prière, la médi­ta­tion et le chant, hym­nis et can­ti­cis, et cela ne s’apprend plus à ton âge.

Mais le jon­gleur insis­ta tel­le­ment, tam vehe­men­ter Prio­rem pre­ci­bus obse­cra­vit, qu’il finit par obte­nir qu’on le gar­dât dans le monas­tère en qua­li­té de frère lai.

Mul­to modo, en cent manières diverses, le nou­veau frère se ren­dit utile. Jar­di­nier, menui­sier, cor­don­nier, tailleur, pêcheur, cui­si­nier, que sais-je encore, omni­bus arti­bus prae­cel­le­bat, il excel­lait en tous métiers. De ses dix doigts il était incom­pa­rable, manu per­itis­si­mus, mais de l’esprit il était mal­ha­bile, imbe­cil­li­tate qua­dam inge­nii. Mys­tère pour lui, les livres écrits dans le lan­gage que les Anges parlent entre eux dans les prai­ries du Para­dis, ser­mo quem usur­pant Ange­li inter pra­ta Para­di­sii. Mys­tère aus­si, les notes de musique posées sur les anti­pho­naires comme des oiseaux sur les branches, tan­quam aves in ramis.

Auteur : Tharaud, Jérôme et Jean | Ouvrage : Les contes de la Vierge .

L'Immaculé Conception récit pour les enfants - Nicolas Poussin - La fuite en EgypteLa Vierge fuyait avec l’enfant devant les sol­dats du roi Hérode. En che­min elle ren­con­tra la colombe, et la colombe lui deman­da :

– Où vas-tu avec ton enfant ?

La Vierge alors lui répon­dit :

– Je fuis les sol­dats du roi Hérode.

Mais déjà on aper­ce­vait la pous­sière que fai­saient les cava­liers, et la colombe s’envola.

 

La Vierge conti­nuait de fuir devant les sol­dats du roi Hérode. En che­min elle ren­con­tra la caille, et la caille lui deman­da :

– Où vas-tu avec ton enfant ?

La Vierge alors lui répon­dit :

– Je fuis les sol­dats du roi Hérode.

Mais déjà on enten­dait le galop des che­vaux, et la caille aus­si s’envola.  La Vierge s’enfuyait tou­jours devant les sol­dats du roi Hérode.

Auteur : Tharaud, Jérôme et Jean | Ouvrage : Les contes de la Vierge .

Je veux vous conter un miracle, qui me fut conté à moi-même par un vieux prêtre, ami de saint Fran­çois d’Assise, auquel l’histoire est arri­vée.

Un matin de Noël, alors qu’il était jeune encore et vicaire à Saint-Thomas-d’Aquin, il se deman­da, en s’éveillant, quelle bonne action il pour­rait faire pour sanc­ti­fier cette jour­née. Et tout de suite s’offrit à ses yeux une mai­son sor­dide, que la pioche des démo­lis­seurs aurait dû depuis long­temps jeter bas, mais qui, par un défi à l’urbanisme et à l’hygiène, s’obstinait à res­ter debout au milieu des bâtisses neuves qui l’étouffaient de toutes parts.

Là vivait sous les toits, au fond d’un long cou­loir obs­cur, une vieille impo­tente, qu’il visi­tait de temps en temps pour lui por­ter la com­mu­nion. Pri­son­nière dans sa chambre, sans parents, sans amis, elle n’avait d’autre dis­trac­tion qu’un oiseau de l’espèce qu’on appelle grive musi­cienne, et

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Nativité - Donatello

C’était à Beth­léem à la pointe du jour. L’étoile venait de dis­pa­raître, le der­nier pèle­rin avait quit­té l’étable, la Vierge avait bor­dé la paille, l’Enfant allait dor­mir enfin. Mais dort-on la nuit de Noël ?…

Dou­ce­ment la porte s’ouvrit, pous­sée, eût-on dit, par un souffle plus que par une main, et une femme parut sur le seuil, cou­verte de haillons, si vieille et si ridée que, dans son visage cou­leur de terre, sa bouche sem­blait n’être qu’une ride de plus.

En la voyant, Marie prit peur,

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Lac de Tibériade - monument en forme de harpeEn ce temps-là, le lac de Tibé­riade ne por­tait pas ce nom. Ce ne fut que quelque temps après ce que je vais vous racon­ter, que le fils du cruel Hérode édi­fia sur ses bords la cité qu’il bap­ti­sa Tibé­riade, pour faire sa cour à l’Empereur. Le beau lac s’appelait Kin­ne­reth, ce qui veut dire la Harpe, parce que ses contours har­mo­nieux offrent exac­te­ment la forme de cet ins­tru­ment de musique si cher au roi David.

Ce jour-là, un gros orage venait d’éclater sur la mon­tagne. Avec la fin du jour le vent empor­tait les der­nières nuées, le lac avait repris son calme, et les nom­breux oiseaux qui le hantent, cor­mo­rans, péli­cans, mouettes, alcyons, mar­tins-pêcheurs avaient recom­men­cé de plus belle leurs vols et leurs cris.

Dans le vil­lage de Naza­reth, trois enfants patau­geaient dans la boue du che­min, fort occu­pés à dres­ser un bar­rage pour rete­nir l’eau des ornières. Puis, ayant façon­né un lac pareil à celui de Kin­ne­reth, ils se mirent dans la tête de le peu­pler, lui aus­si, d’oiseaux – d’oiseaux de boue, s’entend.

L’un fit quelque chose d’informe, qui avait, je crois, la pré­ten­tion de res­sem­bler à ces beaux cor­mo­rans qui ont de grandes ailes pour accou­rir de loin et don­ner la chasse aux pois­sons. cormoran en terre cuiteL’autre pre­nait beau­coup de mal pour trans­for­mer sa boue en péli­can et main­te­nir en équi­libre l’énorme tête et la besace sus­pen­due à son cou. Le troi­sième pétris­sait de ses petites mains une mouette posée sur la rive.

Cepen­dant, la nuit était venue. Déjà la lune se mon­trait et les pre­mières lumières s’allumaient dans le vil­lage. Indif­fé­rents à cette obs­cu­ri­té qui tom­bait autour d’eux, les enfants ne s’arrêtaient pas de pour­suivre leurs tra­vaux fra­giles. Mais tout à coup, d’une mai­son, on enten­dit une voix qui criait :