La légende de saint Éloi
Notre-Seigneur Dieu le Père, un jour, en Paradis, était tout soucieux. L'Enfant-Jésus lui dit :

« Qu'avez-vous, père ?
— J'ai, répondit Dieu, un souci qui me tarabuste... Tiens, regarde là-bas.
Saint Joseph de Cupertino
On le refusa parce qu'il était illettré et ignorant
S'il est un saint dont les esprits forts se soient moqués et se moquent encore, c'est assurément Saint Joseph de Cupertino.

Un pauvre franciscain
Les trois ducats
C'était un homme comme vous et moi, un homme ni meilleur ni pire, un pauvre diable de pécheur.

Qu’avait-il fait ? Je n’en sais rien. Une faute plus grave que les autres, un péché plus gros que les
Le mariage de Catherine
Dans Alexandrie, sur les bords de la Méditerranée orientale, grandit la princesse Catherine, douée d’une vive intelligence et d’une merveilleuse beauté, mais dont le cœur est rempli d’orgueil.

À
La belle histoire de saint Jean de la Croix
Saint Jean de la Croix, Docteur de l'Église, né en 1542 à Fontiveros (province de Castille) mort le 14 décembre 1591 à Ubeda (province d'Andalousie).
Si l'on veut gravir une

Et maintenant une histoire ! Posts

Auteur : Bay, Francine | Ouvrage : Autres textes .

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« Moi aussi aussi, je veux aller au Tonkin ! »

Missionnaire au Vietnam - Saint Thephane Venard

« Avance, che­vrette, avance !… » De son petit bâton, Théo­phane, 9 ans, pousse le long de la rivière la petite chèvre de la famille qui n’a­vance pas aus­si vite qu’il vou­drait. Arri­vé enfin au bord des rochers qui dominent le pré, dans cette jolie cam­pagne du Poi­tou, il s’as­soit par terre. Comme il est heu­reux ! Il ouvre aus­si­tôt un livre qu’il por­tait pré­cieu­se­ment sous son bras et que vient de lui prê­ter M. le Curé : Vie et mort de Charles Cor­nay, prêtre du dio­cèse de Poi­tiers, déca­pi­té pour la foi au Ton­kin.

Comme les jeunes enfants, il lit tout haut, de sa voix appli­quée de bon éco­lier. Et comme dans un champ voi­sin se trouve Julie Bon­net, une jeune fille beau­coup plus grande que Théo­phane mais pas­sion­née comme lui par les his­toires de mis­sion­naires, la voi­ci qui accourt, avec les bêtes qu’elle garde elle aus­si, pour écou­ter, tout en tri­co­tant, la lec­ture de Théo­phane.

Quelle his­toire pas­sion­nante ! Il y a à peine deux ans, en 1837, que ce prêtre est mort mar­tyr au Tong-King – on dit main­te­nant Ton­kin –, en Extrême-Orient, dans la région de Hong Kong.

Théo­phane est très impres­sion­né par ce qu’il lit ; tout-à-coup, il s’ar­rête comme ins­pi­ré. Julie le regarde et laisse son tri­cot… « Moi aus­si, dit-il, je veux aller au Ton­kin ! Et moi aus­si, je veux être mar­tyr ! »

Comme un poisson dans l’eau

Il n’au­ra pas beau­coup de mal, ce bon élève, second d’une famille de quatre enfants, à convaincre ses parents, pro­fon­dé­ment chré­tiens, de le lais­ser faire ses études pour deve­nir prêtre. Ain­si entre-t-il, à 12 ans, en 1841, au col­lège de Doué-la Fon­taine, en Anjou, puis au grand sémi­naire de Poi­tiers. À sa sœur Méla­nie, il écrit des lettres enthou­siastes : « Le sémi­naire, c’est le para­dis sur terre… Que l’on est heu­reux dans la mai­son du Sei­gneur ! J’y suis comme un pois­son dans l’eau ! »

Il prie, il tra­vaille, il réflé­chit, et sent gran­dir son inti­mi­té avec le Sei­gneur ; il reste très dis­cret et modeste et ne parle pas beau­coup, bien qu’il soit très gai. « On voit bien, comme dira plus tard un de ses cama­rades de sémi­naire, qu’il garde soi­gneu­se­ment pour lui-même ce qui fait l’ob­jet de ses plus chers dési­rs ». On ne se doute guère, sinon par son sou­rire, de la pas­sion qui habite ce futur mis­sion­naire, le « petit abbé Vénard » comme on l’ap­pelle, à cause de sa taille un peu en-des­sous de la moyenne.

L’École Polytechnique… du martyre

Ses études au grand sémi­naire se ter­minent. Ordon­né sous-diacre et réso­lu plus que jamais à deve­nir mis­sion­naire, il demande son admis­sion au sémi­naire des Mis­sions Étran­gères de Paris. La plu­part de ceux qui l’en­tourent sont stu­pé­faits, car il a bien gar­dé son secret.

Il revient dans son vil­lage natal de Saint-Loup pour dire adieu à sa famille : sa maman est morte quelques années plus tôt, quand il avait 14 ans, mais son père, lui, est là. Très ému, il lui donne sa béné­dic­tion avant ce grand départ. « Adieu, adieu, s’é­crie Théo­phane d’une voix forte à tra­vers la por­tière, nous nous rever­rons au Ciel ! »

Le voi­ci donc qui arrive, à 22 ans, appren­ti mis­sion­naire, dans ce grand sémi­naire qu’un car­di­nal a appe­lé « l’É­cole Poly­tech­nique du mar­tyre »…

| Ouvrage : 90 Histoires pour les catéchistes I, I. Les vertus théologales .

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Charité

Je me suis enga­gé à ne faire connaître ni le nom ni le pays de la petite héroïne de ce récit. Je puis tou­te­fois cer­ti­fier qu’il est abso­lu­ment vrai. C’é­tait en sep­tembre 1899. Étant bran­car­dier à l’hô­pi­tal des Sept-Dou­leurs, à Lourdes, je venais de lever de sa voi­tu­rette une pauvre enfant de 14 ans para­ly­sée des deux jambes et du bras droit. Elle avait assis­té à la pro­ces­sion du Saint-Sacre­ment et, avec toutes les pré­cau­tions pos­sibles, je l’a­vais trans­por­tée à nou­veau sur son lit. J’al­lais m’é­loi­gner pour m’oc­cu­per d’autres malades lorsque, de sa main encore valide, Louise, c’é­tait le nom de la jeune infirme, me fit signe de m’as­seoir près d’elle.

— « Pas main­te­nant, répon­dis-je ; je n’ai pas le temps ! »

L’en­fant renou­ve­la son geste :

— « Si, asseyez-vous là, je veux ! »

La pauvre petite m’a­vait dit cela d’un ton à la fois si éner­gique et si sup­pliant qu’il ne me res­tait plus qu’à obéir ! C’est ce que je fis…

« Voyons, lui dis-je, par­lez vite. Je suis très pres­sé !

— Oui, mais tout bas. Je ne vou­drais pas que les autres m’en­tendent ! »

Je m’ap­pro­chai plus près du lit et Louise me mur­mu­ra à l’o­reille :

— « J’ai fait une pro­messe à la Sainte Vierge si elle m’ac­cor­dait une grande faveur.

— Ah ! Et alors ?

— Eh ! bien, elle m’a exau­cée !

— Vous vous sen­tez mieux ? repris-je éton­né.

Histoire d'une petite fille malade - Lourdes - brancardiers et malades

— Oh ! non… Je n’ai rien deman­dé pour moi, répon­dit l’in­firme.

— Alors, quelle grâce avez-vous obte­nue ?

| Ouvrage : Autres textes .

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Il y avait une fois, dans un pays très loin­tain, un roi cruel dont les caprices ne connais­saient pas de limites ; il était sans pitié et abu­sait de sa force quand il était de mau­vaise humeur.

Cer­tain jour, par­ti à la chasse, un de ses passe-temps favo­ris, le sou­ve­rain s’é­ga­ra dans la forêt. Ce fut seule­ment vers le soir qu’il arri­va, four­bu, devant la porte d’un couvent où, sans le recon­naître, on le fit entrer et on lui don­na à man­ger.

Il ne dit même pas mer­ci… Or, il arri­va qu’un des frères du couvent recon­nut le roi. Il se dépê­cha de pré­ve­nir les autres, qui se pré­ci­pi­tèrent pour saluer Sa Majes­té. Mais le roi, au lieu d’ac­cueillir aima­ble­ment les reli­gieux, se mit en colère et s’a­dres­sant au père prieur lui dit :

« Vous m’a­vez l’air bien gras, mon Révé­rend. L’é­tude ne paraît pas trop vous affai­blir. Je sup­pose qu’on vous dit plus savant que vous êtes…

— Sire, répon­dit en trem­blant le mal­heu­reux prieur, je m’ef­force de faire mon devoir. J’é­tu­die et prie Dieu chaque jour pour Votre Majes­té… Si j’en­graisse un peu, cela doit être dû à la vie calme que je mène. »

Le roi res­ta un ins­tant en silence puis reprit :

« De toute façon, j’ai enten­du dire que vous êtes un grand savant. Je veux en être sûr. Donc, venez au palais, je vous donne dix jours pour réflé­chir à ces trois ques­tions :

quelle dis­tance y a‑t-il de la terre au soleil ?
quelle est ma valeur en argent ?
et, enfin, quelle est la pen­sée que j’ai et qui me trompe ?

Si vous ne répon­dez pas bien, vous serez pen­du, mon Révé­rend. »

Cela dit, il s’en alla.

Inutile de décrire la frayeur du reli­gieux. Nuit et jour, il cher­chait sans les trou­ver les bonnes réponses… Et il n’y avait pas à attendre la pitié du sou­ve­rain ! Son igno­rance ou son erreur le condui­raient tout droit à la potence. Dis­tance de la terre au soleil ? Aucun livre ne la don­nait à l’é­poque. Quant aux deux autres ques­tions, mieux valait main­te­nant n’y plus réflé­chir.

L'heure du conte pour les enfants : Moines et les trois questions

| Ouvrage : Les amis des Saints .

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Le 21 jan­vier 1793, Louis XVI mou­rait assas­si­né par les révo­lu­tion­naires, guillo­ti­né sur la place de la Concorde, à Paris.

Martyres de la Revolution - Dans les campagnes les tocsins retentissent

Le Roi ! Hélas ! On s’é­tait atten­du à bien des mal­heurs, mais on avait espé­ré sau­ver le Roi ! Hélas ! Le Roi est mort ! Dans les cam­pagnes, les toc­sins reten­tissent comme une seule voix vers le Ciel, et la nou­velle tombe dans les cœurs comme un coup de ton­nerre. Nou­velle épou­van­table de ce crime inouï ! Le monde tout entier reste stu­pé­fait : La France a tué son Roi !

Sei­gneur Jésus, main­te­nant qui aura pitié de la France ? Sei­gneur Jésus, ayez pitié des Fran­çais mal­heu­reux !

Dans la petite cha­pelle d’un couvent de cam­pagne, seize reli­gieuses sup­plient Dieu et lui offrent leur vie. Voi­ci quelques mois déjà, Mère Thé­rèse de St Augus­tin, leur prieure, leur avait pro­po­sé de faire cet acte de consé­cra­tion par lequel la com­mu­nau­té s’of­fri­rait en holo­causte pour apai­ser la Colère de Dieu et obte­nir le retour de la paix dans l’Église et la Nation. Toutes avaient accep­té, et depuis, elles renou­ve­laient chaque jour cette offrande de leur vie, cet holo­causte de répa­ra­tion et d’ex­pia­tion. Mais aujourd’­hui le Roi est mort. Alors avec quel cœur, plus implo­rant que jamais, les reli­gieuses offrent-elles cette vie ! Mon Dieu, nous vou­lons comme vous mou­rir mar­tyres pour le salut des âmes !

Sou­ve­nez-vous que nous sommes vos épouses et vos coré­demp­trices ! Pour le Salut de l’Église et de la France, sou­ve­nez-vous que nous vous aimons.

* * *

Le 21 juin 1794, le Comi­té révo­lu­tion­naire et de Salut Public de Com­piègne déci­dait de per­qui­si­tion­ner chez les reli­gieuses. On y trou­va des lettres pieuses, une relique de Ste Thé­rèse d’A­vi­la, un por­trait du Roi Louis XVI, une copie de son tes­ta­ment, des images et un can­tique en l’hon­neur du Sacré-Cœur. Alors le diable exci­ta la haine des révo­lu­tion­naires, toutes les reli­gieuses furent arrê­tées, et écrouées dans une mai­son de la ville. Durant trois semaines envi­ron elles y demeu­rèrent enfer­mées, souf­frant des pri­va­tions de tout genre, en butte à la méchan­ce­té de leurs geô­liers. Le 12 juillet, on les trans­fé­ra à Paris, on les enfer­ma à la Concier­ge­rie. Mais on ne les y gar­da que cinq jours. Le 17 juillet, len­de­main de la Fête de Notre-Dame du Mont Car­mel, on les fit com­pa­raître devant le Tri­bu­nal de la Révo­lu­tion.

Auteur : Wyzewa, Teodor de | Ouvrage : Autres textes .

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Nous devons ajou­ter que Bar­sa­bas, de plus en plus absor­bé par sa science, s’apercevait à peine des pro­grès de sa renom­mée. Mais il ne put se défendre d’un secret plai­sir quand, un jour, la femme d’un des prin­ci­paux fonc­tion­naires romains le fit prier de venir chez elle lui don­ner des leçons. Cette dame n’était plus très jeune, et Bar­sa­bas, qui avait eu déjà l’occasion de la voir, ne se sou­ve­nait pas non plus qu’elle fût bien jolie. Il se ren­dit pour­tant à son invi­ta­tion et trois leçons lui suf­firent, sinon pour la trans­for­mer en cos­mo­po­lite, du moins pour chan­ger d’opinion sur elle.

À défaut de jeu­nesse, et presque de beau­té, elle était infi­ni­ment élé­gante, gra­cieuse, spi­ri­tuelle, experte en sou­rires pro­vo­cants et en douces flat­te­ries. Elle fit à son pro­fes­seur un accueil où, de la façon la plus piquante du monde, le res­pect se tem­pé­rait de fami­lia­ri­té. Elle l’admira, l’amusa, lui ins­pi­ra la plus haute idée d’elle-même et de lui. Et son mari, à qui ensuite elle le pré­sen­ta, l’invita à venir dîner chez eux aus­si sou­vent qu’il vou­drait.

Alors s’ouvrirent pour Bar­sa­bas des semaines si heu­reuses, que peu s’en fal­lut qu’il n’oubliât, par ins­tants, de se déso­ler des lacunes de sa science. Tous les soirs, assis près de son élève, il se sen­tait rajeu­nir, en même temps que son élève rajeu­nis­sait à ses yeux. Ten­dre­ment, hum­ble­ment, il lui fai­sait l’aveu de ses ambi­tions et de ses déboires : et elle, en échange, avec un sou­rire ingé­nu de ses dents toutes neuves, elle lui racon­tait son enfance, la mort d’un petit oiseau qu’elle avait nour­ri. Mais sur­tout elle le ravis­sait par sa pas­sion de s’instruire. Elle lui deman­da de l’emmener avec lui, dans son pro­chain voyage ; et bien que Bar­sa­bas, crai­gnant pour elle les incom­mo­di­tés des auberges loin­taines l’eût sim­ple­ment conduite en Sicile, jamais aucun de ses autres voyages ne lui parut si char­mant. Il mon­tra à son amie le ber­ceau d’Empédocle, il lui expo­sa la doc­trine de ce phi­lo­sophe, il lui apprit à nom­mer, dans toutes les langues, les fleurs qu’il cueillait pour elle au bord des sen­tiers. De retour à Rome, où ils étaient reve­nus par le plus long che­min, ils se pro­mirent de vivre désor­mais tout entiers l’un pour l’autre. La dame se fit faire une robe à l’égyptienne, dont elle prit le modèle sur un vase que son ami lui avait don­né. Et l’ami, afin de pla­cer ses tra­vaux même sous l’inspiration de sa chère maî­tresse, for­ma le pro­jet d’étudier les formes diverses des sen­ti­ments de l’amour chez les divers peuples.

Mais le hasard vou­lut que cette aven­ture, qui avait mis le comble à sa for­tune, fût aus­si l’origine de tous ses mal­heurs. Moins de quinze jours après être reve­nue avec lui de Sicile, la dame lui signi­fia qu’elle ne pour­rait plus rece­voir ses leçons ; et il apprit qu’elle s’était déjà choi­si pour pro­fes­seur un autre savant, nou­vel­le­ment arri­vé à Rome. C’était un jeune Grec de Chypre qui, tout comme Bar­sa­bas, pos­sé­dait un don extra­or­di­naire ; mais son don, à lui, était de l’ordre mathé­ma­tique : il consis­tait à savoir résoudre, séance tenante, les pro­blèmes de cal­cul les plus com­pli­qués. Dix chiffres à mul­ti­plier par dix autres ne sem­blaient rien qu’un jeu pour la pro­di­gieuse mémoire du jeune Cypriote, qui se trou­vait être, avec cela, fort bel homme, lais­sant voir des formes d’une admi­rable vigueur sous le cos­tume bizarre dont il s’affublait. Aus­si ne par­lait-on que de lui ; et le bruit qu’il fai­sait avait, dès le pre­mier jour, indi­gné Bar­sa­bas, qui, certes, ne se fût jamais atten­du à devoir céder à un tel homme le cœur de son élève.

Ce cœur que, la veille encore, il avait sen­ti tout à lui, il ne se rési­gna pas à le perdre avant d’avoir ten­té de le res­sai­sir. Ne pou­vant plus don­ner de leçons à la dame, il pou­vait, du moins, conti­nuer à dîner chez elle. Il y vint dîner, le soir même ; et le mari eut pour lui des pré­ve­nances qui lui ren­dirent cou­rage. Mais elle, au contraire, fuyait ses regards, ou bien par­fois lui lan­çait un rapide coup d’œil mêlé de mépris et de com­pas­sion.

Il finit par l’aborder, au sor­tir de table. Il lui rap­pe­la ce qu’il était, la gloire et les hon­neurs que son savoir lui avait valus. Elle-même, sou­vent, ne lui avait-elle pas répé­té qu’il résu­mait en lui l’âme uni­ver­selle ? Ne s’était-elle pas émer­veillée, chaque jour davan­tage, de la pro­fon­deur et de l’étendue de son cos­mo­po­li­tisme ? Et c’était lui qu’elle vou­lait main­te­nant sacri­fier à un faux savant, à un bala­din de l’espèce de ceux qui dan­saient dans les foires !

Mais la dame, qui sans doute avait hâte de rejoindre son nou­veau pro­fes­seur, ne prit pas la peine de lui répondre en détail. « Mon pauvre ami, – lui dit-elle, – je croyais vous avoir assez payé de vos leçons ; puisque vous parais­sez en juger autre­ment, je vais donc ache­ver de m’acquitter envers vous en vous don­nant, à mon tour, deux conseils pré­cieux. D’a­bord, quand vous dîne­rez dans une mai­son romaine, évi­tez de man­ger votre viande avec vos doigts : rien ne nuit autant à votre répu­ta­tion de citoyen du monde ! Et puis, si l’un des convives vous parle de Vir­gile, n’affirmez pas que c’est un mau­vais poète, ain­si que vous venez de le faire tout à l’heure : avouez plu­tôt que, étant étran­ger à Rome, vous êtes hors d’état de com­prendre le génie de nos poètes ! » Sur quoi elle lui tour­na le dos et s’enfuit dans la salle voi­sine, après lui avoir adres­sé un der­nier sou­rire qui, seul, aurait suf­fi pour lui ôter toute envie de la suivre.

Mais, au reste, Bar­sa­bas n’en avait plus nulle envie, car son amour s’était éteint d’un seul coup, comme une petite flamme sous un souffle de vent. Il s’empressa de ren­trer chez lui, et jusqu’au len­de­main il se pro­me­na fié­vreu­se­ment par­mi ses livres épars, son­geant à l’injustice mons­trueuse des deux reproches qu’il venait d’entendre.

Le pre­mier de ces reproches, à dire vrai, n’était pas sans quelque fon­de­ment. Oui, en effet, mal­gré son cos­mo­po­li­tisme, Bar­sa­bas sen­tait qu’il avait gar­dé les rudes allures d’un pay­san de la Gali­lée. Il n’avait pu se contraindre à man­ger, ni à mar­cher, ni à se vêtir de la manière dont le fai­saient, autour de lui, les véri­tables Romains. Ses toges avaient beau lui coû­ter fort cher, jamais il n’avait pu apprendre à les bien por­ter. Et il sen­tait aus­si qu’il par­lait trop vite, et que ses éclats de rire étaient trop bruyants. Mais, n’attachant lui-même à ces menus détails aucune impor­tance, il n’admettait pas que per­sonne leur en atta­chât ; tan­dis que le second reproche, au contraire, l’avait atteint au vif, si au vif que c’est en l’entendant qu’il avait sou­dain ces­sé d’aimer son élève. Vir­gile ! On osait lui repro­cher de ne pas com­prendre ce mau­vais poète ! N’avait-il pas durant six mois, l’hiver pré­cé­dent, étu­dié en public les Églogues et l’Énéide, au double point de vue éty­mo­lo­gique et gram­ma­ti­cal ? N’avait-il pas sou­mis le texte de ces poèmes à l’analyse la plus rigou­reuse, rele­vant à chaque vers des expres­sions impropres, des images for­cées, des fautes de gram­maire ou de pro­so­die ?

Ce qu’il ne com­pre­nait pas, en effet, et qui depuis long­temps déjà l’exaspérait, c’était le culte super­sti­tieux des Romains pour Vir­gile. Ce même soir, au dîner, un jeune voi­sin de table lui avait racon­té qu’il avait pas­sé la nuit pré­cé­dente à relire l’Énéide, et qu’il avait été plus ravi que jamais de la divine har­mo­nie qui s’en déga­geait. Pareille­ment, des Grecs lui avaient par­lé de la volup­té que leur cau­sait « l’harmonie » de Sophocle ; et dans tous ses voyages il avait ren­con­tré des let­trés qui lui avaient van­té « l’harmonie » de leurs poètes locaux. Et lui, dési­reux de prendre sa part de leur émo­tion, il avait lu et relu tous ces poètes : quelques-uns d’entre eux lui avaient paru plus ingé­nieux, plus savants, plus cor­rects que les autres ; mais, chez ceux-là même, il n’avait pu décou­vrir aucune trace de cette mys­té­rieuse « har­mo­nie » que se plai­saient à leur prê­ter leurs com­pa­triotes. Qu’était-ce, au sur­plus, que cette har­mo­nie ? À quel signe la recon­nais­sait-on ? Et à quoi ser­vait-elle ? Et com­ment un Romain ou un Grec pou­vait-il la trou­ver dans sa langue, alors que lui, Bar­sa­bas, qui savait toutes les langues, n’était par­ve­nu à la trou­ver nulle part ?

Et cepen­dant, à y réflé­chir, il se sou­vint de l’avoir, lui aus­si, jadis, trou­vée quelque part. Il se sou­vint que jadis, dans son vil­lage, rien ne lui plai­sait autant que d’entendre réci­ter cer­tains poèmes en patois gali­léen, des récits de batailles, des fables, des prières, ou encore des plaintes d’amour toutes rem­plies à la fois de tris­tesse et de dou­ceur. Il était alors si igno­rant que le sens d’une foule de mots lui échap­pait, lorsque sa mère ou quelque ami lui réci­tait ces poèmes ; mais il n’en éprou­vait pas moins, à les entendre, un bon­heur sin­gu­lier, comme si chaque vers eût évo­qué devant ses yeux mille images vivantes, et fait chan­ter dans son cœur une volée d’oiseaux. L’harmonie, oui, c’é­tait le nom qui conve­nait le mieux pour cette beau­té, secrète, mais pour­tant si belle ! Et Bar­sa­bas dut s’avouer que sa langue natale, tout au moins, était capable d’une telle har­mo­nie.

Par­mi les manus­crits de sa biblio­thèque, il se rap­pe­la qu’il pos­sé­dait un recueil de poé­sies popu­laires de la Gali­lée. Il l’avait fait venir à grands frais de Caper­naüm, pour une série d’études qu’il pro­je­tait sur les défor­ma­tions de la langue syrienne. Il cou­rut le prendre, et se mit à lire les pièces qui, jadis, l’avaient le plus frap­pé. Mais en vain il essaya d’y retrou­ver leur ancienne beau­té. La défor­ma­tion de la langue syrienne y était déci­dé­ment trop gros­sière et trop incor­recte : et puis quelle pau­vre­té d’idées, quelle absence de toute règle dans la pro­so­die ! Bar­sa­bas avait beau mépri­ser les poètes grecs et latins ; il voyait bien que leurs vers étaient cent fois supé­rieurs à ces informes com­plaintes. Celles-ci étaient désor­mais deve­nues plus muettes encore, pour lui, que l’É­néide et les deux Œdipe.