De toutes les paroles de Jésus, il en est une, bien frappante : « Quand j’aurai été élevé de terre (c’est- à‑dire crucifié), j’attirerai tout à moi ! » — En effet, quand il mourut, il n’avait plus autour de lui, que sa Mère, Saint-Jean, Madeleine, c’est tout. Les Juifs l’avaient crucifié, ses apôtres l’avaient abandonné…
Et maintenant une histoire ! Posts
L’Église célèbre la mémoire non seulement de ses joies, mais aussi de ses peines. Il s’agit aujourd’hui des Sept, c’est-à-dire des innombrables douleurs de Marie. Pour nous mettre à l’unisson d’une fête si émouvante, aimons à redire doucement les strophes du Stabat. « Debout, la Mère de douleur se tenait en larmes près de la Croix de Jésus. Son âme gémissante et désolée fut percée du glaive prédit par Siméon. Quelle n’était pas la tristesse et l’affliction de cette mère bénie ! Elle gémissait et pleurait, en face des cruautés endurées par son Divin Fils. Quel serait donc l’homme assez insensible pour ne pas pleurer en contemplant la Mère du Christ dans un tel supplice ? Pour les péchés de son peuple, elle voyait son Fils livré aux tourments et déchiré par les fouets. Elle le voyait mourant là, tout seul, abandonné de tous. O Mère très aimante, faites-moi sentir la violence de vos douleurs pour que je pleure avec vous. O sainte Mère, fixez fortement dans mon cœur les plaies du Crucifié. Faites que, blessé de ses blessures, je sois enivré de la Croix et du Sang de votre Fils. Que je ne sois point brûlé par les flammes dévorantes de l’enfer, mais que, par vous, ô Vierge, je sois défendu au jour du jugement…… »
— Eh ! jeune homme, qu’est-ce que tu fabriques ici ?
La personne à qui s’adressait cette rude question était, un enfant blond et délicat, dont l’âge ne paraissait pas dépasser neuf ou dix ans. Avant d’être ainsi interpellé, il se tenait solitaire, assis sur un banc dans un coin retiré de la cour de récréation. Au premier coup d’œil, il était aisé de voir que, ce n’était pas un être vulgaire.
Les lèvres de l’enfant tremblèrent, mais il ne répondit pas : il sembla chercher une réponse, dont les mots ne voulaient pas venir.
— Au moins, dis-nous ton nom ?
— Percy Wynn[1], Monsieur.
La voix était claire et argentine. Le nom fut accueilli par un murmure de dérision de la part des suivants de Richards[1].
— Percy Wynn ! Percy Wynn ! répéta le chef d’un ton qu’il croyait spirituel, quel joli nom ! N’es-tu pas de mon avis ?
— Oh ! que oui, répondit Percy.
Les enfants éclatèrent de rire. Percy comprit qu’on se moquait de lui, le sang afflua vers ses joues, il devint écarlate.
— Oh ! là, là ! m’écria Martin Peters[1] ; un petit fluet à visage de fouine, quel soleil ! comme il rougit ! c’est une fille.
À défaut de force physique, Peters avait une langue méchante.
Un autre rire se fit entendre et Percy, se voyant le point de mire d’une vingtaine d’yeux mauvais, qui rayonnaient de son embarras, rougit encore plus et, se levant, essaya de se frayer un passage et d’échapper à la pénible obsession de ses bourreaux.

Mais Richards le saisit violemment par le bras.
— Pas si vite, Percy.
— Je vous en prie, laissez-moi partir, j’ai besoin d’être seul.
— Pas du tout, assieds-toi. J’ai à te poser quelques questions.
Et Richards le fit brusquement retomber sur son siège.
— Mon cher Percy, sais-tu où tu coucheras ce soir ?
— Oui, Monsieur, en haut dans le… dortoir, je crois que c’est bien le nom. Le surveillant m’a montré ma place il y un quart d’heure.
— Très bien. Mais comme tu es nouveau, il faut que je t’apprenne les usages. Ce soir, dès que tu seras couché, — et il faudra te dépêcher, — tu diras à haute voix : « Éteignez la lampe, Monsieur le surveillant, je suis au lit. »
Les auditeurs et admirateurs de Richards prirent une expression de gravité affectée… Le mensonge, voilà le niveau du comique qui leur convenait.
— Vraiment, il faut dire, cela ? dit Percy. Excusez-moi Monsieur, un autre ne pourrait-il prendre ma place ?
— Non, non, il faut que ce soit toi : les nouveaux le font tous, le premier soir de leur arrivée.
— Mais, mais… s’écria Percy, quelle drôle de coutume !
— Drôle… passe… dit Richards, il faut le faire quand même.
— Bien… je le ferai.
— Te rappelles-tu bien la phrase :
— « Monsieur le surveillant, éteignez la lampe, je suis au lit. »
— Tu as une mémoire d’ange. — Autre chose maintenant. Tu vas faire craquer tes doigts, tout de suite.
— Faire craquer quoi ? demanda Percy d’un air embarrassé.
— Regarde, et Richards, pressant la main droite contre les phalanges gauches, fit jaillir de ses articulations un bruit sonore.
— Je ne pourrai jamais, Monsieur, dit Percy très sérieux
— Peu importe, essaie.
— Je vous en supplie, pas cette fois ; j’essaierai en mon particulier, et quand j’aurai appris, je serai si heureux de céder à vos désirs.
— Peuh ! s’écria John Somers, il a appris le dictionnaire.
— Je vous assure qu’il n’en est rien, répliqua Percy gravement.
— Allons, allons ! reprit Richards d’un ton presque menaçant, essaie, et un peu vite. Pas de caprices.
Percy ne put plus y tenir. Éclatant en sanglots, il se leva et tenta encore de se faire jour à travers ses persécuteurs.
Richards le saisit plus rudement que la première fois et le rejeta brutalement sur le banc.
— Veux-tu recevoir une gifle, ou faire ce qu’on te dit ?
— Bien sûr, il ne veut pas recevoir des gifles et il serait bien sot de faire ce que tu demandes, dit un nouvel arrivant, qui s’était ouvert un passage dans le groupe en donnant sans cérémonies des coups de coude à droite et à gauche.
- [1] Prononcez : Ouinn, Ridchard’s, Péterss↩
Notre Seigneur n’exclut pas le travail et la prévoyance ; lui-même a gagné son pain à la sueur de son front. Mais il ne veut pas que nous soyons préoccupés outre mesure de l’avenir, et il nous ordonne de nous confier à sa providence paternelle. Et voici pourquoi : Lui qui nous…
LES gardes laissèrent les trois chrétiens dans cette nouvelle prison, dont ils barricadèrent soigneusement la porte. Les chaînes étaient restées dans le cachot souterrain, en sorte que les jeunes gens, libres de leurs membres, commencèrent par se féliciter du changement et bénir Dieu du caprice de la princesse.
Dès l’aube, Djamilék était allée cajoler le pacha, le suppliant de reculer le supplice des chrétiens. Elle voulait, disait-elle, essayer sur ces obstinés l’effet d’un certain philtre dont sa nourrice arabe avait le secret. Un grand mois était nécessaire pour faire venir du fond de l’Yémen les ingrédients indispensables. Le pacha, secrètement travaillé par le désir de vaincre à tout prix la résistance des captifs, avait accordé le délai.
La nouvelle prison présentait un autre avantage : celui de rendre plus faciles les visites de la princesse. La prudence, cependant, défendait à celle-ci d’en abuser. Elle ne parut point durant le mois qui suivit, et ce fut une rude victoire remportée sur sa curiosité.
Gilbert, cependant, mettait le temps à profit : il travaillait des premières lueurs de l’aube au soleil couché, et bien qu’il n’eût pas de modèle, son ouvrage était parfait, car sa jeune imagination et son cœur pieux suffisaient à guider sa main.
La nuit, il voyait le doux visage de la Vierge penché sur sa couchette, et, le matin revenu, il cherchait dans sa corbeille les laines les plus fines et les couleurs les plus fraîches pour en composer une image digne du céleste modèle entrevu.
Ce n’était pas une broderie, c’était une peinture qui naissait sous son aiguille : la peinture la plus délicate, la plus nuancée que jamais artiste ait exécutée avec de semblables matériaux. La Vierge était représentée en sa radieuse adolescence telle qu’elle apparut aux regards charmés de l’archange Gabriel. Une robe d’azur vêtait son corps gracile, un grand lis blanc éclosait dans sa main. Une couronne de roses enserrait autour des tempes ses longs cheveux dont les anneaux baignaient ses épaules ; d’autres fleurs servaient de tapis à ses pieds nus ou couraient en forme de légères guirlandes tout autour de sa personne, comme pour faire un cadre digne de tant de grâce et de pureté. Quelques-unes de ces fleurs étaient copiées sur la flore terrestre ; la plupart n’appartenaient à aucune espèce, et sans doute l’artiste les avait-il vues en rêve fleurir dans les jardins du paradis.
Lorsque Gilbert découvrit son ouvrage, soigneusement caché jusqu’à complète exécution, ses deux compagnons se montrèrent fort satisfaits et le félicitèrent de grand cœur. Lui-même ne put se défendre d’un vif mouvement de complaisance.
— C’est mon chef-d’œuvre, déclara-t-il, et si je le présentais aux jurés de ma corporation, certainement j’obtiendrais la maîtrise à l’unanimité des voix.
— Puisse-t-il d’abord nous sauver la vie, et surtout convertir la princesse ! répondirent Milo et Daniel.
La nuit suivante, Djamilék apparut dans la prison avec sa nourrice et ses deux suivantes. À la vue de la tapisserie, elle retint un cri d’admiration et se mit à l’examiner avec méfiance. Un moment elle compara l’image de la Vierge avec son propre visage, reflété dans le miroir ; puis, dédaigneuse, elle haussa les épaules et déclara dans un éclat de rire :
— Cette Dame est peut-être belle, mais vraiment, si c’est là son portrait, je n’ai point à craindre la comparaison !
Les jeunes gens ne surent que répondre : ils souffraient de l’affront fait au céleste modèle, et pourtant Gilbert lui-même avouait tout bas sa défaite. Enfin, Milo prit la parole :
— Notre ami, Madame, a fait une belle œuvre ; mais, si habile qu’il soit, l’aiguille ne peut rendre les traits d’un visage aussi bien que le pinceau. Je sais cela, car je suis peintre ; maintes fois j’ai travaillé pour les églises, et si j’avais ici mes couleurs, ma palette et mes autres outils, peut-être réussirais- je à vous contenter.
— Vous aurez couleurs et pinceaux, répliqua Djamilék.
Et elle s’en fut demander à son père un second délai, qui fut accordé comme le premier.
Milo se mit au travail. Pas plus que son camarade il n’avait de modèle, mais lui aussi travaillait d’après son cœur. Il peignit la Vierge dans tout l’éclat de la victoire céleste, telle qu’elle apparut aux légions des anges, le jour de son Assomption. Un nimbe de lumière entourait son front, des rayons et des roses tombaient de ses mains, sa robe et son manteau brillaient des couleurs les plus vives, toute son attitude indiquait le triomphe et l’allégresse.
— Moi aussi, j’ai fait un chef-d’œuvre ! disait ingénument le jeune peintre. Et si je peux l’emporter en France, je serai élu maître avant tous mes rivaux !
Le tableau n’avait pas fini de sécher que Djamilék vint le voir. Cette fois, elle ne cacha point son admiration ; les belles couleurs du manteau de la Vierge lui causèrent un plaisir d’enfant, mais elle fit des réserves, quant à la figure.





