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13 septembre 2026Saint Amé, Abbé

Amé naquit à Gre­noble, vers l’an 570, d’une famille noble d’o­ri­gine romaine. Son père le fit éle­ver avec soin au monas­tère d’A­gaune. Amé y prit le goût de la soli­tude et de la prière ; à la fin de ses études, il deman­da l’ha­bit reli­gieux. Quelques années plus tard, Dieu lui ins­pi­ra un tel désir de la vie soli­taire qu’il s’en­fuit du monas­tère et se reti­ra dans une grotte où il pas­sa trois jours sans nour­ri­ture. Retrou­vé par ses frères inquiets de sa dis­pa­ri­tion, Amé les pria de lui obte­nir du Père Abbé la per­mis­sion de conti­nuer ce genre de vie. Pour vivre, le saint ermite se mit à culti­ver la terre autour de la misé­rable cabane qu’il s’é­tait bâtie. Plus tard, saint Eus­tase, Abbé de Luxeuil, le déci­da, non sans peine, à l’ac­com­pa­gner dans son monas­tère, où il pour­rait tra­vailler plus fruc­tueu­se­ment au bien des âmes. Amé reçut la mis­sion d’al­ler prê­cher l’É­van­gile en Aus­tra­sie : son voyage ne fut qu’une suite de pro­diges et d’é­cla­tantes conver­sions. Le goût de la soli­tude le condui­sit enfin dans les déserts des Vosges, où il bâtit la célèbre abbaye de Remi­re­mont. Il se déchar­gea bien­tôt du gou­ver­ne­ment de son monas­tère, pour finir ses jours dans un ermi­tage très reti­ré, d’où il ne sor­tait que le dimanche pour aller prê­cher la parole de Dieu.


Ouvrage : Autres textes | Auteur : Dubard, Robert | Illustration : Dionnet, René
Saint Aubert pose son étoles sur le dragon

Vous connais­sez sans doute le Mont Saint-Michel. Je vous sou­haite d’y être allé par un beau jour d’é­té, quand le soleil joue dans les pierres de l’Ab­baye, se plaît à en sou­li­gner les détails par de gros traits d’ombre, et quand ce même soleil trans­forme l’é­ten­due des sables en moire changeante.

Vous connais­sez, ou vous connaî­trez à de pro­chaines vacances « le Mont », avec ses rues mon­tantes qui finissent en esca­liers, ses den­telles de pierre, ses bou­tiques où l’on vou­drait tout ache­ter, ain­si que la longue et magni­fique pro­me­nade en auto­car pour y par­ve­nir. Un sou­ve­nir que l’on n’ou­blie pas.

Mais, ce que vous igno­rez, c’est l’his­toire de ce rocher, toutes les mer­veilleuses légendes qui l’en­tourent comme d’une nuée dorée. On les évo­quait jadis, aux veillées, une tra­di­tion qui s’est trans­mise d’âge en âge et dont l’o­ri­gine se perd à l’ho­ri­zon de l’his­toire. Le mer­veilleux a dis­pa­ru de notre vie, et c’est grand dom­mage. Peut-être est-il un des ali­ments de l’âme, une source de poé­sie sûre­ment, que nous lais­sons tarir, faute d’y puiser.

Fort heu­reu­se­ment pour nous, un moine du XIIe siècle a recueilli ces récits légen­daires. C’est ain­si qu’ils nous sont par­ve­nus dans leur naï­ve­té et leur pieuse fraî­cheur. La légende s’y mêle aux faits, comme dans ces tapis­se­ries du moyen âge, les fils d’or aux fils de laine. Connais­sant la belle aven­ture du Mont Saint Michel, quand vous l’i­rez voir, la poé­sie des temps pas­sés s’a­jou­tant à la joie de votre décou­verte, votre joie en sera plus grande.

LE MONT AU TEMPS DES GAULOIS.

La gran­diose pers­pec­tive de la baie du Mont-Saint-Michel était, au temps des Gau­lois, une val­lée maré­ca­geuse et boisée.

À quelle époque la mer a‑t-elle enva­hi cette val­lée ? Les savants ne sont pas d’ac­cord sur la date à laquelle s’est pro­duite cette gigan­tesque inon­da­tion. Cer­tains la fixent au 1er ou au IIe siècles de l’ère chré­tienne, d’autres au IIIe siècle, d’autres encore, se mon­trant plus pré­cis, donnent une date, 709 de notre ère.

Les argu­ments s’é­changent comme des jave­lots acé­rés, mais aucun n’est assez pro­bant pour confondre l’adversaire.

Nous nous gar­de­rons de nous mêler à une contro­verse pour laquelle nous n’a­vons aucune com­pé­tence, et qui, du reste, est hors de notre sujet.

On croit savoir qu’au temps des Gau­lois, des drui­desses habi­taient le Mont, qui était alors appe­lé Bele­nus. Mais, des haches de pierre ont été retrou­vées dans les grottes du rocher, ce qui prou­ve­rait une habi­ta­tion plus ancienne encore.

Un temple païen y fut édi­fié au temps de l’oc­cu­pa­tion romaine ; mais dès le VIe siècle, on signale sur le Mont qui s’ap­pe­lait alors « Mont Tum­ba » ou Mont Tombe, la pré­sence d’a­na­cho­rètes. Ils y avaient édi­fié deux petites cha­pelles, dédiées à Saint-Étienne et à Saint-Sym­pho­rien et vivaient, comme tous les pieux ermites, une vie consa­crée à la prière et aux mortifications.

LA LÉGENDE DU LOUP.

Ils ne voyaient jamais per­sonne, pas même le curé du vil­lage voi­sin d’Astre, qui, cepen­dant, pour­voyait à leur nour­ri­ture. Il le fai­sait d’une façon fort curieuse : par un âne, sans nul guide. Cet âne était si bien dres­sé, et il connais­sait si bien le che­min, que jamais il ne s’é­car­tait de sa route, et il allait seul et reve­nait, de son vil­lage au Mont où demeu­raient les ermites.

Ouvrage : Percy Wynn | Auteur : Finn, Francis

— Eh ! jeune homme, qu’est-ce que tu fabriques ici ? 

La per­sonne à qui s’a­dres­sait cette rude ques­tion était, un enfant blond et déli­cat, dont l’âge ne parais­sait pas dépas­ser neuf ou dix ans. Avant d’être ain­si inter­pel­lé, il se tenait soli­taire, assis sur un banc dans un coin reti­ré de la cour de récréa­tion. Au pre­mier coup d’œil, il était aisé de voir que, ce n’é­tait pas un être vulgaire. 

Les lèvres de l’en­fant trem­blèrent, mais il ne répon­dit pas : il sem­bla cher­cher une réponse, dont les mots ne vou­laient pas venir. 

— Au moins, dis-nous ton nom ? 

— Per­cy Wynn[1], Mon­sieur.

La voix était claire et argen­tine. Le nom fut accueilli par un mur­mure de déri­sion de la part des sui­vants de Richards[1].

— Per­cy Wynn ! Per­cy Wynn ! répé­ta le chef d’un ton qu’il croyait spi­ri­tuel, quel joli nom ! N’es-tu pas de mon avis ? 

— Oh ! que oui, répon­dit Percy. 

Les enfants écla­tèrent de rire. Per­cy com­prit qu’on se moquait de lui, le sang afflua vers ses joues, il devint écarlate. 

— Oh ! là, là ! m’é­cria Mar­tin Peters[1] ; un petit fluet à visage de fouine, quel soleil ! comme il rou­git ! c’est une fille. 

À défaut de force phy­sique, Peters avait une langue méchante.

Un autre rire se fit entendre et Per­cy, se voyant le point de mire d’une ving­taine d’yeux mau­vais, qui rayon­naient de son embar­ras, rou­git encore plus et, se levant, essaya de se frayer un pas­sage et d’é­chap­per à la pénible obses­sion de ses bourreaux. 

Au collège, Percy Wynn est défendu par Tom Playfair
Bien sûr, il ne veut pas rece­voir de gifles, dit un nou­vel arrivant.

Mais Richards le sai­sit vio­lem­ment par le bras. 

— Pas si vite, Percy. 

— Je vous en prie, lais­sez-moi par­tir, j’ai besoin d’être seul. 

— Pas du tout, assieds-toi. J’ai à te poser quelques questions. 

Et Richards le fit brus­que­ment retom­ber sur son siège.

— Mon cher Per­cy, sais-tu où tu cou­che­ras ce soir ? 

— Oui, Mon­sieur, en haut dans le… dor­toir, je crois que c’est bien le nom. Le sur­veillant m’a mon­tré ma place il y un quart d’heure. 

— Très bien. Mais comme tu es nou­veau, il faut que je t’ap­prenne les usages. Ce soir, dès que tu seras cou­ché, — et il fau­dra te dépê­cher, — tu diras à haute voix : « Étei­gnez la lampe, Mon­sieur le sur­veillant, je suis au lit. »

Les audi­teurs et admi­ra­teurs de Richards prirent une expres­sion de gra­vi­té affec­tée… Le men­songe, voi­là le niveau du comique qui leur convenait. 

— Vrai­ment, il faut dire, cela ? dit Per­cy. Excu­sez-moi Mon­sieur, un autre ne pour­rait-il prendre ma place ?

— Non, non, il faut que ce soit toi : les nou­veaux le font tous, le pre­mier soir de leur arrivée.

— Mais, mais… s’é­cria Per­cy, quelle drôle de coutume !

— Drôle… passe… dit Richards, il faut le faire quand même.

— Bien… je le ferai. 

— Te rap­pelles-tu bien la phrase :

— « Mon­sieur le sur­veillant, étei­gnez la lampe, je suis au lit. »

— Tu as une mémoire d’ange. — Autre chose main­te­nant. Tu vas faire cra­quer tes doigts, tout de suite. 

— Faire cra­quer quoi ? deman­da Per­cy d’un air embarrassé. 

— Regarde, et Richards, pres­sant la main droite contre les pha­langes gauches, fit jaillir de ses arti­cu­la­tions un bruit sonore. 

— Je ne pour­rai jamais, Mon­sieur, dit Per­cy très sérieux

— Peu importe, essaie. 

— Je vous en sup­plie, pas cette fois ; j’es­saie­rai en mon par­ti­cu­lier, et quand j’au­rai appris, je serai si heu­reux de céder à vos désirs.

— Peuh ! s’é­cria John Somers, il a appris le dictionnaire. 

— Je vous assure qu’il n’en est rien, répli­qua Per­cy gravement. 

— Allons, allons ! reprit Richards d’un ton presque mena­çant, essaie, et un peu vite. Pas de caprices. 

Per­cy ne put plus y tenir. Écla­tant en san­glots, il se leva et ten­ta encore de se faire jour à tra­vers ses persécuteurs. 

Richards le sai­sit plus rude­ment que la pre­mière fois et le reje­ta bru­ta­le­ment sur le banc. 

— Veux-tu rece­voir une gifle, ou faire ce qu’on te dit ? 

— Bien sûr, il ne veut pas rece­voir des gifles et il serait bien sot de faire ce que tu demandes, dit un nou­vel arri­vant, qui s’é­tait ouvert un pas­sage dans le groupe en don­nant sans céré­mo­nies des coups de coude à droite et à gauche. 

  1. [1] Pro­non­cez : Ouinn, Rid­chard’s, Péterss
Ouvrage : Tout l'Évangile en images | Auteur : Baeteman, R. P. J.

Notre Sei­gneur n’ex­clut pas le tra­vail et la pré­voyance ; lui-même a gagné son pain à la sueur de son front. Mais il ne veut pas que nous soyons pré­oc­cu­pés outre mesure de l’a­ve­nir, et il nous ordonne de nous confier à sa pro­vi­dence pater­nelle. Et voi­ci pour­quoi : Lui qui nous…

Ouvrage : L'Étoile noëliste | Auteur : Colomban, Max

LES gardes lais­sèrent les trois chré­tiens dans cette nou­velle pri­son, dont ils bar­ri­ca­dèrent soi­gneu­se­ment la porte. Les chaînes étaient res­tées dans le cachot sou­ter­rain, en sorte que les jeunes gens, libres de leurs membres, com­men­cèrent par se féli­ci­ter du chan­ge­ment et bénir Dieu du caprice de la princesse.

Dès l’aube, Dja­mi­lék était allée cajo­ler le pacha, le sup­pliant de recu­ler le sup­plice des chré­tiens. Elle vou­lait, disait-elle, essayer sur ces obs­ti­nés l’ef­fet d’un cer­tain philtre dont sa nour­rice arabe avait le secret. Un grand mois était néces­saire pour faire venir du fond de l’Yé­men les ingré­dients indis­pen­sables. Le pacha, secrè­te­ment tra­vaillé par le désir de vaincre à tout prix la résis­tance des cap­tifs, avait accor­dé le délai.

La nou­velle pri­son pré­sen­tait un autre avan­tage : celui de rendre plus faciles les visites de la prin­cesse. La pru­dence, cepen­dant, défen­dait à celle-ci d’en abu­ser. Elle ne parut point durant le mois qui sui­vit, et ce fut une rude vic­toire rem­por­tée sur sa curiosité.

Gil­bert, cepen­dant, met­tait le temps à pro­fit : il tra­vaillait des pre­mières lueurs de l’aube au soleil cou­ché, et bien qu’il n’eût pas de modèle, son ouvrage était par­fait, car sa jeune ima­gi­na­tion et son cœur pieux suf­fi­saient à gui­der sa main.

La nuit, il voyait le doux visage de la Vierge pen­ché sur sa cou­chette, et, le matin reve­nu, il cher­chait dans sa cor­beille les laines les plus fines et les cou­leurs les plus fraîches pour en com­po­ser une image digne du céleste modèle entrevu.

Ce n’é­tait pas une bro­de­rie, c’é­tait une pein­ture qui nais­sait sous son aiguille : la pein­ture la plus déli­cate, la plus nuan­cée que jamais artiste ait exé­cu­tée avec de sem­blables maté­riaux. La Vierge était repré­sen­tée en sa radieuse ado­les­cence telle qu’elle appa­rut aux regards char­més de l’ar­change Gabriel. Une robe d’a­zur vêtait son corps gra­cile, un grand lis blanc éclo­sait dans sa main. Une cou­ronne de roses enser­rait autour des tempes ses longs che­veux dont les anneaux bai­gnaient ses épaules ; d’autres fleurs ser­vaient de tapis à ses pieds nus ou cou­raient en forme de légères guir­landes tout autour de sa per­sonne, comme pour faire un cadre digne de tant de grâce et de pure­té. Quelques-unes de ces fleurs étaient copiées sur la flore ter­restre ; la plu­part n’ap­par­te­naient à aucune espèce, et sans doute l’ar­tiste les avait-il vues en rêve fleu­rir dans les jar­dins du paradis.

Lorsque Gil­bert décou­vrit son ouvrage, soi­gneu­se­ment caché jus­qu’à com­plète exé­cu­tion, ses deux com­pa­gnons se mon­trèrent fort satis­faits et le féli­ci­tèrent de grand cœur. Lui-même ne put se défendre d’un vif mou­ve­ment de complaisance.

— C’est mon chef-d’œuvre, décla­ra-t-il, et si je le pré­sen­tais aux jurés de ma cor­po­ra­tion, cer­tai­ne­ment j’ob­tien­drais la maî­trise à l’u­na­ni­mi­té des voix.

— Puisse-t-il d’a­bord nous sau­ver la vie, et sur­tout conver­tir la prin­cesse ! répon­dirent Milo et Daniel.

La nuit sui­vante, Dja­mi­lék appa­rut dans la pri­son avec sa nour­rice et ses deux sui­vantes. À la vue de la tapis­se­rie, elle retint un cri d’ad­mi­ra­tion et se mit à l’exa­mi­ner avec méfiance. Un moment elle com­pa­ra l’i­mage de la Vierge avec son propre visage, reflé­té dans le miroir ; puis, dédai­gneuse, elle haus­sa les épaules et décla­ra dans un éclat de rire :

— Cette Dame est peut-être belle, mais vrai­ment, si c’est là son por­trait, je n’ai point à craindre la comparaison !

Les jeunes gens ne sur­ent que répondre : ils souf­fraient de l’af­front fait au céleste modèle, et pour­tant Gil­bert lui-même avouait tout bas sa défaite. Enfin, Milo prit la parole :

— Notre ami, Madame, a fait une belle œuvre ; mais, si habile qu’il soit, l’ai­guille ne peut rendre les traits d’un visage aus­si bien que le pin­ceau. Je sais cela, car je suis peintre ; maintes fois j’ai tra­vaillé pour les églises, et si j’a­vais ici mes cou­leurs, ma palette et mes autres outils, peut-être réus­si­rais- je à vous contenter.

— Vous aurez cou­leurs et pin­ceaux, répli­qua Djamilék. 

Et elle s’en fut deman­der à son père un second délai, qui fut accor­dé comme le premier.

Milo se mit au tra­vail. Pas plus que son cama­rade il n’a­vait de modèle, mais lui aus­si tra­vaillait d’a­près son cœur. Il pei­gnit la Vierge dans tout l’é­clat de la vic­toire céleste, telle qu’elle appa­rut aux légions des anges, le jour de son Assomp­tion. Un nimbe de lumière entou­rait son front, des rayons et des roses tom­baient de ses mains, sa robe et son man­teau brillaient des cou­leurs les plus vives, toute son atti­tude indi­quait le triomphe et l’allégresse. 

— Moi aus­si, j’ai fait un chef-d’œuvre ! disait ingé­nu­ment le jeune peintre. Et si je peux l’emporter en France, je serai élu maître avant tous mes rivaux !

Le tableau n’a­vait pas fini de sécher que Dja­mi­lék vint le voir. Cette fois, elle ne cacha point son admi­ra­tion ; les belles cou­leurs du man­teau de la Vierge lui cau­sèrent un plai­sir d’en­fant, mais elle fit des réserves, quant à la figure.

Ouvrage : L'Étoile noëliste | Auteur : Colomban, Max

AUSSITÔT que le pacha fut par­ti, Dja­mi­lék ren­voya ses femmes et se mit au lit, pro­met­tant de dor­mir mais sa tête brû­lait, l’af­front qu’elle venait de subir se pré­sen­tait sans cesse à sa pen­sée avec mille cir­cons­tances aggra­vantes, en sorte qu’elle se leva bien­tôt et ordon­na qu’on ral­lu­mât les lampes, ne pou­vant plus sup­por­ter le silence et l’obscurité.

Depuis son enfance, Dja­mi­lék s’en­ten­dait dire qu’elle était belle et digne de par­ta­ger le trône d’un sultan.

Le refus des chré­tiens bou­le­ver­sait toutes ses idées chez elle, la sur­prise éga­lait au moins l’indignation.

Ils contemplèrent la singulière apparition.
Ils contem­plèrent la sin­gu­lière apparition.

— On m’a donc trom­pée ?… se disait-elle. Lorsque les poètes me com­pa­raient à la rose, à l’é­toile, aux pierres pré­cieuses, aux plus belles choses qui se voient au ciel et sur la terre… ils m’en­taient donc ?… Hélas ! il faut le croire, puisque les der­niers des hommes ne font nul cas de cette beau­té dont j’é­tais si fière ! C’est donc qu’elle n’existe point. Tout le monde s’est enten­du pour m’a­bu­ser : les poètes, mes femmes, mes esclaves, et mon père lui-même… celui-ci par com­plai­sance, les autres par inté­rêt et flat­te­rie. Et moi qui sou­riais à leur men­songe, je n’é­tais qu’une pauvre dupe dont ils devaient se moquer tout bas !

Et cette pen­sée lui était si amère, qu’elle grif­fait ses joues et se frap­pait les yeux de ses petits poings cris­pés. Puis, sai­sis­sant un miroir de Venise sus­pen­du à sa cein­ture par une chaîne d’or­fè­vre­rie, pré­cieux joyau dont elle ne se sépa­rait jamais, elle y cher­chait avi­de­ment quelques ves­tiges de sa beau­té ; et comme le cris­tal ne lui pré­sen­tait plus que des yeux bat­tus, des joues meur­tries et des traits gon­flés par les larmes, elle y voyait la jus­ti­fi­ca­tion de toutes ses craintes.

— Eh bien ! non, s’é­cria-t-elle dans un sur­saut d’or­gueil, je ne puis croire que j’ai été dupe à ce point. Je suis belle autant que la rose, autant que l’é­toile ; les poètes avalent rai­son, mon miroir me l’a répé­té maintes fois. Quels hommes sont donc ces chré­tiens pour n’a­voir point fait aucune atten­tion à cette beau­té ?… Que dis-je ?… Pour lui pré­fé­rer la mort ! Sont-ils donc d’une autre essence que la nôtre ? Je vou­drais bien connaître ces hommes pro­di­gieux et apprendre de leur bouche la véri­table cause de leur refus, car, sûre­ment, ce n’est pas le mépris ! 

Cette pen­sée une fois entrée dans sa cer­velle, Dja­mi­lék ne s’en déli­vra plus. Elle était, à l’é­gal de son père, véhé­mente dans ses caprices. Le pacha se recon­nais­sait en elle et l’a­vait accou­tu­mée à ne suivre d’autre règle que sa volonté.