Notre Seigneur n’exclut pas le travail et la prévoyance ; lui-même a gagné son pain à la sueur de son front. Mais il ne veut pas que nous soyons préoccupés outre mesure de l’avenir, et il nous ordonne de nous confier à sa providence paternelle. Et voici pourquoi : Lui qui nous…
Et maintenant une histoire ! Posts
Raymond naquit en Catalogne l’an 1203. Pour le détourner de la prière et de ses aspirations au sacerdoce, son père l’envoya garder les moutons. Mais l’enfant conserva ses habitudes pieuses : il fréquentait une chapelle dédiée à saint Nicolas et allait y invoquer Marie. La Vierge lui donna l’ordre d’entrer chez les religieux de Notre-Dame de la Merci. Envoyé en Afrique, il épuisa toutes les ressources dont il disposait pour le rachat des chrétiens prisonniers des Musulmans : n’ayant plus rien, il finit par se livrer lui-même pour gage. Mais comme, enflammé de zèle, il prêchait et opérait des conversions parmi les Musulmans, on le jeta dans un étroit cachot et on le soumit à différents supplices : il endura notamment le cruel martyre d’avoir les lèvres percées et tenues fermées par un cadenas. Des religieux de son Ordre parvinrent à le racheter ; le pape Grégoire IX, informé de son héroïsme, le créa cardinal. Mais, en se rendant à Rome, Raymond mourut le 31 août 1240.
LES gardes laissèrent les trois chrétiens dans cette nouvelle prison, dont ils barricadèrent soigneusement la porte. Les chaînes étaient restées dans le cachot souterrain, en sorte que les jeunes gens, libres de leurs membres, commencèrent par se féliciter du changement et bénir Dieu du caprice de la princesse.
Dès l’aube, Djamilék était allée cajoler le pacha, le suppliant de reculer le supplice des chrétiens. Elle voulait, disait-elle, essayer sur ces obstinés l’effet d’un certain philtre dont sa nourrice arabe avait le secret. Un grand mois était nécessaire pour faire venir du fond de l’Yémen les ingrédients indispensables. Le pacha, secrètement travaillé par le désir de vaincre à tout prix la résistance des captifs, avait accordé le délai.
La nouvelle prison présentait un autre avantage : celui de rendre plus faciles les visites de la princesse. La prudence, cependant, défendait à celle-ci d’en abuser. Elle ne parut point durant le mois qui suivit, et ce fut une rude victoire remportée sur sa curiosité.
Gilbert, cependant, mettait le temps à profit : il travaillait des premières lueurs de l’aube au soleil couché, et bien qu’il n’eût pas de modèle, son ouvrage était parfait, car sa jeune imagination et son cœur pieux suffisaient à guider sa main.
La nuit, il voyait le doux visage de la Vierge penché sur sa couchette, et, le matin revenu, il cherchait dans sa corbeille les laines les plus fines et les couleurs les plus fraîches pour en composer une image digne du céleste modèle entrevu.
Ce n’était pas une broderie, c’était une peinture qui naissait sous son aiguille : la peinture la plus délicate, la plus nuancée que jamais artiste ait exécutée avec de semblables matériaux. La Vierge était représentée en sa radieuse adolescence telle qu’elle apparut aux regards charmés de l’archange Gabriel. Une robe d’azur vêtait son corps gracile, un grand lis blanc éclosait dans sa main. Une couronne de roses enserrait autour des tempes ses longs cheveux dont les anneaux baignaient ses épaules ; d’autres fleurs servaient de tapis à ses pieds nus ou couraient en forme de légères guirlandes tout autour de sa personne, comme pour faire un cadre digne de tant de grâce et de pureté. Quelques-unes de ces fleurs étaient copiées sur la flore terrestre ; la plupart n’appartenaient à aucune espèce, et sans doute l’artiste les avait-il vues en rêve fleurir dans les jardins du paradis.
Lorsque Gilbert découvrit son ouvrage, soigneusement caché jusqu’à complète exécution, ses deux compagnons se montrèrent fort satisfaits et le félicitèrent de grand cœur. Lui-même ne put se défendre d’un vif mouvement de complaisance.
— C’est mon chef-d’œuvre, déclara-t-il, et si je le présentais aux jurés de ma corporation, certainement j’obtiendrais la maîtrise à l’unanimité des voix.
— Puisse-t-il d’abord nous sauver la vie, et surtout convertir la princesse ! répondirent Milo et Daniel.
La nuit suivante, Djamilék apparut dans la prison avec sa nourrice et ses deux suivantes. À la vue de la tapisserie, elle retint un cri d’admiration et se mit à l’examiner avec méfiance. Un moment elle compara l’image de la Vierge avec son propre visage, reflété dans le miroir ; puis, dédaigneuse, elle haussa les épaules et déclara dans un éclat de rire :
— Cette Dame est peut-être belle, mais vraiment, si c’est là son portrait, je n’ai point à craindre la comparaison !
Les jeunes gens ne surent que répondre : ils souffraient de l’affront fait au céleste modèle, et pourtant Gilbert lui-même avouait tout bas sa défaite. Enfin, Milo prit la parole :
— Notre ami, Madame, a fait une belle œuvre ; mais, si habile qu’il soit, l’aiguille ne peut rendre les traits d’un visage aussi bien que le pinceau. Je sais cela, car je suis peintre ; maintes fois j’ai travaillé pour les églises, et si j’avais ici mes couleurs, ma palette et mes autres outils, peut-être réussirais- je à vous contenter.
— Vous aurez couleurs et pinceaux, répliqua Djamilék.
Et elle s’en fut demander à son père un second délai, qui fut accordé comme le premier.
Milo se mit au travail. Pas plus que son camarade il n’avait de modèle, mais lui aussi travaillait d’après son cœur. Il peignit la Vierge dans tout l’éclat de la victoire céleste, telle qu’elle apparut aux légions des anges, le jour de son Assomption. Un nimbe de lumière entourait son front, des rayons et des roses tombaient de ses mains, sa robe et son manteau brillaient des couleurs les plus vives, toute son attitude indiquait le triomphe et l’allégresse.
— Moi aussi, j’ai fait un chef-d’œuvre ! disait ingénument le jeune peintre. Et si je peux l’emporter en France, je serai élu maître avant tous mes rivaux !
Le tableau n’avait pas fini de sécher que Djamilék vint le voir. Cette fois, elle ne cacha point son admiration ; les belles couleurs du manteau de la Vierge lui causèrent un plaisir d’enfant, mais elle fit des réserves, quant à la figure.
AUSSITÔT que le pacha fut parti, Djamilék renvoya ses femmes et se mit au lit, promettant de dormir mais sa tête brûlait, l’affront qu’elle venait de subir se présentait sans cesse à sa pensée avec mille circonstances aggravantes, en sorte qu’elle se leva bientôt et ordonna qu’on rallumât les lampes, ne pouvant plus supporter le silence et l’obscurité.
Depuis son enfance, Djamilék s’entendait dire qu’elle était belle et digne de partager le trône d’un sultan.
Le refus des chrétiens bouleversait toutes ses idées chez elle, la surprise égalait au moins l’indignation.

— On m’a donc trompée ?… se disait-elle. Lorsque les poètes me comparaient à la rose, à l’étoile, aux pierres précieuses, aux plus belles choses qui se voient au ciel et sur la terre… ils m’entaient donc ?… Hélas ! il faut le croire, puisque les derniers des hommes ne font nul cas de cette beauté dont j’étais si fière ! C’est donc qu’elle n’existe point. Tout le monde s’est entendu pour m’abuser : les poètes, mes femmes, mes esclaves, et mon père lui-même… celui-ci par complaisance, les autres par intérêt et flatterie. Et moi qui souriais à leur mensonge, je n’étais qu’une pauvre dupe dont ils devaient se moquer tout bas !
Et cette pensée lui était si amère, qu’elle griffait ses joues et se frappait les yeux de ses petits poings crispés. Puis, saisissant un miroir de Venise suspendu à sa ceinture par une chaîne d’orfèvrerie, précieux joyau dont elle ne se séparait jamais, elle y cherchait avidement quelques vestiges de sa beauté ; et comme le cristal ne lui présentait plus que des yeux battus, des joues meurtries et des traits gonflés par les larmes, elle y voyait la justification de toutes ses craintes.
— Eh bien ! non, s’écria-t-elle dans un sursaut d’orgueil, je ne puis croire que j’ai été dupe à ce point. Je suis belle autant que la rose, autant que l’étoile ; les poètes avalent raison, mon miroir me l’a répété maintes fois. Quels hommes sont donc ces chrétiens pour n’avoir point fait aucune attention à cette beauté ?… Que dis-je ?… Pour lui préférer la mort ! Sont-ils donc d’une autre essence que la nôtre ? Je voudrais bien connaître ces hommes prodigieux et apprendre de leur bouche la véritable cause de leur refus, car, sûrement, ce n’est pas le mépris !
Cette pensée une fois entrée dans sa cervelle, Djamilék ne s’en délivra plus. Elle était, à l’égal de son père, véhémente dans ses caprices. Le pacha se reconnaissait en elle et l’avait accoutumée à ne suivre d’autre règle que sa volonté.
LE pacha, cette nuit-là, ne dormit point. Au petit jour, il fit appeler le chef de ses imans, vieillard rempli de sagesse et son plus intime conseiller.
— Aide-moi, lui dit-il, à sauver ces Français. Devenus musulmans, ils seront pour moi des soldats excellents et dont j’ai le plus pressant besoin, car les dernières batailles ont grandement réduit le nombre de mes guerriers. Je ne trouve à enrôler que des esclaves, des maraudeurs, bons à piller une ville sans défense ou à égorger des trainards, mais qui lâchent pied à la première affaire sérieuse. Les Francs sont d’une autre étoffe, et puisqu’Allah m’a envoyé ces trois-là, je serais bien sot de n’en point tirer parti.
— Ce sera difficile, répondit l’iman en caressant sa longue barbe blanche. Car ils méprisent la mort.
— C’est ce que j’estime en eux ; s’ils étaient des poltrons ou de vils renégats, je ne chercherais pas à me les attacher.
— Il faut bien, toutefois qu’ils se fassent musulmans ! Sans quoi ils déserteront à la première occasion. On ne peut les y contraindre par menaces ; d’ailleurs, les conversions forcées ne sont pas sincères. Mais si nous arrivions à leur persuader d’embrasser notre religion volontairement, comme étant la véritable, ils deviendraient d’aussi fidèles musulmans qu’ils ont été de bons chrétiens.
Les yeux du pacha brillèrent, et il serra avec effusion les mains de son vieil ami.
— Cela te regarde, père vénéré ! Entoure-toi de nos prêtres, de nos savants ; à vous tous vous viendrez bien à bout d’hommes simples et qui certainement n’ont point usé leurs chausses sur les bancs des écoles !
Lorsque le lendemain matin les gardes du pacha vinrent quérir nos trois jeunes Français, ceux-ci s’embrassèrent avec effusion, croyant bien aller au martyre. Grande fut leur surprise en se voyant introduits dans une vaste salle meublée de coussins et de divans, sur lesquels siégeaient des hommes à longues barbes, les uns très âgés et blancs de poil comme l’empereur Charlemagne, d’autres plus jeunes, mais tous également graves et de contenance imposante. Sur de petites tables, de gros volumes étaient empilés, et parmi eux, en belle place, le livre du Coran.
— Est-ce qu’on va nous faire la classe ?… souffla Daniel, le petit berger, à l’oreille de ses compagnons. Ces bons vieillards me font penser aux moines de mon couvent ; je les trouve de mine plaisante auprès des nègres d’hier.
— Sot que tu es, lui repartit Gilbert, ne vois-tu pas que ces gens-là sont des enchanteurs et des nécromans, qui s’apprêtent à nous servir un tour de leur métier ?… Tenons-nous sur nos gardes afin de ne nous point laisser prendre à leurs diableries.
Cependant, le vieil iman prit la parole. Il connaissait le langage de France, ayant servi plusieurs fois d’ambassadeur auprès des princes chrétiens, et ses manières nobles et courtoises ne laissaient rien à désirer. Ayant souhaité longue vie et paix aux prisonniers, il les entreprit sur le fait de la religion, tâchant de leur persuader que Mahomet était le prophète de Dieu. Ses compagnons se joignirent à lui, citant des textes et mettant de vieux manuscrits sous le nez de nos jeunes gens, ahuris par cet étalage théologique, mais toujours fermes dans leur foi.
— S’il vous plaît, seigneurs magiciens, laissez-nous tranquilles avec vos grimoires… Nous ne sommes point des clercs. Voici Daniel le pâtre, qui ne sait ni A ni B… et Milo et Gilbert, qui n’ont guère eu loisir d’étudier. Nous sommes chrétiens : c’est tout ce qu’il vous importe de savoir.
Malgré cette déclaration d’ignorance, ils ne laissaient point que de répondre aux objections qu’on leur faisait, et parfois de façon à embarrasser l’adversaire, car ils avaient de la finesse et du jugement. Si peu lettrés qu’ils fussent, ils connaissaient bien leur religion. Tout petits, leurs mères les avaient conduits aux églises, dont les vitraux et les statues leur avaient d’abord servi de livres. Plus tard, ils avaient écouté d’une oreille docile les sermons des prédicateurs. En sorte que la foi sucée avec le lait maternel s’était développée dans leur cœur à la façon d’une belle plante semée dans une terre labourée et arrosée, et qui produit au temps voulu des fleurs et des fruits. Jusqu’au soir, la discussion se poursuivit sans aucun succès pour les musulmans. Las de verser des flots d’éloquence, ces hommes à l’aspect vénérable déchiraient leurs vêtements, s’arrachaient des poils de barbe ou proféraient des imprécations, les mains levées vers le ciel. Quelques-uns, le poing tendu, injuriaient les captifs. Ceux-ci s’étaient pris par la main, et à haute voix récitaient le Credo.
IL y avait une fois trois compagnons, de petite naissance, mais de foi ardente et de mâle courage, qui avaient quitté maisons et familles pour aller délivrer le tombeau du Sauveur. Mêlés à d’autres pèlerins aussi pauvres qu’eux-mêmes, ils avaient gagné l’Italie à pied, sans autre bagage que quelques hardes fixées sur leurs épaules avec une courroie. Pour armes, le bâton qu’ils tenaient à la main, plus un long coutelas passé dans leur ceinturon de cuir ; pour vivres, un peu de pain donné par des paysans charitables ou gagné à la sueur du front dans les campagnes où ils travaillaient en passant ; pour trésor, quelques piécettes de cuivre tintant au fond d’une vieille escarcelle commune à tous trois, des médailles bénites par le curé de leur paroisse, et surtout la croix de laine rouge, cousue au côté gauche de leur manteau de bure, et qu’ils n’eussent point échangé contre le collier de diamants de l’empereur.
L’empereur, en ce temps-là, s’appelait Frédéric II, et il avait fait serment de passer la mer afin de rendre Jérusalem à son roi nominal, messire Jean de Brienne, dont il avait épousé la fille Yolande. En attendant qu’il se décidât à tenir sa promesse, les prêtres prêchaient la Croisade, les chevaliers apprêtaient leurs armes, et la foule des humbles et pieux pèlerins emplissait les ports de la Méditerranée, attendant avec grande impatience les navires promis et la permission de s’embarquer.
Il y avait des années que cela durait. En dépit des exhortations du Pape, l’empereur demeurait en Allemagne, usant de prétextes et réclamant toujours de nouveaux délais. Cependant les pèlerins piétinaient sur place, à bout de ressources, livrés à toutes les tentations que donnent la misère et l’oisiveté. Beaucoup mouraient, accablés par ce climat du Midi auquel ils n’étaient point accoutumés, ou décimés par la peste, par la lèpre, par toutes les maladies apportées d’Orient à bord des navires du négoce, en même temps que les épices, les parfums et les pierres précieuses. Il y en avait qui s’en retournaient chez eux, pleurant à la pensée de n’avoir point vu Jérusalem. Les plus hardis saisissaient la première occasion de passer en Terre Sainte, quoiqu’il y eût grand péril à le faire isolément ou par petits groupes, l’audace et la cruauté des Sarrasins n’ayant fait que croître depuis qu’ils avaient repris Damiette. De ce nombre furent les trois amis dont nous venons de parler. Le plus âgé n’avait pas vingt-cinq ans et ils n’étaient point d’humeur à attendre le bon vouloir de Sa Majesté germanique, étant de ce peuple de France qui se rit des obstacles, court au-devant des périls et ne craint rien tant que l’inaction et le trop de sécurité.
L’aîné s’appelait Gilbert et il était brodeur de sa profession. Le second, Milo, appartenait à la corporation des peintres d’images. Le troisième, qui n’avait encore que dix-huit ans, était un pauvre orphelin du nom de Daniel, élevé par des moines qui l’avaient pris en pitié, l’ayant trouvé jadis à moitié mort de faim sur le seuil de leur église. Il ne savait faire autre chose que de garder les troupeaux, étant d’intelligence lente, et, disait-on, un peu simple d’esprit, en sorte que l’on n’avait pu lui apprendre à lire et à écrire ; cependant, il ne manquait pas de jugement, et il se faisait aimer de tous par sa probité et son bon cœur. Surtout il était si pieux qu’aucun moine du monastère, même le prieur, ne pouvait lui en remontrer sur ce point.
S’étant donc embarqués au port de Brindes, nos gens firent voile pour l’île de Chypre, dans la cale d’un navire où ils étaient aussi mal que possible, entassés pêle-mêle avec des marchandises de toutes sortes que le maître du bateau, un Génois, allait échanger contre les vins fameux de l’île enchanteresse. Mais nos braves pèlerins ne se rebutèrent pas plus de la puanteur, de la vermine et du mal de mer qu’ils ne se laissèrent séduire par la douceur du climat chypriote. Ils n’eurent de cesse que lorsqu’ils eurent obtenu place dans une nef armée en guerre que le jeune roi Lusignan envoyait au secours de Saint-Jean-d’Acre. La traversée fut heureuse ; un navire égyptien rencontré à la traverse fut pris à l’abordage après un vif combat où nos trois Français eurent occasion de se signaler, et bientôt Gilbert, Milo et Daniel mirent le pied en Terre Sainte, tout joyeux de s’être tirés d’affaire par leurs propres moyens, sans rien devoir au chef de la Croisade, l’inerte et déloyal Frédéric II.




