— Eh ! jeune homme, qu’est-ce que tu fabriques ici ?
La personne à qui s’adressait cette rude question était, un enfant blond et délicat, dont l’âge ne paraissait pas dépasser neuf ou dix ans. Avant d’être ainsi interpellé, il se tenait solitaire, assis sur un banc dans un coin retiré de la cour de récréation. Au premier coup d’œil, il était aisé de voir que, ce n’était pas un être vulgaire.
Les lèvres de l’enfant tremblèrent, mais il ne répondit pas : il sembla chercher une réponse, dont les mots ne voulaient pas venir.
— Au moins, dis-nous ton nom ?
— Percy Wynn[1], Monsieur.
La voix était claire et argentine. Le nom fut accueilli par un murmure de dérision de la part des suivants de Richards[1].
— Percy Wynn ! Percy Wynn ! répéta le chef d’un ton qu’il croyait spirituel, quel joli nom ! N’es-tu pas de mon avis ?
— Oh ! que oui, répondit Percy.
Les enfants éclatèrent de rire. Percy comprit qu’on se moquait de lui, le sang afflua vers ses joues, il devint écarlate.
Oh ! là, là ! m’écria Martin Peters[1] ; un petit fluet à visage de fouine, quel soleil ! comme il rougit ! c’est une fille. À défaut de force physique, Peters avait une langue méchante.
Un autre rire se fit entendre et Percy, se voyant le point de mire d’une vingtaine d’yeux mauvais, qui rayonnaient de son embarras, rougit encore plus et, se levant, essaya de se frayer un passage et d’échapper à la pénible obsession de ses bourreaux.

Mais Richards le saisit violemment par le bras.
— Pas si vite, Percy.
— Je vous en prie, laissez-moi partir, j’ai besoin d’être seul.
— Pas du tout, assieds-toi. J’ai à te poser quelques questions.
Et Richards le fit brusquement retomber sur son siège.
— Mon cher Percy, sais-tu où tu coucheras ce soir ?
— Oui, Monsieur, en haut dans le… dortoir, je crois que c’est bien le nom. Le surveillant m’a montré ma place il y un quart d’heure.
— Très bien. Mais comme tu es nouveau, il faut que je t’apprenne les usages. Ce soir, dès que tu seras couché, — et il faudra te dépêcher, — tu diras à haute voix : « Éteignez la lampe, Monsieur le surveillant, je suis au lit. »
Les auditeurs et admirateurs de Richards prirent une expression de gravité affectée… Le mensonge, voilà le niveau du comique qui leur convenait.
— Vraiment, il faut dire, cela ? dit Percy. Excusez-moi Monsieur, un autre ne pourrait-il prendre ma place ?
— Non, non, il faut que ce soit toi : les nouveaux le font tous, le premier soir de leur arrivée.
— Mais, mais… s’écria Percy, quelle drôle de coutume !
— Drôle.. passe… dit Richards, il faut le faire quand même.
— Bien… je le ferai.
— Te rappelles-tu bien la phrase :
— « Monsieur le surveillant, éteignez la lampe, je suis au lit. »
— Tu as une mémoire d’ange. — Autre chose maintenant. Tu vas faire craquer tes doigts, tout de suite.
— Faire craquer quoi ? demanda Percy d’un air embarrassé.
— Regarde, et Richards, pressant la main droite contre les phalanges gauches, fit jaillir de ses articulations un bruit sonore.
— Je ne pourrai jamais, ‚Monsieur, dit Percy très sérieux
— Peu importe, essaie.
— Je vous en supplie, pas cette fois ; j’essaierai en mon particulier, et quand j’aurai appris, je serai si heureux de céder à vos désirs.
— Peuh ! s’écria John Somers, il a appris le dictionnaire.
— Je vous assure qu’il n’en est rien, répliqua Percy gravement.
— Allons, allons ! reprit Richards d’un ton presque menaçant, essaie, et un peu vite. Pas de caprices.
Percy ne put plus y tenir. Éclatant en sanglots, il se leva et tenta encore de se faire jour à travers ses persécuteurs.
Richards le saisit plus rudement que la première fois et le rejeta brutalement sur le banc.
— Veux-tu recevoir une gifle, ou faire ce qu’on te dit ?
— Bien sûr, il ne veut pas recevoir des gifles et il serait bien sot de faire ce que tu demandes, dit un nouvel arrivant, qui s’était ouvert un passage dans le groupe en donnant sans cérémonies des coups de coude à droite et à gauche.
- [1] Prononcez : Ouinn, Ridchard’s, Péterss↩





