Les trois questions.
Il y avait une fois, dans un pays très lointain, un roi cruel dont les caprices ne connaissaient pas de limites ; il était sans pitié et abusait de sa force quand il était de mauvaise humeur.

Certain
Saint Joseph
« Marie, êtes-vous prête ?

— Me voici ! »

Et la jeune femme s'assied sur l'âne entre deux ballots. Il fait encore nuit... Marie et Joseph partent pour Bethléem.

L’Empereur Auguste a ordonné de recenser
La Maison de Dieu
Chapitre VIII
Ce matin, le vent d’ouest court en secouant les branches à travers le petit bois. De temps en temps, une rafale fait passer dans l’air sa longue plainte triste, mais les garçons s’en moquent
La violette de Pibrac
Que se passe-t-il donc à Pibrac ? Pourquoi cette animation à laquelle l'humble village gascon n'est guère accoutumé ? Pourquoi ces arcs de fleurs et de feuillages, et ces draps tendus aux fenêtres
Le secret de Jean
Depuis quelque temps déjà, M. le Vicaire trouvait que Jean avait changé ; il semblait que quelque chose n'allait pas. Lui, si gai autrefois, presque trop, il devenait morose, triste.

Un jour, que

Et maintenant une histoire ! Posts

Auteur : Bay, Francine | Ouvrage : Autres textes .

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« Moi aussi aussi, je veux aller au Tonkin ! »

Missionnaire au Vietnam - Saint Thephane Venard

« Avance, che­vrette, avance !… » De son petit bâton, Théo­phane, 9 ans, pousse le long de la rivière la petite chèvre de la famille qui n’a­vance pas aus­si vite qu’il vou­drait. Arri­vé enfin au bord des rochers qui dominent le pré, dans cette jolie cam­pagne du Poi­tou, il s’as­soit par terre. Comme il est heu­reux ! Il ouvre aus­si­tôt un livre qu’il por­tait pré­cieu­se­ment sous son bras et que vient de lui prê­ter M. le Curé : Vie et mort de Charles Cor­nay, prêtre du dio­cèse de Poi­tiers, déca­pi­té pour la foi au Ton­kin.

Comme les jeunes enfants, il lit tout haut, de sa voix appli­quée de bon éco­lier. Et comme dans un champ voi­sin se trouve Julie Bon­net, une jeune fille beau­coup plus grande que Théo­phane mais pas­sion­née comme lui par les his­toires de mis­sion­naires, la voi­ci qui accourt, avec les bêtes qu’elle garde elle aus­si, pour écou­ter, tout en tri­co­tant, la lec­ture de Théo­phane.

Quelle his­toire pas­sion­nante ! Il y a à peine deux ans, en 1837, que ce prêtre est mort mar­tyr au Tong-King – on dit main­te­nant Ton­kin –, en Extrême-Orient, dans la région de Hong Kong.

Théo­phane est très impres­sion­né par ce qu’il lit ; tout-à-coup, il s’ar­rête comme ins­pi­ré. Julie le regarde et laisse son tri­cot… « Moi aus­si, dit-il, je veux aller au Ton­kin ! Et moi aus­si, je veux être mar­tyr ! »

Comme un poisson dans l’eau

Il n’au­ra pas beau­coup de mal, ce bon élève, second d’une famille de quatre enfants, à convaincre ses parents, pro­fon­dé­ment chré­tiens, de le lais­ser faire ses études pour deve­nir prêtre. Ain­si entre-t-il, à 12 ans, en 1841, au col­lège de Doué-la Fon­taine, en Anjou, puis au grand sémi­naire de Poi­tiers. À sa sœur Méla­nie, il écrit des lettres enthou­siastes : « Le sémi­naire, c’est le para­dis sur terre… Que l’on est heu­reux dans la mai­son du Sei­gneur ! J’y suis comme un pois­son dans l’eau ! »

Il prie, il tra­vaille, il réflé­chit, et sent gran­dir son inti­mi­té avec le Sei­gneur ; il reste très dis­cret et modeste et ne parle pas beau­coup, bien qu’il soit très gai. « On voit bien, comme dira plus tard un de ses cama­rades de sémi­naire, qu’il garde soi­gneu­se­ment pour lui-même ce qui fait l’ob­jet de ses plus chers dési­rs ». On ne se doute guère, sinon par son sou­rire, de la pas­sion qui habite ce futur mis­sion­naire, le « petit abbé Vénard » comme on l’ap­pelle, à cause de sa taille un peu en-des­sous de la moyenne.

L’École Polytechnique… du martyre

Ses études au grand sémi­naire se ter­minent. Ordon­né sous-diacre et réso­lu plus que jamais à deve­nir mis­sion­naire, il demande son admis­sion au sémi­naire des Mis­sions Étran­gères de Paris. La plu­part de ceux qui l’en­tourent sont stu­pé­faits, car il a bien gar­dé son secret.

Il revient dans son vil­lage natal de Saint-Loup pour dire adieu à sa famille : sa maman est morte quelques années plus tôt, quand il avait 14 ans, mais son père, lui, est là. Très ému, il lui donne sa béné­dic­tion avant ce grand départ. « Adieu, adieu, s’é­crie Théo­phane d’une voix forte à tra­vers la por­tière, nous nous rever­rons au Ciel ! »

Le voi­ci donc qui arrive, à 22 ans, appren­ti mis­sion­naire, dans ce grand sémi­naire qu’un car­di­nal a appe­lé « l’É­cole Poly­tech­nique du mar­tyre »…

| Ouvrage : 90 Histoires pour les catéchistes I, I. Les vertus théologales .

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Charité

Je me suis enga­gé à ne faire connaître ni le nom ni le pays de la petite héroïne de ce récit. Je puis tou­te­fois cer­ti­fier qu’il est abso­lu­ment vrai. C’é­tait en sep­tembre 1899. Étant bran­car­dier à l’hô­pi­tal des Sept-Dou­leurs, à Lourdes, je venais de lever de sa voi­tu­rette une pauvre enfant de 14 ans para­ly­sée des deux jambes et du bras droit. Elle avait assis­té à la pro­ces­sion du Saint-Sacre­ment et, avec toutes les pré­cau­tions pos­sibles, je l’a­vais trans­por­tée à nou­veau sur son lit. J’al­lais m’é­loi­gner pour m’oc­cu­per d’autres malades lorsque, de sa main encore valide, Louise, c’é­tait le nom de la jeune infirme, me fit signe de m’as­seoir près d’elle.

— « Pas main­te­nant, répon­dis-je ; je n’ai pas le temps ! »

L’en­fant renou­ve­la son geste :

— « Si, asseyez-vous là, je veux ! »

La pauvre petite m’a­vait dit cela d’un ton à la fois si éner­gique et si sup­pliant qu’il ne me res­tait plus qu’à obéir ! C’est ce que je fis…

« Voyons, lui dis-je, par­lez vite. Je suis très pres­sé !

— Oui, mais tout bas. Je ne vou­drais pas que les autres m’en­tendent ! »

Je m’ap­pro­chai plus près du lit et Louise me mur­mu­ra à l’o­reille :

— « J’ai fait une pro­messe à la Sainte Vierge si elle m’ac­cor­dait une grande faveur.

— Ah ! Et alors ?

— Eh ! bien, elle m’a exau­cée !

— Vous vous sen­tez mieux ? repris-je éton­né.

Histoire d'une petite fille malade - Lourdes - brancardiers et malades

— Oh ! non… Je n’ai rien deman­dé pour moi, répon­dit l’in­firme.

— Alors, quelle grâce avez-vous obte­nue ?

| Ouvrage : Autres textes .

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Il y avait une fois, dans un pays très loin­tain, un roi cruel dont les caprices ne connais­saient pas de limites ; il était sans pitié et abu­sait de sa force quand il était de mau­vaise humeur.

Cer­tain jour, par­ti à la chasse, un de ses passe-temps favo­ris, le sou­ve­rain s’é­ga­ra dans la forêt. Ce fut seule­ment vers le soir qu’il arri­va, four­bu, devant la porte d’un couvent où, sans le recon­naître, on le fit entrer et on lui don­na à man­ger.

Il ne dit même pas mer­ci… Or, il arri­va qu’un des frères du couvent recon­nut le roi. Il se dépê­cha de pré­ve­nir les autres, qui se pré­ci­pi­tèrent pour saluer Sa Majes­té. Mais le roi, au lieu d’ac­cueillir aima­ble­ment les reli­gieux, se mit en colère et s’a­dres­sant au père prieur lui dit :

« Vous m’a­vez l’air bien gras, mon Révé­rend. L’é­tude ne paraît pas trop vous affai­blir. Je sup­pose qu’on vous dit plus savant que vous êtes…

— Sire, répon­dit en trem­blant le mal­heu­reux prieur, je m’ef­force de faire mon devoir. J’é­tu­die et prie Dieu chaque jour pour Votre Majes­té… Si j’en­graisse un peu, cela doit être dû à la vie calme que je mène. »

Le roi res­ta un ins­tant en silence puis reprit :

« De toute façon, j’ai enten­du dire que vous êtes un grand savant. Je veux en être sûr. Donc, venez au palais, je vous donne dix jours pour réflé­chir à ces trois ques­tions :

quelle dis­tance y a‑t-il de la terre au soleil ?
quelle est ma valeur en argent ?
et, enfin, quelle est la pen­sée que j’ai et qui me trompe ?

Si vous ne répon­dez pas bien, vous serez pen­du, mon Révé­rend. »

Cela dit, il s’en alla.

Inutile de décrire la frayeur du reli­gieux. Nuit et jour, il cher­chait sans les trou­ver les bonnes réponses… Et il n’y avait pas à attendre la pitié du sou­ve­rain ! Son igno­rance ou son erreur le condui­raient tout droit à la potence. Dis­tance de la terre au soleil ? Aucun livre ne la don­nait à l’é­poque. Quant aux deux autres ques­tions, mieux valait main­te­nant n’y plus réflé­chir.

L'heure du conte pour les enfants : Moines et les trois questions

| Ouvrage : Les amis des Saints .

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Le 21 jan­vier 1793, Louis XVI mou­rait assas­si­né par les révo­lu­tion­naires, guillo­ti­né sur la place de la Concorde, à Paris.

Martyres de la Revolution - Dans les campagnes les tocsins retentissent

Le Roi ! Hélas ! On s’é­tait atten­du à bien des mal­heurs, mais on avait espé­ré sau­ver le Roi ! Hélas ! Le Roi est mort ! Dans les cam­pagnes, les toc­sins reten­tissent comme une seule voix vers le Ciel, et la nou­velle tombe dans les cœurs comme un coup de ton­nerre. Nou­velle épou­van­table de ce crime inouï ! Le monde tout entier reste stu­pé­fait : La France a tué son Roi !

Sei­gneur Jésus, main­te­nant qui aura pitié de la France ? Sei­gneur Jésus, ayez pitié des Fran­çais mal­heu­reux !

Dans la petite cha­pelle d’un couvent de cam­pagne, seize reli­gieuses sup­plient Dieu et lui offrent leur vie. Voi­ci quelques mois déjà, Mère Thé­rèse de St Augus­tin, leur prieure, leur avait pro­po­sé de faire cet acte de consé­cra­tion par lequel la com­mu­nau­té s’of­fri­rait en holo­causte pour apai­ser la Colère de Dieu et obte­nir le retour de la paix dans l’Église et la Nation. Toutes avaient accep­té, et depuis, elles renou­ve­laient chaque jour cette offrande de leur vie, cet holo­causte de répa­ra­tion et d’ex­pia­tion. Mais aujourd’­hui le Roi est mort. Alors avec quel cœur, plus implo­rant que jamais, les reli­gieuses offrent-elles cette vie ! Mon Dieu, nous vou­lons comme vous mou­rir mar­tyres pour le salut des âmes !

Sou­ve­nez-vous que nous sommes vos épouses et vos coré­demp­trices ! Pour le Salut de l’Église et de la France, sou­ve­nez-vous que nous vous aimons.

* * *

Le 21 juin 1794, le Comi­té révo­lu­tion­naire et de Salut Public de Com­piègne déci­dait de per­qui­si­tion­ner chez les reli­gieuses. On y trou­va des lettres pieuses, une relique de Ste Thé­rèse d’A­vi­la, un por­trait du Roi Louis XVI, une copie de son tes­ta­ment, des images et un can­tique en l’hon­neur du Sacré-Cœur. Alors le diable exci­ta la haine des révo­lu­tion­naires, toutes les reli­gieuses furent arrê­tées, et écrouées dans une mai­son de la ville. Durant trois semaines envi­ron elles y demeu­rèrent enfer­mées, souf­frant des pri­va­tions de tout genre, en butte à la méchan­ce­té de leurs geô­liers. Le 12 juillet, on les trans­fé­ra à Paris, on les enfer­ma à la Concier­ge­rie. Mais on ne les y gar­da que cinq jours. Le 17 juillet, len­de­main de la Fête de Notre-Dame du Mont Car­mel, on les fit com­pa­raître devant le Tri­bu­nal de la Révo­lu­tion.

Auteur : Wyzewa, Teodor de | Ouvrage : Autres textes .

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Nous devons ajou­ter que Bar­sa­bas, de plus en plus absor­bé par sa science, s’apercevait à peine des pro­grès de sa renom­mée. Mais il ne put se défendre d’un secret plai­sir quand, un jour, la femme d’un des prin­ci­paux fonc­tion­naires romains le fit prier de venir chez elle lui don­ner des leçons. Cette dame n’était plus très jeune, et Bar­sa­bas, qui avait eu déjà l’occasion de la voir, ne se sou­ve­nait pas non plus qu’elle fût bien jolie. Il se ren­dit pour­tant à son invi­ta­tion et trois leçons lui suf­firent, sinon pour la trans­for­mer en cos­mo­po­lite, du moins pour chan­ger d’opinion sur elle.

À défaut de jeu­nesse, et presque de beau­té, elle était infi­ni­ment élé­gante, gra­cieuse, spi­ri­tuelle, experte en sou­rires pro­vo­cants et en douces flat­te­ries. Elle fit à son pro­fes­seur un accueil où, de la façon la plus piquante du monde, le res­pect se tem­pé­rait de fami­lia­ri­té. Elle l’admira, l’amusa, lui ins­pi­ra la plus haute idée d’elle-même et de lui. Et son mari, à qui ensuite elle le pré­sen­ta, l’invita à venir dîner chez eux aus­si sou­vent qu’il vou­drait.

Alors s’ouvrirent pour Bar­sa­bas des semaines si heu­reuses, que peu s’en fal­lut qu’il n’oubliât, par ins­tants, de se déso­ler des lacunes de sa science. Tous les soirs, assis près de son élève, il se sen­tait rajeu­nir, en même temps que son élève rajeu­nis­sait à ses yeux. Ten­dre­ment, hum­ble­ment, il lui fai­sait l’aveu de ses ambi­tions et de ses déboires : et elle, en échange, avec un sou­rire ingé­nu de ses dents toutes neuves, elle lui racon­tait son enfance, la mort d’un petit oiseau qu’elle avait nour­ri. Mais sur­tout elle le ravis­sait par sa pas­sion de s’instruire. Elle lui deman­da de l’emmener avec lui, dans son pro­chain voyage ; et bien que Bar­sa­bas, crai­gnant pour elle les incom­mo­di­tés des auberges loin­taines l’eût sim­ple­ment conduite en Sicile, jamais aucun de ses autres voyages ne lui parut si char­mant. Il mon­tra à son amie le ber­ceau d’Empédocle, il lui expo­sa la doc­trine de ce phi­lo­sophe, il lui apprit à nom­mer, dans toutes les langues, les fleurs qu’il cueillait pour elle au bord des sen­tiers. De retour à Rome, où ils étaient reve­nus par le plus long che­min, ils se pro­mirent de vivre désor­mais tout entiers l’un pour l’autre. La dame se fit faire une robe à l’égyptienne, dont elle prit le modèle sur un vase que son ami lui avait don­né. Et l’ami, afin de pla­cer ses tra­vaux même sous l’inspiration de sa chère maî­tresse, for­ma le pro­jet d’étudier les formes diverses des sen­ti­ments de l’amour chez les divers peuples.

Mais le hasard vou­lut que cette aven­ture, qui avait mis le comble à sa for­tune, fût aus­si l’origine de tous ses mal­heurs. Moins de quinze jours après être reve­nue avec lui de Sicile, la dame lui signi­fia qu’elle ne pour­rait plus rece­voir ses leçons ; et il apprit qu’elle s’était déjà choi­si pour pro­fes­seur un autre savant, nou­vel­le­ment arri­vé à Rome. C’était un jeune Grec de Chypre qui, tout comme Bar­sa­bas, pos­sé­dait un don extra­or­di­naire ; mais son don, à lui, était de l’ordre mathé­ma­tique : il consis­tait à savoir résoudre, séance tenante, les pro­blèmes de cal­cul les plus com­pli­qués. Dix chiffres à mul­ti­plier par dix autres ne sem­blaient rien qu’un jeu pour la pro­di­gieuse mémoire du jeune Cypriote, qui se trou­vait être, avec cela, fort bel homme, lais­sant voir des formes d’une admi­rable vigueur sous le cos­tume bizarre dont il s’affublait. Aus­si ne par­lait-on que de lui ; et le bruit qu’il fai­sait avait, dès le pre­mier jour, indi­gné Bar­sa­bas, qui, certes, ne se fût jamais atten­du à devoir céder à un tel homme le cœur de son élève.

Ce cœur que, la veille encore, il avait sen­ti tout à lui, il ne se rési­gna pas à le perdre avant d’avoir ten­té de le res­sai­sir. Ne pou­vant plus don­ner de leçons à la dame, il pou­vait, du moins, conti­nuer à dîner chez elle. Il y vint dîner, le soir même ; et le mari eut pour lui des pré­ve­nances qui lui ren­dirent cou­rage. Mais elle, au contraire, fuyait ses regards, ou bien par­fois lui lan­çait un rapide coup d’œil mêlé de mépris et de com­pas­sion.

Il finit par l’aborder, au sor­tir de table. Il lui rap­pe­la ce qu’il était, la gloire et les hon­neurs que son savoir lui avait valus. Elle-même, sou­vent, ne lui avait-elle pas répé­té qu’il résu­mait en lui l’âme uni­ver­selle ? Ne s’était-elle pas émer­veillée, chaque jour davan­tage, de la pro­fon­deur et de l’étendue de son cos­mo­po­li­tisme ? Et c’était lui qu’elle vou­lait main­te­nant sacri­fier à un faux savant, à un bala­din de l’espèce de ceux qui dan­saient dans les foires !

Mais la dame, qui sans doute avait hâte de rejoindre son nou­veau pro­fes­seur, ne prit pas la peine de lui répondre en détail. « Mon pauvre ami, – lui dit-elle, – je croyais vous avoir assez payé de vos leçons ; puisque vous parais­sez en juger autre­ment, je vais donc ache­ver de m’acquitter envers vous en vous don­nant, à mon tour, deux conseils pré­cieux. D’a­bord, quand vous dîne­rez dans une mai­son romaine, évi­tez de man­ger votre viande avec vos doigts : rien ne nuit autant à votre répu­ta­tion de citoyen du monde ! Et puis, si l’un des convives vous parle de Vir­gile, n’affirmez pas que c’est un mau­vais poète, ain­si que vous venez de le faire tout à l’heure : avouez plu­tôt que, étant étran­ger à Rome, vous êtes hors d’état de com­prendre le génie de nos poètes ! » Sur quoi elle lui tour­na le dos et s’enfuit dans la salle voi­sine, après lui avoir adres­sé un der­nier sou­rire qui, seul, aurait suf­fi pour lui ôter toute envie de la suivre.

Mais, au reste, Bar­sa­bas n’en avait plus nulle envie, car son amour s’était éteint d’un seul coup, comme une petite flamme sous un souffle de vent. Il s’empressa de ren­trer chez lui, et jusqu’au len­de­main il se pro­me­na fié­vreu­se­ment par­mi ses livres épars, son­geant à l’injustice mons­trueuse des deux reproches qu’il venait d’entendre.

Le pre­mier de ces reproches, à dire vrai, n’était pas sans quelque fon­de­ment. Oui, en effet, mal­gré son cos­mo­po­li­tisme, Bar­sa­bas sen­tait qu’il avait gar­dé les rudes allures d’un pay­san de la Gali­lée. Il n’avait pu se contraindre à man­ger, ni à mar­cher, ni à se vêtir de la manière dont le fai­saient, autour de lui, les véri­tables Romains. Ses toges avaient beau lui coû­ter fort cher, jamais il n’avait pu apprendre à les bien por­ter. Et il sen­tait aus­si qu’il par­lait trop vite, et que ses éclats de rire étaient trop bruyants. Mais, n’attachant lui-même à ces menus détails aucune impor­tance, il n’admettait pas que per­sonne leur en atta­chât ; tan­dis que le second reproche, au contraire, l’avait atteint au vif, si au vif que c’est en l’entendant qu’il avait sou­dain ces­sé d’aimer son élève. Vir­gile ! On osait lui repro­cher de ne pas com­prendre ce mau­vais poète ! N’avait-il pas durant six mois, l’hiver pré­cé­dent, étu­dié en public les Églogues et l’Énéide, au double point de vue éty­mo­lo­gique et gram­ma­ti­cal ? N’avait-il pas sou­mis le texte de ces poèmes à l’analyse la plus rigou­reuse, rele­vant à chaque vers des expres­sions impropres, des images for­cées, des fautes de gram­maire ou de pro­so­die ?

Ce qu’il ne com­pre­nait pas, en effet, et qui depuis long­temps déjà l’exaspérait, c’était le culte super­sti­tieux des Romains pour Vir­gile. Ce même soir, au dîner, un jeune voi­sin de table lui avait racon­té qu’il avait pas­sé la nuit pré­cé­dente à relire l’Énéide, et qu’il avait été plus ravi que jamais de la divine har­mo­nie qui s’en déga­geait. Pareille­ment, des Grecs lui avaient par­lé de la volup­té que leur cau­sait « l’harmonie » de Sophocle ; et dans tous ses voyages il avait ren­con­tré des let­trés qui lui avaient van­té « l’harmonie » de leurs poètes locaux. Et lui, dési­reux de prendre sa part de leur émo­tion, il avait lu et relu tous ces poètes : quelques-uns d’entre eux lui avaient paru plus ingé­nieux, plus savants, plus cor­rects que les autres ; mais, chez ceux-là même, il n’avait pu décou­vrir aucune trace de cette mys­té­rieuse « har­mo­nie » que se plai­saient à leur prê­ter leurs com­pa­triotes. Qu’était-ce, au sur­plus, que cette har­mo­nie ? À quel signe la recon­nais­sait-on ? Et à quoi ser­vait-elle ? Et com­ment un Romain ou un Grec pou­vait-il la trou­ver dans sa langue, alors que lui, Bar­sa­bas, qui savait toutes les langues, n’était par­ve­nu à la trou­ver nulle part ?

Et cepen­dant, à y réflé­chir, il se sou­vint de l’avoir, lui aus­si, jadis, trou­vée quelque part. Il se sou­vint que jadis, dans son vil­lage, rien ne lui plai­sait autant que d’entendre réci­ter cer­tains poèmes en patois gali­léen, des récits de batailles, des fables, des prières, ou encore des plaintes d’amour toutes rem­plies à la fois de tris­tesse et de dou­ceur. Il était alors si igno­rant que le sens d’une foule de mots lui échap­pait, lorsque sa mère ou quelque ami lui réci­tait ces poèmes ; mais il n’en éprou­vait pas moins, à les entendre, un bon­heur sin­gu­lier, comme si chaque vers eût évo­qué devant ses yeux mille images vivantes, et fait chan­ter dans son cœur une volée d’oiseaux. L’harmonie, oui, c’é­tait le nom qui conve­nait le mieux pour cette beau­té, secrète, mais pour­tant si belle ! Et Bar­sa­bas dut s’avouer que sa langue natale, tout au moins, était capable d’une telle har­mo­nie.

Par­mi les manus­crits de sa biblio­thèque, il se rap­pe­la qu’il pos­sé­dait un recueil de poé­sies popu­laires de la Gali­lée. Il l’avait fait venir à grands frais de Caper­naüm, pour une série d’études qu’il pro­je­tait sur les défor­ma­tions de la langue syrienne. Il cou­rut le prendre, et se mit à lire les pièces qui, jadis, l’avaient le plus frap­pé. Mais en vain il essaya d’y retrou­ver leur ancienne beau­té. La défor­ma­tion de la langue syrienne y était déci­dé­ment trop gros­sière et trop incor­recte : et puis quelle pau­vre­té d’idées, quelle absence de toute règle dans la pro­so­die ! Bar­sa­bas avait beau mépri­ser les poètes grecs et latins ; il voyait bien que leurs vers étaient cent fois supé­rieurs à ces informes com­plaintes. Celles-ci étaient désor­mais deve­nues plus muettes encore, pour lui, que l’É­néide et les deux Œdipe.