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| Ouvrage : Les saintes patronnes de France .

Temps de lec­ture : 11 minutes

Mal­gré la fuite du temps, la pro­vince du Ber­ry garde vivant le sou­ve­nir de l’humble ber­gère, morte mar­tyre à seize ans pour avoir aimé d’un unique Amour « son Sau­veur Jésus ».

L’his­toire de Sainte Solange est courte comme sa vie, mais un par­fum suave fait d’an­gé­lique pure­té et de triste poé­sie s’en dégage.

Elle naît vers l’an 860, sous le règne de Charles le Chauve et le gou­ver­ne­ment de Gérard, comte de Bourges. Sa ville natale est Vil­le­mont, non loin de la capi­tale du Ber­ry, ses parents, de simples pay­sans, dont le nom est res­té inconnu.

On sait seule­ment qu’ils cultivent la vigne et sont de fidèles vas­saux du Comte de Bourges. « Pauvres des biens de la terre, disent ses bio­graphes, mais riches des biens du ciel, ils remer­cient Dieu de leur indi­gence et s’es­timent plus heu­reux que les sei­gneurs de la contrée. Dans le pays on les cite comme gens de pro­bi­té et d’honneur ».

Ain­si que Sainte Gene­viève, Solange n’est donc pas riche, mais elle n’est pas pauvre non plus puis­qu’elle garde le trou­peau de ses parents. Toute petite encore, elle se rend dans une grande prai­rie plan­tée de beaux arbres, proche de la ferme pater­nelle, et, la gaule à la main, son grand chien à ses côtés, elle mène paître ses bre­bis. Sa dou­ceur est si atti­rante que les bêtes l’en­tourent, l’é­coutent chan­ter des can­tiques à la Sainte Vierge comme si elles comprenaient.

Sous un bos­quet qu’om­bragent des chênes et des ormes, Solange s’est fait une petite cha­pelle où elle prie mieux que par­tout ailleurs. Elle a deman­dé à son père d’y plan­ter une grande croix faite de deux branches d’arbre entre­croi­sées, au pied, elle a grou­pé quelques grosses pierres et c’est là qu’elle passe toutes ses jour­nées, entou­rée de ses bre­bis et d’une troupe d’oi­seaux qui se posent sur sa tête.

Un jour de grosse cha­leur que ses mou­tons dorment et que son chien même est au repos, elle entend une voix très douce lui dire :

« Veux-tu m’é­pou­ser pour l’é­ter­ni­té, petite Solange ? »

Émue par cette voix qu’elle devine être celle du Christ fait homme l’en­fant répond :

« Je suis toute à vous, Sei­gneur ! pre­nez-moi pour le temps et pour l’éternité ».

Elle s’a­ge­nouille, joint les mains, et les yeux levés en extase vers la vision céleste, elle balbutie :

« Oh ! Sei­gneur Jésus que vous êtes beau ! »

Dès cet ins­tant l’humble ber­gère s’est consa­crée à Dieu… et elle n’a que sept ans, disent ses biographes.

Les années passent, l’en­fant devient ado­les­cente. Sa mère lui a racon­té l’his­toire de Sainte Agnès, la douce vierge de treize ans qui, repous­sant l’hom­mage d’un jeune pra­ti­cien, a pré­fé­ré la mort du mar­tyr à la vie sans Dieu. Cette foi ardente d’A­gnès, cette fidé­li­té dans l’a­mour juré font sur Solange une si pro­fonde impres­sion que la jeune vierge romaine est désor­mais pour elle l’u­nique modèle à imi­ter. Elle joint son nom chaque matin dans ses prières à celui de Jésus et la sup­plie de la sou­te­nir dans la voie qu’elle a choisie.

Reli­gieuse contem­pla­tive en face de la nature, la petite Solange reste des jour­nées entières per­due dans une sorte d’ex­tase. Une sin­gu­lière conscience de ses devoirs de pas­tou­relle se mêle pour­tant à ses pieuses médi­ta­tions. Elle devine quand une bre­bis s’é­gare ; alors, sans quit­ter son atti­tude de prière, elle cherche autour d’elle l’a­ni­mal fugi­tif ; et quand elle l’a aper­çu, il lui suf­fit d’un seul regard pour qu’in­con­ti­nent la bre­bis revienne auprès d’elle.

Solange est d’une grande beau­té (les chro­niques du temps s’ac­cordent pour l’af­fir­mer). D’une taille éle­vée, bien prise, elle a des traits d’une extrême régu­la­ri­té et sur­tout un regard qui fas­cine par son charme souverain.

La belle bergère Sainte Solange, patronne du Berry

Elle entend sou­vent autour d’elle par­ler de cette beau­té que beau­coup lui envient ; mais crai­gnant que des pen­sées d’or­gueil et de vani­té ne soient pour elle un dan­ger, elle fuit sans relâche toutes les occa­sions qui peuvent deve­nir pour elle une rai­son de contris­ter son Sau­veur. Ses bio­graphes pré­tendent même que quand elle lave le linge de la famille dans la petite rivière qui coule au bas de la prai­rie et que l’onde trans­pa­rente du ruis­seau lui ren­voie l’i­mage de ses traits, « elle se hâte d’a­gi­ter l’eau pour bri­ser ce miroir, de crainte que la vani­té ne vint à se glis­ser dans son âme ».

L’hi­ver, quand la neige et les fri­mas retiennent son trou­peau à l’é­table, elle passe de longues jour­nées à l’é­glise au pied du taber­nacle. Là, dans le silence et la soli­tude, elle médite sur les souf­frances de Jésus en croix et chaque jour le désir de ver­ser son sang pour sa gloire devient plus ardent.

Les pauvres qui sont les membres souf­frants de Jésus-Christ ont la plus large part à ses soins et à ses prières. Par une dilec­tion toute par­ti­cu­lière, Dieu lui a accor­dé le don des miracles. À quinze ans à peine, elle gué­rit les malades, délivre du malin esprit les âmes tor­tu­rées et, par sa parole angé­lique, panse plus de bles­sures morales que sa main ne ferme de plaies au nom de Notre-Sei­gneur jésus-Christ. Aus­si, mal­gré le soin qu’elle prend de fuir le regard des hommes, sa cha­ri­té la tra­hit et le rayon­ne­ment de sa sain­te­té s’é­tend au loin.

| Ouvrage : Le Courrier des Croisés .

Temps de lec­ture : 12 minutes

Franz Stock (1904 – 1948)

Par M‑M T‑D

« La cap­ti­vi­té est une phase dou­lou­reuse dans une vie d’homme. Mais, aux prises avec la souf­france, l’homme recon­naît sa vraie des­ti­née quand, arri­vé à la limite de ses forces phy­siques, il lève les mains et les yeux vers le Ciel. Cela le libère. Et tel est bien le sens pro­fond de la liber­té humaine : se libé­rer du ter­restre et s’en remettre à celui qui est toute Grandeur ».

Famille, Franz Stock est l'aînéFranz Stock est né le 21 sep­tembre 1904 à Neheim en West­pha­lie, belle région d’Al­le­magne cou­verte de forêts et de rivières, fils aîné de neuf enfants dont trois mou­rurent très jeunes. Son père tra­vaille comme ouvrier dans une usine d’ac­ces­soires de chaus­sures ; sa mère, active et dyna­mique, mène la mai­son­née avec entrain et bonne humeur.

La famille, se trou­vant trop à l’é­troit, vient à peine de s’ins­tal­ler dans une mai­son plus grande quand la guerre éclate en 1914. Mobi­li­sé, M. Stock part à la guerre et Mme Stock a bien du mal à faire face à toutes les dépenses. Franz et son frère Jean tressent des paniers en osier, qu’ils vont ensuite vendre dans les vil­lages ou qu’ils échangent contre des provisions.

À onze ans, Franz fait sa pre­mière com­mu­nion à la paroisse Saint-Jean-Bap­tiste où il est enfant de chœur ; déjà, il se sent appe­lé au sacerdoce.

Deve­nu ado­les­cent, il est confié au Quick­born (« source vive »), un mou­ve­ment de jeunes, où il déve­loppe son attrait pour le chant, la nature et la marche à pied.

Ce mou­ve­ment œuvre éga­le­ment pour la récon­ci­lia­tion de l’Al­le­magne et de la France sur la base de l’hé­ri­tage chré­tien qui leur est com­mun. Franz lit l’en­cy­clique de Benoît XV sur la paix (Pacem Dei, 1920) et il veut la vivre ; ce qui signi­fie, pour lui, non seule­ment de ne pas détes­ter les enne­mis, mais aus­si de leur faire du bien. Toute sa vie, son désir le plus cher, sera de récon­ci­lier son pays natal, l’Al­le­magne, avec celui vers lequel il se sent irré­sis­ti­ble­ment atti­ré, la France.

Juste après l’ob­ten­tion de son bac­ca­lau­réat en 1926, Franz entre au sémi­naire de Pader­born. Après deux séjours d’é­té, en 1926 et 1927, dans une famille à Tulle, en Cor­rèze, et plu­sieurs esca­pades en Bre­tagne, près de Pont-Aven dont il aime l’é­cole de pein­ture, le jeune Alle­mand demande à pour­suivre ses études de théo­lo­gie pen­dant trois semestres au sémi­naire des Carmes de Paris que dirige le futur car­di­nal Ver­dier. Un choix rare pour un alle­mand en cette période d’entre-deux-guerres. Il est le pre­mier étu­diant alle­mand au sémi­naire des Carmes depuis la guerre. La vie de Franz Stock est désor­mais indis­so­lu­ble­ment liée à son pays d’adoption.

Il reçoit le sous-dia­co­nat le 15 mars 1931. Avant sa retraite de pré­pa­ra­tion, il écrit à ses parents : […] Ces jours-ci, je fais le pas déci­sif vers le sacer­doce. Je suis conscient de toute ma fai­blesse et pour­tant j’ai grande confiance en Celui qui nous for­ti­fie et autant que je pour­rai, je me mon­tre­rai digne de Lui. Car tout au long de ma for­ma­tion, à n’en pas dou­ter, la Pro­vi­dence de Dieu m’a conduit, depuis le jour où pour la pre­mière fois, j’ai son­gé à deve­nir prêtre, jusqu’aujourd’hui.

Auteur : Legrin, Albert | Ouvrage : Autres textes .

Temps de lec­ture : 5 minutes

Conte de Pâques

C’é­tait en 1400 et tant : en ce temps-là comme chante le diacre à l’É­van­gile, vivait en la ville de Pon­tor­son une vieille femme, si âgée, si décré­pite, si ché­tive, si minable, que les anciens du pays n’a­vaient aucune sou­ve­nance de l’a­voir vue jeune, accorte et folâtre ; elle habi­tait sur les bords du Coues­non une chau­mière bran­lante et, quand la tem­pête souf­flait de la grève, c’é­tait miracle que la hutte de Guil­hau­mette résis­tât et ne fut pas jetée dans la rivière. Cette mal­heu­reuse était la ter­reur du voi­si­nage : elle ne fai­sait pour­tant de mal à per­sonne ; inca­pable de tra­vailler, elle deman­dait d’une voix bien humble, bien sup­pliante, une aumône que la peur ne lui fai­sait pas refu­ser. Les jeunes gens pre­naient la fuite à son approche : les vieux se signaient, les enfants n’o­saient aller jouer sur la grève, de peur d’être enle­vés par ce mau­vais génie à qui on attri­buait tout le mal qui arri­vait dans le pays.

Guilhaumette

Guil­hau­mette pas­sait son che­min en silence, appuyée sur un long bâton, elle se remé­mo­rait, la pauvre, le temps où, gente jou­ven­celle aux joues fleu­ries comme une églan­tine, ce qui lui avait valu son sur­nom de la Rosée. Elle était fêtée, adu­lée par les hauts et puis­sants sei­gneurs du pays. Dans ce temps-là, elle était riche, elle semait l’or à pro­fu­sion et bien sou­vent : hélas ! pour satis­faire ses fan­tai­sies, les fiers che­va­liers avaient pres­su­ré leurs vas­saux, enle­vé le néces­saire aux vilains pour dépo­ser leur or aux pieds de l’enchanteresse.

Mais les années étaient venues, les rides étaient appa­rues, les che­veux noirs avaient blan­chis, les joues s’é­taient creu­sées, la taille s’é­tait épais­sie, en un mot la vieillesse était arri­vée avec son cor­tège de dou­leurs, avec la faim, la froi­dure, avec le remords, mais non avec le repentir.

Nous sommes au Same­di-Saint, Pâques était accom­pa­gné cette année de neige et de fri­mas ; il tom­bait le vingt-cin­quième jour de mars, l’hi­ver avait été bien dur ; la faim avait fait de nom­breuses vic­times, la misère était grande, mais l’es­pé­rance du prin­temps pro­chain met­tait comme un rayon lumi­neux dans tous les cœurs, mal­gré la rigueur du temps.

Auteur : Bazin, René | Ouvrage : Autres textes .

Temps de lec­ture : 10 minutes

Jean Ober­lé, la veille de Pâques, monte au som­met de la mon­tagne de Saint-Odile, où il doit ren­con­trer Odile Bas­tian. Des pèle­rins sont venus de divers points de l’Al­sace, pour visi­ter le sanc­tuaire et entendre les cloches.

Le jour bleuis­sait dans le pli des ravins. C’était l’heure où l’attente de la nuit ne semble plus longue, où le len­de­main se lève déjà dans l’esprit qui songe.

En quelques minutes, Jean eut retra­ver­sé la cour, sui­vi les cor­ri­dors du monas­tère, et ouvert la porte qui donne sur un jar­din en angle aigu, à l’est des bâti­ments. C’est là que tous les pèle­rins de Sainte-Odile se réunissent pour voir l’Alsace, quand le temps est clair. Un mur, à hau­teur d’appui, longe la crête d’un bloc énorme de rocher qui s’avance en épe­ron au-des­sus de la forêt. Il domine les sapins qui couvrent les pentes de toutes parts. De l’extrême pointe qu’il empri­sonne, comme de la lan­terne d’un phare, on découvre à droite tout un mas­sif de mon­tagnes, et la plaine d’Alsace en avant et à gauche. En ce moment, le brouillard était divi­sé en deux régions, car le soleil était tom­bé au-des­sous de la crête des Vosges. Tout le nuage qui ne dépas­sait pas cette ligne ondu­leuse des cimes était gris et terne, et, immé­dia­te­ment au-des­sus, des rayons presque hori­zon­taux, per­çant la brume et la colo­rant, don­naient à la seconde moi­tié du pay­sage une appa­rence de légè­re­té, de mousse lumi­neuse. D’ailleurs, cette sépa­ra­tion même mon­trait la vitesse avec laquelle le nuage mon­tait de la val­lée d’Alsace vers le soleil en fuite. Les flo­cons emmê­lés entraient dans l’espace éclai­ré, s’irradiaient, et lais­saient aper­ce­voir ain­si leurs formes inces­sam­ment modi­fiées, et la force qui les enle­vait, comme si la lumière eût appe­lé leurs colonnes dans les hauteurs.

Dans l’étroit refuge ména­gé pour les pèle­rins et les curieux, il y avait, à l’entrée, un homme âgé, por­tant le cos­tume des vieux Alsa­ciens du nord de Stras­bourg ; près de lui, le prêtre aux che­veux gris fri­sés, que les enfants avaient salué le matin, sur la pente de Sainte-Odile ; à deux pas plus loin, le jeune ménage de pay­sans wis­sem­bour­geois, et, à l’endroit le plus aigu, ser­rés l’un contre l’autre, assis sur le mur, deux étu­diants qu’on eût dits frères, à cause de leurs lèvres avan­çantes, de leurs barbes sépa­rées au milieu et toutes fines, l’une blonde et l’autre châ­taine. C’étaient tous des Alsa­ciens. Ils échan­geaient des pro­pos lents et banals comme il sied entre incon­nus. Quand ils virent s’avancer Jean Ober­lé, plu­sieurs se détour­nèrent, et ils se sen­tirent liés tout à coup par la com­mu­nau­té de race qui s’affirmait dans la com­mune défiance.

— Est-ce un Alle­mand, celui-là ? dit une voix.

Le vieux qui était près du prêtre jeta un coup d’œil du côté du jar­din, et répondit :

— Non, il a les mous­taches fran­çaises et un air de chez nous.

Le groupe, ras­su­ré, le fut davan­tage encore lorsque Jean eut salué le curé en alsa­cien, et demandé :

— Les cloches d’Alsace seraient-elles en retard ?

Ils sou­rirent tous, non pour ce qu’il avait dit, mais parce qu’ils se sen­taient entre eux, chez eux, sans témoin gênant.

Auteur : Piacentini, René | Ouvrage : Le panier de cerises .

Temps de lec­ture : 14 minutes

Seule vivante en nous la dou­leur, la dou­leur être jailli de nous, plus vivante que nous,
Mais image de Dieu, image de sa grâce,
Et Dieu même dans notre chair…
Dieu ron­geant notre chair,
Comme sa grâce ronge l’âme.

Le corps même a bu le Vin Nou­veau, a bu l’Esprit.

Voi­ci les pos­sé­dés de Dieu, les corps fous comme des âmes, les corps dévo­rés de joie, torches de joie, gré­sillantes résines, les corps si pleins de Dieu qu’ils éclatent !

Quand il eut écrit ces lignes, Georges Le Noir se reposa.

Et de fait, il avait besoin de se reposer.

Il devait se reposer.

Rien ne coûte tant que le tra­vail intel­lec­tuel ! O Forts, qui col­ti­nez, mar­chant à petits pas, des tonnes et des tonnes ; labou­reurs aux mains cal­leuses, qui pous­sez la char­rue et la tenez droite au sillon ; for­ge­rons, qui levez la masse énorme au-des­sus de l’en­clume, par­mi le jaillis­se­ment des étin­celles blanches, vous igno­rez l’ef­fort et sa fatigue, vous ne savez rien du vrai travail !

Jean-Honoré Fragonard - Inspiration du poèteGeorges Le Noir avait méri­té quelques minutes de repos.

Les sol­dats du vieux temps gagnaient, par une bonne heure de marche, une « pause » de cinq minutes. Les modernes poètes, après dix vers ali­gnés, s’oc­troient la ciga­rette amie, la repo­sante cigarette.

Georges Le Noir en cueillit une dans une boîte en étain repous­sé, où gisaient ses Sul­tanes ; il la flam­ba, pour ne pas dire : il l’al­lu­ma, ce qui serait trop vul­gaire, et s’en vint à sa fenêtre pour mêler à l’air frais du matin la fumée odo­rante qu’il venait d’aspirer.

Il était content de lui.

Quel calme dans ce coin per­du du cin­quième arron­dis­se­ment. La rue Mouf­fe­tard est à deux pas, mais la rue Tour­ne­fort l’i­gnore et la dédaigne, et toute l’a­gi­ta­tion popu­laire ne sau­rait trou­bler la paix des heu­reux habi­tants du quar­tier des Béné­dic­tines du Saint-Sacre­ment. De sa fenêtre, Le Noir a vue sur leur jar­din, où, en ce matin de mai, tous les lilas sont en fleurs. Des ramiers passent en vol rapide et gagnent le Luxem­bourg. Les rumeurs du Paris des affaires montent à peine jus­qu’à cette île pai­sible du Pan­théon. Une balayeuse auto­mo­bile passe, qu’on entend cris­ser sur l’as­phalte. La fraî­cheur sai­sit Georges Le Noir. Il s’emmitoufle dans son pyja­ma épais, ferme la fenêtre et revient à son bureau. Se tapo­tant les dents du bout de son sty­lo, il relit avec le sou­rire la page qu’il vient d’a­che­ver, et comme l’ins­pi­ra­tion ne l’a pas quit­té, après avoir redit trois fois le der­nier vers…

Les corps si pleins de Dieu qu’ils éclatent !

il conti­nue d’écrire.