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30 août 2026Sainte Rose de Lima, Vierge

Née en 1586, à Lima, capi­tale du Pérou, celle qui devait être la pre­mière sainte de l’A­mé­rique du Sud reçut au bap­tême le nom d’I­sa­belle. Enfant de pré­di­lec­tion de la Vierge, elle fut ensuite appe­lée Rose de Sainte-Marie. Elle fit à cinq ans le vœu de vir­gi­ni­té. Crai­gnant néan­moins d’être contrainte par ses parents à des noces pro­fanes, elle cou­pa secrè­te­ment sa superbe che­ve­lure. L’aus­té­ri­té de sa vie fut peu com­mune : longs jeûnes, cilice, chaîne de fer, cou­ronne armée de pointes, lit recou­vert de têts de pots cas­sés, elle mit tout en œuvre pour se mor­ti­fier. Ayant pris l’ha­bit du Tiers-Ordre de saint Domi­nique, elle sui­vit de près les exemples de péni­tence de sainte Cathe­rine de Sienne. En proie presque conti­nuel­le­ment durant quinze années aux peines consu­mantes de la déso­la­tion et de l’a­ri­di­té spi­ri­tuelle, elle sup­por­ta éner­gi­que­ment ces com­bats plus rem­plis d’a­mer­tume que toute mort. Favo­ri­sée de fré­quentes appa­ri­tions de son ange gar­dien, de sainte Cathe­rine de Sienne et de la Mère de Dieu, elle usait avec eux d’une admi­rable sim­pli­ci­té. De la part des hommes elle eut à souf­frir affronts et calom­nies, qu’elle endu­ra patiem­ment. Toute nour­ri­ture lui devint insup­por­table et, pen­dant des années, elle ne vécut que de la Sainte Eucha­ris­tie. Rose mou­rut en 1617, âgée de 31 ans. Elle est la patronne de l’A­mé­rique du Sud.


Ouvrage : L'Étoile noëliste | Auteur : Colomban, Max

LES gardes lais­sèrent les trois chré­tiens dans cette nou­velle pri­son, dont ils bar­ri­ca­dèrent soi­gneu­se­ment la porte. Les chaînes étaient res­tées dans le cachot sou­ter­rain, en sorte que les jeunes gens, libres de leurs membres, com­men­cèrent par se féli­ci­ter du chan­ge­ment et bénir Dieu du caprice de la princesse.

Dès l’aube, Dja­mi­lék était allée cajo­ler le pacha, le sup­pliant de recu­ler le sup­plice des chré­tiens. Elle vou­lait, disait-elle, essayer sur ces obs­ti­nés l’ef­fet d’un cer­tain philtre dont sa nour­rice arabe avait le secret. Un grand mois était néces­saire pour faire venir du fond de l’Yé­men les ingré­dients indis­pen­sables. Le pacha, secrè­te­ment tra­vaillé par le désir de vaincre à tout prix la résis­tance des cap­tifs, avait accor­dé le délai.

La nou­velle pri­son pré­sen­tait un autre avan­tage : celui de rendre plus faciles les visites de la prin­cesse. La pru­dence, cepen­dant, défen­dait à celle-ci d’en abu­ser. Elle ne parut point durant le mois qui sui­vit, et ce fut une rude vic­toire rem­por­tée sur sa curiosité.

Gil­bert, cepen­dant, met­tait le temps à pro­fit : il tra­vaillait des pre­mières lueurs de l’aube au soleil cou­ché, et bien qu’il n’eût pas de modèle, son ouvrage était par­fait, car sa jeune ima­gi­na­tion et son cœur pieux suf­fi­saient à gui­der sa main.

La nuit, il voyait le doux visage de la Vierge pen­ché sur sa cou­chette, et, le matin reve­nu, il cher­chait dans sa cor­beille les laines les plus fines et les cou­leurs les plus fraîches pour en com­po­ser une image digne du céleste modèle entrevu.

Ce n’é­tait pas une bro­de­rie, c’é­tait une pein­ture qui nais­sait sous son aiguille : la pein­ture la plus déli­cate, la plus nuan­cée que jamais artiste ait exé­cu­tée avec de sem­blables maté­riaux. La Vierge était repré­sen­tée en sa radieuse ado­les­cence telle qu’elle appa­rut aux regards char­més de l’ar­change Gabriel. Une robe d’a­zur vêtait son corps gra­cile, un grand lis blanc éclo­sait dans sa main. Une cou­ronne de roses enser­rait autour des tempes ses longs che­veux dont les anneaux bai­gnaient ses épaules ; d’autres fleurs ser­vaient de tapis à ses pieds nus ou cou­raient en forme de légères guir­landes tout autour de sa per­sonne, comme pour faire un cadre digne de tant de grâce et de pure­té. Quelques-unes de ces fleurs étaient copiées sur la flore ter­restre ; la plu­part n’ap­par­te­naient à aucune espèce, et sans doute l’ar­tiste les avait-il vues en rêve fleu­rir dans les jar­dins du paradis.

Lorsque Gil­bert décou­vrit son ouvrage, soi­gneu­se­ment caché jus­qu’à com­plète exé­cu­tion, ses deux com­pa­gnons se mon­trèrent fort satis­faits et le féli­ci­tèrent de grand cœur. Lui-même ne put se défendre d’un vif mou­ve­ment de complaisance.

— C’est mon chef-d’œuvre, décla­ra-t-il, et si je le pré­sen­tais aux jurés de ma cor­po­ra­tion, cer­tai­ne­ment j’ob­tien­drais la maî­trise à l’u­na­ni­mi­té des voix.

— Puisse-t-il d’a­bord nous sau­ver la vie, et sur­tout conver­tir la prin­cesse ! répon­dirent Milo et Daniel.

La nuit sui­vante, Dja­mi­lék appa­rut dans la pri­son avec sa nour­rice et ses deux sui­vantes. À la vue de la tapis­se­rie, elle retint un cri d’ad­mi­ra­tion et se mit à l’exa­mi­ner avec méfiance. Un moment elle com­pa­ra l’i­mage de la Vierge avec son propre visage, reflé­té dans le miroir ; puis, dédai­gneuse, elle haus­sa les épaules et décla­ra dans un éclat de rire :

— Cette Dame est peut-être belle, mais vrai­ment, si c’est là son por­trait, je n’ai point à craindre la comparaison !

Les jeunes gens ne sur­ent que répondre : ils souf­fraient de l’af­front fait au céleste modèle, et pour­tant Gil­bert lui-même avouait tout bas sa défaite. Enfin, Milo prit la parole :

— Notre ami, Madame, a fait une belle œuvre ; mais, si habile qu’il soit, l’ai­guille ne peut rendre les traits d’un visage aus­si bien que le pin­ceau. Je sais cela, car je suis peintre ; maintes fois j’ai tra­vaillé pour les églises, et si j’a­vais ici mes cou­leurs, ma palette et mes autres outils, peut-être réus­si­rais- je à vous contenter.

— Vous aurez cou­leurs et pin­ceaux, répli­qua Djamilék. 

Et elle s’en fut deman­der à son père un second délai, qui fut accor­dé comme le premier.

Milo se mit au tra­vail. Pas plus que son cama­rade il n’a­vait de modèle, mais lui aus­si tra­vaillait d’a­près son cœur. Il pei­gnit la Vierge dans tout l’é­clat de la vic­toire céleste, telle qu’elle appa­rut aux légions des anges, le jour de son Assomp­tion. Un nimbe de lumière entou­rait son front, des rayons et des roses tom­baient de ses mains, sa robe et son man­teau brillaient des cou­leurs les plus vives, toute son atti­tude indi­quait le triomphe et l’allégresse. 

— Moi aus­si, j’ai fait un chef-d’œuvre ! disait ingé­nu­ment le jeune peintre. Et si je peux l’emporter en France, je serai élu maître avant tous mes rivaux !

Le tableau n’a­vait pas fini de sécher que Dja­mi­lék vint le voir. Cette fois, elle ne cacha point son admi­ra­tion ; les belles cou­leurs du man­teau de la Vierge lui cau­sèrent un plai­sir d’en­fant, mais elle fit des réserves, quant à la figure.

Ouvrage : L'Étoile noëliste | Auteur : Colomban, Max

AUSSITÔT que le pacha fut par­ti, Dja­mi­lék ren­voya ses femmes et se mit au lit, pro­met­tant de dor­mir mais sa tête brû­lait, l’af­front qu’elle venait de subir se pré­sen­tait sans cesse à sa pen­sée avec mille cir­cons­tances aggra­vantes, en sorte qu’elle se leva bien­tôt et ordon­na qu’on ral­lu­mât les lampes, ne pou­vant plus sup­por­ter le silence et l’obscurité.

Depuis son enfance, Dja­mi­lék s’en­ten­dait dire qu’elle était belle et digne de par­ta­ger le trône d’un sultan.

Le refus des chré­tiens bou­le­ver­sait toutes ses idées chez elle, la sur­prise éga­lait au moins l’indignation.

Ils contemplèrent la singulière apparition.
Ils contem­plèrent la sin­gu­lière apparition.

— On m’a donc trom­pée ?… se disait-elle. Lorsque les poètes me com­pa­raient à la rose, à l’é­toile, aux pierres pré­cieuses, aux plus belles choses qui se voient au ciel et sur la terre… ils m’en­taient donc ?… Hélas ! il faut le croire, puisque les der­niers des hommes ne font nul cas de cette beau­té dont j’é­tais si fière ! C’est donc qu’elle n’existe point. Tout le monde s’est enten­du pour m’a­bu­ser : les poètes, mes femmes, mes esclaves, et mon père lui-même… celui-ci par com­plai­sance, les autres par inté­rêt et flat­te­rie. Et moi qui sou­riais à leur men­songe, je n’é­tais qu’une pauvre dupe dont ils devaient se moquer tout bas !

Et cette pen­sée lui était si amère, qu’elle grif­fait ses joues et se frap­pait les yeux de ses petits poings cris­pés. Puis, sai­sis­sant un miroir de Venise sus­pen­du à sa cein­ture par une chaîne d’or­fè­vre­rie, pré­cieux joyau dont elle ne se sépa­rait jamais, elle y cher­chait avi­de­ment quelques ves­tiges de sa beau­té ; et comme le cris­tal ne lui pré­sen­tait plus que des yeux bat­tus, des joues meur­tries et des traits gon­flés par les larmes, elle y voyait la jus­ti­fi­ca­tion de toutes ses craintes.

— Eh bien ! non, s’é­cria-t-elle dans un sur­saut d’or­gueil, je ne puis croire que j’ai été dupe à ce point. Je suis belle autant que la rose, autant que l’é­toile ; les poètes avalent rai­son, mon miroir me l’a répé­té maintes fois. Quels hommes sont donc ces chré­tiens pour n’a­voir point fait aucune atten­tion à cette beau­té ?… Que dis-je ?… Pour lui pré­fé­rer la mort ! Sont-ils donc d’une autre essence que la nôtre ? Je vou­drais bien connaître ces hommes pro­di­gieux et apprendre de leur bouche la véri­table cause de leur refus, car, sûre­ment, ce n’est pas le mépris ! 

Cette pen­sée une fois entrée dans sa cer­velle, Dja­mi­lék ne s’en déli­vra plus. Elle était, à l’é­gal de son père, véhé­mente dans ses caprices. Le pacha se recon­nais­sait en elle et l’a­vait accou­tu­mée à ne suivre d’autre règle que sa volonté.

Ouvrage : L'Étoile noëliste | Auteur : Colomban, Max

LE pacha, cette nuit-là, ne dor­mit point. Au petit jour, il fit appe­ler le chef de ses imans, vieillard rem­pli de sagesse et son plus intime conseiller.

— Aide-moi, lui dit-il, à sau­ver ces Fran­çais. Deve­nus musul­mans, ils seront pour moi des sol­dats excel­lents et dont j’ai le plus pres­sant besoin, car les der­nières batailles ont gran­de­ment réduit le nombre de mes guer­riers. Je ne trouve à enrô­ler que des esclaves, des marau­deurs, bons à piller une ville sans défense ou à égor­ger des trai­nards, mais qui lâchent pied à la pre­mière affaire sérieuse. Les Francs sont d’une autre étoffe, et puis­qu’Al­lah m’a envoyé ces trois-là, je serais bien sot de n’en point tirer parti.

— Ce sera dif­fi­cile, répon­dit l’i­man en cares­sant sa longue barbe blanche. Car ils méprisent la mort.

— C’est ce que j’es­time en eux ; s’ils étaient des pol­trons ou de vils rené­gats, je ne cher­che­rais pas à me les attacher.

— Il faut bien, tou­te­fois qu’ils se fassent musul­mans ! Sans quoi ils déser­te­ront à la pre­mière occa­sion. On ne peut les y contraindre par menaces ; d’ailleurs, les conver­sions for­cées ne sont pas sin­cères. Mais si nous arri­vions à leur per­sua­der d’embrasser notre reli­gion volon­tai­re­ment, comme étant la véri­table, ils devien­draient d’aus­si fidèles musul­mans qu’ils ont été de bons chrétiens.

Les yeux du pacha brillèrent, et il ser­ra avec effu­sion les mains de son vieil ami.

— Cela te regarde, père véné­ré ! Entoure-toi de nos prêtres, de nos savants ; à vous tous vous vien­drez bien à bout d’hommes simples et qui cer­tai­ne­ment n’ont point usé leurs chausses sur les bancs des écoles !

Lorsque le len­de­main matin les gardes du pacha vinrent qué­rir nos trois jeunes Fran­çais, ceux-ci s’embrassèrent avec effu­sion, croyant bien aller au mar­tyre. Grande fut leur sur­prise en se voyant intro­duits dans une vaste salle meu­blée de cous­sins et de divans, sur les­quels sié­geaient des hommes à longues barbes, les uns très âgés et blancs de poil comme l’empereur Char­le­magne, d’autres plus jeunes, mais tous éga­le­ment graves et de conte­nance impo­sante. Sur de petites tables, de gros volumes étaient empi­lés, et par­mi eux, en belle place, le livre du Coran.

— Est-ce qu’on va nous faire la classe ?… souf­fla Daniel, le petit ber­ger, à l’o­reille de ses com­pa­gnons. Ces bons vieillards me font pen­ser aux moines de mon couvent ; je les trouve de mine plai­sante auprès des nègres d’hier.

— Sot que tu es, lui repar­tit Gil­bert, ne vois-tu pas que ces gens-là sont des enchan­teurs et des nécro­mans, qui s’ap­prêtent à nous ser­vir un tour de leur métier ?… Tenons-nous sur nos gardes afin de ne nous point lais­ser prendre à leurs diableries.

Cepen­dant, le vieil iman prit la parole. Il connais­sait le lan­gage de France, ayant ser­vi plu­sieurs fois d’am­bas­sa­deur auprès des princes chré­tiens, et ses manières nobles et cour­toises ne lais­saient rien à dési­rer. Ayant sou­hai­té longue vie et paix aux pri­son­niers, il les entre­prit sur le fait de la reli­gion, tâchant de leur per­sua­der que Maho­met était le pro­phète de Dieu. Ses com­pa­gnons se joi­gnirent à lui, citant des textes et met­tant de vieux manus­crits sous le nez de nos jeunes gens, ahu­ris par cet éta­lage théo­lo­gique, mais tou­jours fermes dans leur foi.

— S’il vous plaît, sei­gneurs magi­ciens, lais­sez-nous tran­quilles avec vos gri­moires… Nous ne sommes point des clercs. Voi­ci Daniel le pâtre, qui ne sait ni A ni B… et Milo et Gil­bert, qui n’ont guère eu loi­sir d’é­tu­dier. Nous sommes chré­tiens : c’est tout ce qu’il vous importe de savoir.

Mal­gré cette décla­ra­tion d’i­gno­rance, ils ne lais­saient point que de répondre aux objec­tions qu’on leur fai­sait, et par­fois de façon à embar­ras­ser l’ad­ver­saire, car ils avaient de la finesse et du juge­ment. Si peu let­trés qu’ils fussent, ils connais­saient bien leur reli­gion. Tout petits, leurs mères les avaient conduits aux églises, dont les vitraux et les sta­tues leur avaient d’a­bord ser­vi de livres. Plus tard, ils avaient écou­té d’une oreille docile les ser­mons des pré­di­ca­teurs. En sorte que la foi sucée avec le lait mater­nel s’é­tait déve­lop­pée dans leur cœur à la façon d’une belle plante semée dans une terre labou­rée et arro­sée, et qui pro­duit au temps vou­lu des fleurs et des fruits. Jus­qu’au soir, la dis­cus­sion se pour­sui­vit sans aucun suc­cès pour les musul­mans. Las de ver­ser des flots d’é­lo­quence, ces hommes à l’as­pect véné­rable déchi­raient leurs vête­ments, s’ar­ra­chaient des poils de barbe ou pro­fé­raient des impré­ca­tions, les mains levées vers le ciel. Quelques-uns, le poing ten­du, inju­riaient les cap­tifs. Ceux-ci s’é­taient pris par la main, et à haute voix réci­taient le Cre­do.

Ouvrage : L'Étoile noëliste | Auteur : Colomban, Max

IL y avait une fois trois com­pa­gnons, de petite nais­sance, mais de foi ardente et de mâle cou­rage, qui avaient quit­té mai­sons et familles pour aller déli­vrer le tom­beau du Sau­veur. Mêlés à d’autres pèle­rins aus­si pauvres qu’eux-mêmes, ils avaient gagné l’I­ta­lie à pied, sans autre bagage que quelques hardes fixées sur leurs épaules avec une cour­roie. Pour armes, le bâton qu’ils tenaient à la main, plus un long cou­te­las pas­sé dans leur cein­tu­ron de cuir ; pour vivres, un peu de pain don­né par des pay­sans cha­ri­tables ou gagné à la sueur du front dans les cam­pagnes où ils tra­vaillaient en pas­sant ; pour tré­sor, quelques pié­cettes de cuivre tin­tant au fond d’une vieille escar­celle com­mune à tous trois, des médailles bénites par le curé de leur paroisse, et sur­tout la croix de laine rouge, cou­sue au côté gauche de leur man­teau de bure, et qu’ils n’eussent point échan­gé contre le col­lier de dia­mants de l’empereur.

L’empereur, en ce temps-là, s’ap­pe­lait Fré­dé­ric II, et il avait fait ser­ment de pas­ser la mer afin de rendre Jéru­sa­lem à son roi nomi­nal, mes­sire Jean de Brienne, dont il avait épou­sé la fille Yolande. En atten­dant qu’il se déci­dât à tenir sa pro­messe, les prêtres prê­chaient la Croi­sade, les che­va­liers apprê­taient leurs armes, et la foule des humbles et pieux pèle­rins emplis­sait les ports de la Médi­ter­ra­née, atten­dant avec grande impa­tience les navires pro­mis et la per­mis­sion de s’embarquer.

Il y avait des années que cela durait. En dépit des exhor­ta­tions du Pape, l’empereur demeu­rait en Alle­magne, usant de pré­textes et récla­mant tou­jours de nou­veaux délais. Cepen­dant les pèle­rins pié­ti­naient sur place, à bout de res­sources, livrés à toutes les ten­ta­tions que donnent la misère et l’oi­si­ve­té. Beau­coup mou­raient, acca­blés par ce cli­mat du Midi auquel ils n’é­taient point accou­tu­més, ou déci­més par la peste, par la lèpre, par toutes les mala­dies appor­tées d’O­rient à bord des navires du négoce, en même temps que les épices, les par­fums et les pierres pré­cieuses. Il y en avait qui s’en retour­naient chez eux, pleu­rant à la pen­sée de n’a­voir point vu Jéru­sa­lem. Les plus har­dis sai­sis­saient la pre­mière occa­sion de pas­ser en Terre Sainte, quoi­qu’il y eût grand péril à le faire iso­lé­ment ou par petits groupes, l’au­dace et la cruau­té des Sar­ra­sins n’ayant fait que croître depuis qu’ils avaient repris Damiette. De ce nombre furent les trois amis dont nous venons de par­ler. Le plus âgé n’a­vait pas vingt-cinq ans et ils n’é­taient point d’hu­meur à attendre le bon vou­loir de Sa Majes­té ger­ma­nique, étant de ce peuple de France qui se rit des obs­tacles, court au-devant des périls et ne craint rien tant que l’i­nac­tion et le trop de sécurité.

L’aî­né s’ap­pe­lait Gil­bert et il était bro­deur de sa pro­fes­sion. Le second, Milo, appar­te­nait à la cor­po­ra­tion des peintres d’i­mages. Le troi­sième, qui n’a­vait encore que dix-huit ans, était un pauvre orphe­lin du nom de Daniel, éle­vé par des moines qui l’a­vaient pris en pitié, l’ayant trou­vé jadis à moi­tié mort de faim sur le seuil de leur église. Il ne savait faire autre chose que de gar­der les trou­peaux, étant d’in­tel­li­gence lente, et, disait-on, un peu simple d’es­prit, en sorte que l’on n’a­vait pu lui apprendre à lire et à écrire ; cepen­dant, il ne man­quait pas de juge­ment, et il se fai­sait aimer de tous par sa pro­bi­té et son bon cœur. Sur­tout il était si pieux qu’au­cun moine du monas­tère, même le prieur, ne pou­vait lui en remon­trer sur ce point.

S’é­tant donc embar­qués au port de Brindes, nos gens firent voile pour l’île de Chypre, dans la cale d’un navire où ils étaient aus­si mal que pos­sible, entas­sés pêle-mêle avec des mar­chan­dises de toutes sortes que le maître du bateau, un Génois, allait échan­ger contre les vins fameux de l’île enchan­te­resse. Mais nos braves pèle­rins ne se rebu­tèrent pas plus de la puan­teur, de la ver­mine et du mal de mer qu’ils ne se lais­sèrent séduire par la dou­ceur du cli­mat chy­priote. Ils n’eurent de cesse que lors­qu’ils eurent obte­nu place dans une nef armée en guerre que le jeune roi Lusi­gnan envoyait au secours de Saint-Jean-d’Acre. La tra­ver­sée fut heu­reuse ; un navire égyp­tien ren­con­tré à la tra­verse fut pris à l’a­bor­dage après un vif com­bat où nos trois Fran­çais eurent occa­sion de se signa­ler, et bien­tôt Gil­bert, Milo et Daniel mirent le pied en Terre Sainte, tout joyeux de s’être tirés d’af­faire par leurs propres moyens, sans rien devoir au chef de la Croi­sade, l’i­nerte et déloyal Fré­dé­ric II.

Ouvrage : Le deuxième livre d'André


Dans les pre­miers siècles de l’Église, au temps des per­sé­cu­tions, l’of­fice de por­ter le corps du Sei­gneur aux pri­son­niers et même aux mou­rants était confié aux ministres inférieurs. 

En ce jour, où le mas­sacre immi­nent de tant de chré­tiens sur­ex­ci­tait encore les pas­sions de Rome païenne, ce devoir, deve­nait plus dan­ge­reux à rem­plir. Les ministres des autels ne pou­vaient s’a­ven­tu­rer au dehors. 

Le pain ayant été consa­cré, le prêtre Dyo­ni­sius, de l’au­tel sur lequel était pla­cée l’Eu­cha­ris­tie, cher­cha par­mi les assis­tants à qui il la remet­trait. Avant que per­sonne ne se fût pré­sen­té, le jeune aco­lyte Tar­ci­sius s’a­ge­nouilla aux pieds du ministre du Christ, les mains éten­dues et prêtes à rece­voir le divin dépôt. Son visage angé­lique rayon­nait d’in­no­cence ; il sem­blait implo­rer la pré­fé­rence et même la réclamer. 

Messe dans les catacombes

— Tu es trop jeune, mon enfant, décla­ra le bon prêtre, rem­pli d’ad­mi­ra­tion à la vue de ce tableau. 

— Ma jeu­nesse, saint père, sera pour moi la meilleure des pro­tec­tions. Ah ! ne me refu­sez pas ce grand honneur. 

Les yeux de l’en­fant se mouillèrent de larmes et une émo­tion modeste colo­ra ses joues quand il pro­non­ça ces paroles. Il éten­dit de nou­veau ses mains en avant, et il mit tant d’in­sis­tance et de fer­veur dans sa prière que le prêtre ne put résis­ter. Pre­nant les divins mys­tères, il les enve­lop­pa soi­gneu­se­ment dans un linge de toile, et les dépo­sa dans les mains de l’a­co­lyte en disant : 

— Rap­pelle-toi, Tar­ci­sius, quel tré­sor je confie à ta fai­blesse. Évite, sur ton che­min, les places publiques ; n’ou­blie pas que les choses saintes ne doivent point être don­nées aux chiens, ni les perles jetées devant les pour­ceaux. Gar­de­ras-tu fidè­le­ment les dons sacrés de Dieu ? 

— Je mour­rai plu­tôt que de les livrer, répon­dit le ver­tueux enfant en cachant le céleste dépôt sur son sein, dans sa tunique.

Et il par­tit avec un empres­se­ment res­pec­tueux. Il par­cou­rut d’un pas léger les rues de la ville, la phy­sio­no­mie empreinte d’une gra­vi­té au-des­sus de son âge, et il s’é­car­tait atten­ti­ve­ment des voies trop fré­quen­tées ou trop étroites. 

Il appro­chait d’une grande mai­son ; la maî­tresse de cette demeure, une riche matrone sans enfants, le voyant venir rapi­de­ment, les bras croi­sés sur la poi­trine, fut frap­pée de sa beau­té et de son air de douceur. 

— Arrête un ins­tant, cher enfant, lui dit-elle en se pla­çant sur son che­min ; quel est ton nom, et où demeurent tes parents ? 

— Je suis Tar­ci­sius, un orphe­lin, répli­qua-t-il en levant les yeux avec un sou­rire ; je n’ai d’autre logis qu’un gîte que, sans doute, il ne vous plai­rait guère d’en­tendre nommer. 

— Alors, entre dans ma mai­son pour te repo­ser ; je désire te par­ler. Oh ! que n’ai-je un enfant tel que toi ! 

— Pas main­te­nant, noble dame, pas main­te­nant. Je me suis char­gé de la mis­sion la plus solen­nelle et la plus sacrée ; il ne m’est pas per­mis d’en dif­fé­rer d’un moment l’accomplissement. 

— Eh bien ! pro­mets-moi de reve­nir demain ; cette habi­ta­tion m’appartient. 

— J’y consens, si je suis encore en vie, répon­dit l’en­fant avec un tel feu dans le regard que la matrone crut voir un mes­sa­ger des sphères supérieures.