LE pacha, cette nuit-là, ne dormit point. Au petit jour, il fit appeler le chef de ses imans, vieillard rempli de sagesse et son plus intime conseiller.
— Aide-moi, lui dit-il, à sauver ces Français. Devenus musulmans, ils seront pour moi des soldats excellents et dont j’ai le plus pressant besoin, car les dernières batailles ont grandement réduit le nombre de mes guerriers. Je ne trouve à enrôler que des esclaves, des maraudeurs, bons à piller une ville sans défense ou à égorger des trainards, mais qui lâchent pied à la première affaire sérieuse. Les Francs sont d’une autre étoffe, et puisqu’Allah m’a envoyé ces trois-là, je serais bien sot de n’en point tirer parti.
— Ce sera difficile, répondit l’iman en caressant sa longue barbe blanche. Car ils méprisent la mort.
— C’est ce que j’estime en eux ; s’ils étaient des poltrons ou de vils renégats, je ne chercherais pas à me les attacher.
— Il faut bien, toutefois qu’ils se fassent musulmans ! Sans quoi ils déserteront à la première occasion. On ne peut les y contraindre par menaces ; d’ailleurs, les conversions forcées ne sont pas sincères. Mais si nous arrivions à leur persuader d’embrasser notre religion volontairement, comme étant la véritable, ils deviendraient d’aussi fidèles musulmans qu’ils ont été de bons chrétiens.
Les yeux du pacha brillèrent, et il serra avec effusion les mains de son vieil ami.
— Cela te regarde, père vénéré ! Entoure-toi de nos prêtres, de nos savants ; à vous tous vous viendrez bien à bout d’hommes simples et qui certainement n’ont point usé leurs chausses sur les bancs des écoles !
Lorsque le lendemain matin les gardes du pacha vinrent quérir nos trois jeunes Français, ceux-ci s’embrassèrent avec effusion, croyant bien aller au martyre. Grande fut leur surprise en se voyant introduits dans une vaste salle meublée de coussins et de divans, sur lesquels siégeaient des hommes à longues barbes, les uns très âgés et blancs de poil comme l’empereur Charlemagne, d’autres plus jeunes, mais tous également graves et de contenance imposante. Sur de petites tables, de gros volumes étaient empilés, et parmi eux, en belle place, le livre du Coran.
— Est-ce qu’on va nous faire la classe ?… souffla Daniel, le petit berger, à l’oreille de ses compagnons. Ces bons vieillards me font penser aux moines de mon couvent ; je les trouve de mine plaisante auprès des nègres d’hier.
— Sot que tu es, lui repartit Gilbert, ne vois-tu pas que ces gens-là sont des enchanteurs et des nécromans, qui s’apprêtent à nous servir un tour de leur métier ?… Tenons-nous sur nos gardes afin de ne nous point laisser prendre à leurs diableries.
Cependant, le vieil iman prit la parole. Il connaissait le langage de France, ayant servi plusieurs fois d’ambassadeur auprès des princes chrétiens, et ses manières nobles et courtoises ne laissaient rien à désirer. Ayant souhaité longue vie et paix aux prisonniers, il les entreprit sur le fait de la religion, tâchant de leur persuader que Mahomet était le prophète de Dieu. Ses compagnons se joignirent à lui, citant des textes et mettant de vieux manuscrits sous le nez de nos jeunes gens, ahuris par cet étalage théologique, mais toujours fermes dans leur foi.
— S’il vous plaît, seigneurs magiciens, laissez-nous tranquilles avec vos grimoires… Nous ne sommes point des clercs. Voici Daniel le pâtre, qui ne sait ni A ni B… et Milo et Gilbert, qui n’ont guère eu loisir d’étudier. Nous sommes chrétiens : c’est tout ce qu’il vous importe de savoir.
Malgré cette déclaration d’ignorance, ils ne laissaient point que de répondre aux objections qu’on leur faisait, et parfois de façon à embarrasser l’adversaire, car ils avaient de la finesse et du jugement. Si peu lettrés qu’ils fussent, ils connaissaient bien leur religion. Tout petits, leurs mères les avaient conduits aux églises, dont les vitraux et les statues leur avaient d’abord servi de livres. Plus tard, ils avaient écouté d’une oreille docile les sermons des prédicateurs. En sorte que la foi sucée avec le lait maternel s’était développée dans leur cœur à la façon d’une belle plante semée dans une terre labourée et arrosée, et qui produit au temps voulu des fleurs et des fruits. Jusqu’au soir, la discussion se poursuivit sans aucun succès pour les musulmans. Las de verser des flots d’éloquence, ces hommes à l’aspect vénérable déchiraient leurs vêtements, s’arrachaient des poils de barbe ou proféraient des imprécations, les mains levées vers le ciel. Quelques-uns, le poing tendu, injuriaient les captifs. Ceux-ci s’étaient pris par la main, et à haute voix récitaient le Credo.






