La crèche de Nina
Elles s’en vont, Ninon, Ninette, Nina, jupette rouge et bonnet pareil, six petits sabots claquant sur la terre gelée.
« Vite, vite, les sœurettes, car le jour baisse, dit Ninette, la plus sage.
– Vite,
La Vierge aux Anges
Pendant les huit jours qu'elle passa dans l'étable de Bethléem, Marie n'eut pas trop à souffrir. Les bergers apportaient des fromages, des fruits, du pain, et du bois pour faire du feu. Leurs femmes
La dernière fresque
L’office s’achève.

Drapés dans leur chape de bure noire, les moines alternent paisiblement les versets sacrés. Pourtant, au fond de la chapelle, une étrange distraction a clos les lèvres du prieur :
Le Noël du vieux savetier
Tu... uh... uit !... tu... uh... uit !...

Ajax, l’oiseau des îles, aux plumes éclatantes, sautille rageusement d’un perchoir à l’autre dans sa cage trop étroite.

Pourquoi donc, à cette
Le conte des trois Mages et des trois vertus
Foi, espérance et charité.
Comme chaque année, les trois Mages, Gaspard, Balthazar et Melchior, guidés par l’étoile d’Orient qui flambait, plus que jamais, dans la nuit de

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Ima­gi­nez une de ces nuits d’Orient dont l’immensité bleue du ciel, d’une pure­té et d’une pro­fon­deur magni­fique, fait res­sor­tir des mil­liers d’étoiles. Une brise fraîche et légère monte du désert. Les jar­dins exhalent des effluves de roses de Damas et de jas­min. L’heure est pro­pice : de savants per­son­nages, des mages, l’air grave, scrutent les étoiles. La tra­di­tion chré­tienne en a fait des rois et les a nom­més Mel­chior, Gas­pard et Bal­tha­sar.

Ce sont des astro­nomes ou astro­logues, sans doute adon­nés aux arts divi­na­toires, prêtres de leur reli­gion, et donc de digni­té qua­si royale. Ils inter­rogent la voûte céleste depuis si long­temps, que rien, ou presque, ne leur est abs­cons : ni les constel­la­tions et conjonc­tions des pla­nètes, ni les comètes et les éclipses. Mais cette nuit-là, quelque chose d’étrange et d’inhabituel sur­vient… une étoile incon­nue les éblouit sou­dain, les attire, les appelle : est-ce le signe d’un évé­ne­ment impor­tant ?

Conte de l'Épiphanie : Étoile des rois mages

* * *

Les anciens pen­saient en effet que les étoiles diri­geaient la des­ti­né des hommes. Fébri­le­ment, ils cherchent dans les livres sacrés, les oracles des dieux, mais ceux-ci res­tent muets, comme s’ils étaient deve­nus hos­tiles. Mais l’étoile, la plus brillante de toutes, est tou­jours là, scin­tillant dans le ciel. Elle semble les attendre et même les défier. Les Mages res­tent pen­sifs et trou­blés.

C’est alors qu’une autre lumière, toute spi­ri­tuelle, semble se frayer un che­min dans les méandres de leurs croyances. Avec per­sé­vé­rance, ils cherchent encore. Enfin, ils croient avoir trou­vé la réponse dans les livres sacrés des Hébreux. Le pro­phète Balaam avait pré­dit cette étoile (Nb 24,17). « Ah, c’est donc la nais­sance d’un roi ? Mais qui peut-il bien être, puisque le ciel l’annonce d’une manière si écla­tante ? » se disent-ils. Faut-il vrai­ment entre­prendre un long et périlleux voyage pour hono­rer la nais­sance d’un roi incon­nu ? Est-ce rai­son­na­ble­ment envi­sa­geable ? Pour­tant l’astre écla­tant de lumière est tou­jours là, obsé­dant, les pro­vo­quant sans cesse. Une force les pousse… C’est déci­dé, ils partent !

* * *

Or, chose extra­or­di­naire, l’étoile semble les pré­cé­der, leur indi­quer le che­min. Leur voyage devient intem­po­rel, presque oni­rique : dans les nuits calmes et sereines, ponc­tuées de myriades d’étoiles, les Mages, tou­jours gui­dés par cette lumière inces­sante, sont seuls avec leurs pen­sées, avan­çant len­te­ment à tra­vers les éten­dues du désert. Cette soli­tude est pro­pice au recueille­ment, à la contem­pla­tion : du sable et le ciel, rien d’autre !

Dans l’intimité des bivouacs, ils échangent leur avis, leurs pen­sées, leurs doutes : mais enfin, que cherchent-ils ? Qu’aimeraient-ils trou­ver à la fin de leur quête ? Quelle sorte de roi vont-ils ren­con­trer ? La cara­vane conti­nue dans la nuit du monde : presque un par­cours ini­tia­tique. Ils vont d’oasis en oasis et tra­versent quelques vil­lages et villes dans les­quelles ils ne veulent sur­tout pas s’attarder de peur d’oublier leur but.

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Foi, espérance et charité.

Ange de l'Épiphanie, parlant aux rois magesComme chaque année, les trois Mages, Gas­pard, Bal­tha­zar et Mel­chior, gui­dés par l’étoile d’Orient qui flam­bait, plus que jamais, dans la nuit de nos temps, se diri­geaient avec la même fer­veur vers la crèche de l’Enfant Roi pour lui offrir leurs tra­di­tion­nels pré­sents – de l’or, de l’encens et de la myrrhe – lorsque, contre toute habi­tude, un ange leur appa­rut en che­min pour leur annon­cer que cette fois-ci l’Enfant dési­rait d’autres cadeaux qui ne lui soient pas des­ti­nés à lui, mais aux visi­teurs de sa crèche.

Les mages furent aus­si sur­pris que trou­blés et inter­ro­gèrent l’Envoyé :

Gas­pard — Com­ment ? D’autres cadeaux ? Et pas à LUI ? Pour­quoi ? Il n’apprécie plus nos cadeaux ? Il s’est las­sé de nous ?

L’ange — Non, non, pas du tout, au contraire, mais il s’est peut-être las­sé des mêmes cadeaux. De plus, il n’en veut pas pour Lui. Il est venu pour don­ner et se don­ner, pas pour rece­voir.

Bal­tha­zar — Mais quels autres cadeaux offrir ? Et à des visi­teurs ? Nous sommes déjà en route et nous allons presque arri­ver à Beth­léem ! Nous ne pou­vons pas rebrous­ser che­min, retour­ner en ville pour en cher­cher d’autres !

L’ange — Je sais, mais vous pour­riez pen­ser à des cadeaux imma­té­riels, que vous por­tez déjà en vous. C’est à vous de vous concer­ter et de les trou­ver. Je n’en dirai pas plus.

Et l’ange dis­pa­rut. Les Rois mages, encore sous le choc, échan­gèrent leurs émo­tions avant de se cal­mer pour échan­ger des idées :

Gas­pard — Mel­chior, tu as une idée ? Tu viens d’Europe, tu dois avoir plein d’idées !

Mel­chior — Mal­heu­reu­se­ment, ma région est cette année à court d’idées et aux prises avec des idéo­lo­gies. Mais nous gar­dons espoir…

Bal­tha­zar — Moi, je viens d’une région pauvre d’Afrique où nous avons plus besoin de res­sources que d’idées. La cha­ri­té manque.

Gas­pard — Moi, mon Asie natale est deve­nue une pépi­nière de croyances où cha­cun a son idée de Dieu. On ne s’en sort plus. Il faut s’armer de la vraie foi… Mais nous n’en sommes pas plus avan­cés, dans cet échange, pour trou­ver l’idée…

Mel­chior — Tiens, tiens…Tu viens de sor­tir une idée !

Gas­pard — Laquelle ?

Mel­chior — Tu as men­tion­né la foi… la vraie.

Gas­pard — C’est vrai, et Bal­tha­zar a men­tion­né la cha­ri­té !

Bal­tha­zar — Et toi, Mel­chior, tu as men­tion­né l’espoir ! Ça ne vous rap­pelle pas quelque chose ?

Et les trois s’exclamèrent en chœur :

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Ce soir-là, au châ­teau, le Roi Mar­son et la reine dînaient aux chan­delles. Les ménes­trels jouaient un air de man­do­line. On en était au des­sert.

Sou­dain, la reine dit :

— « Les fêtes de Noël approchent, Sire. »

— « Je sais, dit le roi. Et je n’oublie pas que nous régnons déjà depuis 25 ans. C’est l’occasion de faire plai­sir à nos sujets. »

Certes, l’occasion était rêvée, mais encore fal­lait-il trou­ver une idée ori­gi­nale, digne d’un roi.

Des idées, le roi n’en avait pas. Il n’en avait jamais et les pro­po­si­tions de la reine ne lui plai­saient guère. Quant aux ministres, ils se cas­saient bien la tête, mais ne trou­vaient rien d’extraordinaire. Fut alors appe­lé le seul vrai savant de la mai­son, maître Mer­lin. Il était un peu sor­cier et débor­dait d’imagination.

— « Moi, j’ai la solu­tion à votre pro­blème, sire ! » Et, il mon­tra un joli cof­fret pré­cieux rem­pli de pièces d’or et une clé.

— « Alors ? », fit le roi.

— « Alors ! Voi­ci une clé magique… Elle ne tourne dans la ser­rure que si celui qui l’a en main pense jus­te­ment ce qu’il faut pen­ser. Lui seul peut alors empor­ter le cof­fret et vivre riche. »

— « Mais, à quoi faut-il donc pen­ser ? » inter­ro­gea le roi.

— « Ah ! ça c’est un secret que je ne puis dévoi­ler ! C’est vos sujets qui doivent cher­cher ! », répon­dit Maître Mer­lin.

* * *

Cette idée plut au roi et à sa dame. Aus­si­tôt , un jeune trou­ba­dour par­cou­rut la ville pour en infor­mer les habi­tants.

Coffret magique à clef - Partage de Noël

Un cof­fret pré­cieux au palais ? Une clé à secret ? Empor­ter le conte­nu ? Pour tou­jours ? Une idée de maître Mer­lin ?.….

Auteur : LeMay, Léon Pamphile | Ouvrage : Autres textes .

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Conte de Noël

Il fai­sait froid. La neige des che­mins criait sous l’acier des traî­neaux. Les prés et les col­lines res­plen­dis­saient dans leurs blanches dra­pe­ries, et les sapins sombres, char­gés de brillants flo­cons, incli­naient vers le sol leurs rameaux pesants.

C’était la veille de Noël. La terre allait tres­saillir et les anges allaient chan­ter, comme il y a dix-neuf siècles.

« Glo­ria in excel­sis Deo. »

Mais seuls les petits et les humbles, comme alors peut-être, pour­raient entendre le céleste can­tique.

Il semble qu’à cette heure solen­nelle un doux effluve d’amour se répand dans les airs. Les fronts se relèvent, les cou­rages se raf­fer­missent, l’espérance rafraî­chit, comme une ondée bien­fai­sante, les cœurs meur­tris. Et pour­tant il se trouve encore des âmes qui souffrent et des lits de dou­leur où la vie ago­nise.

Là-bas, dans la mai­son de madame Ver­champ, une veuve très esti­mée, dor­mait, sur un lit tout blanc, une jeune fille malade. Elle dor­mait, et un songe agréable la visi­tait sans doute en ce moment, car mal­gré sa souf­france, elle sou­riait. Elle revi­vait peut-être un beau jour per­du, comme cela arrive par­fois dans le som­meil. Elle était amai­grie, et la pâleur de ses joues fai­sait res­sor­tir son grand œil noir plein de tris­tesse. Près d’elle, sa mère pleu­rait.

Sa mère pleu­rait, et en essuyant ses larmes du coin de son tablier, elle pen­sait :

Pour­quoi l’a‑t-elle tant aimée ?…

Sou­dain la porte s’ouvrit. Elle vit entrer deux hommes. Elle ne les recon­nut pas d’abord, à cause des grandes capotes qui les enve­lop­paient, et des col­lets de four­rure qui leur mon­taient jusqu’aux yeux. Elle tres­saillit cepen­dant, et s’avança au devant d’eux.

* * *

Trois ans aupa­ra­vant, un soir de la fenai­son, Mariette, la jeune malade d’aujourd’hui, reve­nait au fenil sur un char­riot de foin. Enfon­cée dans le trèfle et le mil comme dans un nid, elle se lais­sait ber­cer au caho­tage des roues, et chan­tait, de sa voix douce et quelque peu plain­tive, une chan­son­nette gra­cieuse dans sa forme et sage dans son ensei­gne­ment :

La fleur de la char­mil­le,
La fleur de la famille,
Ont un des­tin com­mun,
Lorsque les mains les cueillent,
L’une et l’autre s’effeuillent
Et perdent leur par­fum…

Petite rose blanche,
Reste donc à la branche
Dont la sève nour­rit,
Petite fille chère,
Reste donc à ta mère
Dont l’amour te sou­rit.

Octave Des­ruis­seaux qui tra­ver­sait le clos voi­sin, la faux sur l’épaule, l’entendit et fut char­mé. Il ne la connais­sait point. Il devi­na qu’elle était belle et se prit à l’aimer, sans se deman­der s’il ne cou­rait pas au désen­chan­te­ment. Il était jeune, d’humeur agréable, bien décou­plé, labo­rieux, avec cela il serait bien mal­adroit s’il ne réus­sis­sait pas à décro­cher un bon petit cœur. Cela ne tient pas tant après tout.

Il était de Sainte-Croix. Vic­tor Pou­drier l’avait fait venir pour les foins et les récoltes, car il pas­sait pour vaillant. Sa faux allon­geait de fiers andains, et son « jave­lier » cou­chait d’épaisses javelles, depuis les heures fraîches du matin jusqu’aux ombres de la soi­rée.

Un dimanche, la jeu­nesse se réunit, après le repas du soir, chez Mar­ce­lin Thi­bou­tot, le for­ge­ron, pas loin de la côte de sable. Octave et Mariette se virent et s’aimèrent. Ils gar­dèrent leur secret cepen­dant.

Le len­de­main, Mariette alla au champ pour faner le foin nou­veau. Le soleil rayon­nait et don­nait aux clô­tures grises une appa­rence de cadre lumi­neux. Un large cha­peau de paille pro­té­geait contre les rayons trop chauds, sa jolie figure. Car elle était jolie, Mariette. Un mince fichu de mous­se­line se tor­dait négli­gem­ment sur sa gorge un peu bru­nie. Elle tenait une fourche de saule et jetait dans l’air pur les bribes per­lées de la der­nière chan­son du vil­lage. De temps à autre, ses regards curieux se pro­me­naient sur le pré voi­sin. Une pen­sée douce l’obsédait. Elle éprou­vait les délices du réveil de l’amour, et trou­vait à aimer un bon­heur inex­pri­mable.

Mariette rencontre son fiancéTout à coup elle aper­çut un jeune fau­cheur cour­bé sur la prai­rie, et elle sen­tit son cœur se ser­rer et sa joue rou­gir. C’était lui. Quand elle fut plus près, elle vit, comme un ser­pent de feu, la faux lui­sante s’enfoncer dans l’herbe, et elle enten­dit, comme un chant d’amour, le cris­se­ment de l’acier qui mon­tait du clos, par inter­valles courts et mesu­rés.

Le fau­cheur ne la devi­na point.

Un peu plus tard, il sus­pen­dit son tra­vail et mar­cha vers l’endroit où il avait dépo­sé sa pierre à aigui­ser. Plu­sieurs jeunes filles fanaient dans les alen­tours, en criant des choses gaies, et en jetant des éclats de rire. Il cher­cha à les recon­naître, mais il n’y par­vint guère, à cause des larges bords de leurs cha­peaux. Il se tour­na vers le clos de la veuve Ver­champ. Mariette parais­sait absor­bée dans sa tâche. Il aurait bien vou­lu qu’elle regar­dât de son côte. Il prit la pierre qui trem­pait dans un vase plein d’eau, et leva sa faux devant lui. La lame décri­vait une courbe étin­ce­lante comme un nimbe vis-à-vis son front trem­pé de sueurs. La pierre mor­dit l’acier. D’autres fau­cheurs aus­si affi­lèrent leurs outils, et ce fut comme un clair reten­tis­se­ment de cym­bales dans l’air sonore. Les jeunes filles levèrent la tête, et les fourches res­tèrent piquées dans le foin par­fu­mé. Les cigales, cachées dans le feuillage des grands arbres, jetèrent comme des fusées leurs trilles vibrants. Des oiseaux, entraî­nés par le plai­sir, se mirent à vol­ti­ger d’une aile folle, en épar­pillant de joyeuses notes… Et des rires s’égrenaient de toute part. Jamais fête plus belle n’avait fait tres­saillir ces champs tant de fois mois­son­nés.

Auteur : Noël, Marie | Ouvrage : Autres textes .

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À Maman

Il est plus aisé pour un cha­meau de
pas­ser par le trou de l’ai­guille qu’à un
riche d’en­trer dans le royaume des cieux.
(Mat­thieu, 19 – 23.)

Je pose sept et je retiens un…

La femme de charge essuya ses lunettes, remon­ta la mèche de la lampe et, pour la troi­sième fois, recom­men­ça son addi­tion.

Cer­tai­ne­ment elle était bonne. Mais elle était ter­rible.

Avoir si peu man­gé et tant, tant, tant dépen­sé !

Sur l’autre page du cahier, celle des recettes, une autre mal­heu­reuse petite addi­tion trop courte essayait de faire bonne conte­nance et de se mesu­rer bra­ve­ment avec la pre­mière…

Non ! on avait beau tirer des­sus, il n’y avait plus moyen de joindre les deux bouts.

La veille de Noël, la femme de charge faisant les comptes

Mais n’é­tait-ce pas ces jours-ci que les Gau­det payaient leur terme ? Elle regar­da le calen­drier : « Noël !… »

Oh ! oui ! elle savait bien que Noël arri­ve­rait ce soir, mais, pour la pre­mière fois de sa vie, elle n’a­vait pas pris la joie d’y pen­ser. Et il était venu, il était là devant elle : la grande veillée com­men­çait.

Et Char­lette se sen­tit en faute parce qu’il ne lui res­tait plus qu’à peine quelques heures pour apprê­ter avant minuit son cœur de grande fête.

On ne peut pas ser­vir deux maîtres : Dieu et l’Argent.

L’argent, elle n’en avait guère — ses gages, son livret de Caisse d’É­pargne. Quand même, de tous ses efforts, elle était à son ser­vice. Oh ! ce n’é­tait pas son métier et c’est pour­quoi, jus­te­ment, il lui don­nait tant de mal, beau­coup plus, bien sûr, qu’aux per­sonnes capables. Quand elle était petite fille, elle avait gar­dé les mou­tons. Puis elle était allée en classe, puis en condi­tion. Il y avait bien­tôt trente ans qu’elle était entrée chez Madame et qu’elle y res­tait à faire tout ce qu’on vou­lait et même plus. Un peu plus chaque année. Mon­sieur était mort. M. Jacques avait dis­pa­ru à la guerre et Madame était deve­nue peu à peu si vieille, si lasse, qu’elle n’é­tait plus bonne à rien qu’à man­ger, se chauf­fer et flat­ter le chat.

À mesure qu’elle vieillis­sait, elle avait lais­sé de plus en plus à sa ser­vante le soin d’al­ler en bou­tiques, à la banque, dans les bureaux, de par­ler aux four­nis­seurs, aux ouvriers et aux loca­taires, si bien que, de bonne à tout faire qu’elle était, cui­si­nant, lavant, ravau­dant et soi­gnant des mala­dies, Char­lette était deve­nue en plus gérante de biens.

Depuis, elle n’a­vait plus que des sou­cis dans la tête. Elle s’é­tait mise à gar­der l’argent de Madame comme elle avait gar­dé jadis le trou­peau de sa nour­rice avec un grand trem­ble­ment d’hon­nête ber­gère, comp­tant et recomp­tant le soir les bre­bis et les agneaux (aujourd’­hui c’é­taient les sous et les pièces) et veillant sur lui à toute heure pour l’empêcher de se perdre, de dépé­rir ou de souf­frir quelque dom­mage. Las ! l’argent était plus sacré encore et comme il s’é­ga­rait au moindre cal­cul, c’é­tait un ter­rible ouvrage que d’en rendre compte à soi-même avec exac­ti­tude.

Si encore il n’y avait eu que l’argent, même cet argent de papier qu’elle avait pris l’ha­bi­tude d’al­ler qué­rir de temps à autre chez un ban­quier de la ville et qui lui fai­sait assez peur parce qu’il aug­mente et dimi­nue sans que per­sonne en sache rien, mais Madame avait trois mai­sons.

Elles avaient été neuves du temps de son arrière-grand-père. Main­te­nant, il leur man­quait tou­jours un mor­ceau et les gens qui les habi­taient venaient récla­mer, le dimanche.

— Mam’­zelle Char­lette, il pleut chez nous… Mam’­zelle, le vent d’hier a empor­té le cha­peau de la che­mi­née… Mam’­zelle, la gout­tière ne tient plus. Si ça tombe sur nous, on ira se plaindre…