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Ouvrage : Lorsque les saintes de France étaient petites filles | Auteur : Berthon, Maurice

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Peu aprĂšs la mort de sa femme, mon­sieur Mar­tin liqui­da son com­merce et, pour se rap­pro­cher de son beau-frĂšre, il vint habi­ter une pro­prié­tĂ© aux portes de Lisieux, « Les Buissonnets Â».

« Les enfants aiment le chan­ge­ment Â». Cette remarque de sainte Thé­rĂšse expli­que­ra le bon sou­ve­nir qu’elle gar­da, ain­si que ses sƓurs, de l’ar­ri­vĂ©e dans un Lisieux que ses usines ren­daient pour­tant bien terne au len­de­main d’un Alen­çon Ă©gayĂ© par les tou­jours coquettes demeures de cette ville si carac­té­ris­ti­que­ment normande.

Mon­sieur Gué­rin, l’oncle qui accueillit la famille Mar­tin, Ă©tait phar­ma­cien. Avec sa femme, il for­mait un couple affec­tueux qui sut s’at­ta­cher immé­dia­te­ment le cƓur des cinq jeunes orphelines.

Sainte ThérÚse - Les Buissonnets Lisieux

Puis c’est l’ins­tal­la­tion des Mar­tin aux depuis cĂ©lĂšbres « Buis­son­nets Â». Non loin de la ville, un rai­dillon sor­tant de la route de Pont-LĂ©vĂȘque esca­lade une col­line, pour mener aujourd’­hui la foule des pĂšle­rins aux « Buis­son­nets Â». Au milieu d’un jar­din abri­tĂ© par des sapins et des frĂȘnes, c’é­tait, Ă  l’é­poque, la mai­son alors dĂ©jĂ  trĂšs vieille, rus­tique, mais sym­pa­thique, que nous voyons, bĂątisse ample, solide, colo­rĂ©e par ses briques rouges qui la ren­daient attrayante.

La chambre que devaient se par­ta­ger Céline et Thé­rÚse, don­nait de plain-pied dans le jar­din de derriÚre.

Aux « Buis­son­nets Â», Pau­line fut char­gĂ©e de l’é­du­ca­tion de Thé­rĂšse. Cette der­niĂšre n’a­vait-elle pas choi­si sa nou­velle petite maman ? La mala­die, puis la dis­pa­ri­tion de madame Mar­tin, avaient Ă©vi­dem­ment fait perdre plu­sieurs mois Ă  l’ins­truc­tion de l’en­fant. Adroi­te­ment diri­gĂ©e par son aĂźnĂ©e, Thé­rĂšse dĂ©lais­se­ra ses jeux pour l’ap­pren­tis­sage de la lec­ture. C’est le mot « cieux Â» qu’elle sut le pre­mier lire.

En peu de mois, la petite Thé­rĂšse a bien chan­gĂ©. L’es­piĂšgle s’est trans­for­mĂ©e : « Aus­si­tĂŽt aprĂšs la mort de maman, mon heu­reux carac­tĂšre chan­gea com­plÚ­te­ment. Moi, si vive, si expan­sive, je devins timide et douce, sen­sible Ă  l’ex­cĂšs, un regard suf­fi­sait pour me faire fondre en larmes ; il fal­lait que per­sonne ne s’oc­cu­pĂąt de moi, je ne pou­vais souf­frir la com­pa­gnie des Ă©tran­gers et ne retrou­vais ma gaß­tĂ© que dans l’in­ti­mi­tĂ© de ma famille Â».

Cet adou­cis­se­ment du carac­tĂšre contri­bue Ă  faci­li­ter la tĂąche de Pau­line. Celle-ci, au lieu de recher­cher pour sa sƓu­rette l’oc­ca­sion de satis­fac­tions sus­cep­tibles de lui rendre son sou­rire per­du, ne craint pas au contraire de lui rap­pe­ler les saintes « pra­tiques Â», mais par­fois elle doit cepen­dant frei­ner l’ar­deur pĂ©ni­tente de sa cadette.

Un exemple. AprĂšs ce jeu, il fait chaud, trĂšs chaud. Pau­line et Thé­rĂšse sont devant une carafe d’une bois­son rafraß­chis­sante, Pau­line s’en verse un verre, en tend un Ă  sa jeune sƓur. Thé­rĂšse refuse. « Oui, j’ai trĂšs soif, mais je vais offrir ce sacri­fice Ă  JĂ©sus ! » Pau­line, qui a exac­te­ment la mĂȘme soif, peut certes appré­cier ce sacri­fice de Thé­rĂšse, aus­si a‑t-elle pitiĂ© de l’en­fant qui ne dĂ©tache pas ses yeux de ce verre embuĂ© de fraß­cheur. « Prends, Thé­rĂšse, prends cette bois­son ! JĂ©sus a recueilli ton sacri­fice, fais-en un autre, d’o­bĂ©is­sance celui-lĂ , en accep­tant de boire ! Â»

Et la vie se pour­sui­vait aux « Buis­son­nets Â», vie nor­male, mais vie nor­male qui, dans l’ñme de Thé­rĂšse avait des reten­tis­se­ments inat­ten­dus. Repas­sons quelques images de cette exis­tence d’une enfant de cinq ans.

Le papa a fait cadeau Ă  sa fillette d’une petite ligne pour pĂȘcher. Thé­rĂšse lance dans la Touque sa petite ligne, quand mon­sieur Mar­tin y va lan­cer sa grande ligne. Le pay­sage est gra­cieux, les pois­sons ne se font pas trop prier pour mordre aux deux lignes. Ce jeu devrait la pas­sion­ner. Tiens, papa vient de prendre un pois­son ! Peut-ĂȘtre va-t-elle en sor­tir un elle aus­si ! Mais oui, elle en attrape jus­te­ment un ! Dieu, que ce doit ĂȘtre amu­sant ! C’est amu­sant pour toutes les petites filles, ce n’est pas amu­sant pour Thé­rĂšse, dont l’es­prit a dĂ©jĂ  d’autres pré­oc­cu­pa­tions, des pré­oc­cu­pa­tions si belles mais si graves que bien­tĂŽt elle aban­donne sa ligne, s’as­sied sur l’herbe et, « lĂ , Ă©cri­ra-t-elle plus tard, mes pen­sĂ©es deve­naient bien pro­fondes et, sans savoir ce que c’é­tait de mĂ©di­ter, mon Ăąme se plon­geait dans une rĂ©elle orai­son. J’é­cou­tais les bruits loin­tains, le mur­mure du vent. Par­fois la musique mili­taire m’en­voyait de la ville quelques notes indé­cises, et « mĂ©lan­co­li­saient Â» dou­ce­ment mon cƓur. La terre me sem­blait un lieu d’exil et je rĂȘvais du Ciel. Â»

Cette pen­sĂ©e du Ciel est tou­jours la pen­sĂ©e domi­nante de Thé­rĂšse, elle l’ob­sĂšde sans cesse et sous les formes les plus diverses, dont quelques-unes ne manquent pas de naï­ve­tĂ©. Elle-mĂȘme note­ra : « Je me sou­viens que je regar­dais les Ă©toiles avec un ravis­se­ment inex­pri­mable. Il y avait sur­tout, au fir­ma­ment pro­fond, un groupe de perles d’or, (le Bau­drier d’O­rion) que je remar­quais avec dĂ©lice, lui trou­vant la forme d’un T, et je disais en che­min Ă  mon pĂšre ché­ri : « Regarde, papa, mon nom est Ă©crit dans le Ciel ! » Puis, ne vou­lant plus rien voir de la vilaine terre, je lui deman­dais de me conduire, et, sans regar­der oĂč je posais mes pieds, je met­tais ma petite tĂȘte bien en l’air, ne me las­sant pas de contem­pler l’a­zur Ă©toilĂ© Â».

« La cer­ti­tude d’al­ler un jour loin de mon pays tĂ©né­breux, m’a­vait Ă©tĂ© don­nĂ©e dĂšs mon enfance. Non seule­ment je croyais d’a­prĂšs ce que j’en­ten­dais dire, mais encore, je sen­tais dans mon cƓur, par des ins­pi­ra­tions intimes et pro­fondes, qu’une autre terre, une rĂ©gion plus belle, me ser­vi­rait un jour de demeure stable, de mĂȘme que le gĂ©nie de Chris­tophe Colomb lui fai­sait pres­sen­tir un Nou­veau Monde Â».

Ce soir-lĂ , le temps trĂšs sombre se zĂšbre sou­dain d’une sĂ©rie d’é­clairs. Une fillette ordi­naire aurait peur. Thé­rĂšse nous gar­de­ra le sou­ve­nir de ce qu’elle res­sen­tait alors. « Je me tour­nais Ă  droite Ă  gauche, pour ne rien perdre de ce majes­tueux spec­tacle. Je vis la foudre tom­ber dans un prĂ© voi­sin, et, loin d’en Ă©prou­ver la moindre frayeur, je fus ravie ; il me sem­bla que le bon Dieu Ă©tait tout prĂšs de moi Â».

Et la Sainte fera elle-mĂȘme le point de cette exis­tence de petite fille pré­des­ti­nĂ©e : « En gran­dis­sant, j’ai­mais le bon Dieu de plus en plus, et je lui don­nais bien sou­vent mon cƓur, me ser­vant de la for­mule que maman m’a­vait apprise (Mon Dieu, je vous donne mon cƓur, pre­nez-le s’il vous plaĂźt afin qu’au­cune crĂ©a­ture ne puisse le pos­sé­der, mais vous seul, mon bon JĂ©sus !) Je m’ef­for­çais de plaire Ă  JĂ©sus dans toutes mes actions, et je fai­sais grande atten­tion Ă  ne l’of­fen­ser jamais Â».

ThérÚse de Lisieux et son papa saint Louis Martin

Sur­tout ne pas offen­ser Dieu, mĂȘme en jouant, sans faire exprĂšs ! La domes­tique Vic­toire, qui men­tit pour amu­ser cette enfant de six ans, s’at­ti­re­ra cette rĂ©pri­mande : « Vous savez bien, Vic­toire, que cela offense le bon Dieu ! Â»

La soi­rĂ©e aux « Buis­son­nets Â», on se dis­trayait autour de quelques jeux de socié­tĂ©. Tac­tiques, on dĂ©plore le vilain hasard qui attri­bue une sĂ©rie de cartes faibles, on remer­cie le bon hasard qui per­met d’é­chap­per de trĂšs peu Ă  la pri­son du jeu de l’Oye, on applau­dit au suc­cĂšs, on est tou­jours heu­reux, on a du mal Ă  conte­nir sa joie, tous s’a­musent franchement.

Et, le jeu fini, c’est le retour au calme. Les aĂźnĂ©es lisent Ă  haute voix une page d’un auteur sĂ©rieux, peut-ĂȘtre trop sĂ©rieux pour ali­men­ter la nuit durant l’es­prit d’un enfant de six ou sept ans, aus­si le papa fait-il tou­jours ter­mi­ner la lec­ture par un conte, une bonne his­toire qui fera rire. Lorsque la lec­trice ferme son livre, mon­sieur Mar­tin, sa petite Thé­rĂšse sur les genoux, chante les mĂ©lo­dies qu’aiment ses enfants, mĂ©lo­dies qui par­fois s’é­loignent de la douce mĂ©lo­pĂ©e lorsque, pour amu­ser la douce Thé­rĂšse, mon­sieur Mar­tin chante d’une grosse voix la ritour­nelle cruelle de Barbe-Bleue.

Puis, c’est fina­le­ment la priĂšre en com­mun et Thé­rĂšse, age­nouillĂ©e Ă  cĂŽtĂ© de son pĂšre, « n’a qu’à le regar­der pour savoir com­ment priaient les saints Â». Et, dans son petit lit, Thé­rĂšse demande Ă  Pau­line de lui faire la cri­tique de sa jour­nĂ©e : « Est-ce que j’ai Ă©tĂ© mignonne aujourd’­hui ? Est-ce que le bon Dieu est content de moi ? Est-ce que les petits anges vont voler autour de moi ?» Si Pau­line rĂ©pond « non Â», Thé­rĂšse pleu­re­ra la nuit entiĂšre Â».

La FĂȘte-Dieu donne Ă  l’en­fant une pre­miĂšre occa­sion de cette joie qu’elle aura plus tard Ă  pas­ser son Ciel Ă  rĂ©pandre des roses sur la terre. Oui, quelle joie de semer des fleurs sous les pas du bon Dieu ! « Mais, avant de les y lais­ser tom­ber, je les lan­çais bien haut, et je n’é­tais jamais aus­si heu­reuse qu’en voyant mes roses effeuillĂ©es tou­cher l’os­ten­soir sacrĂ© ! Â»

Ouvrage : Lorsque les saintes de France étaient petites filles | Auteur : Berthon, Maurice

(1873 – 1897)

SAINTE THÉRÈSE de l’En­fant-JĂ©sus ! La petite sƓur Thé­rĂšse ! La petite Sainte aux roses !

Nous avons deux rai­sons majeures d’in­sis­ter plus lon­gue­ment sur Thé­rĂšse. Notre docu­men­ta­tion le per­met, car elle est pui­sĂ©e Ă  des sources d’au­tant plus nom­breuses et sĂ»res qu’au­jourd’­hui encore il sub­siste des per­sonnes qui ont le bon­heur d’a­voir connu Thé­rĂšse[1] ! Avoir connu une sainte ! L’a­voir vue, lui avoir par­lĂ© ! Ce bon­heur est d’au­tant plus rare que d’or­di­naire l’É­glise ralen­tit pru­dem­ment les pro­cĂšs de cano­ni­sa­tion. DeuxiĂšme rai­son d’in­sis­ter sur cette enfance : Thé­rĂšse Ă©tait, au plus loin, de la gĂ©né­ra­tion de vos grands-parents. Donc, l’exemple d’une vie si proche inter­dit cette dĂ©ro­bade : « Oh ! Ă©vi­dem­ment, mais Ă  l’é­poque des saintes, il Ă©tait assez aisĂ© de se sanc­ti­fier, tan­dis que de nos jours !
 Â»

Abor­dons avec plai­sir et pro­fit l’en­fance de la Sainte de nos jours.

Nous sommes Ă  Alen­çon au len­de­main de 1870. Sur une mai­son de bonne appa­rence, nous lisons ce marbre publi­ci­taire : « Louis Mar­tin, fabri­cant de point d’A­len­çon Â». Ce point de den­telle avait ren­du uni­ver­sel­le­ment cĂ©lĂšbre la vieille citĂ© nor­mande, le tra­vail de ce point a pro­cu­rĂ© l’ai­sance Ă  la famille Mar­tin. Le mari est par­ta­gĂ© entre la sur­veillance de la fabri­ca­tion et les voyages qui pro­pagent cette fabri­ca­tion. L’é­pouse s’oc­cupe plus spé­cia­le­ment de la vente de la den­telle Ă  Alen­çon mĂȘme, mais elle a sur­tout l’é­du­ca­tion heu­reuse d’une petite famille. Le mĂ©nage Mar­tin a quatre filles, Marie, Pau­line, LĂ©on­tine, CĂ©line, deux autres HĂ©lĂšne et MĂ©la­nie, ain­si que deux gar­çons sont dĂ©cé­dĂ©s en bas Ăąge.

Jeune homme, Louis Mar­tin aurait vou­lu ĂȘtre moine. Jeune fille, ZĂ©lie Gué­rin aurait vou­lu ĂȘtre reli­gieuse. La Pro­vi­dence en avait autre­ment dĂ©ci­dĂ© et cela pour la plus grande Ă©di­fi­ca­tion du monde. RĂ©vé­lons dĂ©jĂ  que Marie, Pau­line, LĂ©on­tine et CĂ©line seront reli­gieuses. Mais voi­ci la der­niĂšre fille.

La maison natale de sainte ThérÚse

Marie-Fran­çoise-Thé­rĂšse Mar­tin naĂźt Ă  Alen­çon le 2 jan­vier 1873. Ses parents sont trop pĂ©né­trĂ©s de leurs devoirs reli­gieux pour faire attendre le bap­tĂȘme du bĂ©bĂ©. La petite n’a que deux jours lors­qu’elle est por­tĂ©e sur les fonds de l’é­glise Notre-Dame. Le sou­ve­nir de cette cĂ©ré­mo­nie, qui fai­sait entrer une future sainte dans la famille chré­tienne, devait ĂȘtre Ă©vi­dem­ment conser­vĂ© : une plaque, puis une sta­tue, puis un vitrail, puis un autel, rap­pel­le­ront cette date : 4 jan­vier 1873.

Mais l’en­fant n’a pas encore un an qu’elle est sur le point de mou­rir. La pieuse madame Mar­tin invoque ardem­ment saint Joseph, patron de la sainte famille, et bien­tĂŽt Thé­rĂšse va mieux, et bien­tĂŽt Thé­rĂšse est guĂ©rie.

Elle est un beau bĂ©bĂ©, un bĂ©bĂ© joli, si joli, si attrayant que, pour ses dix-huit mois, le papa lui donne ce nom qui lui res­te­ra : « Sa Reine Â».

Une lettre de la maman nous apprend que cette enfant, qui n’a pas deux ans, est remuante plus que d’or­di­naire pour une fillette : elle fait dĂ©jĂ  de la balan­çoire : « Elle se tient comme une grande fille. Il n’y a pas de dan­ger qu’elle lĂąche la corde ; puis, quand cela ne va pas assez fort, elle rĂ©clame ; on l’at­tache par devant pour l’empĂȘcher de tom­ber mais, mal­grĂ© cela, je ne suis pas tran­quille quand je la vois per­chĂ©e lĂ -dessus Â».

Mais voi­ci dĂ©jĂ  une pre­miĂšre indi­ca­tion de cette pié­tĂ© qui ne va pas tar­der Ă  faire d’im­pres­sion­nants pro­grĂšs dans l’ñme de notre petite spor­tive de vingt-deux mois. Madame Mar­tin Ă©crit Ă  ses aĂźnĂ©es, pen­sion­naires Ă  la Visi­ta­tion : « Ma petite Thé­rĂšse devient de plus en plus gen­tille, elle gazouille du matin au soir. Elle nous chante de petites chan­sons, mais il faut ĂȘtre habi­tuĂ© pour les com­prendre. Elle fait sa priĂšre comme un petit ange, c’est idĂ©al ! Â»

Et lorsque Thé­rĂšse a vingt-six mois : « Thé­rĂšse va tou­jours bien, elle a une mine de pros­pé­ri­tĂ©. Elle nous fait des conver­sa­tions bien amu­santes. Elle sait dĂ©jĂ  prier le Bon Dieu. Tous les dimanches, elle va Ă  une par­tie des vĂȘpres, et si, par mal­heur, on omet­tait de l’y conduire, elle pleu­re­rait sans se consoler. Â»

« Voi­lĂ  quelques semaines, on l’a­vait pro­me­nĂ©e le dimanche. Elle n’a­vait, pas Ă©tĂ© Ă  « la Messe Â», comme elle dit. En ren­trant, elle s’est mise Ă  pleu­rer bruyam­ment, en disant qu’elle vou­lait aller Ă  « la Messe Â». Elle a ouvert la porte, et s’est sau­vĂ©e sous l’eau, qui tom­bait Ă  tor­rents, dans la direc­tion de l’é­glise. On a cou­ru aprĂšs elle pour la faire ren­trer, et ses san­glots ont durĂ© une bonne demi-heure Â».

« Elle me dit tout haut dans l’é­glise : « Moi, j’ai Ă©tĂ© Ă  la messe, lĂ  ! J’ai bien priĂ© le bon Dieu ! Â»

« Quand son pĂšre rentre le soir et qu’elle ne le voit pas faire sa priĂšre, elle lui demande : « Pour­quoi donc papa, que tu ne fais pas ta priĂšre ? Tu as donc Ă©tĂ© Ă  l’é­glise ?» C’est encore madame Mar­tin qui donne ce dĂ©tail : « Depuis le com­men­ce­ment du CarĂȘme, je vais Ă  la messe de six heures et je la laisse sou­vent Ă©veillĂ©e. Quand je pars, elle me dit : « Maman, je vais ĂȘtre bien mignonne Â». Effec­ti­ve­ment, elle ne bouge pas et se rendort Â».

En mars 1876, la maman Ă©crit au sujet du sĂ©rieux que sa petite tille apporte Ă  faire, sans jamais l’ou­blier, sa priĂšre de chaque jour : « Dimanche, lorsque j’ai Ă©tĂ© cou­chĂ©e, elle m’a dit qu’elle n’a­vait pas fait sa priĂšre. Je lui ai rĂ©pon­du : « Dors, tu la feras demain Â». Oui, mais elle n’a pas lĂąchĂ© prise. Pour en finir, son pĂšre la lui a fait faire. Mais il ne lui fai­sait pas tout dire. Il fal­lait deman­der « la grĂące
 » Il ne savait pas trop de quoi il s’a­gis­sait. Enfin, il a dit Ă  peu prĂšs sui­vant l’i­dĂ©e de l’en­fant, et nous avons eu la paix jus­qu’au len­de­main matin Â».

Si Thé­rĂšse insiste tant pour prier le Ciel, c’est que sa pen­sĂ©e ne le quitte guĂšre, ce Ciel. Voi­ci une forme curieuse de cette conti­nuelle prĂ©occupation.

« Oh ! ma pauvre petite mĂšre, je vou­drais bien que tu « mourrais ! Â»

Éton­ne­ment de la « pauvre petite mĂšre
 Â»

— C’est pour que tu ailles au Ciel, puisque tu dis qu’il faut mou­rir pour y aller !

Et madame Mar­tin Ă©crit Ă  sa fille Pau­line en dĂ©cembre 1875 :

« Elle sou­haite de mĂȘme la mort de son pĂšre, quand elle est dans ses excĂšs d’amour Â».

L'enfance de sainte ThérÚse de Lisieux - 3 ans

Est-ce pour pĂ©né­trer plus avant et plus rapi­de­ment les mys­tĂšres reli­gieux dont les grandes per­sonnes parlent devant elle, que Thé­rĂšse dĂ©sire apprendre Ă  lire ? Tou­jours est-il qu’elle ne com­prend pas que ses sƓurs aient seules droit Ă  cette ins­truc­tion. Elle veut assis­ter aux leçons que Marie donne Ă  CĂ©line et Pau­line, ses aĂźnĂ©es de trois et huit ans. Lais­sons ces sou­ve­nirs Ă  Marie.

« Un jour, je la vis Ă  la porte de ma chambre essayant de l’ou­vrir. Mais elle Ă©tait encore trop petite pour atteindre le bou­ton. Je regar­dai ce qu’elle allait faire ; si elle allait pleu­rer ou appe­ler quel­qu’un pour lui ouvrir ; mais non, elle ne dit rien, et, dans son impuis­sance, elle tĂ©moi­gna sa dou­leur en se cou­chant au pied de la porte.

« Je racon­tai Ă  ma mĂšre cette petite aven­ture. Elle me dit : « Il ne faut pas la lais­ser faire ! Â»

« Le len­de­main, la chose se renou­velle. Alors, je lui dis : « Ma petite Thé­rĂšse, tu fais de la peine au petit JĂ©sus ! » Elle me regar­da atten­ti­ve­ment. Elle avait si bien com­pris que jamais depuis elle n’a recom­men­cĂ© Â». Cet entĂȘ­te­ment de Thé­rĂšse Ă  vou­loir s’ins­truire Ă  tout prix a pour­tant por­tĂ© ses fruits : elle n’a pas en effet trois ans rĂ©vo­lus lorsque dĂ©jĂ  elle sait presque toutes ses lettres et com­mence mĂȘme Ă  lire.

Et madame Mar­tin apporte Ă  ses filles aĂźnĂ©es cette conclu­sion : « Elle a de l’es­prit comme je n’en ai vu Ă  aucune de vous Â», Et la maman conti­nuait Ă  dĂ©cou­vrir d’autres jolies qua­li­tĂ©s Ă  sa petite Thé­rĂšse : « Fine comme l’ambre, trĂšs franche et trĂšs vive. Â»

De son cĂŽtĂ©, l’en­fant res­sent pour ses parents une affec­tion qu’elle-mĂȘme se plai­ra Ă  rap­pe­ler dans son His­toire d’une Âme : « On ne peut se figu­rer com­bien je ché­ris­sais papa et maman. Je leur tĂ©moi­gnais ma ten­dresse de mille maniĂšres, car j’é­tais trĂšs expan­sive ; tou­te­fois, les images que j’employais alors me font rire aujourd’­hui quand j’y pense Â».

  1. [1] NDLR : Mau­rice Ber­thon a publiĂ© cette his­toire en 1946.↩
Ouvrage : Lorsque les saints de France étaient petits garçons | Auteur : Berthon, Maurice

L'enfance de Saint Jean-François RĂ©gisSaint Jean-Fran­çois RĂ©gis naquit le 31 jan­vier 1597 Ă  Font­cou­verte, Ă  Ă©gale dis­tance de Nar­bonne et de Car­cas­sonne. Font­cou­verte, Fon­taine cou­verte, source cachĂ©e, est une place forte de modĂšle rĂ©duit : trente mai­sons pro­té­gĂ©es par un chù­te­let appar­te­nant au sei­gneur abbĂ© de La Grasse.

Aujourd’­hui, c’est saint Jean-Fran­çois RĂ©gis qui pro­tĂšge Font­cou­verte et la pré­cieuse source est dĂ©cou­verte : le vil­lage allait don­ner nais­sance Ă  un saint !

Jean de RĂ©gis, pĂšre du bĂ©bĂ©, a notĂ© sur son livre de rai­son, d’une belle Ă©cri­ture mou­lĂ©e par la plume d’oie : « L’an mil-cinq-cent-nonante-sept, le der­nier jour de jan­vier, un diven­drĂšs (dies vene­ris : ven­dre­di) es nas­qut notre enfant, Jean-Fran­çois. Et fut par­rin noble Fran­cis de Turin, dit de BrÚ­tĂ©s, sei­gneur et baron de PĂ©chei­riq, la mar­rine damoi­selle Clare Daban, famĂ© Ă  mon frĂšre RĂ©gis. Â»

C’est lĂ  l’acte de nais­sance du Saint. Jean-Fran­çois RĂ©gis naquit le mĂȘme jour Ă  la vie de l’ñme, puisque son pĂšre ajou­ta sur son livre de famille : « Et fut bap­ti­sĂ© Ă  l’é­glise de Font­cou­verte. Â» Encore un saint qui a Ă©tĂ© bap­ti­sĂ© le jour mĂȘme de sa nais­sance. Remar­quons le fait, sans pré­tendre cepen­dant en tirer une conclu­sion caté­go­rique, car, Ă  cette Ă©poque, pré­sen­ter un enfant du jour au bap­tĂȘme Ă©tait une pieuse cou­tume gĂ©né­ra­le­ment obser­vĂ©e dans les familles catholiques.

Le pĂšre et l’oncle du Saint tiraient quelque gloire de leur titre de « capi­taine et gen­darme de la com­pa­gnie de Mon­sei­gneur le Maré­chal de Joyeuse. Â» Mais il s’a­gis­sait de gens d’armes de rĂ©serve ! La foi de ces deux braves leur fai­sait un devoir de rĂ©pondre immé­dia­te­ment Ă  tout appel des chefs ligueurs pour com­battre les troupes hugue­notes. Les deux sei­gneurs de RĂ©gis Ă©taient plu­tĂŽt, Ă  la vĂ©ri­tĂ©, des gen­tils­hommes ter­riens, de modestes gen­tils­hommes qui ne nĂ©gli­geaient point d’ai­der de leurs propres mains les quelques domes­tiques qui semaient, cou­paient, bat­taient et engran­geaient les blĂ©s, rĂ©col­taient les fruits dorĂ©s au chaud soleil de Pro­vence. On voyait mĂȘme les deux « gens d’armes Â» mettre la main aux man­che­rons de la charrue.

La demeure des RĂ©gis est Ă©loi­gnĂ©e de tout luxe, elle ne montre point les pro­por­tions d’une gen­til­hom­miĂšre. Com­po­sĂ©e d’un rez-de-chaus­sĂ©e et d’un Ă©tage cou­vert d’un gre­nier, son seul orgueil est de ren­fer­mer deux grandes piĂšces de six mĂštres de cĂŽtĂ©, dans les­quelles les RĂ©gis reçoivent, mais bien rare­ment, les hobe­reaux du voisinage.

Rude Ă  la guerre, rude au tra­vail de ses champs, le pĂšre de Jean-Fran­çois est cepen­dant un homme de maniĂšres douces qui ne contra­rie­rait en rien sa jeune femme, Made­leine d’Arse. Celle-ci est mal­heu­reu­se­ment de san­tĂ© si dĂ©li­cate qu’elle doit renon­cer Ă  nour­rir elle-mĂȘme son bĂ©bĂ©, qui est son second enfant. La mar­raine, Cla­ra Daban, demande Ă  se char­ger de son filleul. Elle lui trou­ve­ra bien une nour­rice sur ses terres. Et c’est ain­si que Jean-Fran­çois devien­dra pour long­temps « le nour­ris­son de Moux Â», loca­li­tĂ© proche de Fontcouverte.

Cette nour­rice est entrĂ©e dans la lĂ©gende, sinon dans l’His­toire. S’é­tant absen­tĂ©e, elle retrouve le bĂ©bĂ© sous le ber­ceau, « dĂ©ve­lop­pĂ© de ses langes, sain et gaillard Â». La bonne femme, qui a eu fort peur, accuse les sor­ciers d’a­voir vou­lu du mal au fils des RĂ©gis ; elle ne peut son­ger Ă  accu­ser le dĂ©mon qui aurait cer­tai­ne­ment aimĂ© se dĂ©bar­ras­ser, dĂšs le ber­ceau, d’un grand saint qui allait lui cau­ser un tort consi­dé­rable en lui ravis­sant des mil­liers d’ñmes.

Et l’en­fant gran­dit aux cĂŽtĂ©s de son frĂšre aĂźnĂ© Charles, car Made­leine d’Arse a reti­rĂ© son fils de Moux dĂšs qu’il a pu sup­por­ter le lait de vache. La jeune femme a une trop belle idĂ©e de l’é­du­ca­tion pour aban­don­ner la for­ma­tion de l’en­fant au seul bon vou­loir d’une nour­rice pay­sanne. La brave femme ne lui ensei­gne­rait que le bien, mais elle se serait vite trou­vĂ©e dĂ©bor­dĂ©e par l’in­tel­li­gence pré­coce de Jean-Fran­çois, dont les innom­brables ques­tions ne lais­saient pas un ins­tant de rĂ©pit Ă  sa maman. C’é­tait Ă©vi­dem­ment les habi­tuels : « Maman, qu’est-ce que c’est que cela ?
 Maman, ça sert Ă  quoi, cela ?
 Et pour­quoi dit-on cela ?
 » Par­fois, l’en­fant ne posait pas suf­fi­sam­ment de qes­tions pour conten­ter son insa­tiable curio­si­tĂ©, puis­qu’il lui arri­vait de se for­mer un dic­tion­naire Ă  lui, un voca­bu­laire qui attri­buait aux mots un sens qu’ils n’a­vaient point !

Pour exemple, jugeons de l’é­ton­ne­ment et de la frayeur de Made­leine d’Arse lorsque, pro­me­nant par la main son Jean-Fran­çois de cinq ans, celui-ci lui dĂ©cla­ra « sau­te­lant Â» Ă  son cĂŽtĂ©, joyeux :

— Ma mĂšre, je serai damnĂ© !


La maman s’ar­rĂȘte, regarde son fils dans ses yeux rieurs et si vifs :

— Mon petit, voyons, tu ne sais pas le sens ter­rible du mot dam­nĂ© ! Dieu te garde d’un tel malheur !


Et, Ă  Jean-Fran­çois trĂšs atten­tif, Made­leine d’Arse donne une leçon de caté­chisme, que l’en­fant clέture par cette pro­messe joyeuse :

— Alors, au Ciel ! ma mĂšre ! au Ciel !

Enfant, Jean-Fran­çois fai­sait dĂ©jĂ  preuve de nom­breuses qua­li­tĂ©s de base, telles que la modes­tie, la rete­nue, la bien­sĂ©ance. Mais il ne fau­drait point son­ger Ă  trou­ver de la tris­tesse chez ce bam­bin mĂ©ri­dio­nal ! Non, Jean-Fran­çois, ses heures de classe ter­mi­nĂ©es, se pré­ci­pi­tait de toute la vitesse de ses petites jambes pour jouer avec ses cama­rades sous les pla­tanes du mail de Font­cou­verte. Il Ă©tait par­fois pré­cé­dĂ© de Charles, son aĂźnĂ©, mais il avait la gen­tillesse d’en­traß­ner par la main ses deux petits frĂšres, Jean et François.

Il est amu­sant de consta­ter que la maman aime­ra don­ner Ă  nou­veau Ă  ses deux autres enfants les mĂȘmes pré­noms qu’à son cher Jean-Fran­çois. Autre curio­si­tĂ© : le nom de famille du saint, RĂ©gis, devien­dra un pré­nom habi­tuel, mĂȘme trĂšs sou­vent don­nĂ© au bap­tĂȘme des gar­çons. Cette cou­tume est rela­ti­ve­ment rare, et on ne peut citer que quelques saints dont les noms de famille ont Ă©tĂ© ain­si trans­for­mĂ©s en pré­noms usuels : sainte Jeanne de Chan­tal, saint Louis de Gon­zague, saint Fran­çois Xavier.

Et voi­ci l’ñge de l’é­cole. Jean-Fran­çois fré­quen­te­ra l’é­cole du vil­lage, mĂȘlĂ© aux petits cama­rades, mĂȘlĂ© aux enfants des ser­vi­teurs de son pĂšre. Il Ă©tu­die comme les autres, mieux que les autres, et puis, brus­que­ment, moins bien que les autres.

Cet enfant pos­sé­dait une sen­si­bi­li­tĂ© extra­or­di­naire. « On pou­vait le chù­tier avec les yeux, et toutes les fautes Ă©taient tou­jours trop punies par une mine un peu sĂ©vĂšre. Â» Les parents avaient l’in­tel­li­gence de ne point abu­ser de cette faci­li­tĂ© de cor­rec­tion, mais il advint qu’un des pre­miers maĂźtres de l’en­fant crut pou­voir se per­mettre d’u­ser envers lui « d’un peu de rigueur Â». Le rĂ©sul­tat fut Ă  ce point pitoyable que « ses parents dĂ©ses­pé­raient dĂ©jĂ  de le voir jamais capable de bonnes lettres. Â»

Par bon­heur, rap­portent les pre­miers his­to­riens du saint, « sa mĂšre, qui l’é­tu­diait tous les jours, s’a­per­çut que la sĂ©vé­ri­tĂ© de son maĂźtre Ă©touf­fait les lumiĂšres de son esprit. Elle le pria donc de chan­ger de bat­te­rie et de le conduire avec dou­ceur, ce qui lui rĂ©us­sit si heu­reu­se­ment que, se voyant cares­sĂ©, il com­men­ça Ă  s’é­pa­nouir en sorte qu’il appre­nait plus qu’on ne voulait Â».

Jean-Fran­çois Ă©tu­diait la langue fran­çaise tout en conti­nuant Ă  par­ler cou­ram­ment le lan­gue­do­cien avec ses parents et ses cama­rades de classe et de jeux. Peut-ĂȘtre Ă©tait-ce la Pro­vi­dence qui pré­pa­rait ain­si le futur saint Ă  ses mis­sions dans les mon­tagnes cĂ©ve­noles, oĂč il ne par­le­ra que le lan­gue­do­cien Ă  ces bonnes gens, qui n’au­raient pas sai­si grand’­chose d’un ser­mon en pur fran­çais. Nous ne sommes qu’au XVIIe siĂšcle.