Peu aprĂšs la mort de sa femme, monÂsieur MarÂtin liquiÂda son comÂmerce et, pour se rapÂproÂcher de son beau-frĂšre, il vint habiÂter une proÂpriĂ©ÂtĂ© aux portes de Lisieux, « Les Buissonnets ».
« Les enfants aiment le chanÂgeÂment ». Cette remarque de sainte ThĂ©ÂrĂšse expliÂqueÂra le bon souÂveÂnir quâelle garÂda, ainÂsi que ses sĆurs, de lâarÂriÂvĂ©e dans un Lisieux que ses usines renÂdaient pourÂtant bien terne au lenÂdeÂmain dâun AlenÂçon Ă©gayĂ© par les touÂjours coquettes demeures de cette ville si caracÂtĂ©ÂrisÂtiÂqueÂment normande.
MonÂsieur GuĂ©Ârin, lâoncle qui accueillit la famille MarÂtin, Ă©tait pharÂmaÂcien. Avec sa femme, il forÂmait un couple affecÂtueux qui sut sâatÂtaÂcher immĂ©ÂdiaÂteÂment le cĆur des cinq jeunes orphelines.
Puis câest lâinsÂtalÂlaÂtion des MarÂtin aux depuis cĂ©lĂšbres « BuisÂsonÂnets ». Non loin de la ville, un raiÂdillon sorÂtant de la route de Pont-LĂ©vĂȘque escaÂlade une colÂline, pour mener aujourdâÂhui la foule des pĂšleÂrins aux « BuisÂsonÂnets ». Au milieu dâun jarÂdin abriÂtĂ© par des sapins et des frĂȘnes, câĂ©Âtait, Ă lâĂ©Âpoque, la maiÂson alors dĂ©jĂ trĂšs vieille, rusÂtique, mais symÂpaÂthique, que nous voyons, bĂątisse ample, solide, coloÂrĂ©e par ses briques rouges qui la renÂdaient attrayante.
La chambre que devaient se parÂtaÂger CĂ©line et ThĂ©ÂrĂšse, donÂnait de plain-pied dans le jarÂdin de derriĂšre.
Aux « BuisÂsonÂnets », PauÂline fut charÂgĂ©e de lâĂ©ÂduÂcaÂtion de ThĂ©ÂrĂšse. Cette derÂniĂšre nâaÂvait-elle pas choiÂsi sa nouÂvelle petite maman ? La malaÂdie, puis la disÂpaÂriÂtion de madame MarÂtin, avaient Ă©viÂdemÂment fait perdre pluÂsieurs mois Ă lâinsÂtrucÂtion de lâenÂfant. AdroiÂteÂment diriÂgĂ©e par son aĂźnĂ©e, ThĂ©ÂrĂšse dĂ©laisÂseÂra ses jeux pour lâapÂprenÂtisÂsage de la lecÂture. Câest le mot « cieux » quâelle sut le preÂmier lire.
En peu de mois, la petite ThĂ©ÂrĂšse a bien chanÂgĂ©. LâesÂpiĂšgle sâest transÂforÂmĂ©e : « AusÂsiÂtĂŽt aprĂšs la mort de maman, mon heuÂreux caracÂtĂšre chanÂgea comÂplĂšÂteÂment. Moi, si vive, si expanÂsive, je devins timide et douce, senÂsible Ă lâexÂcĂšs, un regard sufÂfiÂsait pour me faire fondre en larmes ; il falÂlait que perÂsonne ne sâocÂcuÂpĂąt de moi, je ne pouÂvais soufÂfrir la comÂpaÂgnie des Ă©tranÂgers et ne retrouÂvais ma gaĂźÂtĂ© que dans lâinÂtiÂmiÂtĂ© de ma famille ».
Cet adouÂcisÂseÂment du caracÂtĂšre contriÂbue Ă faciÂliÂter la tĂąche de PauÂline. Celle-ci, au lieu de recherÂcher pour sa sĆuÂrette lâocÂcaÂsion de satisÂfacÂtions susÂcepÂtibles de lui rendre son souÂrire perÂdu, ne craint pas au contraire de lui rapÂpeÂler les saintes « praÂtiques », mais parÂfois elle doit cepenÂdant freiÂner lâarÂdeur pĂ©niÂtente de sa cadette.
Un exemple. AprĂšs ce jeu, il fait chaud, trĂšs chaud. PauÂline et ThĂ©ÂrĂšse sont devant une carafe dâune boisÂson rafraĂźÂchisÂsante, PauÂline sâen verse un verre, en tend un Ă sa jeune sĆur. ThĂ©ÂrĂšse refuse. « Oui, jâai trĂšs soif, mais je vais offrir ce sacriÂfice Ă JĂ©sus ! » PauÂline, qui a exacÂteÂment la mĂȘme soif, peut certes apprĂ©Âcier ce sacriÂfice de ThĂ©ÂrĂšse, ausÂsi aât-elle pitiĂ© de lâenÂfant qui ne dĂ©tache pas ses yeux de ce verre embuĂ© de fraĂźÂcheur. « Prends, ThĂ©ÂrĂšse, prends cette boisÂson ! JĂ©sus a recueilli ton sacriÂfice, fais-en un autre, dâoÂbĂ©isÂsance celui-lĂ , en accepÂtant de boire ! »
Et la vie se pourÂsuiÂvait aux « BuisÂsonÂnets », vie norÂmale, mais vie norÂmale qui, dans lâĂąme de ThĂ©ÂrĂšse avait des retenÂtisÂseÂments inatÂtenÂdus. RepasÂsons quelques images de cette exisÂtence dâune enfant de cinq ans.
Le papa a fait cadeau Ă sa fillette dâune petite ligne pour pĂȘcher. ThĂ©ÂrĂšse lance dans la Touque sa petite ligne, quand monÂsieur MarÂtin y va lanÂcer sa grande ligne. Le payÂsage est graÂcieux, les poisÂsons ne se font pas trop prier pour mordre aux deux lignes. Ce jeu devrait la pasÂsionÂner. Tiens, papa vient de prendre un poisÂson ! Peut-ĂȘtre va-t-elle en sorÂtir un elle ausÂsi ! Mais oui, elle en attrape jusÂteÂment un ! Dieu, que ce doit ĂȘtre amuÂsant ! Câest amuÂsant pour toutes les petites filles, ce nâest pas amuÂsant pour ThĂ©ÂrĂšse, dont lâesÂprit a dĂ©jĂ dâautres prĂ©ÂocÂcuÂpaÂtions, des prĂ©ÂocÂcuÂpaÂtions si belles mais si graves que bienÂtĂŽt elle abanÂdonne sa ligne, sâasÂsied sur lâherbe et, « lĂ , Ă©criÂra-t-elle plus tard, mes penÂsĂ©es deveÂnaient bien proÂfondes et, sans savoir ce que câĂ©Âtait de mĂ©diÂter, mon Ăąme se plonÂgeait dans une rĂ©elle oraiÂson. JâĂ©ÂcouÂtais les bruits loinÂtains, le murÂmure du vent. ParÂfois la musique miliÂtaire mâenÂvoyait de la ville quelques notes indĂ©Âcises, et « mĂ©lanÂcoÂliÂsaient » douÂceÂment mon cĆur. La terre me semÂblait un lieu dâexil et je rĂȘvais du Ciel. »
Cette penÂsĂ©e du Ciel est touÂjours la penÂsĂ©e domiÂnante de ThĂ©ÂrĂšse, elle lâobÂsĂšde sans cesse et sous les formes les plus diverses, dont quelques-unes ne manquent pas de naĂŻÂveÂtĂ©. Elle-mĂȘme noteÂra : « Je me souÂviens que je regarÂdais les Ă©toiles avec un ravisÂseÂment inexÂpriÂmable. Il y avait surÂtout, au firÂmaÂment proÂfond, un groupe de perles dâor, (le BauÂdrier dâOÂrion) que je remarÂquais avec dĂ©lice, lui trouÂvant la forme dâun T, et je disais en cheÂmin Ă mon pĂšre chĂ©Âri : « Regarde, papa, mon nom est Ă©crit dans le Ciel ! » Puis, ne vouÂlant plus rien voir de la vilaine terre, je lui demanÂdais de me conduire, et, sans regarÂder oĂč je posais mes pieds, je metÂtais ma petite tĂȘte bien en lâair, ne me lasÂsant pas de contemÂpler lâaÂzur Ă©toilĂ© ».
« La cerÂtiÂtude dâalÂler un jour loin de mon pays tĂ©nĂ©Âbreux, mâaÂvait Ă©tĂ© donÂnĂ©e dĂšs mon enfance. Non seuleÂment je croyais dâaÂprĂšs ce que jâenÂtenÂdais dire, mais encore, je senÂtais dans mon cĆur, par des insÂpiÂraÂtions intimes et proÂfondes, quâune autre terre, une rĂ©gion plus belle, me serÂviÂrait un jour de demeure stable, de mĂȘme que le gĂ©nie de ChrisÂtophe Colomb lui faiÂsait presÂsenÂtir un NouÂveau Monde ».
Ce soir-lĂ , le temps trĂšs sombre se zĂšbre souÂdain dâune sĂ©rie dâĂ©Âclairs. Une fillette ordiÂnaire aurait peur. ThĂ©ÂrĂšse nous garÂdeÂra le souÂveÂnir de ce quâelle resÂsenÂtait alors. « Je me tourÂnais Ă droite Ă gauche, pour ne rien perdre de ce majesÂtueux specÂtacle. Je vis la foudre tomÂber dans un prĂ© voiÂsin, et, loin dâen Ă©prouÂver la moindre frayeur, je fus ravie ; il me semÂbla que le bon Dieu Ă©tait tout prĂšs de moi ».
Et la Sainte fera elle-mĂȘme le point de cette exisÂtence de petite fille prĂ©ÂdesÂtiÂnĂ©e : « En granÂdisÂsant, jâaiÂmais le bon Dieu de plus en plus, et je lui donÂnais bien souÂvent mon cĆur, me serÂvant de la forÂmule que maman mâaÂvait apprise (Mon Dieu, je vous donne mon cĆur, preÂnez-le sâil vous plaĂźt afin quâauÂcune crĂ©aÂture ne puisse le posÂsĂ©Âder, mais vous seul, mon bon JĂ©sus !) Je mâefÂforÂçais de plaire Ă JĂ©sus dans toutes mes actions, et je faiÂsais grande attenÂtion Ă ne lâofÂfenÂser jamais ».
SurÂtout ne pas offenÂser Dieu, mĂȘme en jouant, sans faire exprĂšs ! La domesÂtique VicÂtoire, qui menÂtit pour amuÂser cette enfant de six ans, sâatÂtiÂreÂra cette rĂ©priÂmande : « Vous savez bien, VicÂtoire, que cela offense le bon Dieu ! »
La soiÂrĂ©e aux « BuisÂsonÂnets », on se disÂtrayait autour de quelques jeux de sociĂ©ÂtĂ©. TacÂtiques, on dĂ©plore le vilain hasard qui attriÂbue une sĂ©rie de cartes faibles, on remerÂcie le bon hasard qui perÂmet dâĂ©ÂchapÂper de trĂšs peu Ă la priÂson du jeu de lâOye, on applauÂdit au sucÂcĂšs, on est touÂjours heuÂreux, on a du mal Ă conteÂnir sa joie, tous sâaÂmusent franchement.
Et, le jeu fini, câest le retour au calme. Les aĂźnĂ©es lisent Ă haute voix une page dâun auteur sĂ©rieux, peut-ĂȘtre trop sĂ©rieux pour aliÂmenÂter la nuit durant lâesÂprit dâun enfant de six ou sept ans, ausÂsi le papa fait-il touÂjours terÂmiÂner la lecÂture par un conte, une bonne hisÂtoire qui fera rire. Lorsque la lecÂtrice ferme son livre, monÂsieur MarÂtin, sa petite ThĂ©ÂrĂšse sur les genoux, chante les mĂ©loÂdies quâaiment ses enfants, mĂ©loÂdies qui parÂfois sâĂ©Âloignent de la douce mĂ©loÂpĂ©e lorsque, pour amuÂser la douce ThĂ©ÂrĂšse, monÂsieur MarÂtin chante dâune grosse voix la ritourÂnelle cruelle de Barbe-Bleue.
Puis, câest finaÂleÂment la priĂšre en comÂmun et ThĂ©ÂrĂšse, ageÂnouillĂ©e Ă cĂŽtĂ© de son pĂšre, « nâa quâĂ le regarÂder pour savoir comÂment priaient les saints ». Et, dans son petit lit, ThĂ©ÂrĂšse demande Ă PauÂline de lui faire la criÂtique de sa jourÂnĂ©e : « Est-ce que jâai Ă©tĂ© mignonne aujourdâÂhui ? Est-ce que le bon Dieu est content de moi ? Est-ce que les petits anges vont voler autour de moi ?» Si PauÂline rĂ©pond « non », ThĂ©ÂrĂšse pleuÂreÂra la nuit entiĂšre ».
La FĂȘte-Dieu donne Ă lâenÂfant une preÂmiĂšre occaÂsion de cette joie quâelle aura plus tard Ă pasÂser son Ciel Ă rĂ©pandre des roses sur la terre. Oui, quelle joie de semer des fleurs sous les pas du bon Dieu ! « Mais, avant de les y laisÂser tomÂber, je les lanÂçais bien haut, et je nâĂ©Âtais jamais ausÂsi heuÂreuse quâen voyant mes roses effeuillĂ©es touÂcher lâosÂtenÂsoir sacrĂ© ! »







