Étiquette : Ethiopie

Auteur : Daniel-Rops | Ouvrage : Légende dorée de mes filleuls .

C’était à Tyr, vers l’année 335 de notre ère. Le grand port phé­ni­cien, célèbre depuis des mil­liers d’années par les expé­di­tions com­mer­ciales qu’il envoyait dans toutes les direc­tions, jusqu’au nord des îles que nous appe­lons bri­tan­niques, jusqu’au sud le plus mys­té­rieux de l’Afrique, n’était pas seule­ment un énorme entre­pôt où s’accumulaient les plus pré­cieuses mar­chan­dises du monde entier : c’était aus­si un centre intel­lec­tuel, où les meilleurs maîtres ensei­gnaient, où les biblio­thèques abri­taient des mil­liers et des mil­liers de livres, où les étu­diants et les élèves venaient de par­tout.

Dessin de la ville de Tyr

Or, ce soir-là, sur une ter­rasse qui domi­nait la mer, en regar­dant tom­ber le soleil rouge sur les flots verts sombres de la Médi­ter­ra­née, un homme par­lait avec deux enfants. L’homme, c’était Métro­dore, un des pro­fes­seurs les plus connus de la cité, un phi­lo­sophe émi­nent, expert aus­si en géo­gra­phie, et très bon chré­tien de sur­croît. L’aîné des enfants, Fru­mence, avait une quin­zaine d’années à peine, mais son main­tien, l’air grave de son visage, son atten­tion à écou­ter, le fai­saient paraître plus âgé ; le plus jeune, Edèse, n’avait guère que douze ans, mais il était vif et prompt au tra­vail. De quoi leur par­lait donc leur maître ?

« Vous sou­ve­nez-vous de ce qui s’est pas­sé, il y a un peu plus de vingt ans ? Notre grand Empe­reur Constan­tin, qui aujourd’hui règne glo­rieu­se­ment dans cette nou­velle Rome qu’il a fon­dée et qu’on nomme, désor­mais, ville de Constan­tin, Constan­ti­nople, se trou­vait alors en guerre contre son rival Maxence. Déjà dans le fond de son cœur, il avait déci­dé de se faire bap­ti­ser. Et que se pas­sa-t-il au moment où, sur les bords du Tibre, il allait livrer la bataille déci­sive ?

— Je sais ! cria Fru­mence. Dans le ciel il vit paraître une croix lumi­neuse, et une voix reten­tit à ses oreilles : Par ce signe tu vain­cras !

— Bien dit, mon gar­çon ! Et c’est ain­si, en effet, que Constan­tin, après sa vic­toire, se fit le pro­tec­teur de la Sainte Église. Depuis lors, le cau­che­mar des per­sé­cu­tions est ter­mi­né. Ce n’est plus dan­ge­reux de se pro­cla­mer fidèle au Christ. Mais croyez-vous que notre tâche, à nous chré­tiens, soit ter­mi­née ? Répon­dez donc ! »

Il les fit ren­trer dans la salle où ils tra­vaillaient. Au mur était des­si­née une carte de l’Empire romain et de tous les pays d’alentour.

« La cou­leur rouge, cela repré­sente les endroits où l’Évangile de Notre-Sei­gneur a été ensei­gné.

— Il n’y en a pas beau­coup, à côté du reste, mur­mu­ra Edèse.

— Non, il n’y en a pas assez. Et vous vous sou­ve­nez de ce que le Christ a com­man­dé à ses dis­ciples, les Saints Apôtres, avant de remon­ter dans le Ciel, près du Père ?

— Allez et évan­gé­li­sez toutes les nations, dit Fru­mence.

— Oui, Fru­mence. Allez et évan­gé­li­sez toutes les nations. Telle est la grande loi… tel est l’ordre du Maître. Il ne suf­fit point de don­ner des leçons à des élèves dociles, ni d’écrire des livres. Une autre tâche nous appelle, nous autres qui sommes témoins de Jésus le cru­ci­fié : par­tir vers les pays où son nom est encore incon­nu, où son mes­sage n’a pas été por­té… »

Et, reve­nu sur la ter­rasse, tan­dis que la lune bleuis­sait les flots de la mer et trans­for­mait le ciel en une immense coquille de nacre, Métro­dore conti­nua à par­ler aux deux enfants. Il leur racon­ta les his­toires mer­veilleuses des apôtres, par­tant dans toutes les direc­tions, vers les pays les plus dan­ge­reux, pour être fidèles au com­man­de­ment de Jésus. Était-il vrai que, tan­dis que saint Paul et saint Pierre mou­raient mar­tyrs à Rome, saint André se lan­çait dans l’immense Scy­thie (la Rus­sie d’aujourd’hui), saint Marc débar­quait en Égypte, saint Tho­mas attei­gnait jusqu’à l’Inde loin­taine, et saint Mathieu péné­trait au cœur de l’Afrique, dans la mys­té­rieuse Éthio­pie ? Ain­si, dans un grand nombre de régions, le bon grain de l’Évangile avait été semé. Mais un immense tra­vail était encore à faire. Il fal­lait retour­ner là-bas, inter­ro­ger, ensei­gner, aider les quelques groupes de bap­ti­sés qui s’y trou­vaient, gagner à la foi des recrues nou­velles. Magni­fique aven­ture ! Pour le Christ et sa sainte reli­gion, se lan­cer en des terres incon­nues, décou­vrir des pays, des peuples nou­veaux… Il était très tard et la lune était déjà haute dans le ciel, quand Métro­dore expo­sa à ses jeunes élèves son grand pro­jet.