Le conte des Rois Mages

Auteur : Theuriet, André | Ouvrage : Autres textes .

Les trois rois mages, Bal­tha­zar, Mel­chior et Gas­pard, por­tant l’or, l’encens et la myrrhe, étaient par­tis à la recherche de l’Enfant Jésus, mais comme ils ne connais­saient pas bien le che­min de Beth­léem, ils s’étaient éga­rés en route et, après avoir tra­ver­sé une forêt pro­fonde, ils arri­vèrent à la nuit tom­bante dans un vil­lage du pays de Langres. Ils étaient las, ils avaient les bras cou­pés à force de por­ter les vases conte­nant les par­fums des­ti­nés au fils de Marie et, de plus, ils mou­raient de faim et de soif. Ils frap­pèrent donc à la porte de la pre­mière mai­son du vil­lage, pour y deman­der l’hospitalité.

Conte de l'Epiphanie et des rois magesCette mai­son, ou plu­tôt cette hutte, située presque à la lisière du bois, appar­te­nait à un bûche­ron nom­mé Denis Fleu­riot qui y vivait fort chi­che­ment avec sa femme et ses quatre mar­mots. Elle était bâtie en tor­chis avec une toi­ture de terre et de mousse à tra­vers laquelle l’eau fil­trait les jours de grande pluie.

Les trois rois, van­nés de fatigue, heur­tèrent à la porte, et quand le bûche­ron l’eut ouverte, prièrent qu’on vou­lût bien leur don­ner à sou­per et à cou­cher.

— Hélas ! braves gens, répon­dit Fleu­riot, je n’ai qu’un lit pour moi et un gra­bat pour mes enfants, et quant à sou­per, nous ne pou­vons vous offrir que des pommes de terres cuites à l’eau et du pain de seigle. Néan­moins, entrez, et si vous n’êtes pas trop dif­fi­ciles, on tâche­ra de vous arran­ger.

Ils entrèrent donc. On leur ser­vit des pommes de terre qu’ils dévo­rèrent de grand appé­tit, et le bûche­ron et sa femme leur cédèrent leur lit, où ils dor­mirent à poings fer­més, sauf Gas­pard qui aimait ses aises et qui se trou­vait fort à l’étroit entre le gros Bal­tha­zar et le géant Mel­chior.

Le len­de­main matin, avant de se remettre en route, Bal­tha­zar qui était le plus géné­reux des trois, dit à Fleu­riot.

— Je veux vous don­ner quelque chose pour vous remer­cier de votre hos­pi­ta­li­té.

— Nous vous l’avons offerte de bon cœur, mais nous ne nous atten­dons à rien, braves gens ! répon­dit le bûche­ron en ten­dant la main tout de même.

— Je n’ai pas d’argent, reprit Bal­tha­zar, mais je veux vous lais­ser un sou­ve­nir qui vau­dra mieux.

Il fouilla dans sa poche et en tira une petite flûte d’Orient qu’il pré­sen­ta à Fleu­riot, et tan­dis que celui-ci, un peu déçu, fai­sait la gri­mace, il conti­nua :

— Si vous for­mez un sou­hait en jouant un air sur cette flûte, il sera immé­dia­te­ment exau­cé. Pre­nez, n’en abu­sez pas, et ne refu­sez jamais l’aumône ni l’hospitalité aux pauvres gens.

* * *

Quand les trois rois eurent dis­pa­ru au tour­nant du che­min, Denis Fleu­riot dit à sa femme, en sou­pe­sant dédai­gneu­se­ment la petite flûte dans sa main :

— Ils auraient pu nous faire un cadeau moins bête que ce fla­geo­let ; néan­moins je vais tout de même essayer de flû­ter pour voir s’il ne se sont pas moqués de nous.

Alors ils s’écria :

— Je vou­drais avoir pour notre déjeu­ner du pain blanc, un pâté de venai­son et une bonne bou­teille de vin !

Le bucheron et ses enfants - Conte des rois mages et de la galettePuis il joua sur la petite flûte un air du pays, et tout d’un coup, à son grand éba­his­se­ment, il vit sur la table, cou­verte d’une fine nappe blanche, le pain, le vin et le pâté deman­dés.

Dès qu’il fut cer­tain du pou­voir de sa flûte, il ne s’en tint pas là, comme bien vous pen­sez, et il deman­da tout ce qui lui pas­sa par la tête. Il flû­tait du matin au soir. Il eut des habits neufs pour sa femme et ses enfants, de l’argent de poche, une table abon­dam­ment ser­vie, et, comme il lui suf­fi­sait de sou­hai­ter une chose pour l’avoir aus­si­tôt, il devint en peu de temps un des richards du can­ton. Alors, à la place de sa hutte à demi effon­drée, il fit construire un superbe châ­teau qu’il rem­plit de meubles pré­cieux et de tapis­se­ries, et le jour où la construc­tion et l’ameublement furent ache­vés, il don­na une grande fête pour inau­gu­rer sa nou­velle demeure.

Autour d’une table riche­ment ser­vie, étin­ce­lante d’argenterie et de lumière, il avait réuni tous les gros bon­nets de l’endroit. Lui-même se tenait au haut bout avec sa femme parée comme une châsse, tan­dis que des musi­ciens ins­tal­lés dans une gale­rie supé­rieure réga­laient les convives de leurs plus joyeux airs. Afin que le fes­tin ne fût pas trou­blé, il avait ordon­né à ses gens de ne lais­ser sous aucun pré­texte les fâcheux et les men­diants entrer dans la cour, et même il avait pré­po­sé à la porte deux grands diables de valets armés de bâtons, qui avaient pour consigne d’écarter tous les loque­teux et por­teurs de besace des envi­rons.

Aus­si, sûrs de n’être point déran­gés, les invi­tés s’en don­naient à cœur-joie, jouant des mâchoires, humant le bon vin et s’ébaudissant à ventre débou­ton­né…

* * *

Or, ce soir-là, les trois rois mages, ayant dépo­sé leurs pré­sents au pied de l’enfant Jésus, reve­naient de Beth­léem.

Conte de l'epiphanie - Adoration de Jésus à la Crèche

En tra­ver­sant la forêt, ils recon­nurent le vil­lage où ils avaient cou­ché, virent le châ­teau tout illu­mi­né, et Gas­pard dit en gro­gue­nar­dant à Bal­tha­zar :

— Je serais curieux de savoir si notre homme n’a pas més­usé de ta petite flûte et si, depuis qu’il est riche, il a tenu sa pro­messe d’être doux envers le pauvre monde.

— Voyons, répon­dit laco­ni­que­ment Bal­tha­zar.

Ils s’accoutrèrent en men­diants, chan­gèrent leurs belles robes contre des haillons et se pré­sen­tèrent à la porte du châ­teau en deman­dant l’hospitalité pour la nuit ; mais on les reçut fort mal, et comme ils insis­taient, menant grand bruit, Fleu­riot mit la tête à la fenêtre et, aper­ce­vant des men­diants, com­man­da qu’on lâchât les chiens à leurs trousses, de sorte qu’ils déta­lèrent au plus vite, non sans avoir les jambes fort endom­ma­gées.

— Je m’en étais dou­té ! mau­gréa le scep­tique Gas­pard, qui avait été mor­du au mol­let.
— C’est bon, répli­qua le géant Mel­chior, il ne l’emportera pas en para­dis !… Il sau­ra ce que pèse la ran­cune des trois Rois mages !…

Cepen­dant les convives conti­nuaient à ban­que­ter joyeu­se­ment. On était arri­vé au des­sert, et Fleu­riot, un cou­teau à la main, était en train de décou­per une colos­sale brioche, quand on enten­dit dans la cour les gre­lots d’une chaise de poste traî­née par quatre che­vaux frin­gants, capa­ra­çon­nés d’or. Fleu­riot mit de nou­veau le nez à la fenêtre et voyant qu’il lui arri­vait encore de nobles invi­tés, ordon­na qu’on les fît mon­ter en toute hâte. Lui-même vint avec un flam­beau les rece­voir à la por­té de la salle. Alors on vit entrer les trois Rois mages en pom­peux appa­reil cou­ronne en tête, vêtus de pourpre et de pier­re­ries. Fleu­riot, qui avait recon­nu ses anciens hôtes, fit bonne conte­nance et, avec force salu­ta­tions, les pria de prendre place à table.

— Mer­ci ! dit Bal­tha­sar sèche­ment, nous ne man­geons pas chez un homme qui reçoit si mal les pauvre gens.

— Je vous fais com­pli­ment de la façon dont vous tenez vos pro­messes ! cria Mel­chior de sa grosse voix.

— Ah ! tu lâches tes chiens sur les men­diants ! ajou­ta Gas­pard en se tâtant la jambe ; attends, je vais te jouer un air que tu ne connais pas encore !…

Et, tirant de sa poche une petite flûte pareille à celle qu’on avait don­née à Fleu­riot, il la fit réson­ner ter­ri­ble­ment. En un clin d’œil, la table, les convives, le châ­teau s’évanouirent, et le bûche­ron se retrou­va, seul et nu, sur la lisière du bois,devant sa hutte en ruine, avec sa femme et ses enfants en haillons.

— Heu­reu­se­ment il me reste ma flûte ! son­gea-t-il.

Mais il eut beau fouiller ses poches per­cées ; le talis­man avait dis­pa­ru avec les trois Rois mages.

* * *

La part du pauvre à l'Epiphanie

Et c’est depuis ce temps qu’on a cou­tume, lorsqu’on coupe le gâteau des rois, de mettre soi­gneu­se­ment de côté la part des pauvres.

André Theu­riet.

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