Bettraves et optimisme

Auteur : Ducrant, François | Ouvrage : Et maintenant une histoire I, Les commandements à observer, les vertus à pratiquer .

Joie

« Tout droit, la Grise…»

Et ayant, par son aiguillon, enga­gé la bête à prendre le petit sen­tier abri­té de noi­se­tiers, où elle va pou­voir aller pour ain­si dire seule, de son pas lent et régu­lier, l’homme retombe dans ses tristes pen­sées.

Coeurs vaillant, aide et courage - paysan et son attelage de boeufsAh ! comme il se sent vieux et las, le père Joseph, main­te­nant que tout le poids de la ferme pèse lour­de­ment sur ses épaules ! Celui qui devait assu­rer la relève, le gars qui par­tit si cou­ra­geu­se­ment, n’est jamais reve­nu de la guerre. Et si la « Maouise » tra­vaille dur pour essayer d’oublier sa peine, que repré­sente, dans une ferme comme la Vois­se­tière, le tra­vail d’une femme si occu­pée déjà avec son bébé et les soins du ménage ?

Et c’est pour cela qu’en voyant tout ce qui lui reste encore à faire : les noix à gau­ler, les bet­te­raves à ren­trer, le rai­sin sur­tout à ven­dan­ger, le père Joseph sent peser plus lourd le poids du labeur qui fut si long­temps pour lui source de joie.

* * *

« Bon­soir, père Joseph. »

Per­du dans sa médi­ta­tion, le père Joseph n’a pas vu arri­ver M. Loyer, l’instituteur, qui, fai­sant office de secré­taire de mai­rie, connaît tous les habi­tants du vil­lage et cherche par tous les moyens à les aider quand il en a l’occasion.

« Faites excuse, M. Loyer, je ne vous avais pas vu.

— Je m’en suis bien aper­çu. Alors, pas trop de mal pour ren­trer les bet­te­raves ?

— Ne m’en par­lez pas, M. Loyer. Si c’est pas des mal­heurs d’être obli­gé de refaire pareil métier à mon âge… Oh ! c’est pas que je craigne le tra­vail, non, mais quand je pense à celui qui devrait le faire, ça m’enlève le cou­rage.

— Man­quer de cou­rage ? Vous, père Joseph ? Allons donc, ce n’est pas pos­sible !

— C’est pour­tant bien la véri­té.

— Et si quelqu’un venait vous don­ner un coup de main ?

— Je vou­drais bien savoir qui pour­rait venir. Vous savez bien, M. Loyer, que tout le monde ici en a plus que son compte à faire.

— Je sais bien, père Joseph, mais jus­te­ment le quelqu’un à qui je pense n’est pas d’ici… Il s’agit de deux petits cou­sins qui viennent d’arriver chez moi comme réfu­giés, avec leur mère.

— Et ils sau­raient tra­vailler ?

— Ils ont vécu toute leur enfance dans une com­mune d’importance égale à la nôtre. Sans doute n’ont-ils que 12 et 14 ans, mais ils sont si braves qu’ils pour­ront, j’en suis sûr, vous rendre de petits ser­vices ; et sur­tout ils seront heu­reux de ne pas res­ter inoc­cu­pés. »

Bien qu’un peu scep­tique sur la qua­li­té de ses futurs employés, le père Joseph, pour ne pas faire de peine à M. Loyer, comme d’habitude tou­jours si com­plai­sant, finit par dire :

« Eh bien ! c’est cela, envoyez-les moi demain matin pour 7 heures ; je trou­ve­rai bien quelque chose à leur don­ner à faire et on s’arrangera après pour les condi­tions. »

* * *

Le len­de­main matin, Louis et Pierre arrivent tout joyeux à la Vois­se­tière.

Histoire d'Enfants courageux et travailleurs - Martel Emile - cour de fermeJus­te­ment, la « Maouise » est dans la cour en train de tirer de l’eau à la pompe.

« Est-ce que M. Paille­ret est là ? demande Pierre.

— Je vais aller le pré­ve­nir. Entrez donc en atten­dant. »

Et déjà la « Maouise » va se sai­sir de son seau pour le ren­trer à la mai­son. Mais avant qu’elle ait pu seule­ment se bais­ser, Pierre s’est avan­cé et, la main sur l’anse, il dit avec son plus beau sou­rire :

« Lais­sez, Madame, je vais vous le por­ter. C’est dans la mai­son qu’il faut vous le mettre ?

— Oui, mon petit gars. T’es bien brave, je te remer­cie. »

Le père Joseph paraît d’ailleurs sur le pas de la porte.

« C’est vous les petits cou­sins de M. Loyer ? » et en disant cela, le père Joseph qui exa­mine les deux frères ne peut s’empêcher de remar­quer leur air joyeux.

« Oui, dit Pierre. Et on vous remer­cie bien, Mon­sieur, de vou­loir nous occu­per. Ça va nous rap­pe­ler un petit peu chez nous et puis, on est bien content si l’on peut vous aider un peu.

— Eh bien vous allez venir tout de suite avec moi, au pré qui est jus­te­ment un peu plus haut que l’école. J’ai arra­ché hier des bet­te­raves, il faut les ren­trer. Nous irons après à mon autre champ, mais près de la gare, celui-là. Venez, on va prendre la Grise en pas­sant. »

* * *

Ramassage des bettraves - récit d'enfants de courage et de vaillanceDeux fois, trois fois, le cha­riot du père Joseph a été rem­pli avec ardeur par les deux frères ; et main­te­nant, ils ont rejoint l’autre champ.

« Si vous vou­liez, Mon­sieur, on pour­rait bien rame­ner les bet­te­raves tout seuls, main­te­nant qu’on connaît le che­min. Vous pour­riez faire autre chose, dit alors Louis.

— Vous sau­riez ?

— Bien sûr », affirme Pierre. Le père Joseph se laisse faire sans dif­fi­cul­té. Il a vu les deux gar­çons à l’œuvre tout à l’heure et, sans en avoir l’air, du coin de l’œil, il s’est ren­du compte de leur sérieux et de leur bonne volon­té.

« C’est une idée ; pen­dant ce temps-là, je vais conduire le Rude chez le maré­chal pour le faire fer­rer. »

Après le départ du fer­mier, Louis inter­pelle son aîné :

« Dis donc Pierre, je com­mence à avoir mal aux bras ; Si l’on chan­tait un peu : puisque M. Paille­ret est par­ti, ça lui fera pas de peine.

— Je veux bien, d’autant plus que voi­là la pluie main­te­nant ; alors, c’est bien le moment de chan­ter :

« Quand la pluie sur nos têtes tam­bou­rine… »

Et les deux gars entonnent ce chant qu’ils ont appris là-bas dans leur vil­lage.

Comme pour mar­quer son appro­ba­tion, la pluie se fait plus intense. Alors les gar­çons redoublent d’ardeur à chan­ter.

Au bout d’un grand moment, leur char­ge­ment se trouve prêt à être conduit à la Vois­se­tière. Les ouvriers nou­veaux l’ont-ils fait plus lourd que les pré­cé­dents, ou bien la Grise com­mence-t-elle à en avoir assez ? Mais les jeunes conduc­teurs doivent pous­ser le cha­riot pour le faire démar­rer.

« Ça nous en pro­met pour le rai­dillon », ne peut s’empêcher de dire Louis.

La Grise avance de plus en plus len­te­ment, tant elle enfonce dans la boue gluante du che­min, si épaisse que les gar­çons en ont jusqu’à la che­ville.

« Atten­tion, voi­là le rai­dillon. »

Tous deux s’accrochent à l’arrière du cha­riot et poussent de toutes leurs forces.

« Allons bon, voi­là les bet­te­raves qui redes­cendent ! »

Le temps de ramas­ser celles qui sont tom­bées et de les reje­ter sur le cha­riot, et les deux frères poussent de plus belle.

Pen­dant les cin­quante mètres que repré­sente la mon­tée, le chant éclate à nou­veau, plus vibrant parce qu’il exige plus d’effort.

« Cœurs Vaillants, nous chan­tons pour être apôtres,
Pour apprendre à pen­ser d’abord aux autres,
Et leur rendre un peu de joie,
Quand sous leur far­deau, ils ploient. »

Insigne Coeurs vaillants

Et le père Joseph, reve­nu au-devant d’eux, trouve les deux frères, che­veux col­lés par la pluie, vête­ments bons à tordre, tel­le­ment ils sont trem­pés, mais avec cet inal­té­rable sou­rire qu’il a déjà remar­qué ce matin lorsqu’ils tra­vaillaient.

La route fai­sant un coude à ce moment, il a enten­du mal­gré lui les paroles du chant. Alors, il com­prend tout d’un coup la valeur de ce sou­rire et, pui­sant dans cette joie qui ne demande qu’à débor­der sur lui un peu d’espérance, il a repris avec plus de cou­rage sa tâche de tous les jours.

Fran­çois Ducrant.

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