Hugues naquit en 1053 à Châteauneuf-d’Isère, près de Valence. Après une jeunesse d’étude et de vertu, il fut ordonné prêtre et pourvu d’un canonicat. Le légat pontifical, ayant remarqué la piété du saint chanoine, se fit accompagner par lui au concile d’Avignon, et c’est là qu’une députation du clergé et du peuple de Grenoble vint le demander pour évêque. Hugues trouva jusque dans le sanctuaire les désordres les plus graves, qu’il s’efforça de réparer par ses instructions et ses visites pastorales, mais surtout par ses jeûnes et ses prières. De plus en plus défiant de lui-même, il quitta son évêché pour prendre à l’abbaye de la Chaise-Dieu l’habit de saint Benoît, mais le Pape le contraignit à reprendre sa charge. Trois ans après son retour à Grenoble, Hugues reçut saint Bruno et ses compagnons, à qui il donna pour fonder un monastère les déserts de la Chartreuse. Son esprit de détachement était tel qu’il eut l’idée de vendre ses chevaux pour en donner l’argent aux pauvres et faire ensuite à pied ses tournées de prédication et de confirmation ; mais saint Bruno l’en dissuada, faisant valoir que le diocèse étant tout rempli de montagnes et de rochers, l’évêque ne pourrait jamais résister à la fatigue de le parcourir à pied. Doux et affable pour tous, saint Hugues sut résister énergiquement à l’antipape au concile de Vienne et, par contre, s’empressa d’accueillir à Valence le pape Innocent II, persécuté par les schismatiques. Il obtint de ce Pontife d’être déchargé de l’épiscopat et mourut à un âge avancé, le 1er avril 1132.
Pour la dixième fois, Paul se heurte à cette demande. Pour la dixième fois, il répond sourdement :
« Je n’en ai pas.
— Quoi ! Tu n’as jamais travaillé, à ton âge ? Quel âge au fait ?
— Vingt ans.
— Et tu n’as pas honte d’être resté à fainéanter jusqu’à ce jour ?
— …
— Ah ! Ah ! Je vois ce que c’est ! Tu as déjà travaillé ! Mais tu n’as pas de références ! Tu n’es qu’un vaurien…
— …
— Allons ouste, je n’ai pas de temps à perdre avec toi. »
Dur et glacé, l’employeur lui claque au nez le portillon du guichet d’embauche. Et pour la dixième fois aussi, Paul se retrouve dans la rue, sous une petite pluie fine et froide qui détrempe tout et laisse des mares sur les pavés glissants.
« Tu n’as pas honte ? »
Les mots du guichetier le poursuivent, le martèlent, l’accablent. Sa grande taille se courbe un peu plus. On dirait un vieillard, ce garçon de vingt ans !
Honte ? Ah ! s’il savait !
Mais ne sait-il pas ce guichetier ? Ne savent-ils pas tous ces gens qui le frôlent, serrés dans un imperméable ou ratatinés sous un parapluie ? La « chose » doit apparaître sur son front rouge et dans sa démarche qui hésite, et même dans ce brutal sursaut qui le redresse comme pour défier le jugement du monde. La pluie le cingle, et la dureté du monde.
Sa bravade ne dure qu’un instant ; ses épaules retombent, lasses de porter sa honte. Et pourtant, il faut la traîner encore. Il le sait bien, il n’est qu’un vaurien. L’autre le lui a jeté au visage comme une gifle, et il n’a pu lui crier : « Tu mens ».
Tandis que le tam-tam résonne sur la place du village, accompagnant la danse des Noirs, Boga contemple une petite rondelle de métal que le Père lui a donnée ce matin.
Les nègres peuvent s’agiter et mener leur ronde infernale autour du grand feu de bois, il n’y attache aucune importance ; toute son attention est fixée sur la petite médaille blanche.
Soudain, derrière lui, quelqu’un a surgi, curieux.
« Qu’est-ce que tu tiens donc de si précieux ? »
Boga se retourne inquiet et son visage s’éclaire en reconnaissant son camarade Kéké.
« Tu vois, quand tu seras baptisé le Père te donnera une belle médaille comme cela. »
Kéké pousse un grand soupir :
« Tu sais bien que mes parents ne voudraient jamais me laisser suivre les instructions du Père. Et puis M’goo l’a dit, M’goo le féticheur l’a dit : Tous ceux que le Père fait chrétiens deviennent des jeteurs de sort !
— Voyons, comment peux-tu croire de telles histoires ; c’est que M’goo a peur que le Père lui ravisse son influence.
— Tais-toi, Boga, si le féticheur t’entendait ! »
Au même instant, un bruit de clochettes se fait entendre et une silhouette apparaît. L’homme, qui dans chaque main agite un sistre, pousse des cris stridents.
Boga, indifférent, contemple la scène tandis que son ami se serre craintivement contre lui. M’goo est passé ; mais aurait-il entendu les paroles de Boga ? Le voilà qui se retourne et ricane effroyablement, et ses yeux fixent avec une joie cruelle Boga qui, à son tour, plonge ses prunelles claires dans celles du féticheur.
Quelques jours plus tard, Ako, la sœur de Kéké, attend Boga sur le chemin de la mission ; dès qu’elle le voit, elle court vers lui.
À l’ombre des monts Atlas, juste à l’endroit où ils se rencontrent avec les flots bleus, Salsa naquit. Certes, l’événement passa bien inaperçu dans la grande ville ; la tribu berbère elle-même n’y prêta pas grande attention ; seule la maman, penchée sur le petit être qui venait d’ouvrir ses yeux sur le monde, cherchait à percer le mystère de cette vie commençante : que deviendrait Salsa ? que ferait-elle ?
* * *
Nous sommes aux premiers siècles du christianisme. Après de nombreuses persécutions, une ère de paix règne enfin ; les apôtres du Christ parcourent le pays en tous sens, prêchant et enseignant à tous la douceur de la loi de charité. Peu à peu, les temples ont été délaissés, les faux dieux abandonnés, et maintenant tout cela s’amoncelle en un immense tas de ruines ; le culte de l’Empereur lui-même a été abandonné. À de rares exceptions près, la population ne voulait rendre hommage qu’au seul vrai Roi du monde le Christ Jésus.
Mais si les yeux se portaient sur les monts qui entouraient la cité, ils pouvaient encore y voir un temple élevé à la gloire d’un dragon d’or qui comptait, au sein des tribus berbères de la ville, de nombreux serviteurs, parmi lesquels se plaçaient les parents de la petite Salsa.
Fred jeta un coup d’œil à la pendulette du tableau de bord. La grande aiguille allait passer sur la petite, à la verticale.
— Minuit, dans un instant ! Je ne suis pas en avance !
Le jeune homme appuya sur l’accélérateur, la voiture fit un bond en avant, cependant que les aiguilles dansaient follement sur le cadran du compteur.
140 kilomètres/heure, 142… 145…
Il n’y eut pas de 146… Seulement une embardée terrible, un choc, une masse inerte sur la route.
Les freins avaient à peine fini de crisser que, de nouveau, Fred écrasait du pied la pédale qui à nouveau le propulsait à toute vitesse.
Un instant, il avait senti avec force qu’il lui fallait s’arrêter ; que rien d’autre n’était à faire ; que celui qu’il avait renversé — un vieillard autant qu’il avait pu en juger — n’était peut-être que blessé ; qu’un secours immédiat pourrait en ce cas le sauver…
Mais Fred, en même temps que la silhouette du passant accidenté, avait maintenant devant l’esprit cet autre drame qui l’attendait, lui :
— J’ai eu tort d’emprunter la voiture de grand-mère sans son autorisation. Elle devait renouveler son assurance ces jours-ci. L’avait-elle fait ? Ou bien, ne sortait-elle plus parce qu’elle n’était pas en règle ? S’il en est ainsi, je suis perdu.
140… 145… 146…
Fred n’ira jamais assez vite, pense-t-il, pour fuir cette terrible responsabilité qu’il laisse derrière lui, sur la Nationale où gît un homme blessé, ensanglanté.
Sainte Marguerite-Marie vint au monde le 22 juillet 1647, dans le village de Vérosvres, au hameau de Lhautecour, diocèse d’Autun. Elle fut baptisée en l’église de Vérosvres dont son oncle Antoine Alacoque, qui fut son parrain, était alors curé. Son père, Claude Alacoque, « notaire royal », y habitait une propriété composée d’une ferme et d’un grand pavillon. C’est là que se passa l’enfance de Marguerite, à part, vers l’âge de quatre ans, un long séjour chez sa marraine, au château de Corcheval.
Sa marraine la laissait libre de jouer, de courir dans les allées et les charmilles du parc. Mais, sur la terrasse du château, s’élevait une chapelle, et Marguerite se faisait une joie d’y entrer à chaque instant. Les personnes chargées de sa surveillance ne la trouvaient-elles ni dans les jardins, ni dans la maison ? Elles n’avaient qu’à pousser la porte de la chapelle. Elles apercevaient l’enfant, à genoux sur les dalles, ses petites mains jointes, immobile, les yeux fixés sur le tabernacle où elle savait que Jésus habitait dans la sainte Hostie. Marguerite quittait la chapelle à regret quand on l’appelait, car elle serait restée là des heures entières sans s’ennuyer.
De loin, assise sur une roche…
A Lhautecourt, près de la maison de ses parents, se creuse un petit vallon abrité de chênes. Marguerite s’y plaisait plus que partout ailleurs. De loin, assise sur une roche, elle apercevait l’église du village, et même, à travers les vitraux, le reflet de la lampe du sanctuaire. Elle pensait à Jésus et lui disait qu’elle l’aimait. C’est chose extraordinaire qu’une petite fille prie si longtemps ! D’habitude, les enfants, après un « Notre Père » ou un « Je vous salue » se sauvent bien vite jouer. Mais le bon Dieu attirait le cœur de Marguerite comme avec un aimant et la voulait tout à lui, parce qu’il lui réservait une grande mission.
Aussi, toute petite, lui fit-il comprendre la laideur du péché et l’horreur de la moindre tache sur la blancheur de son âme. Très vive, très remuante, devant un caprice, une dispute, « l’on n’avait qu’à me dire, raconte Marguerite, que c’était offenser Dieu, cela m’arrêtait tout court ».
Un jour de carnaval, alors que Marguerite avait cinq ans et son frère Chrysostome, sept, celui-ci dénicha une épée et vint proposer à sa petite sœur de changer d’habits avec lui et de courir après les fermiers du voisinage pour leur faire grand-peur. Mais Marguerite refusa, craignant de commettre un péché. A l’âge de huit ans, Marguerite perdit son père. Sa mère, accablée par le chagrin, absorbée par ses affaires à démêler, ses terres à surveiller, dut se décider à mettre sa petite fille en pension chez les Clarisses de Charolles.
Marguerite, si pieuse, se plut au milieu des religieuses. Celles-ci, de leur côté, admiraient cette charmante enfant, docile, appliquée à l’étude du catéchisme. Elles virent que cette petite âme pure désirait ardemment recevoir Notre-Seigneur dans la sainte Eucharistie. Aussi, malgré tous les usages de ce temps, la préparèrent-elles à faire, dès l’âge de neuf ans, sa première Communion. Cette rencontre avec Jésus alluma dans le cœur de Marguerite une flamme d’amour qui devait toujours grandir. A partir de ce moment, on la vit changer. Elle, si joyeuse, si remuante dans les récréations, ne sut plus s’amuser. A peine commençait-elle à courir, à jouer avec les autres élèves qu’il lui semblait qu’au fond de son cœur Notre-Seigneur lui rappelait qu’Il était là et l’incitait à le prier. Il lui fallait quitter les jeux, aller se cacher dans un coin des bâtiments et s’y mettre à genoux.