Catégorie : Dardennes, Rose

Auteur : Dardennes, Rose | Ouvrage : Et maintenant une histoire I, Les commandements à observer, les vertus à pratiquer .

Le soleil brûle dans le ciel d’Afrique et Jeanne-Marie chante dans la per­go­la. Elle sait pour­tant que le dan­ger rôde, mais une fille de sol­dat n’a pas peur. Elle monte juste­ment au belvédère pour scruter la forêt où il se terre. Pas un bruit… Pas une fumée… Pas même un mou­ve­ment de feuilles alan­guies par le soleil… Rien qu’un silence red­outable et une immo­bil­ité qui oppresse… La mer infinie des frondaisons trop­i­cales ne livre pas son secret.

Courage d'une jeune filleEst-il pos­si­ble — pense la fil­lette — qu’il y ait des êtres vivants dans cette forêt morte ?

Cepen­dant on n’en saurait douter. Hier encore, la patrouille a remar­qué des traces de pas, des arbres abat­tus, des restes de feu. Les Blo­los sont là ! Ils guet­tent ; d’un instant à l’autre, ils sur­giront, criblant le poste de leurs flèch­es empoi­son­nées. Dans les block­haus, les tirailleurs le savent et atten­dent. Au belvédère, le lieu­tenant Saint-Foix le sait et veille. Venant à lui, sa fille le sait aus­si et sourit.

« Une fois de plus vous serez maître d’eux, Père ! La force française fini­ra bien par les dompter puisque, hélas, l’amitié que nous leur appor­tions n’a pas touché leur cœur. »

Le front de l’officier demeure soucieux. Il s’inquiète de ce que trame la ruse de ces anthro­pophages qu’il a mis­sion de soumet­tre et à l’hostilité desquels il se heurte depuis trois mois.

« Sois pru­dente, ma Jean­nette, avec eux on ne sait jamais. »

Deux jours ont passé sans que rien ne sur­gisse de la forêt mys­térieuse. On com­mencerait à douter de la présence des Blo­los si des traces fraîch­es n’étaient relevées chaque matin. Le silence oppresse… L’attente use les nerfs… La chaleur acca­ble… et Jeanne-Marie som­meille dans son hamac quand une piqûre soudain la redresse en sur­saut. Mais elle a juste le temps d’apercevoir près d’elle une face noire hideuse qui rit, et elle retombe sans un mot, sans un cri, dans une autre pen­sée, ter­rassée par une étrange tor­peur qui la fait lourde et livrée sans défense à ce noir qui l’emporte à grands pas sou­ples…

Auteur : Dardennes, Rose | Ouvrage : À l'ombre du clocher - 1. Les sacrements .

Pénitence.

Non, pour sûr, ils ne l’auront pas ! Elle est à nous : nous la garderons ! affir­ment les gens de Durhaut en descen­dant la côte.

— Non, pour sûr, ils ne l’auront pas ! cla­ment les gens de Dur­bas en mon­tant la côte.

Récit pour illustrer le pardon - Menhir de Roche-BruneDepuis vingt ans, les deux vil­lages se dis­putent la pos­ses­sion d’un grand men­hir roux, plan­té aux con­fins des deux ter­ri­toires. Jamais ils n’ont pu s’arranger. Aujourd’hui, pour la dernière fois, ils vont s’assembler autour de cette trop fameuse Roche-Brune pour essay­er de régler le lit­ige : ain­si l’ont demandé maires et curés dans les deux vil­lages. Mais, en route, les vieilles ran­cunes se rani­ment.

— Ceux de Dur­bas nous ont traités de voleurs, de canailles ! Les voleurs, ce sont eux qui veu­lent nous pren­dre le men­hir ! ron­chon­nent les Dur-hau­tains.

— Plutôt ! explosent les Dur­bassiens. Ils vont voir de quel bois nous nous chauf­fons, ces Dur-hau­tains, ces mal­otrus, voleurs de rochers ! Ah ! on va voir ce qu’on va voir !…

Hélas ! « on va voir » cer­taine­ment des choses tristes et laides…

Les délégués des deux com­munes se rangent au-tour du men­hir. Durhant au-dessus ; Dur­bas en dessous.

— Roche-Brune est à nous !

— Men­songe ! elle nous appar­tient !

— Voleurs !

— Canailles !

Auteur : Dardennes, Rose | Ouvrage : À l'ombre du clocher - 1. Les sacrements .

Extrême-onction

histoire pour les enfants - accident dans un cerisierIl y avait du soleil plein le ciel, des chants d’oiseaux plein le verg­er. Et Jean-Paul chan­tait aus­si sa joie de vivre en cueil­lant à plein panier les ceris­es ruti­lantes du beau cerisi­er…

Soudain, un craque­ment, un dou­ble cri : Jean-Paul tombait du cerisi­er sur la terre dure, et sa mère accourait, épou­van­tée.

Ce fut aus­sitôt un grand affaire­ment : bran­card, coups de télé­phone, médecin… Et le ter­ri­ble diag­nos­tic, courant de bouche en bouche : « Il est per­du… il ne lui reste plus qu’une heure à vivre… »

Pâle sur son lit, souf­frant atro­ce­ment, Jean-Paul sent bien lui aus­si que sa vie s’en va. Alors il appelle sa maman :

— Je vais mourir, dit-il douce­ment, mais il ne fau­dra pas pleur­er : je vais au ciel.

Puis il ajoute :

— Les copains du « caté » vont sûre­ment venir avec Mon­sieur le Curé. Dis, tu les lais­seras entr­er ?

Les par­ents de Jean-Paul ne sont pas « gens à curé », comme ils dis­ent. Mais refuseraient-ils une dernière joie à leur enfant ?

Jean-Paul, lui, attend. Car au catéchisme, le jour où ils ont ensem­ble décou­vert que la mort est une mer­veilleuse pro­ces­sion de la terre au ciel, ils s’étaient promis d’être tous avec le prêtre autour du pre­mier qui par­ti­rait…

* * *

« Toc-toc !… »

C’est un rap­pel d’espérance dans la mai­son bru­tale­ment éprou­vée. Les gens qui ne savent pas, pleurent et fris­son­nent parce que la mort est là. Mais les cinq gars à la porte de Jean-Paul savent, eux, qu’ils appor­tent joie et paix : pour venir, ils ont mis leurs beaux habits, comme pour une fête, une fête grave, bien sûr, et douloureuse à leur cœur ému mais tout de même la fête de tout le ciel qui va venir au-devant de Jean-Paul, et ses amis seront là, comme pour une noce.

D’abord, le prêtre est entré seul, pour don­ner la dernière abso­lu­tion.

Les forces de Jean-Paul s’écoulent très vite. Sous le par­don de Dieu, il a fer­mé les yeux. Il les rou­vre seule­ment pour remerci­er d’un regard ses cama­rades qui entrent.

Auteur : Dardennes, Rose | Ouvrage : Et maintenant une histoire I, Les sacrements à recevoir .

La mitraille crépite, les obus pleu­vent ; sœur Julie doit crier très fort pour se faire enten­dre de ses blessés par-dessus le fra­cas de la bataille. Dans la grande cham­bre dont les murs trem­blent à chaque explo­sion, elle porte des tisanes, fait une piqûre, redresse un oreiller, écrit une let­tre sous la dic­tée d’un mourant, ras­sure un fiévreux. Le vis­age calme sourit dans l’encadrement de la cor­nette des sœurs de Saint-Charles.

Soeur infirmière à l'hopital soignant les soldats blessés« Bois ça, mon petit, ça te fera du bien. »

Le gars ne saura pas si le cœur de la sœur trem­ble en dedans : religieuse de Saint-Charles, pour se pencher sur toute souf­france, elle accom­plit sa mis­sion sans défail­lance. Hier dans le calme, aujourd’hui dans le péril, tou­jours comme Dieu voudra…

Dans la salle, des hommes dis­cu­tent :

« Tu par­les d’une bagarre, ça « mar­mite » dur !

— Tout à l’heure on va y pass­er aus­si. »

Mais la sœur inter­vient, ten­dre et bour­rue :

« Pas tant de dis­cours, vous autres ; vous allez me faire de la tem­péra­ture. Et puis ne vous en faites pas mes petits, le Bon Dieu nous pro­tège. »

Ba-a-a-aoum ! ! ! La mai­son trem­ble jusqu’en ses fon­da­tions, la religieuse se signe et ferme les yeux ; mais, comme la mort ne vient pas, elle les rou­vre, juste pour voir le petit Chaumet qui sort sa tête de ses cou­ver­tures ; alors, son rire mater­nel monte en une envolée d’héroïsme, plus haut que le crépite­ment des mitrailleuses, rail­lant et ras­sur­ant le « petit » à la fois.

« Ce n’est pas pour nous, va, mon gars. »

Auteur : Dardennes, Rose | Ouvrage : À l'ombre du clocher - 1. Les sacrements .

Baptême.

 Pierre mène ses deux vaches au préJean a mené ses deux vach­es au parc du Vieux-Chêne. Mains aux poches, nez au vent, il revient d’un bon pas, sif­flant avec les mer­les. Il fait bon respir­er dans l’air frais toute la vie des matins !

Tiens ! Voici le Père Pierre et ses mou­tons : une aubaine pour Jean !

— Bon­jour, Mon­sieur Pierre !

— Bon­jour, Jean !

— Vous avez de la chance d’avoir un si beau trou­peau !

Troupeau de moutons, par Aelbert Cuyp

— Je parie que tu as envie de jouer avec mes mou­tons !

— Oh ! oui… Surtout avec les petits : ils cabri­o­lent si drôle­ment autour de leur mère !

Le vieil homme, habile, saisit un agnelet par la pat­te, le maîtrise, l’apaise.

— Main­tenant, viens !