Roche-Brune

Auteur : Dardennes, Rose | Ouvrage : À l'ombre du clocher - 1. Les sacrements .

Pénitence.

Non, pour sûr, ils ne l’auront pas ! Elle est à nous : nous la gar­de­rons ! affirment les gens de Durhaut en des­cen­dant la côte.

— Non, pour sûr, ils ne l’auront pas ! clament les gens de Dur­bas en mon­tant la côte.

Récit pour illustrer le pardon - Menhir de Roche-BruneDepuis vingt ans, les deux vil­lages se dis­putent la pos­ses­sion d’un grand men­hir roux, plan­té aux confins des deux ter­ri­toires. Jamais ils n’ont pu s’arranger. Aujourd’hui, pour la der­nière fois, ils vont s’assembler autour de cette trop fameuse Roche-Brune pour essayer de régler le litige : ain­si l’ont deman­dé maires et curés dans les deux vil­lages. Mais, en route, les vieilles ran­cunes se raniment.

— Ceux de Dur­bas nous ont trai­tés de voleurs, de canailles ! Les voleurs, ce sont eux qui veulent nous prendre le men­hir ! ron­chonnent les Dur-hau­tains.

— Plu­tôt ! explosent les Dur­bas­siens. Ils vont voir de quel bois nous nous chauf­fons, ces Dur-hau­tains, ces malo­trus, voleurs de rochers ! Ah ! on va voir ce qu’on va voir !…

Hélas ! « on va voir » cer­tai­ne­ment des choses tristes et laides…

Les délé­gués des deux com­munes se rangent au-tour du men­hir. Durhant au-des­sus ; Dur­bas en des­sous.

— Roche-Brune est à nous !

— Men­songe ! elle nous appar­tient !

— Voleurs !

— Canailles !

— Vous nous paie­rez ces insultes !

— Nous irons devant le juge. Il nous don­ne­ra rai­son !

— Il vous condam­ne­ra, ce sera bien fait !

Le ton monte, les poings se crispent : vont-ils se battre pour cette grande pierre rousse qu’ils don­ne­raient pour deux liards au pre­mier venu. Au pre­mier venu ? oui ; mais pas pour un mil­lion à ceux d’en face. Ah ! non. Car ceux d’en face ont dit qu’elle est à eux alors qu’elle est à nous, il nous ont insul­tés, ils ne l’auront jamais, jamais, jamais !

Ain­si pensent et ruminent les Dur­bas­siens par-devant.

Ain­si ruminent et pensent les Durhau­tains par-der­rière.

Quand sou­dain un vieux pay­san s’avance entre les groupes hos­tiles.

Enluminure du Pater Noster - Pardonnez-nous nos offenses - Catéchisme— Mes amis, dit-il, je me suis tou­jours effor­cé de vous récon­ci­lier. Je n’ai pas réus­si. Aujourd’hui, nous allons prendre une déci­sion. Je n’ai plus qu’une chose à vous deman­der : nos aïeux com­men­çaient toute entre­prise sérieuse par la prière : sui­vons leur exemple, réci­tons ensemble un Pater.

La stu­peur les cloue sur place. Il ôte sa cas­quette et com­mence. Les autres suivent, trop sur­pris pour pro­tes­ter. Mais à mesure que les mots sacrés passent sur leurs lèvres, les cœurs sentent que le vieux a rai­son ; leur prière se fait plus sin­cère, leurs voix plus ardentes autour de celle qui les mène.

Don­nez-nous aujourd’hui notre pain quo­ti­dien…

Le vieux pay­san s’est arrê­té une seconde :

Par­don­nez-nous nos offenses…

Les mots tombent, un à un, lents, graves, lourds. Les deux par­ties ont levé les yeux, inquiets de cette sou­daine insis­tance.

Par­don­nez-nous… comme nous par-don-nons…

Il s’est tu.

Il pro­mène son regard clair au-des­sus du men­hir sur les gens de Durhaut ; en des­sous, sur ceux de Dur­bas. Les uns et les autres courbent le front. Com­ment iraient-ils demain cher­cher le par­don de Dieu, s’ils gardent cette ran­cune sur le cœur ?

Par­don­nez-nous… comme nous par­don­nons…

* * *

— Il a rai­son, dit enfin le maire de Dur­bas. Nous devons par­don­ner.

Dans la même seconde, le maire de Durhaut mur­mure :

— C’est vrai !

Les deux chefs se sont avan­cés. Ils se tendent la main.

— Les injures par­don­nées, que reste-t-il pour nous sépa­rer ?

— Roche-Brune ne vaut pas une dis­pute…

— Met­tons que cette roche ser­vi­ra de borne à nos ter­ri­toires res­pec­tifs : moi­tié à vous, moi­tié à nous. D’accord ?

Le maire de Dur­bas réflé­chit :

— Fai­sons mieux : de cette pierre de dis­corde, fai­sons une pierre d’amitié.

C’est ain­si que depuis lors, à chaque Saint-Jean, se ras­semblent gens de Dur­bas et gens de Durhaut tout autour de Roche-Brune pour y chan­ter un Pater à la lueur du feu de joie brû­lant toutes les dis­cordes. Et, le len­de­main, ils s’en viennent allè­gre­ment cher­cher le par­don que Dieu leur donne tout comme eux ils l’ont don­né.

Rose Dar­dennes

Récit de réconciliation - Feu de la saint Jean au village

Soyez le premier à commenter

    Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    *