D’une illustre naissance, riche et belle, Catherine, à 13 ans, avait sollicité son admission dans un couvent de la stricte observance, mais sa jeunesse l’avait fait refuser. Trois ans plus tard, son père la donna en mariage à un jeune noble de mœurs dissolues qui la traita avec tant de rudesse que, poussée à bout par cinq années de cruels tourments, elle abandonna la sévérité de sa vie pour se mêler à la société mondaine de la ville de Gênes. Mais bientôt le dégoût du monde et de ses fautes fut si vif en elle qu’elle manqua défaillir : elle résolut alors de s’adonner pour toujours à la prière et à la plus austère pénitence. Durant de longues années, elle ne put supporter d’autre aliment que la Sainte Hostie, mais, pour n’en laisser rien voir, elle prenait à table quelque nourriture qu’il lui fallait rejeter ensuite. Sur l’inspiration de Notre-Seigneur, elle se livra, quatre ans durant, à des rigueurs extraordinaires. Puis, pendant vingt-cinq ans, ce furent des extases presque continuelles, où elle reçut d’étonnantes révélations. Toutefois, elle conserva un rôle merveilleusement actif. La charité dont elle fit preuve dans les hôpitaux, en se dévouant au service des malades et en remplissant avec joie les plus humbles offices, amena son mari à sortir du péché et à faire une mort édifiante. Elle-même, sur la fin de sa vie, connut les deuils, les chagrins, la maladie ; malgré sa répugnance pour les remèdes, elle fut toujours entièrement soumise à ceux qui la soignaient. Ses derniers moments furent marqués par des peines intérieures et extérieures analogues à celles de Jésus crucifié. Le démon eut la permission de se montrer à ses yeux, mais elle le chassa honteusement. Elle mourut le 15 septembre 1510.
J’étais à peine arrivé depuis trois semaines en mission que mon Supérieur m’envoya baptiser un vieux dans le village d’Adéane, situé à douze kilomètres. J’étais heureux, je vous l’avoue. Une difficulté surgit soudain : comment instruirai-je cet homme ?
« Il est bien disposé, me dit le Père ; je l’ai instruit des vérités nécessaires ; d’ailleurs, Célestin pourra les lui rappeler. Quant au chemin, suivez la ligne du télégraphe. »
Croirait-on qu’une ligne télégraphique traversât la brousse ? Mais sans aucun avantage pour le broussard, car elle faisait cent kilomètres sans laisser tomber le moindre écho du monde civilisé.
Je me mis en route sous la conduite de Célestin, mon guide. Pour provisions, un misérable poisson et quelques biscuits. Il était sept heures. Quelle marche pénible à la queue leu leu dans ces sentiers de brousse aux mille détours, sous un soleil accablant, et avec le souci de ne pas poser un pied sans regarder auparavant, car il est facile de trébucher.
* * *
Nous marchâmes longtemps sans incident. La brousse, les champs de riz, les espaces incultes que traversaient les biches, les coins de forêt où piaillaient et sifflaient des milliers d’oiseaux aux plumages les plus variés, tout me fascinait, moi, jeune broussard, au point que j’en oubliai la route…
« La ligne ! dis-je à Célestin.
— Nous la retrouverons là-bas, mon Père. »
Et l’on marcha longtemps encore. Le soleil devenait bien chaud, quoiqu’on fût au mois de décembre.
« Onze heures. Voyons, Célestin, nous avons dépassé le village ?
— Non, mon Père. », me répondit-il avec l’air tranquille de quelqu’un qui ne s’en fait pas pour quelques kilomètres de plus ou de moins. Les Noirs sont d’endiablés marcheurs.
Qu’elle est belle, cette route Napoléon ! Elle longe le beau lac de Laffrey, aux reflets d’azur… Voici maintenant le lac de Pétichet moiré d’argent, plus loin, le lac de Pierre-Châtel plein de mystère, parmi le chuchotement des roseaux. N’est-ce pas une bonne grand mère, qui rentre, chargée de bois mort, dans le soir tombant ?
— Grand’mère, il doit en passer des autos sur la route !
GRAND-MÈRE. — L’été, ça ne cesse pas. Si vous aviez été ici, l’autre année, en septembre, vous en auriez compté des mille. C’était le Centenaire de la Salette.
FRANÇOISE. — Qu’est-ce que la Salette ?
GRAND-MÈRE. — Une haute montagne, à près de deux mille mètres et bien sauvage. Quelques prairies avec beaucoup de pierres et de rochers. Pas un arbre, pas un buisson. Et tout là-haut, une magnifique église où l’on vient de partout prier Notre-Dame. Ah ! j’y suis allée tant de fois quand j’étais jeune. On se mettait en route, avant le soleil, à pied, par les sentiers de la montagne, en chantant des cantiques. Ces veillées en plein air, ces processions aux flambeaux, c’était très beau !
ANNE-MARIE. — Pourquoi a‑t-on bâti une église si haut ?
GRAND-MÈRE. — C’est une merveilleuse histoire. Rentrez donc. Mon fourneau est « éclairé ». Nous serons mieux au chaud. Et je m’en vais « puis » vous faire une – « pogne »[1]. Vous goûterez ça !
« Hé ! Gamin, d’où viens-tu ? demande un chef de la police à un garçon de 11 ans qui sort de la maison des Sœurs.
— Je viens d’aller apprendre mon catéchisme.
« II y aura encore l’Église Catholique en Chine ! »
— Ton catéchisme ! Pas la peine ! Bientôt il n’y aura plus en Chine ni Sœurs, ni Pères, ni Église Catholique.
Et le petit chrétien de répondre magnifiquement :
— Mais moi, je suis chez moi en Chine ! Je resterai en Chine ! Et comme je suis chrétien, baptisé, catholique, il y aura encore l’Église Catholique en Chine ! ! »
Bravo petit Chinois !
Les fillettes ne sont pas moins intrépides. Celle-ci, dix ans, fait partie de la Légion de Marie.
« Tu vas signer contre la Légion de Marie.
— Jamais !
— Tu signeras !
— Mettez-moi en prison si vous voulez ; je ne signerai pas !
— Si tu vas en prison, on te coupera la tête.
— Coupez-moi la tête ; je ne signerai pas ! »
Cette fois, c’est une maman de six enfants, dont le mari, médecin, est depuis plus d’un an en prison comme chef de l’Action Catholique :
« Une bonne nouvelle. Nous allons relâcher votre mari ; il a enfin signé… une petite formalité toute simple… Signez vous aussi et dès que vous aurez signé, votre mari sera relâché. » (Signature qui équivalait à une renonciation à la foi chrétienne.)
La femme se lève, regarde les hommes et fermement leur dit :
« Vous mentez ! Je connais mon mari ; il n’a certainement pas signé. S’il le faisait et était libéré, j’irais prendre sa place ! »
Ce n’était qu’une ruse. Il n’avait pas du tout signé.
Sainte Madeleine Sophie Barat, née le 12 décembre 1779 à Joigny, morte le 25 mai 1865 à Paris (jeudi de l’Ascension).
Maison natale de Madeleine Sophie à Joigny (Yonne)
La petite Sophie naquit prématurément, car un incendie dans le voisinage de la maison des Barat fit une telle peur à sa mère que celle-ci mit au monde son enfant avant terme. Ses parents, de milieu modeste, avaient une certaine aisance, son père exerçait la profession de tonnelier et vigneron.
L’enfant était chétive, mais extrêmement intelligente. Son frère aîné, Louis, qui se destinait à la prêtrise, prit en mains sa formation intellectuelle et morale. Il fut pour l’enfant un précepteur doué, bien que d’une très grande sévérité. Il organisa pour Sophie (et ceci dès l’âge de dix ans) un plan d’études où les grands classiques de l’Antiquité avaient une place de prédilection. Elle apprit ainsi le latin, le grec, et sut réciter des tirades de Virgile et d’Homère avec facilité.
L’Abbé fut jeté en prison pendant la révolution ; aussitôt libéré, il reprit sa tâche et enseigna à sa sœur l’Écriture Sainte, les saints Pères et les théologiens. Ce maître ne lui passait rien ; jamais de compliment et des humiliations sans fin.
Mère Barat, racontant cela à ses religieuses, leur dit un jour : « En premier lieu, ces traitements me causèrent bien des larmes puis, la grâce aidant, je vins à aimer les humiliations et, ajouta la Mère, dont le bon sens fut un des éléments marquants de sa nature, (avec un brin de malice dans la voix !) ce qui m’avait tant fait souffrir finit par me faire rire. »
La mitraille crépite, les obus pleuvent ; sœur Julie doit crier très fort pour se faire entendre de ses blessés par-dessus le fracas de la bataille. Dans la grande chambre dont les murs tremblent à chaque explosion, elle porte des tisanes, fait une piqûre, redresse un oreiller, écrit une lettre sous la dictée d’un mourant, rassure un fiévreux. Le visage calme sourit dans l’encadrement de la cornette des sœurs de Saint-Charles.
« Bois ça, mon petit, ça te fera du bien. »
Le gars ne saura pas si le cœur de la sœur tremble en dedans : religieuse de Saint-Charles, pour se pencher sur toute souffrance, elle accomplit sa mission sans défaillance. Hier dans le calme, aujourd’hui dans le péril, toujours comme Dieu voudra…
Dans la salle, des hommes discutent :
« Tu parles d’une bagarre, ça « marmite » dur !
— Tout à l’heure on va y passer aussi. »
Mais la sœur intervient, tendre et bourrue :
« Pas tant de discours, vous autres ; vous allez me faire de la température. Et puis ne vous en faites pas mes petits, le Bon Dieu nous protège. »
Ba-a-a-aoum ! ! ! La maison tremble jusqu’en ses fondations, la religieuse se signe et ferme les yeux ; mais, comme la mort ne vient pas, elle les rouvre, juste pour voir le petit Chaumet qui sort sa tête de ses couvertures ; alors, son rire maternel monte en une envolée d’héroïsme, plus haut que le crépitement des mitrailleuses, raillant et rassurant le « petit » à la fois.