La légende de saint Éloi

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Temps de lec­ture : 5 minutes

Notre-Sei­gneur Dieu le Père, un jour, en Para­dis, était tout sou­cieux. L’Enfant-Jésus lui dit :

« Qu’avez-vous, père ?

— J’ai, répon­dit Dieu, un sou­ci qui me tara­buste… Tiens, regarde là-bas.

— Où ? dit Jésus.

— Par là-bas, dans le Limou­sin, droit de mon doigt : tu vois bien, dans ce vil­lage, vers le fau­bourg, une bou­tique de maré­chal-fer­rant, une belle et grande bou­tique ?

— Je vois, je vois.

Éloi maître sur tous les maîtres— Eh ! bien, mon Fils, là est un homme que j’aurais vou­lu sau­ver : on l’appelle maître Éloi. C’est un gaillard solide, obser­va­teur fidèle de mes com­man­de­ments, cha­ri­table au pauvre monde, ser­viable à n’importe qui, d’un bon compte avec la pra­tique, et mar­te­lant du matin au soir sans mal par­ler ni blas­phé­mer… Oui, il me semble digne de deve­nir un grand saint.

— Et qui empêche ? dit Jésus.

— Son orgueil, mon enfant. Parce qu’il est bon ouvrier, ouvrier de pre­mier ordre, Éloi croit que sur terre nul n’est au-des­sus de lui, et pré­somp­tion est per­di­tion.

— Sei­gneur Père, fit Jésus, si vous me vou­liez per­mettre de des­cendre sur la terre, j’essaierais de le conver­tir.

— Va, mon cher Fils.

Et le bon Jésus des­cen­dit. Vêtu en appren­ti, son balu­chon der­rière le dos, le divin ouvrier arrive droit dans la nie où demeu­rait Éloi. Sur la porte d’Éloi, selon l’usage, était l’enseigne, et l’enseigne por­tait : Éloi le maré­chal, maître sur tous les maîtres, en deux chaudes forge un fer.

Le petit appren­ti met donc le pied sur le seuil et, ôtant son cha­peau :

« Dieu vous donne le bon­jour, maître, et à la com­pa­gnie : si vous aviez besoin d’un peu d’aide ?

— Pas pour le moment, répond Éloi.

— Adieu donc, maître : ce sera pour une autre fois. »

Et Jésus, le bon Jésus, conti­nue son che­min. Il y avait, dans la rue, un groupe d’hommes qui cau­saient et Jésus dit en pas­sant :

« Je n’aurais pas cru que dans une bou­tique telle, où il doit y avoir, ce semble, tant d’ouvrage, on me refu­sât le tra­vail.

— Attends un peu, mignon, lui fait un des voi­sins. Com­ment as-tu salué, en entrant chez maître Éloi ?

— J’ai dit comme l’on dit : « Dieu vous donne le bon­jour, maître, et à la com­pa­gnie ! »

— Ha ! ce n’est pas ain­si qu’il fal­lait dire… Il fal­lait l’appeler maître sur tous les maîtres… Tiens, regarde l’écriteau.

— C’est vrai, dit Jésus, je vais essayer de nou­veau. Et de ce pas il retourne à la bou­tique.

— Dieu vous le donne bon, maître sur tous les maîtres ! N’auriez-vous pas besoin d’ouvrier ?

— Entre, entre, répond Éloi, j’ai pen­sé depuis tan­tôt que nous t’occuperions aus­si… Mais écoute ceci pour une bonne fois : quand tu me salue­ras, tu dois m’appeler maître, vois-tu ? sur tous les maître, car, ce n’est pas pour me van­ter, mais d’hommes comme moi, qui forgent un fer en deux chaudes, le Limou­sin n’en a pas deux !

Légende de Saint Éloi - Jésus forge un fer en une chaude— Oh ! répli­qua l’apprenti, dans notre pays à nous, nous for­geons ça en une chaude !

— Rien que dans une chaude ? Tais-toi donc, va, gamin, car cela n’est pas pos­sible…

— Eh ! bien, vous allez voir, maître sur tous les maîtres ! »

Jésus prend un mor­ceau de fer, le jette dans la forge, souffle, attise le feu ; et quand le fer est rouge, rouge et incan­des­cent, il va le prendre avec la main.

« Aie ! mon pauvre nigaud ! le pre­mier com­pa­gnon lui crie, tu vas te rous­sir les doigts !

— N’ayez pas peur, répond Jésus, grâce à Dieu, dans notre pays, nous n’avons pas besoin de tenailles. »

Et le petit ouvrier sai­sit avec la main le fer rou­gi à blanc, le porte sur l’enclume et avec son mar­te­ler, pif ! paf ! pata­ti ! pata­ta ! en un clin d’œil, l’étire, l’aplatit, l’arrondit et l’étampe si bien qu’on le dirait mou­lé.

« Oh ! moi aus­si, fit maître Éloi, si je le vou­lais bien. »

Il prend donc un mor­ceau de fer, le jette dans la forge, souffle, attise le feu ; et quand le fer est rouge, il vient pour le sai­sir comme son appren­ti et l’apporter à l’enclume… Mais il se brûle les doigts – il a beau se hâter, beau faire son dur à cuire, il lui faut lâcher prise pour cou­rir aux tenailles. Le fer de che­val cepen­dant froi­dit… Et allons, pif ! et paf ! quelques étin­celles jaillissent… Ah ! pauvre maître Éloi ! il eut beau frap­per, se mettre tout en nage, il ne put par­ve­nir à l’achever dans une chaude.

« Mais chut ! fit l’apprenti, il m’a sem­blé ouïr le galop d’un che­val… »

Maître Éloi aus­si­tôt se carre sur la porte et voit un cava­lier, un superbe cava­lier qui s’arrête devant la bou­tique. Or c’était saint Mar­tin.

« Je viens de loin, dit celui-ci, mon che­val a per­du une couple de fers et il me tar­dait fort de trou­ver un maré­chal. »

Maître Éloi se ren­gorge, et lui parle en ces termes :

« Sei­gneur, en véri­té, vous ne pou­viez mieux ren­con­trer. Vous êtes chez le pre­mier for­ge­ron de Limou­sin, de Limou­sin et de France, qui peut se dire maître au-des­sus de tous les maîtres et qui forge un fer en deux chaudes… Petit, va tenir le pied.

Saint Éloi - Jésus ferre le cheval de Saint Martin— Tenir le pied ! repar­tit Jésus. Nous trou­vons, dans notre pays, que ce n’est pas néces­saire.

— Par exemple ! s’écria le maître maré­chal, celle-là est par trop drôle : et com­ment peut-on fer­rer, chez toi, sans tenir le pied ?

— Mais rien de si facile, mon Dieu ! vous allez le voir. »

Et voi­là le petit qui sai­sit le bou­toir, s’approche du che­val et, crac ! lui coupe le pied. Il apport le pied dans la bou­tique, le serre dans l’étau, lui cure bien la corne, y applique le fer neuf qu’il venait d’étamper, avec le bro­choir y plante les clous ; puis, des­ser­rant l’étau, retourne le pied au che­val, y crache des­sus, l’adapte ; et n’ayant fait que dire avec un signe de croix : « Mon Dieu ! que le sang se caille », le pied se trouve arran­gé, et fer­ré et solide, comme on n’avait jamais vu, comme on ne ver­ra plus jamais.

Le pre­mier com­pa­gnon ouvrait des yeux comme des paumes, et maître Éloi, col­lègues, com­men­çait à suer.

« Ho ! dit-il enfin, par­di ! en fai­sant comme ça, je fer­re­rai tout aus­si bien. »

Légende de Saint Éloi - Jesus disparait avec Saint MartinÉloi se met à l’œuvre : le bou­toir à la main, il s’approche du che­val et, crac, lui coupe le pied. Il l’apporte dans la bou­tique, le serre dans l’étau et le ferre à son aise comme avait fait le petit. Puis, c’est ici le hic ! il faut le remettre en place ! Il s’avance du che­val, crache sur le sabot, l’applique de son mieux au bou­let de la jambe… Hélas ! l’onguent ne colle pas : le sang ruis­selle et le pied tombe.

Alors l’âme hau­taine de maître Éloi s’illumina : et, pour se pros­ter­ner aux pieds de l’apprenti, il ren­tra dans la bou­tique. Mais le petit avait dis­pa­ru et aus­si le che­val avec le cava­lier. Les larmes débon­dèrent des yeux de maître Éloi ; il recon­nut qu’il avait un maître au-des­sus de lui, pauvre homme ! et au-des­sus de tout, et il quit­ta son tablier et lais­sa sa bou­tique et il par­tit de là pour aller dans le monde annon­cer la parole de Notre-Sei­gneur Jésus.

 

Coloriage Saint Éloi forgeron maréchal-ferrant, orfèvre

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