Le Christ au delà de la Manche

Auteur : Goyau, Georges | Ouvrage : À la conquête du monde païen .

Temps de lec­ture : 5 minutes

IV

Saint Patrice en Irlande, Saint Augustin en Angleterre

En ce Ve siècle où l’invasion des bar­bares mena­çait de sub­mer­ger, sur le conti­nent euro­péen, les pre­mières assises de la civi­li­sa­tion chré­tienne, un cer­tain Patrice, issu d’une famille romaine domi­ci­liée en Angle­terre, s’assignait comme pro­gramme de por­ter le Cre­do du Christ à tout un peuple insu­laire qui devait, lui-même, être bien­tôt un peuple d’apôtres, le peuple irlan­dais, et de por­ter le nom de Rome, — la Rome chré­tienne, — là où la Rome païenne n’avait pu trou­ver accès.

Evangélisation de l'Irlande et de l'AngleterreL’Irlande, il la connais­sait déjà : il y avait un jour, jadis, débar­qué mal­gré lui aux envi­rons de sa quin­zième année : une raz­zia faite par des Irlan­dais sur la côte anglaise l’avait emme­né cap­tif. Six ans durant, en Irlande, il avait été ber­ger, un ber­ger qui sans cesse priait, sen­tant l’Esprit bouillon­ner en lui. Il avait pu s’enfuir à bord d’un bateau qui trans­por­tait sur le conti­nent toute une car­gai­son de chiens-loups ; du nord au sud, il avait tra­ver­sé la Gaule, et les portes de l’abbaye de Lérins s’étaient ouvertes devant lui pour que sa jeu­nesse y fit quelque appren­tis­sage de la vie monas­tique. À peine avait- il rega­gné son Angle­terre natale, qu’il lui avait paru que la « voix d’Irlande » l’appelait, et que, sur cette terre où son ado­les­cence avait été esclave, un rôle spi­ri­tuel l’attendait. Repas­sant la Manche, il s’en était allé près de saint Ger­main d’Auxerre, qu’il savait sou­cieux de l’apostolat de l’Irlande ; il avait recueilli ses leçons, puis s’était age­nouillé pour être sacré ; et c’est avec la digni­té d’évêque qu’un jour de l’année 432 Patrice s’en allait enfin dis­pu­ter aux druides les âmes irlan­daises.

Défense, sous peine de mort, avaient dit les druides, d’allumer un feu dans la plaine, avant que le palais du roi ne soit illu­mi­né par nos céré­mo­nies. C’était la nuit de Pâques ; Patrice pas­sait outre ; il fai­sait briller « le feu béni et clair », qui de par­tout s’apercevait ; et les mages, défiés par lui, sen­taient que Patrice avait pour lui une force qui leur man­quait, celle du miracle. En face de Patrice, aucune reli­gion orga­ni­sée, aucun ensei­gne­ment reli­gieux offi­ciel. Ces druides irlan­dais, des magi­ciens plu­tôt que des prêtres, n’étaient, pour l’Irlande, ni des pré­cep­teurs de prière, ni des maîtres de morale, ni des direc­teurs de vie. Leur indi­gente reli­gion ne lais­sait au com­mun des âmes aucune espé­rance ; la béa­ti­tude éter­nelle était le pri­vi­lège de quelques hommes élus, que les fées choi­sis­saient et choyaient, et qu’elles emmè­ne­raient un jour vers quelque para­dis ter­restre ; le reste des mor­tels devait se conten­ter d’en rêver. Mais Patrice ayant lon­gue­ment prié, ayant jeû­né qua­rante jours dans la forêt de Foclut, enten­dit un appel de Dieu « aux saints du temps pas­sé, à ceux du temps pré­sent, à ceux de l’avenir » : Dieu les convo­quait sur une cime qui domi­nait l’horizon ; et la voix divine bénis­sait le peuple de l’Irlande. Vers la cime, alors, Patrice voyait s’envoler, sous la forme de grands oiseaux, d’innombrables âmes ; et leurs essaims étaient si denses que la lumière du jour en était obs­cur­cie. Ain­si Patrice put-il pré­voir le fruit de ses pro­chains labeurs.

Eth­nac la blanche et Fide­lun la rousse, filles du roi Loe­gaire, se bai­gnaient en une fon­taine. Patrice et les évêques qui l’accompagnaient leur appa­rais­saient comme des esprits d’en haut. « Mon­trez-nous la face du Christ, » deman­daient-elles à Patrice. Et tout de suite le Christ les pre­nait pour épouses, en son royaume.

Au delà de l’incomparable poé­sie de ces légendes, l’histoire découvre, en saint Patrice, une phy­sio­no­mie d’organisateur d’Église, qui prend un jour la route de Rome pour rat­ta­cher fer­me­ment au Saint-Siège les chré­tien­tés de l’Irlande, et qui, à son retour, récom­pense la conver­sion du roi Daire en fon­dant en son royaume l’archevêché d’Armagh, inves­ti, au nom du Saint-Siège, d’une sou­ve­rai­ne­té spi­ri­tuelle sur l’Irlande. Mais, tout en même temps, ce fut le carac­tère de son génie apos­to­lique de savoir adap­ter à ce chris­tia­nisme même qu’il appor­tait cer­tains usages et cer­taines formes de la reli­gion qu’il trou­vait. Le feu qu’on allu­mait pour le sol­stice d’été, Patrice ne l’éteignait pas ; il le fai­sait brû­ler en l’honneur du pré­cur­seur : ce sont les feux de la Saint-Jean. De ce soleil, qui était sacré pour les Celtes, il fit un sym­bole du Christ : « Nous croyons au vrai soleil, le Christ, disait-il dans sa Confes­sion, et nous l’adorons. » Les piliers de pierre qu’il voyait dans la cam­pagne et aux­quels les païens atta­chaient une impor­tance reli­gieuse, il les chris­tia­ni­sait en les ornant d’une croix. La visite des vieilles sources sacrées, Patrice ne la pro­hi­bait pas, mais il don­nait à ces sources le nom de saints, et il y plon­geait les gens pour les bap­ti­ser. À l’abri des vieux chênes drui­diques, Patrice ins­tal­lait des soli­taires. Il adop­tait, même, le vête­ment blanc des druides et leur bizarre habi­tude d’une ton­sure entre les deux oreilles ; et ce fut là le trait spé­cial des moines irlan­dais.

Saint Grégoire le Grand envoyant saint Augustin évangéliser les Angles et les Saxons. Livre d'images de Madame Marie. Hainaut. XIVe.
Saint Gré­goire le Grand envoyant saint Augus­tin
évan­gé­li­ser les Angles et les Saxons.
Livre d’images de Madame Marie. Hai­naut. XIVe.

Pour la pre­mière fois, avec Patrice et par Patrice, le Christ avait défi­ni­ti­ve­ment péné­tré au delà des fron­tières du vieux monde romain ; et bien­tôt l’Irlande monas­tique, fille de ses lois, fille de son âme, ne tar­da pas à rendre au conti­nent euro­péen ce que ce conti­nent lui avait don­né.

Récit de mission pour les jeunes du caté
Londres. — Une Fran­cis­caine Mis­sion­naire de Marie s’occupant du Club de jeunes filles.

On vit à la fin du VIe siècle des moines irlan­dais émi­grer de leur pays sans esprit de retour, pour annon­cer le Christ dans la val­lée du Rhin, dans les régions encore païennes de la Suisse. Ils s’en allaient sou­vent par groupes de douze, débar­quaient en France, men­diaient pour vivre, prê­chaient, fon­daient des monas­tères. Saint Colom­ban et saint Gall, son dis­ciple, furent par­mi les plus célèbres.

Mais à cette même époque, à Rome, le pape saint Gré­goire le Grand vou­lut mettre au ser­vice de l’Évangile la grande orga­ni­sa­tion monas­tique qu’avait créée saint Benoît, et il vou­lut prendre  lui-même la direc­tion du mou­ve­ment mis­sion­naire, en dési­gnant à cer­tains apôtres cer­tains champs d’action déter­mi­nés. Sur l’ordre de ce pape, le moine saint Augus­tin par­tit pour l’Angleterre avec qua­rante Béné­dic­tins. Gré­goire le Grand ne leur don­nait pas seule­ment une feuille de route ; il leur don­nait des méthodes. Le taber­nacle du Christ fut ins­tal­lé par Augus­tin dans des sanc­tuaires hier païens, que les popu­la­tions étaient habi­tuées à fré­quen­ter ; des jours de fêtes païennes devinrent jours de fêtes chré­tiennes. En une soixan­taine d’années, l’Angleterre fut presque entiè­re­ment chré­tienne. Elle devait à la Papau­té la grâce de connaître le Christ ; elle en remer­cia bien­tôt la Papau­té en envoyant en Ger­ma­nie quelques-uns de ses moines les plus illustres pour y prê­cher le Christ.


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