La vie s’écoulait, calme, tranquille, au milieu du labeur quotidien. Jésus, devenu grand, travaillait avec son père nourricier, et allait en ville porter le travail achevé. Un Dieu qui travaille ! Lui qui, d’un mot, a semé des millions d’arbres, rabote des planches, construit des charrues, gagne son pain à la…
Étiquette : <span>19 mars</span>
La Sainte Famille rentra donc à Nazareth où, jusqu’à l’âge de trente ans, Jésus fut soumis et obéit à Joseph et à Marie, comme un enfant docile. Joseph travaillait le bois. Marie s’occupait du ménage, faisant la cuisine, raccommodant le linge, allant puiser de l’eau à la fontaine. Jésus vivait…
On sait que Jésus est né dans une étable. Mais dans l’étable, il n’y avait pas que lui et ses parents, Joseph et Marie. Même le lendemain matin, après le départ des mages et des bergers. Il y avait aussi des animaux. Le bœuf et l’âne, bien sûr, c’est connu, mais pas ceux-là seulement. Si l’on ne parle que d’eux, c’est parce qu’ils se sont bien débrouillés. Où que ce soit, il y a toujours des malins qui s’arrangent pour être sur la photo.
Le bœuf, par exemple, s’était installé là, il trônait. Il avait failli se faire sortir, Joseph trouvait qu’il était de trop. Il estimait que ce n’était pas la place d’un balourd comme lui. Il avait commencé à lui donner des tapes sur l’arrière-train pour le mener dehors. Mais Marie avait dit : « Non, laisse-le ! Au contraire, fais-le approcher, il va réchauffer le petit, il fait froid. » Et le bœuf se gonflait d’orgueil. Presque autant que la grenouille de Jean de la Fontaine. Bon, on dira ce qu’on voudra, ce bœuf était utile.
Mais Joseph n’avait pas remarqué qu’au fond de l’étable, il y avait aussi un âne. Celui-ci, voyant le succès du bœuf, a voulu se faire remarquer. Il s’est mis à chanter : « Hi-han, hi-han ! » Marie a dit : « Ah non, fais-le taire, c’est horrible ! Mets-le dehors, il va faire peur au petit ! » Mais Joseph a répondu : « Je pense qu’il vaut mieux le garder. On ne sait jamais, on aura peut-être besoin de lui. » C’était bien vu, parce que quelques jours plus tard, ils en ont eu besoin, de cet âne. Ils se sont enfuis avec lui, qui portait Marie et le bébé. Les soldats du méchant roi Hérode voulaient le tuer, cet enfant-là ! Joseph a donc fait avancer l’âne près du bébé. Une bête en sus, ça fait de la chaleur en plus. Et du coup, l’âne devenait utile, lui aussi.
Donc : le bœuf et l’âne. Mais en réalité il y avait bien d’autres bêtes dans cette étable ! D’abord il y avait des chiens. Il y a toujours des chiens dans les environs d’une étable. Ils montent la garde. Essayez d’entrer dans la cour d’une ferme et de vous approcher de l’étable ! Vous verrez si les chiens n’arrivent pas à toute allure ! Ils aboient, et ils montrent les crocs en grognant ! Mais là, on les avait fait entrer à cause du froid. À condition qu’ils restent près de l’entrée, ils avertiraient en cas de danger. Ils étaient utiles.
Mais il y avait aussi des animaux qui n’étaient pas utiles, dans cette histoire. Simplement, on n’avait pas pensé à les chasser. Tenez, les chauves-souris, la tête en bas, accrochées aux poutres tout là-haut. On n’allait pas les déranger, les réveiller, elles auraient effrayé Marie. Ça aurait réveillé aussi le bébé. Et il y avait les petites souris, et même quelques gentils gros rats. Pas rassurés, ni les unes ni les autres, bien cachés dans leur trou. Mais quand même curieux, le nez frémissant juste sorti, pour savoir : « Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi tout ce tintouin, au petit matin, en plein hiver ? » Vous voyez, il y avait beaucoup d’animaux, dans cette étable. Et même, il y en avait un qui se réveillait juste à l’instant. Il dormait tout l’hiver, d’habitude, bien mussé dans la paille. Sous un tas de brindilles et de copeaux. Bien au chaud, bien tranquille. Un petit hérisson qui avait drôlement sommeil et qu’on avait réveillé. « On ne peut plus être tranquille, de nos jours, dans une étable, se disait-il. Serait-ce seulement pendant trois malheureux mois ! Je vois bien ce que c’est, ce sont encore ces humains ! Ça fait du bruit, et ça se dispute, et ça crie, et ça se bat, et ça pleure, et ça chante ! Pas vraiment utile. »
Le jour de sa vêture, elle avait reçu le nom de Sœur Saint-Joseph. Avec les années, elle s’était tellement ratatinée qu’on ne l’appelait plus que la « petite Sœur » ! Le nom de son grand Patron s’était évanoui ! Non pas qu’il fût trop long à prononcer, mais parce que l’ex-pression de « petite Sœur » suffisait largement à la désigner. Et puis saint Joseph a l’habitude de s’éclipser, quand il a rempli son rôle, et de laisser seulement dans les âmes l’amour de la vie cachée.
Toute menue dans son ample habit aux plis innombrables, la tête emprisonnée dans un voile blanc qui encadrait son fin visage, la « petite Sœur » était la providence des marmots, dans un village d’Auvergne où ses supérieures l’avaient envoyée.

Dès l’âge de cinq à six ans, les enfants se dirigeaient à petits pas vers le vieux couvent où la petite Sœur les accueillait d’un sourire. Ce sourire était leur coqueluche ! Les tout-petits le regardaient béatement, comme si c’était un sourire de paradis qu’ils se souvenaient d’avoir vu dans leurs premiers rêves. Ils souriaient, eux-aussi, prêts à toutes les sagesses, pour que le sourire de la petite Sœur restât longtemps en place.
On ne voyait pas les oreilles de la petite Sœur. C’était le seul mystère qui rendît perplexes les admirateurs du sourire. L’un d’eux se hasarda un jour à poser tout haut la question qui les hantait tous.
— Mes oreilles ? Elles sont là ! dit la petite Sœur en dégageant son voile. Et elles sont bonnes !
— Et pourquoi que vous les cachez ? Nous, on les a bien dehors !
— Ah ! Mes enfants, je les cache pour qu’elles restent bien petites et qu’elles n’entendent que les choses qui en valent la peine… Vous comprendrez plus tard. Allons ! Venez autour de moi, vous allez lire.
Et les têtes blondes ou brunes se courbaient tout autour de la petite Sœur, dont les genoux supportaient le livre aux grandes lettres noires.
Depuis longtemps, la petite Sœur caressait un rêve, un rêve si beau qu’elle s’étonnait elle-même de l’avoir, et qui la suivait partout ; à la messe, au réfectoire ; mais c’était surtout en classe qu’il la tracassait, quand son regard errait sur les têtes blondes ou brunes, comme un souffle léger qui passe sur des épis mûrissants. Elle songeait alors à la moisson qui lève au soleil. Et la moisson lui suggérait l’idée du moissonneur qui se penche sur les épis et rentre le soir, joyeux, en portant les lourdes gerbes. Ce spectacle lui rappelait, à son tour, la parole de Jésus : « La moisson est abondante ; les ouvriers sont peu nombreux ; priez le maître de la moisson qu’il envoie des ouvriers à son champ. »
Et le rêve de la petite Sœur prenait corps. Elle en devenait toute rougissante. Elle en perdait même le fil de la lecture.
Son rêve ! C’était que l’un de ces enfants auxquels elle apprenait à lire devînt prêtre et qu’elle y fût pour quelque chose.
— Tu t’es trompé, Pierre. C’est B‑A, BA qu’il faut lire ; alors ! recommence, mon petit.
Et les bambins s’étonnaient de sa voix si douce, alors qu’une juste impatience pointait d’ordinaire dans ses paroles, aux erreurs de lecteur. Et ils levaient les yeux sur la petite Sœur, car ils savaient que c’était dans ces moments-là que le plus délicieux sourire animait son visage.
Alfred, n’as-tu pas songé à te faire religieux ? demande le Curé de Saint-Césaire à son jeune paroissien.
— Mais Monsieur le Curé, je ne suis qu’un ignorant, je ne sais rien.
— Peu importe ! Tous les religieux ne sont pas professeurs ; il y a les travaux manuels. Qu’est-ce qui t’empêche d’être cordonnier, jardinier, portier, que sais-je ?
— Vous croyez vraiment que j’ai la vocation ?
— Oui, Alfred, je le crois. Si tu changes si souvent de place, c’est que tu n’es nulle part à ta place ; pas plus au village qu’à New-York, et pas plus aux champs qu’à l’usine « Réfléchis, prie Dieu de t’éclairer ».
Messire Provençal, curé de Saint-Césaire, au Canada, a grand souci des jeunes. Cette même année 1869, il fait construire pour eux une École commerciale qu’il confie aux Pères de Sainte-Croix. Arrivés du Mans au Canada, voici une vingtaine d’années, ces Pères y ont des œuvres florissantes. Alfred Bessette n’aurait-il pas sa place marquée parmi eux ?
Son histoire ? Il est né le 9 août 1845, à Saint-Grégoire, aux environs de Montréal. Son père est menuisier comme saint Joseph ; sa mère, douce, laborieuse, a de quoi s’occuper avec ses dix enfants. Alfred, le sixième, a failli mourir à sa naissance et il a fallu l’ondoyer bien vite, avant de le porter à l’église pour les cérémonies supplémentaires : « Ma mère, dit-il, me sachant très faible, semblait avoir pour moi plus d’affection et de soins que pour les autres. Elle m’embrassait plus souvent qu’à mon tour. Souvent, en cachette, elle me donnait de petites friandises. Le soir, à la prière dite en famille, j’étais près d’elle et je suivais sur son chapelet. »
Alfred a six ans quand son père meurt accidentellement en abattant un arbre dans la forêt. La veuve peine beaucoup pour élever sa famille ; atteinte de la poitrine, elle doit disperser ses enfants ; parents, amis se les partagent ; quant à elle, elle est recueillie chez une de ses sœurs avec son petit Alfred. Il a douze ans quand elle meurt. Grand chagrin ! Au retour du cimetière, l’enfant revient chez son oncle Nadeau, lequel entend faire de ses fils et de son neveu de rudes gaillards capables de se suffire : « Mon oncle était un homme fort qui pensait que tous étaient bâtis comme lui » : « À ton âge dit-il à l’orphelin, je labourais et gagnais ma vie. On n’est pas riche ; j’ai pensé à te faire apprendre le métier de cordonnier. » Le courageux petit se met à la besogne avec acharnement. Du cuir épais, il confectionne de solides chaussures appelées « bottes de bœuf », et il cogne, cogne ! et il se pique les doigts avec les alènes, et il souffre terriblement de l’estomac.
Une photo le montre en communiant, avec des yeux noirs brillants. Vers la même époque, Bernadette Soubirous fait à Lourdes sa première communion. Elle a un an de plus qu’Alfred.




