Aigulphe, vulgairement nommé Ayou, naquit à Blois vers l’an 630. Il se fit admettre à l’abbaye bénédictine de Fleury, au diocèse d’Orléans. Son supérieur lui confia la mission de faire enlever les reliques de saint Benoît, ensevelies sous les ruines de l’abbaye du Mont-Cassin, au royaume de Naples. Ayou partit, accompagné de quelques personnes du Mans il eut la chance de découvrir le tombeau de saint Benoît et celui de sainte Scholastique, sa sœur. Il en tira les ossements et les transporta en France : on mit ceux de saint Benoît dans l’abbaye de Fleury, et ceux de sainte Scholastique furent envoyés au Mans. Appelé ensuite à gouverner le monastère de Lérins, en Provence, Ayou tenta d’y rétablir la discipline ; mais des hommes pervers, encouragés par le seigneur de Nice, ourdirent un complot contre le saint Abbé et l’assassinèrent. L’Église, et en particulier le diocèse de Blois, l’honore comme martyr.
Un jour que Jésus-Christ prêchait aux multitudes, il dit en parlant de Jean : « Qu’êtes-vous allés voir dans le désert ? Un roseau agité par le vent (c’est-à-dire un homme faible, sans caractère, qui tourne à tous vents d’opinions) ? Mais encore qu’êtes-vous allés voir ? Un homme vêtu mollement ? Vous savez que c’est dans les palais des rois qu’on trouve ceux qui portent des riches habits et qui vivent dans les plaisirs. Qu’êtes-vous donc allés voir ? Un prophète ? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète. Car c’est de lui qu’il a été écrit : Voici que j’envoie mon ange devant ta face, afin qu’il prépare ton chemin devant toi. En vérité, je vous le dis, entre les fils des femmes, il n’en a point paru de plus grand que Jean-Baptiste. » [1]
Quel éloge ! Et dans quelle bouche ! Celle du Fils de Dieu !
Saint Jean-Baptiste occupe dans l’histoire de l’humanité une place unique et incomparable, il est un trait d’union entre les deux mondes, il résume en lui tout l’Ancien Testament et prépare le Nouveau. Montrant le Messie promis déjà présent au milieu de son peuple, il ferme la succession des prophètes et il ouvre la mission des apôtres.
Par un privilège unique entre les prophètes, il a eu l’honneur d’être lui-même prophétisé, plus de sept siècles avant sa naissance, par Isaïe et Malachie.
Les parents de saint Jean-Baptiste.
Il y avait en Israël deux familles nobles entre toutes : la famille royale de David, d’où devait naître le Messie, et la famille sacerdotale d’Aaron, dont le sacerdoce figurait, annonçait et préparait le vrai et unique sacerdoce de Jésus-Christ. Marie, Mère de Jésus, était de la race de David ; Zacharie et son épouse Elisabeth, parents du saint Précurseur, étaient de la race d’Aaron. En outre, Elisabeth, fille d’une sœur de sainte Anne, mère de Marie, se trouvait être la cousine germaine de la Très Sainte Vierge. Elle était toutefois beaucoup plus âgée que Marie. Elisabeth et Zacharie avaient une autre noblesse, noblesse excellente et personnelle, celle de la sainteté : « Tous deux étaient justes devant Dieu, dit l’évangéliste saint Luc, marchant sans reproche dans tous les commandements et les ordonnances du Seigneur. »
Mais, tristesse immense pour les deux époux, « ils n’avaient point de fils », et humainement ne pouvaient plus en espérer, ce qui était considéré comme un opprobre et une malédiction chez les Hébreux. Dieu le permettait ainsi pour éprouver et perfectionner leur vertu et aussi parce que saint Jean-Baptiste, comme Isaac, Samson, Samuel, comme Marie enfin, la Vierge bénie entre toutes les créatures, devait être le fruit de la grâce et de la prière, plus encore que de la nature.
Apparition de l’archange Gabriel.
Les descendants d’Aaron avaient été divisés par David en classes ou familles qui se succédaient à tour de rôle pour exercer leur ministère dans le Temple de Jérusalem. Zacharie appartenait à la classe d’Abia, c’était la huitième. Le Temple était un vaste édifice, pas, comme le sont nos cathédrales, un édifice important n’offrant qu’un seul lieu de réunion. Qu’on imagine d’abord une vaste place ou esplanade, entourée d’une enceinte et flanquée de constructions diverses. Entrez sur cette esplanade, vous êtes dans une vaste cour, c’est le parvis des Gentils, où tout le monde peut entrer. Une sorte de balustrade et une double rangée de colonnes séparent cette première cour d’une seconde, le parvis des Juifs, où les Hébreux seuls peuvent pénétrer ; ce parvis est séparé lui-même d’un troisième, le parvis des Lévites ou des Prêtres, où l’on immole les victimes et au milieu duquel se dresse le sanctuaire ou temple proprement dit. Ce dernier édifice est très élevé et on y arrive par de nombreuses marches ; il est divisé en deux parties, le Saint et le Saint des saints. Le grand-prêtre seul, une fois l’an, peut entrer dans le Saint des saints. Dans le Saint on voit, entre autres, l’autel des parfums, petite table en bois de sétim, couverte de lames d’or.
Chaque matin à neuf heures et chaque soir à trois heures, l’un des prêtres de semaine, désigné par le sort, entrait dans le Saint et faisait brûler une poignée d’encens sur l’autel des parfums ; puis il sortait, et du haut des degrés du sanctuaire il bénissait le peuple réuni dans les parvis : « Que le Seigneur, disait-il en croisant les mains, te bénisse et te conserve ; que le Seigneur te découvre son visage et ait pitié de toi ; que le Seigneur tourne vers toi son visage et te donne la paix. » Triple invocation qui s’adressait mystérieusement à la Sainte Trinité, en faveur de son peuple choisi.
Or, raconte l’évangéliste, lorsque Zacharie remplissait devant Dieu les fonctions du sacerdoce, selon le rang de sa classe, il arriva qu’il lui échut par le sort, suivant la coutume observée entre les prêtres, d’entrer dans le temple du Seigneur pour y offrir l’encens. Et toute la multitude était dehors priant, à l’heure de l’encens. Et un ange lui apparut, debout à droite de l’autel des parfums. À cette vue, Zacharie se troubla et fut saisi de crainte. Mais l’ange lui dit :
— Ne craignez point, Zacharie, parce que votre prière a été exaucée, et Elisabeth votre épouse vous donnera un fils que vous nommerez Jean (nom qui veut dire grâce de Dieu). Il sera pour vous un sujet de joie et de ravissement, et à sa naissance beaucoup se réjouiront. Car il sera grand devant le Seigneur ; il ne boira point de vin ni d’aucune liqueur enivrante, il sera rempli de l’Esprit-Saint dès le sein de sa mère. Il convertira un grand nombre d’enfants d’Israël au Seigneur leur Dieu ; il marchera devant sa face dans l’esprit et la vertu d’Elie, afin qu’il unisse les cœurs des pères à ceux des fils (c’est-à-dire apprenne aux Juifs d’alors à imiter la foi de leurs pères les patriarches anciens), qu’il ramène les désobéissants à la prudence des justes, pour préparer au Seigneur un peuple parfait.
— À quoi reconnaîtrai-je la vérité de ce que vous me dites ? répondit Zacharie, car je suis vieux et ma femme est avancée en âge.
Alors l’ange répondit avec majesté :
— Je suis Gabriel qui me tiens devant Dieu, et j’ai été envoyé pour vous parler et vous annoncer cette heureuse nouvelle. Et voici que vous serez muet et ne pourrez parler parce que vous n’avez pas cru à mes paroles, qui s’accompliront en leur temps.
Cependant le peuple attendait Zacharie et s’étonnait qu’il demeurât si longtemps dans le Temple.
Enfin il sortit pour donner la bénédiction accoutumée, mais « il ne pouvait parler et ils comprirent qu’il avait eu une vision dans le Temple. Quant à lui, il leur faisait des signes, et il resta muet.
« Quand les jours de son ministère furent accomplis, Zacharie revint à la maison », triste, dit saint Paulin, demandant pardon à Dieu dans le secret de son cœur. Sa maison était à Aïn-Karim, petite ville située à deux lieues de Jérusalem, sur un plateau incliné, au bas d’une montagne, et au-dessus d’une riante vallée. Bientôt Elisabeth eut la certitude de donner le jour à un enfant.
La Visitation.
Six mois après, l’ange Gabriel apparaissait à l’humble et incomparable Vierge de Nazareth, il annonçait à Marie sa maternité virginale et divine, et ajoutait en témoignage de ses paroles : « Voilà qu’Elisabeth, votre cousine, a elle-même conçu un fils dans sa vieillesse, et c’est le sixième mois de celle qui était appelée stérile, parce que rien n’est impossible à Dieu. » Ainsi, Jean semblait déjà remplir son rôle de précurseur ; mais cette âme d’élite gémissait encore captive sous les ruines du péché originel : une inspiration intérieure apprend à Marie que la visite de la Mère de Dieu sera le salut de Jean, non moins que la joie d’Elisabeth.
Marie se lève donc et se met en route. Quatre ou cinq jours de marche séparent Nazareth des montagnes de Judée où demeure sa cousine, mais la charité semble lui donner des ailes ; elle voyage rapidement, dit l’évangéliste, afin de saluer Elisabeth. La Mère de Dieu prévient la mère de Jean ; Jésus prévient son précurseur ; Jésus parle par la bouche de Marie, et sa voix pénétrant jusqu’à l’âme du fils d’Elisabeth, celui-ci se réveille à la vie de la grâce, il a reconnu son Sauveur, il tressaille dans le sein de sa mère. L’Esprit-Saint, qui illumine lame du fils, rejaillissant sur la mère, Elisabeth s’écrie d’une grande voix (comme si elle parlait au nom de tous les siècles à venir) : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes et le fruit de vos entrailles est béni. Et d’où me vient ce bonheur que la Mère de mon Seigneur vienne me visiter ? Vous êtes heureuse, vous qui avez cru que les choses qui vous ont été dites de la part du Seigneur s’accompliraient. »
Mais Marie, repoussant la louange qui s’adresse à elle pour reporter à Dieu toute gloire, s’écrie : « Mon âme glorifie le Seigneur », et elle fait entendre, pour la première fois en ce lieu solitaire, les sublimes accents du Magnificat, répété depuis par tous les siècles, en souvenir d’elle. Si cette première rencontre fut si merveilleuse pour l’âme du Précurseur, combien de grâces durent accompagner le séjour de Marie auprès d’Elisabeth pendant environ trois mois ?
Naissance de saint Jean-Baptiste.
Quand le temps fut arrivé, Elisabeth mit au monde un fils ; les parents et les voisins, qui estimaient la vertueuse mère, apprirent avec joie la miséricorde dont le Seigneur avait usé envers elle. Le huitième jour, on vint, suivant l’usage, circoncire l’enfant, et ils lui donnaient le nom de Zacharie porté par son père.
— Il n’en sera pas ainsi, dit Elisabeth, mais il s’appellera Jean.
Félix s’avançait en effet, tremblant encore d’indignation ; ses mains, dans un mouvement machinal, froissaient sa toge. Pauline se jeta à ses pieds.
— Mon père, cria-t-elle, pitié ! Ne permettez pas qu’il meure !
— Sous ses yeux, j’ai fait exécuter Néarque, répondit Félix d’une voix sombre. J’espère que le supplice de cet ami le rendra à la raison. Je le souhaite.
— Ah ! mon père, fit Pauline en sanglotant, vous savez combien les chrétiens sont fidèles à leur erreur. Jamais un reniement devant les tourments les plus affreux. Vous connaissez l’âme de Polyeucte : elle est incapable d’une lâcheté. S’il est venu au temple, s’il a blasphémé, brisé les dieux, ce n’est pas pour changer de croyance en une seconde. Mon père, je vous demande sa grâce. Intercédez pour lui auprès de Decius !…
— Tais-toi, ma fille, tu ne sais ce que tu me demandes. Decius hait les chrétiens. Ses ordres à leur sujet sont impitoyables. Ce sont des rebelles impies qu’il faut détruire. Et je me nuirais, et je me rendrais suspect aux yeux de l’empereur, si je prenais sur moi de pardonner un semblable crime. Tout ce que j’ai pu faire, je l’ai fait : Néarque a été supplicié. Quel exemple ! Albin, comment est mort l’impie ?
— Avec courage, Seigneur. Jusqu’au dernier moment, il a glorifié son Dieu et blasphémé les nôtres.
— Et Polyeucte ?
À ce nom, Pauline, qui sanglotait, embrassa de nouveau les genoux de son père.
— Polyeucte ? fit le soldat. Hélas ! on a dû l’arracher de l’échafaud et l’empêcher de se précipiter sous le glaive. Sa force tenait du miracle.
— Mon père, dit Pauline d’une voix brisée, vous ne pourrez lui faire sitôt reconnaître son erreur. Dans cette âme exaltée par ces terribles moments, quelle parole de raison pourrait jeter sa semence ? Je vous en conjure, au nom de ma soumission parfaite envers vous, par tout ce que j’ai souffert pour vous obéir et sacrifier à mon devoir de fille l’attachement que j’avais pour Sévère, laissez-moi l’époux que vous m’avez donné ! Je l’ai payé si cher !
— Que veux-tu que je fasse ? C’est sur lui, c’est sur son cœur opiniâtre qu’il te faut essayer tes supplications et tes larmes. On va l’amener ici, car le peuple est dans un tel tumulte que j’ai craint de lui voir forcer la prison. Moi-mème, je vais essayer d’agir sur Polyeucte par la crainte ; toi, Pauline, trouve dans son amour le levier de sa raison. Va !
Et pendant que Pauline s’éloignait, soutenue par Stratonice, Félix, sombre, les yeux au sol, écoutait les pensées contradictoires qui se partageaient son esprit : sa pitié, sa tendresse pour sa fille, sa colère d’avoir été ainsi bafoué aux regards de tous, sa crainte que Sévère, comme envoyé de Rome, ne fit sur son compte un rapport défavorable, un reste d’attachement pour son gendre venaient tour à tour le pousser vers l’indulgence ou la rigueur. Et parfois se faisait jour dans l’orage de cette âme une pensée que Félix cherchait en vain à étouffer : Polyeucte mort, Sévère ne pourrait-il pas épouser Pauline ? Que d’appuis alors, que de faveurs pour le gouverneur de l’Arménie
’ÉTAIT en l’année 250. Decius régnait dans Rome, et les légions victorieuses campaient jusqu’à la mer Noire. Des gouverneurs romains faisaient respecter dans toutes les colonies les lois de l’empire et sévissaient avec rigueur contre les moindres tentatives de trouble.
Félix, issu d’une ancienne et noble famille romaine, avait été nommé au gouvernement de l’Arménie. C’était un homme assez habile et qui avait su, par souplesse plutôt que par talent, se faire bien voir des grands de l’empire. Ne pas déplaire aux puissants était sa constante préoccupation, ainsi que le soin de sa fortune. Une seule chose, toutefois, balançait cette pensée intéressée dans son cœur, c’était sa tendresse pour sa fille, Pauline. Mais il faut ajouter que cette tendresse n’aurait pas été assez forte pour le faire renoncer à un profit sérieux.
Et il venait de prouver cette inégalité de ses sentiments un peu avant son départ pour l’Arménie.
Le mariage de Pauline
En effet, le visage et les vertus adorables de Pauline avaient inspiré un profond amour à un chevalier romain, un des plus braves officiers de Decius. Ce chevalier se nommait Sévère. Il avait l’estime générale pour la bravoure et la générosité de son caractère, et toutes les jeunes filles romaines rêvaient de ce beau guerrier. Pauline avait fait comme ses compagnes, et bientôt le respectueux attachement qu’elle sentait pour elle dans l’âme de Sévère lui avait mis au cœur, en retour, une vive tendresse.
Mais Sévère avait peu de fortune. Aussi quand il hasarda sa demande auprès du père de Pauline, reçut-il un refus très sec. Félix ne voulait pas pour gendre de cet officier d’un certain renom sans doute, mais sans guère d’autre bien que son courage. Et pour décourager tout à fait Sévère dans ses espérances, il demanda et obtint le gouvernement d’Arménie. Il se flattait de trouver dans cette riche colonie un parti brillant pour sa fille. Et en effet, à peine arrivée à Mélitène, la belle Pauline se vit recherchée par Polyeucte, un des chefs de la noblesse arménienne et dont la fortune était considérable. Celui-ci demanda la jeune fille en mariage. Félix vit surtout dans cette union la possibilité d’asseoir plus solidement sa propre situation en Arménie, et il accorda sa fille à Polyeucte. Entre temps, la nouvelle de la mort de Sévère était parvenue jusqu’à Mélitène, et Pauline, secrètement, avait gémi sur cette fin de ses premiers rêves. Puis, comme le devoir parlait toujours dans son cœur plus haut que la passion, elle s’était efforcée de ne plus penser qu’à l’époux que venait de lui choisir son père, de ne plus chérir que lui.
Or, Polyeucte était un homme de si haute vertu et d’un cœur si aimable que ce fut chose facile pour Pauline que d’avoir envers lui les sentiments qu’il méritait ; et, en ce jour de janvier où sous le ciel si doux de l’Arménie, sur ses pentes verdies d’oliviers, éclosaient les corolles neigeuses des narcisses, dans une des galeries du palais du gouverneur, Pauline, appuyée au bras de son époux, cherchait à retenir celui-ci auprès d’elle.
— Ne sortez pas, lui disait-elle, non, pas aujourd’hui. J’ai fait un rêve si horrible que j’en suis pas restée toute troublée. Je vous ai vu mort. Quelle douleur ! Ne sortez pas.
Polyeucte plaisanta la jeune femme sur sa croyance aux songes, « divagations sans fondement de l’esprit », selon lui ; mais Pauline ne souriait pas et restait craintive, tout entière aux sombres images qui avaient hanté sa nuit.
À ce moment, un seigneur arménien, ami de Polyeucte, apparut dans la galerie. Il fronça le sourcil en voyant avec quelle ardeur Pauline suppliait Polyeucte de renoncer à sortir et combien Polyeucte paraissait faiblement se défendre contre cette douce tyrannie. Profitant d’un instant où Pauline s’était éloignée pour donner quelque ordre, il en fit la remarque à son ami.
L’HEURE est matinale, mais, déjà, deux promeneurs se hâtent dans l’étroit sentier du grand bois. Toute la sylve en éveil semble vouloir honorer ces deux visiteurs qui lui consacrent les premières heures de leur journée. Les violettes, les aubépines, toutes les fleurs, grandes et petites, rivalisent d’ardeur : comme il est doux, ce parfum ! Couverte de rosée, chauffée par les premiers rayons du soleil toute la forêt exhale une odeur chaude, à la fois subtile et complexe. Comme il est gentil ce petit garçon qu’accompagne son père ! Mais, où diable va-t-il à cette heure ? Pourquoi a‑t-il quitté son lit, sûrement douillet, pour courir les bois si tôt ? Les genets qui bordent le sentier se penchent sur son passage, comme pour vouloir caresser son doux visage rose. Hélas ! il a l’air triste et sérieux, ce visage rose ! Ses grands yeux bleus font penser à des larmes. Attention ! Alerte ! Ils ont parlé à voir basse, et voilà le grand monsieur qui quitte le sentier brutalement, entre dans le bois à travers les buissons. Viendraient-ils tous deux, comme sont venus, un matin d’hiver, quelques-uns de leurs semblables, saccager nos taillis ? Alerte ! La lutte s’organise, les ordres sont donnés. Les armées d’épines aiguisent leurs piquants et s’unissent pour ne former qu’une barrière menaçante. Les ronces qui rampaient redressent leurs longues lianes acérées et se préparent à griffer profondément les visages et les mains des téméraires. Non, ils ne passeront pas, la forêt se défendra, la bataille sera rude.
Soudain, dans le grand silence, une petite voix se fait doucement entendre :
— Laissez-les passer ! Laissez-les passer !
C’est la voix d’une violette, tapie à l’ombre d’une majestueuse épine.
Le bienheureux Monseigneur de Mazenod, fondateur de la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée et Évêque de Marseille, né le 1er août 1782, à Aix-en-Provence, mort à Marseille le 21 mai 1851.
En entreprenant le récit de la vie du Bienheureux Mgr de Mazenod, nous décrirons surtout quelques traits de son enfance et de sa jeunesse, afin d’y découvrir l’éveil de sa vocation et les luttes qu’il dut soutenir pour y être fidèle. On pourrait illustrer son combat par ces quelques vers de Racine :
Mon Dieu, quelle guerre cruelle ! Je trouve deux hommes en moi : L’un veut que plein d’amour pour toi Mon cœur te soit toujours fidèle, L’autre, à ta volonté rebelle, Me révolte contre ta loi.
Chez lui, la sainteté n’est pas naturelle, mais elle a été conquise de haute lutte par un effort incessant : « Le Royaume de Dieu appartient à ceux qui se font violence ».
En effet, Eugène de Mazenod était d’un tempérament violent. Il avait tout du grand seigneur de l’Ancien Régime ; au physique, belle prestance, port majestueux ; au moral, noblesse des sentiments, générosité, grandeur d’âme, nullement porté sur les passions des sens, mais autoritaire et impétueux. Dès sa première communion, Dieu lui avait demandé l’absolu de son amour.
Eugène de Mazenod naquit d’une famille de magistrats. Son père était président de la Cour des Comptes à Aix-en- Provence ; sa mère, Eugénie Joannis, était d’un autre rang social, fille d’un professeur de Médecine à la faculté d’Aix, elle apportait à son mari une très grosse fortune et une grande beauté. Eugène avait la beauté physique de sa mère.
Notre Bienheureux fut le premier enfant du jeune foyer. Tout petit, on remarquera de rares qualités d’intelligence et de cœur, mais il n’avait pas que des qualités ! Sa volonté se révélait vite comme impérieuse. Quand il désirait qu’on lui rende un service, au lieu de le demander, il l’exigeait : Je le veux. Si on lui résistait, sa colère se déchaînait. Aucune punition n’avait de prise sur lui. Pour l’amener à reconnaître ses torts, il fallait expliquer le motif du reproche.