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Ouvrage : Légende dorée de mes filleuls | Auteur : Daniel-Rops

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Celui dont il va ĂŞtre main­te­nant ques­tion n’est pas un saint. L’his­toire l’a presque oubliĂ© ; rares sont les livres oĂą les Ă©co­liers pour­raient lire sa vie exem­plaire. L’Église n’a pas consi­dé­rĂ© que ses ver­tus fussent suf­fi­santes pour le pla­cer sur les autels. Pour­tant, par ses longues souf­frances hĂ©roï­que­ment sup­por­tĂ©es, par son Ă©ner­gie Ă  rem­plir, mal­grĂ© tout, ses devoirs, par sa tran­quilli­tĂ© en face de la mort ne mĂ©ri­te­rait-il pas d’être pla­cĂ©, non loin de saint Louis, dans la belle gale­rie de ces princes du Moyen Age qui sur­ent ĂŞtre de grands rois en demeu­rant de grands chré­tiens ? Et quand vous aurez lu ce que fut sa brève exis­tence tra­gique, sans doute pen­se­rez-vous que Celui qui connaĂ®t le plus pro­fond des cĹ“urs et pèse au juste poids les actions des hommes, l’au­ra accueilli dans son amour, au Paradis…

* * *

Baudouin IV sur le champ de bataille Croisade

Il se nom­mait Bau­douin. Il avait treize ans lorsque son père mou­rut, le puis­sant Amau­ry, roi de JĂ©ru­sa­lem, qui tant avait lut­tĂ© vaillam­ment contre l’in­fi­dèle, et menĂ© jus­qu’en Égypte l’of­fen­sive des armĂ©es franques. C’é­tait un bel enfant, remar­qua­ble­ment douĂ© ; char­mant de corps et de visage, prompt et ouvert, aus­si habile aux exer­cices phy­siques qu’ap­pli­quĂ© Ă  ceux de l’in­tel­li­gence. Son esprit Ă©tait vif, sa mĂ©moire excel­lente et, dès son plus jeune âge, il avait com­pris com­bien il est utile, pour un prince, d’être très culti­vĂ©. En mĂŞme temps, cava­lier Ă©mé­rite, aus­si habile Ă  mon­ter, sans selle, un fou­gueux petit che­val arabe qu’à mener un lourd des­trier de Bou­logne, capa­ra­çon­nĂ© de fer, aus­si expert en la chasse au fau­con qu’à la nage dans les eaux du lac de Tibé­riade. Vrai­ment, un magni­fique garçon.

Depuis son plus jeune âge, son pré­cep­teur, Mes­sire Guillaume de Tyr, qui Ă©cri­vait alors un Ă©norme livre sur l’his­toire des Croi­sades, lui en avait racon­tĂ© tous les Ă©vé­ne­ments ; Bau­douin n’i­gno­rait rien de la gloire de ses ancĂŞtres, ni des condi­tions oĂą Ă©tait nĂ© le royaume dont il hĂ©ri­te­rait un jour. Et l’en­fant, quand il che­vau­chait Ă  tra­vers la cam­pagne de la Terre Sainte aimait Ă  Ă©vo­quer l’é­po­pĂ©e de ces hommes admi­rables qu’a­vaient Ă©tĂ© les pre­miers croisĂ©s.

Ce n’é­tait pas Ă  lui qu’il eĂ»t fal­lu apprendre com­ment, pour dĂ©li­vrer de l’oc­cu­pa­tion des Turcs musul­mans le Saint-SĂ©pulcre oĂą dor­mit, après la cru­ci­fixion, le corps de Notre-Sei­gneur, le grand Pape Urbain II, en 1095, dans la cathé­drale de Cler­mont-Fer­rand en France, avait appe­lĂ© le monde Ă  la croi­sade et com­ment, aus­si­tĂ´t, des mil­liers d’as­sis­tants avaient fixĂ© sur leur man­teau une croix d’é­toffe rouge en jurant de par­tir pour la Pales­tine ! Ce n’é­tait pas Ă  lui qu’il eĂ»t fal­lu apprendre les noms des glo­rieux chefs qui avaient menĂ© Ă  la vic­toire la pre­mière croi­sade ; Gode­froy de Bouillon, le par­fait che­va­lier du Christ ; Hugues de Ver­man­dois, frère du roi de France ; Robert Cour­te­heuse, duc de Nor­man­die ; et les ducs de Sicile et les comtes de Tou­louse, et les Ă©vĂŞques, et les lĂ©gats du Pape, tous Ă©ga­le­ment pieux, tous Ă©ga­le­ment croyants.

Il se rĂ©pé­tait sou­vent les phrases que son maĂ®tre Guillaume lui avait lues, oĂą il racon­tait com­ment les croi­sĂ©s, exté­nuĂ©s, dĂ©ci­mĂ©s, presque Ă  bout de cou­rage, Ă©taient arri­vĂ©s en juin 1099 devant JĂ©ru­sa­lem, la ville Sainte entre toutes.… « Lors­qu’ils enten­dirent que cette ville Ă©tait JĂ©ru­sa­lem, lors, ils com­men­cèrent Ă  pleu­rer d’é­mo­tion. Tous se mirent Ă  genoux et ren­dirent grâces Ă  Dieu, parce qu’ils tou­chaient au but de leur pèle­ri­nage, et qu’ils allaient entrer dans cette ville que tant aima Notre-Sei­gneur durant qu’il vivait, homme, pour sau­ver les hommes. C’é­tait grande Ă©mo­tion de voir et d’ouĂŻr leurs larmes et leurs san­glots. Et lors­qu’ils furent appro­chĂ©s des murailles, en vue des tours de la citĂ©, ils levèrent les mains au ciel dans une fer­vente prière, puis se mirent pieds nus, par humi­li­tĂ© de cĹ“ur, et bai­sèrent la terre qu’a­vait fou­lĂ©e JĂ©sus. Â»

C’é­tait de leurs efforts, de leurs sacri­fices, qu’é­tait nĂ© ce royaume, le beau royaume chré­tien de Pales­tine, dont Bau­douin aurait la charge. Il pen­sait aux puis­sants châ­teaux, qu’on appe­lait les kraks, copiĂ©s des châ­teaux forts de France ou de Bel­gique, qui sur­veillaient tous les pas­sages par oĂą le Musul­man aurait pu atta­quer de nou­veau. Il pen­sait aus­si aux solides milices des Che­va­liers moines, les Tem­pliers, les Hos­pi­ta­liers, qui consa­craient toute leur exis­tence Ă  dĂ©fendre la Terre Sainte contre les Turcs. Avec de tels hommes, avec de telles for­te­resses, qu’a­vait-on Ă  craindre ? Et lui, Bau­douin, deve­nu Ă  la mort de son père Bau­douin IV, il savait bien que, Dieu aidant, il com­bat­trait de toutes ses forces pour la sau­ve­garde du SĂ©pulcre, la dĂ©fense de son royaume et la sĂ»re­tĂ© de tous les chré­tiens en Orient. Fidèle ! Il serait fidèle ! Et il pen­sait qu’un magni­fique ave­nir s’ou­vrait devant lui.

Ouvrage : Légende dorée de mes filleuls | Auteur : Daniel-Rops

Le saint dont je veux vous par­ler aujourd’­hui ne vous paraî­tra peut-ĂŞtre pas très extra­or­di­naire. Il n’y a rien, en effet, de bien sur­pre­nant dans son enfance ; on ne rap­porte pas que, pour lui, Dieu ait accom­pli des miracles, ni que des anges du ciel lui soient appa­rus, ni mĂŞme que le Diable lui ait fait quelques-uns de ses tours. Tout au plus raconte-t-on, dans les anciennes chro­niques, que sa mère, alors qu’il allait naĂ®tre, enten­dit en rĂŞve un mes­sa­ger du ciel lui annon­cer que son fils serait un des plus grands saints de l’Église et qu’il ser­vi­rait la vraie jus­tice de Dieu : mais cela s’est pro­duit pour bien des saints… Non, donc, Yves le bre­ton, n’eut rien, — en appa­rence du moins, — de bien extra­or­di­naire ; il fut un enfant sem­blable Ă  ce que cha­cun de vous peut ĂŞtre. Sa sain­te­tĂ© naquit tout sim­ple­ment de sa bon­tĂ©, de sa sagesse, de son appli­ca­tion quo­ti­dienne Ă  sa tâche et de sa volon­tĂ© ferme de suivre en toutes choses les pré­ceptes du Christ : vous voyez que c’est Ă  la por­tĂ©e de tout le monde ! En somme, il ne reste plus Ă  cha­cun qu’à suivre son exemple. C’est lĂ  sans doute que com­mencent les difficultĂ©s !

* * *

Mais vous savez cer­tai­ne­ment que saint Yves est le patron des avo­cats ; com­ment il eut cette voca­tion, pour­quoi il fut le modèle des gens de robes et com­ment, dès son enfance, il dĂ©ci­da de dĂ©fendre les pauvres gens en jus­tice, cela vaut d’être rapportĂ©.

Au châ­teau de Ker-Mar­tin, non loin de Tré­guier, oĂą il vivait dans sa famille, avec ses cinq frères et sĹ“urs, le petit Yves aimait Ă  Ă©cou­ter les magni­fiques his­toires que racon­tait son grand-père Tan­crède. C’é­tait alors un vieil homme cas­sĂ© et ridĂ©, blanc de che­veux, boi­tant bas d’une bles­sure, mais, lors­qu’il com­men­çait Ă  Ă©vo­quer les prouesses de sa jeu­nesse, sa voix rede­ve­nait vibrante, ses yeux brillaient et, de son bâton maniĂ© comme une Ă©pĂ©e, il sem­blait frap­per encore Ă  grands coups les Infi­dèles. On Ă©tait alors au milieu du XIIIe siècle et tous les cĹ“urs vaillants bat­taient Ă  la seule idĂ©e de la croi­sade. Ah, lut­ter pour que le saint tom­beau res­tât sous la garde des che­va­liers chré­tiens ! quel idĂ©al sublime et, pour ceux qui avaient la chance de par­ti­ci­per Ă  ces admi­rables expé­di­tions, que de sou­ve­nirs exal­tants ! Mais cepen­dant, Ă  ces pages de gloire se mĂŞlaient par­fois des pages de tris­tesse, et le noble Tan­crède, pour sa part, en avait trop connu…

Vie de Saint Yves pour les enfants : Chevalier participant Ă  la CroisadeLorsque l’ap­pel du Pape Ă  la croi­sade avait Ă©tĂ© connu en Bre­tagne, Tan­crède n’a­vait pas hĂ©si­tĂ© un ins­tant. Il par­ti­rait ! Mais, se croi­ser, ce n’é­tait pas si facile Ă  faire qu’à dire ! Rien n’é­tait plus simple que de dĂ©cou­per une croix d’é­toffe rouge et de la coudre sur son grand man­teau blanc ; ce qui parais­sait moins com­mode, quand on vivait en che­va­lier pauvre, père de nom­breux enfants, c’é­tait de ramas­ser la somme d’argent suf­fi­sante pour ache­ter un des­trier vigou­reux, une armure neuve, et pour Ă©qui­per de mĂŞme façon l’es­corte de quinze ou vingt hommes sans laquelle un sei­gneur n’eĂ»t pu partir.

Ă€ quelques lieues de Ker-Mar­tin vivait un autre sei­gneur, très riche et qu’on disait fort ami de son argent. Tan­crède alla trou­ver ce voi­sin et lui deman­da un prĂŞt, qui lui per­mĂ®t de s’ar­mer, lui et ses gens, pour la croi­sade. L’autre flai­ra tout de suite la bonne affaire. Il accep­ta avec empres­se­ment, mais, bien enten­du, il exi­gea quelques garan­ties. Tan­crède aurait l’argent, mais son châ­teau serait tenu en gage par son voi­sin, et le bon che­va­lier, qui ne son­geait qu’à cou­rir au plus vite en Terre Sainte, accep­ta de signer tout ce que l’autre vou­lut, sans mĂŞme lire les par­che­mins au bas des­quels on le priait de mettre son sceau et sa griffe. Puis il par­tit, lais­sant ses enfants et ses biens Ă  la garde de sa chère femme Yvette, qui avait le cĹ“ur gros.

Des années durant, le croi­sé demeu­ra en Orient. Il batailla avec héroïsme, il occit maints et maints cou­ra­geux Sar­ra­sins. Il revint en Bre­tagne. Tant d’ef­forts et de lieues par­cou­rues les avaient pas­sa­ble­ment fati­gués, son bon che­val et lui. Sa grave bles­sure lui fai­sait très mal. Comme il appro­chait de son cher Ker-Mar­tin, une men­diante, sur le bord du che­min, lui fit signe. Il s’ar­rê­ta. Elle lui deman­da l’aumône.

« Eh, ma bonne femme, s’é­cria Tan­crède, je reviens de Terre Sainte et n’ai rap­por­tĂ© que grâces et prières, mais d’argent, nen­ni ! Et je n’ai mĂŞme rien man­gĂ© depuis hier !

— Ah, noble sei­gneur, rĂ©pon­dit la quê­teuse, je suis plus pauvre que vous encore, mais il me reste un peu de pain, vou­lez-vous le par­ta­ger avec moi ? Â»

Ému de cette offre gĂ©né­reuse, le croi­sĂ© met pied Ă  terre et s’ap­proche de la bonne femme. Celle-ci pous­sa un cri :

Ouvrage : Saint Paul, aven­tu­rier de Dieu | Auteur : Daniel-Rops

XII. CAPTIF A JÉRUSALEM

Chaque annĂ©e, la Pen­te­cĂ´te atti­rait Ă  JĂ©ru­sa­lem des foules, venues de toutes les popu­la­tions juives dis­per­sĂ©es dans le monde entier. A la Pen­te­cĂ´te de l’an­nĂ©e 58, Paul Ă©tait dans la Ville Sainte depuis quelques semaines ; il avait revu les chefs de l’É­glise, leur avait rap­por­tĂ© tout ce qu’il avait fait, en tant de lieux, pour le Christ et sa foi. Mais un jour qu’il Ă©tait sur l’es­pla­nade du Temple, des Juifs d’A­sie le recon­nurent et se mirent Ă  hurler :

— Le voi­ci l’homme qui, par­tout, sou­lève le peuple contre notre sainte doc­trine ! Le voi­lĂ  le rebelle ! Il souille le Temple ! A mort ! Ă  mort !

Immé­dia­te­ment, c’est une ruĂ©e contre Paul. Sans l’in­ter­ven­tion des lĂ©gion­naires romains, il serait mas­sa­crĂ©. Le tri­bun Clau­dius Lysias, voyant, du haut de la for­te­resse, l’a­gi­ta­tion de la foule, dĂ©grin­go­la avec des ren­forts : en aper­ce­vant les chla­mydes des troupes, les glaives et les cui­rasses, les plus exci­tĂ©s se sen­tirent cal­mĂ©s. Un ordre sec. Paul est arrê­tĂ©, enle­vĂ©, por­tĂ© de bras en bras par les sol­dats, tant la foule est pres­sĂ©e et menaçante.

Dans le calme de la for­te­resse, le tri­bun inter­roge Paul. Qui est-il ? pour­quoi tout ce bruit ? L’ApĂ´tre a beau tâcher d’ex­pli­quer ; c’est bien dif­fi­cile, pour un sol­dat romain, de com­prendre quoi que ce soit Ă  ces dis­cus­sions de Juifs ! Que Paul parle Ă  ses com­pa­triotes et tâche de les cal­mer ! Mais Ă  peine l’a­pĂ´tre a‑t-il pro­non­cĂ© vingt phrases que le tumulte de nou­veau Ă©clate. Exas­pé­rĂ© le tri­bun fait rame­ner Paul dans la for­te­resse et ordonne qu’on lui donne le fouet, pour avoir trou­blĂ© l’ordre public. Mais alors Paul se redresse de toute sa petite taille et fixant sur l’of­fi­cier un regard de feu :

— Est-ce qu’il t’est per­mis de faire fouet­ter un citoyen romain ?

— Tu es citoyen romain ? rĂ©pon­dit le mili­taire se sen­tant interloquĂ©.

— Oui.

— Beau titre ! Moi, j’ai dĂ» l’a­che­ter très cher.

— Moi, je l’ai de naissance.

Du coup, Lysias trai­ta son cap­tif avec égards. Il le gar­da en pri­son, en atten­dant que ses supé­rieurs lui disent ce qu’il devait faire, mais sans le mal­trai­ter. La situa­tion est néan­moins inquié­tante. Autour de la for­te­resse, la foule hurle et réclame sa mort. Que le tri­bun prenne peur et qu’il l’a­ban­donne à la furie, il sera mas­sa­cré. Plus grave encore, un neveu de l’A­pôtre qui habi­tait Jéru­sa­lem, apprit qu’un com­plot se pré­pa­rait pour assas­si­ner Paul un jour où il serait conduit de la pri­son à la for­te­resse de Lysias. Mais ce der­nier, aver­ti, prit la déci­sion de faire par­tir au plus vite son prisonnier.

Soli­de­ment pro­té­gĂ© par une escorte, Paul fut conduit Ă  CĂ©sa­rĂ©e, le port luxueux oĂą rĂ©si­dait le plus haut fonc­tion­naire romain, le Pro­cu­ra­teur. Celui-ci l’in­ter­ro­gea lon­gue­ment, avec sym­pa­thie, lui posant des ques­tions sur le Christ et sa doc­trine. Et Paul, cou­ra­geux comme tou­jours, lui par­la avec la plus grande fran­chise, lui repro­chant ouver­te­ment les pĂ©chĂ©s nom­breux et publics qu’il avait com­mis dans sa vie. Seule­ment, le Pro­cu­ra­teur ne se dĂ©ci­dait pas Ă  juger l’A­pĂ´tre, Ă  le condam­ner ou Ă  le libé­rer. Il savait bien que Paul n’a­vait rien fait qui mĂ©ri­tât un châ­ti­ment ; mais, en le relâ­chant, le Romain redou­tait de pro­vo­quer de nou­veau des bagarres. Et le temps passait.

Saint Paul devant le Procurateur de Césarée - récit tiré des évangiles

Alors Paul dĂ©ci­da d’employer un grand moyen. Tous les citoyens romains avaient le droit abso­lu, quand ils Ă©taient arrê­tĂ©s, de faire appel Ă  l’Em­pe­reur. En ce cas, ils devaient immé­dia­te­ment ĂŞtre tra­duits devant des tri­bu­naux spé­ciaux, nom­mĂ©s pour exa­mi­ner de tels cas. C’é­tait « l’ap­pel Ă  CĂ©sar Â». Un jour donc, Paul deman­da Ă  ĂŞtre conduit devant le Pro­cu­ra­teur, et lui dit :

— J’en appelle Ă  CĂ©sar !

— Tu en as appe­lĂ© Ă  CĂ©sar, tu seras conduit Ă  CĂ©sar.

Ouvrage : Saint Paul, aven­tu­rier de Dieu | Auteur : Daniel-Rops

VIII. A LA CONQUÊTE DE L’EUROPE

Ce fut donc par la Macé­doine que le grand Apôtre entra en Europe. La pre­mière ville où il ensei­gna le Christ fut Phi­lippes. A la façon des phi­lo­sophes grecs, il s’ins­tal­la sur les bords de la rivière et se mit à par­ler à tous les pas­sants, répon­dant à toutes leurs ques­tions. Des femmes, conver­ties par lui, lui offrirent une hos­pi­ta­li­té géné­reuse. Et Paul com­men­çait peut-être à se dire que conqué­rir l’Eu­rope à l’É­van­gile était beau­coup moins dif­fi­cile qu’il ne croyait, quand un inci­dent, mi-bur­lesque, mi-dra­ma­tique, mit sou­dain fin à cette confiance.

Un jour que les ApĂ´tres s’en allaient Ă  leur endroit habi­tuel pour par­ler, une femme se mit Ă  pous­ser des cris. Était-ce une folle ? Pas tel­le­ment, car ce qu’elle criait Ă©tait fort juste : « Ces hommes sont vrai­ment envoyĂ©s par le Ciel : ce qu’ils enseignent est le salut ! » Mais il est facile de com­prendre que Paul ne tenait pas tel­le­ment Ă  ce qu’on le signa­lât ain­si Ă  l’at­ten­tion des auto­ri­tĂ©s, sur­tout par la voix d’une dĂ©tra­quĂ©e. Il devi­na, d’un coup, que dans cette jeune esclave se cachait un redou­table dĂ©mon, qui la fai­sait crier ain­si pour les faire connaĂ®tre et les perdre. S’ar­rê­tant donc, il cria :

— DĂ©mon, sors aus­si­tĂ´t de cette femme ! Je te le com­mande au nom de JĂ©sus-Christ !

A l’ins­tant mĂŞme, la femme rede­vint tout Ă  fait nor­male : le dĂ©mon l’a­vait quit­tĂ©. Mais qui fut très mĂ©con­tent ? Le patron de cette jeune esclave. Tant qu’elle Ă©tait Ă  demi-folle, il lui fai­sait racon­ter aux badauds la bonne aven­ture, expli­quer leurs songes. Et cela lui rap­por­tait beau­coup. Furieux, il alla dĂ©non­cer Paul et les siens. Et voi­lĂ  nos mis­sion­naires jetĂ©s en pri­son non sans avoir Ă©tĂ© sĂ©rieu­se­ment ros­sĂ©s. Mais au milieu de la nuit, la ville entière est secouĂ©e par un trem­ble­ment de terre d’une vio­lence extrĂŞme. Les portes du cachot s’ef­fondrent : Paul est libre ! Lui et ses com­pa­gnons par­tirent de Phi­lippes avec toutes sortes d’é­gards, et les excuses des autoritĂ©s !

Saint Paul libĂ©rĂ© par un tremblement de terre Ă  Philippes - rĂ©cit pour les petitsIl n’en fut point par­tout de façon aus­si agrĂ©able. Bien au contraire ! En com­bien de lieux, les mĂŞmes ennuis qui avaient obli­gĂ© l’a­pĂ´tre Ă  quit­ter pré­ci­pi­tam­ment les villes d’A­sie Mineure, se repro­dui­sirent en Grèce… Les Juifs, — il y en avait par­tout, — dès que les chré­tiens com­men­çaient Ă  par­ler, orga­ni­saient des mani­fes­ta­tions, les dĂ©non­çaient aux magis­trats et les contrai­gnaient ain­si Ă  reprendre au plus vite leur route. A Thes­sa­lo­nique, le port de la Macé­doine, un cer­tain Jason, qui bra­ve­ment avait pris le par­ti des chré­tiens, faillit payer fort cher son dĂ©voue­ment Ă  la bonne cause. Mais, mal­grĂ© ces rĂ©sis­tances et ces dif­fi­cul­tĂ©s, Paul conti­nuait son Ĺ“uvre ; par­tout oĂą il pas­sait des com­mu­nau­tĂ©s nais­saient, de fidèles du Christ, dĂ©ci­dĂ©s Ă  vivre selon ses com­man­de­ments et Ă  rĂ©pandre ensuite son mes­sage dans toute la contrĂ©e.

Ouvrage : Saint Paul, aven­tu­rier de Dieu | Auteur : Daniel-Rops

IV. LE CHRIST EST VENU POUR TOUS

Être le témoin du Christ est chose dif­fi­cile et dan­ge­reuse. Saül allait en faire bien­tôt l’ex­pé­rience. Quand il revint à Damas, il y trou­va la situa­tion très mau­vaise pour les fidèles. Les juifs avaient obte­nu des auto­ri­tés arabes, de qui dépen­dait la ville, qu’elles missent fin à leur pro­pa­gande. Et quand le gou­ver­neur apprit que Saül recom­men­çait à par­ler du Christ dans les rues, il déci­da de le faire arrê­ter. Mais Saül l’ap­prit et il s’enfuit.

Saint Paul s'enfuit de Damas dans un panierSon Ă©va­sion de Damas fut extrê­me­ment pit­to­resque. La grande ville Ă©tait tout entière cein­tu­rĂ©e de hauts murs, per­cĂ©s de portes for­ti­fiĂ©es, gar­dĂ©es avec soin. Com­ment dĂ©jouer cette sur­veillance ? Heu­reu­se­ment, par­mi les amis de SaĂĽl, il y en avait un dont la mai­son, construite sur le rem­part, avait un bal­con au-des­sus du vide. On fit asseoir SaĂĽl, qui Ă©tait de petite taille, dans un de ces larges paniers dont on se ser­vait au mar­chĂ© pour appor­ter les pois­sons ou les lĂ©gumes. Le panier fut atta­chĂ© Ă  une corde et glis­sa le long de la muraille avec son pré­cieux paquet ! SaĂĽl trou­vait cela peu glo­rieux, mais il Ă©tait libre.

Après cette fuite mou­ve­men­tĂ©e, l’é­va­dĂ© se deman­da oĂą il irait. Il pen­sa Ă  JĂ©ru­sa­lem ; c’é­tait Ă©vi­dem­ment dan­ge­reux, car il ris­quait fort, dans la Ville Sainte, de tom­ber sur un de ses anciens amis Pha­ri­siens qui le consi­dé­re­rait comme un traĂ®tre et le ferait arrê­ter. Mais SaĂĽl, s’il vou­lait vrai­ment se consa­crer au ser­vice du Christ, devait prendre contact avec les ApĂ´tres, ceux que JĂ©sus lui-mĂŞme avait char­gĂ©s d’é­van­gé­li­ser le monde en son nom.

A Jéru­sa­lem, il fut tout d’a­bord fort mal reçu, aus­si mal qu’il l’a­vait été dans la com­mu­nau­té de Damas. Par­mi les fidèles du Christ, on avait gar­dé le sou­ve­nir du jeune fana­tique qui avait joué un rôle dans le mar­tyre d’É­tienne. Les Apôtres com­men­cèrent par s’ar­ran­ger pour ne pas le voir. Cette his­toire d’ap­pa­ri­tion, d’a­veu­gle­ment et de vue retrou­vée sem­blait incroyable.

Heu­reu­se­ment, par­mi la petite troupe d’a­mis qui entou­raient les ApĂ´tres, se trou­vait un homme de grande sagesse : Bar­na­bĂ©. Au cours d’un voyage, il Ă©tait pas­sĂ© par Damas, et il y avait enten­du racon­ter ce qui concer­nait SaĂĽl. Il put donc assu­rer que tout Ă©tait vrai de l’é­ton­nante his­toire, et que l’an­cien per­sé­cu­teur avait cou­ra­geu­se­ment don­nĂ© tĂ©moi­gnage au Christ dans la ville syrienne. Ain­si SaĂĽl fut-il admis dans la com­mu­nau­tĂ© des fidèles et vit-il les ApĂ´tres. Ce fut alors que se posa une grave ques­tion. Le Sei­gneur, avant de remon­ter auprès du Père, a dit Ă  ses dis­ciples : « Allez et Ă©van­gé­li­sez tous les Peuples ! » Mais, pour les ApĂ´tres, il Ă©tait très dif­fi­cile d’o­bĂ©ir Ă  cet ordre. C’é­taient des petites gens de Pales­tine, des ouvriers, des pĂŞcheurs. Ils n’é­taient jamais sor­tis de leur pays et, pour la plu­part, ne devaient pas par­ler le grec, la langue usuelle d’a­lors. Com­ment feraient-ils pour s’en aller dans de loin­tains pays ensei­gner la doc­trine du MaĂ®tre ? Aus­si cer­tains d’entre eux se disaient-ils : « Com­men­çons par prê­cher l’É­van­gile par­mi nos frères de race. Fai­sons-leur com­prendre que JĂ©sus est le Messie… Â»