Saint Paul prisonnier et martyr

Auteur : Daniel-Rops | Ouvrage : Saint Paul, aven­tu­rier de Dieu .

Saint Paul, aventurier de Dieu

XII. CAPTIF A JÉRUSALEM

Chaque année, la Pen­te­côte atti­rait à Jéru­sa­lem des foules, venues de toutes les popu­la­tions juives dis­per­sées dans le monde entier. A la Pen­te­côte de l’année 58, Paul était dans la Ville Sainte depuis quelques semaines ; il avait revu les chefs de l’Église, leur avait rap­por­té tout ce qu’il avait fait, en tant de lieux, pour le Christ et sa foi. Mais un jour qu’il était sur l’esplanade du Temple, des Juifs d’Asie le recon­nurent et se mirent à hur­ler :

— Le voi­ci l’homme qui, par­tout, sou­lève le peuple contre notre sainte doc­trine ! Le voi­là le rebelle ! Il souille le Temple ! A mort ! à mort !

Immé­dia­te­ment, c’est une ruée contre Paul. Sans l’intervention des légion­naires romains, il serait mas­sa­cré. Le tri­bun Clau­dius Lysias, voyant, du haut de la for­te­resse, l’agitation de la foule, dégrin­go­la avec des ren­forts : en aper­ce­vant les chla­mydes des troupes, les glaives et les cui­rasses, les plus exci­tés se sen­tirent cal­més. Un ordre sec. Paul est arrê­té, enle­vé, por­té de bras en bras par les sol­dats, tant la foule est pres­sée et mena­çante.

Dans le calme de la for­te­resse, le tri­bun inter­roge Paul. Qui est-il ? pour­quoi tout ce bruit ? L’Apôtre a beau tâcher d’expliquer ; c’est bien dif­fi­cile, pour un sol­dat romain, de com­prendre quoi que ce soit à ces dis­cus­sions de Juifs ! Que Paul parle à ses com­pa­triotes et tâche de les cal­mer ! Mais à peine l’apôtre a-t-il pro­non­cé vingt phrases que le tumulte de nou­veau éclate. Exas­pé­ré le tri­bun fait rame­ner Paul dans la for­te­resse et ordonne qu’on lui donne le fouet, pour avoir trou­blé l’ordre public. Mais alors Paul se redresse de toute sa petite taille et fixant sur l’officier un regard de feu :

— Est-ce qu’il t’est per­mis de faire fouet­ter un citoyen romain ?

— Tu es citoyen romain ? répon­dit le mili­taire se sen­tant inter­lo­qué.

— Oui.

— Beau titre ! Moi, j’ai dû l’acheter très cher.

— Moi, je l’ai de nais­sance.

Du coup, Lysias trai­ta son cap­tif avec égards. Il le gar­da en pri­son, en atten­dant que ses supé­rieurs lui disent ce qu’il devait faire, mais sans le mal­trai­ter. La situa­tion est néan­moins inquié­tante. Autour de la for­te­resse, la foule hurle et réclame sa mort. Que le tri­bun prenne peur et qu’il l’abandonne à la furie, il sera mas­sa­cré. Plus grave encore, un neveu de l’Apôtre qui habi­tait Jéru­sa­lem, apprit qu’un com­plot se pré­pa­rait pour assas­si­ner Paul un jour où il serait conduit de la pri­son à la for­te­resse de Lysias. Mais ce der­nier, aver­ti, prit la déci­sion de faire par­tir au plus vite son pri­son­nier.

Soli­de­ment pro­té­gé par une escorte, Paul fut conduit à Césa­rée, le port luxueux où rési­dait le plus haut fonc­tion­naire romain, le Pro­cu­ra­teur. Celui-ci l’interrogea lon­gue­ment, avec sym­pa­thie, lui posant des ques­tions sur le Christ et sa doc­trine. Et Paul, cou­ra­geux comme tou­jours, lui par­la avec la plus grande fran­chise, lui repro­chant ouver­te­ment les péchés nom­breux et publics qu’il avait com­mis dans sa vie. Seule­ment, le Pro­cu­ra­teur ne se déci­dait pas à juger l’Apôtre, à le condam­ner ou à le libé­rer. Il savait bien que Paul n’avait rien fait qui méri­tât un châ­ti­ment ; mais, en le relâ­chant, le Romain redou­tait de pro­vo­quer de nou­veau des bagarres. Et le temps pas­sait.

Saint Paul devant le Procurateur de Césarée - récit tiré des évangiles

Alors Paul déci­da d’employer un grand moyen. Tous les citoyens romains avaient le droit abso­lu, quand ils étaient arrê­tés, de faire appel à l’Empereur. En ce cas, ils devaient immé­dia­te­ment être tra­duits devant des tri­bu­naux spé­ciaux, nom­més pour exa­mi­ner de tels cas. C’était « l’appel à César ». Un jour donc, Paul deman­da à être conduit devant le Pro­cu­ra­teur, et lui dit :

— J’en appelle à César !

— Tu en as appe­lé à César, tu seras conduit à César.

XIII. UN VOYAGE FORT MOUVEMENTÉ

A l’automne de 59 donc Paul embar­qua sur un petit navire qui cabo­tait sur les côtes d’Asie ; en com­pa­gnie de ses fidèles amis, Luc, Timo­thée et aus­si Aris­tarque, un chré­tien de Thes­sa­lo­nique, sous la pro­tec­tion d’un brave homme de cen­tu­rion romain nom­mé Julius. Navi­guer l’hiver sur un de ces petits bateaux n’avait rien de ras­su­rant ou de confor­table. Et de fait, le voyage de Pales­tine en Ita­lie fut mou­ve­men­té.

Pen­dant plu­sieurs semaines, d’abord, le cabo­teur mouilla de port en port, cher­chant des vents favo­rables, ce qui eut l’avantage de per­mettre à l’Apôtre de revoir plu­sieurs com­mu­nau­tés chré­tiennes. Puis, tout à coup, le vent gon­flant les voiles, le rafiot fut entraî­né à toute vitesse sur les côtes de Crète où il cher­cha refuge dans une médiocre rade de l’île. Le capi­taine jugeant cet abri insuf­fi­sant, eut l’idée de reprendre la mer pour gagner le port de Phoe­nix, mieux pro­té­gé. Paul lui conseilla de n’en rien faire ; il avait tant voya­gé sur mer qu’il connais­sait les moindres signes avant-cou­reurs des tem­pêtes ; le capi­taine per­sis­ta dans sa réso­lu­tion.

A peine le bateau fut-il sor­ti de la petite rade que l’ouragan empor­ta la frêle coque comme un bou­chon : le cau­che­mar dura qua­torze jours et qua­torze nuits. Le jour il y avait tant de nuages qu’on ne voyait même pas le soleil, et les nuits n’avaient ni étoiles ni lune. Per­sonne ne son­geait même plus à man­ger. On jeta par-des­sus bord tout ce qu’on put ; les cor­dages, le mobi­lier, les ancres ; on atta­cha tant bien que mal la coque avec des câbles pour qu’elle ne s’ouvrît pas. L’équipage y com­pris le capi­taine, avait per­du la tête. Seul, Paul, calme, apai­sait les ter­reurs. Non ! ils ne péri­raient pas tous ! le navire arri­ve­rait à une île et per­sonne même ne serait tué.

Et il en fut ain­si ! Après une si affreuse épreuve, le navire arri­va à l’île de Malte. Là un autre épi­sode mon­tra que Paul était vrai­ment un homme de Dieu. Jetés à la côte par la tem­pête, les nau­fra­gés firent un grand feu pour se sécher. Sou­dain, d’une bras­sée de bois qu’il jetait dans les flammes, jaillit une vipère, qui plan­ta ses crocs dans la main de l’apôtre. Toute l’assistance regar­da avec épou­vante cet homme si visi­ble­ment mau­dit du ciel que la Jus­tice divine allait le faire mou­rir par le poi­son au moment même où il venait d’échapper au nau­frage. Tou­jours imper­tur­bable, l’Apôtre secoua la main au-des­sus des flammes et la bête y tom­ba sans que lui-même eut aucun mal.

Vie de Saint Paul pour les enfants - mordu par un serpent après le naufrage

Au prin­temps de l’année 6o, ayant quit­té Malte sur un navire de plus gros ton­nage, qui s’appelait le Cas­tor et Pol­lux, Paul arri­va en vue de la rade de Naples. Le Vésuve fumait dans la brise légère ; la baie la plus belle du monde sen­tait bon l’oranger et étin­ce­lait de marbres. Par la voie Appienne, le cen­tu­rion emme­na en hâte son pri­son­nier et sa petite troupe vers Rome où il avait hâte de le remettre aux auto­ri­tés. Et le soir de la troi­sième étape, dans un endroit nom­mé « le Forum d’Appias », l’Apôtre fut tout sur­pris d’être accueilli par un groupe de fidèles. L’Église de Rome, ayant appris que le célèbre mis­sion­naire arri­vait, lui avait envoyé une délé­ga­tion pour lui faire fête.

XIV. LE PRISONNIER DU CHRIST A ROME

Vue de Rome au temps de Saint Paul - pour les jeunes du KTRome, la capi­tale de l’Empire, était alors au plus haut de son pres­tige. C’était une ville de plus d’un mil­lion d’âmes, où affluaient hommes et mar­chan­dises du monde entier. Ses monu­ments étaient d’un luxe extra­or­di­naire ; ins­tal­lé dans son richis­sime palais du Pala­tin, l’Empereur gou­ver­nait un monde plus grand que l’Europe. Dans cette cité géante, depuis déjà bien des années, le bon grain de l’Évangile avait été semé. Le Prince des Apôtres, le vieux Simon que Jésus lui-même avait dési­gné comme son repré­sen­tant à la tête de tous les fidèles, et auquel il avait don­né le sur­nom de Pierre parce qu’il serait « la pierre sur laquelle serait bâtie l’Église », était arri­vé à Rome dix ans avant, et autour de lui s’était consti­tuée une petite com­mu­nau­té. Les Romains, à cette époque-là, ne per­sé­cu­taient pas les chré­tiens, ils les consi­dé­raient comme une des innom­brables sectes qui pul­lu­laient dans la reli­gion païenne. Ain­si la petite Église de Rome avait-elle pu s’installer et pros­pé­rer.

L’arrivée de Paul lui don­na un nou­vel élan, tan­dis que Pierre répan­dait l’Évangile dans les milieux juifs de la capi­tale, Paul, lui, cher­che­rait à atteindre les milieux romains. Comme il était citoyen, il fut trai­té avec égards : au lieu de le jeter dans un cachot, on l’autorisa à vivre dans une mai­son amie, sim­ple­ment sur­veillé nuit et jour par un garde, et il put rece­voir qui il vou­lait.

Les disciples Timothée, Marc, Aristarque, Tychique visitent Saint Paul à Rome

Très vite, cette mai­son-pri­son devint un centre où des gens de toutes sortes affluèrent, même de grands sei­gneurs, des per­son­nages qui appar­te­naient à l’entourage de l’empereur. C’est ain­si que fut conver­ti au Chris­tia­nisme un homme de haute nais­sance, Linus, qui, plus tard, devait être le pre­mier suc­ces­seur de S. Pierre à la tête de l’Église, le second pape, Lin.

De toutes les par­ties de la Chré­tien­té, des amis accou­raient pour entou­rer l’Apôtre pri­son­nier. Le cher Timo­thée, le fidèle secré­taire, était là ; Marc, qui avait, on s’en sou­vient, quit­té Paul parce qu’il trou­vait trop rudes ses grandes expé­di­tions mis­sion­naires, était reve­nu se mettre à son ser­vice ; il y avait aus­si Aris­tarque, Tychique et beau­coup d’autres. Un jour, dans sa chambre de pri­son­nier, Paul vit arri­ver un mes­sa­ger tout fati­gué : il arri­vait de très loin, de la com­mu­nau­té de Phi­lippes, qu’il avait fon­dée en Macé­doine ; les chré­tiens de cette minus­cule Église avaient appris la cap­ti­vi­té de l’apôtre, ils avaient aus­si­tôt fait une col­lecte… Tout ému, Paul écri­vit alors pour ses vrais amis Phi­lip­piens une de ses plus belles épîtres.

Après deux ans de cette cap­ti­vi­té si éton­nante, le tri­bu­nal romain ren­dit sa déci­sion. Il n’y avait rien à repro­cher à l’Apôtre, et c’était à tort que les Juifs l’accusaient de trou­bler l’ordre. Paul fut relâ­ché. Il en pro­fi­ta pour repar­tir aus­si­tôt : cet homme était vrai­ment infa­ti­gable. Peut-être alla-t-il en Espagne : on n’en est pas sûr, mais c’est pos­sible. En tout cas, il retour­na en Asie Mineure et en Grèce, revit ses chères « filles », les com­mu­nau­tés chré­tiennes qu’il avait fon­dées. Il en fon­da encore d’autres, notam­ment en Crête.

Ce fut à Troie, en Asie Mineure, qu’il fut de nou­veau arrê­té. Dans la com­mu­nau­té d’Éphèse, il y avait des traîtres, des chré­tiens apos­tats, c’est-à-dire qui étaient retour­nés aux super­sti­tions païennes ; pen­dant son pas­sage dans cette ville, Paul les avait démas­qués et trai­tés comme ils le méri­taient. Deux d’entre eux l’avaient dénon­cé aux auto­ri­tés romaines comme chré­tien.

Car, entre temps, la per­sé­cu­tion contre les chré­tiens venait de com­men­cer dans tout l’Empire. Néron, le fou cou­ron­né, inau­gu­rait ses hor­reurs. Un incen­die ter­rible, en juillet 64, ayant rava­gé onze des qua­torze quar­tiers de la ville, le sinistre des­pote avait détour­né la colère du peuple en accu­sant les chré­tiens de l’avoir allu­mé. Arrê­tées, jetées en pri­son sans juge­ment, des cen­taines d’innocentes vic­times avaient été livrées aux plus hor­ribles tor­tures.

Le martyr de Saint Paul raconté aux enfants - Saint Paul enchainé en prison

Rame­né à Rome, Paul n’y connut plus les égards et le confort rela­tif de sa pre­mière cap­ti­vi­té. Jeté dans un affreux cachot, au deuxième étage sous terre, dans l’obscurité et le froid humide, au milieu des rats et des insectes immondes, il dut demeu­rer là des semaines, enchaî­né. Quelques-uns de ses amis essayaient bien de lui por­ter secours, quelques cou­ra­geux, car beau­coup d’autres se cachaient, ter­ro­ri­sés par la per­sé­cu­tion. Il savait quel sort l’attendait, et il en était heu­reux. N’avait-il pas écrit lui-même que son plus grand désir était « d’achever dans sa chair ce qui man­quait à la Pas­sion du Christ » ? Et à son fidèle Timo­thée, il arri­vait à faire pas­ser une lettre émou­vante où il lui disait :

— Je sais que le jour de mon départ est proche. Mon sang va être répan­du comme le vin d’une coupe. Que m’importe ? J’ai com­bat­tu le bon com­bat, main­te­nant ma course s’achève. Il ne me reste plus qu’à rece­voir la cou­ronne que me don­ne­ra, au jour suprême, le Sei­gneur, le juge juste… Et peu après, en effet, cette suprême cou­ronne, il la reçut.

XV. SUR LA ROUTE D’OSTIE

Et main­te­nant évo­quons, avec véné­ra­tion, la der­nière scène de cette vie exem­plaire. Sur la vieille route de Rome au port d’Ostie, par une fraîche mati­née d’automne, un cor­tège mili­taire emmène le petit Juif de Tarse vers le lieu où il va mou­rir. C’est main­te­nant un homme âgé, cour­bé, ridé, tota­le­ment chauve, mais son regard n’a rien per­du de sa lumière ni sa voix de son auto­ri­té. Les gros bro­de­quins des légion­naires mar­tèlent les dalles en cadence ; le vent siffle dou­ce­ment dans les branches des grands pins.

Un groupe d’amis fait escorte au condam­né ; Luc, qui vient d’écrire son Évan­gile, Lin, le futur Pape, Marc, Timo­thée, Pudent, Eubule. Il y a aus­si des curieux affreux et même des Juifs féroces qui viennent se moquer de leur grand adver­saire. Mais Paul, calme, marche fer­me­ment, en priant. Par­fois des mots tombent de ses lèvres pour récon­for­ter ses frères, pour les encou­ra­ger à suivre son exemple et à mou­rir, eux aus­si, pour le Christ.

Citoyen romain, Paul avait encore un ultime pri­vi­lège, celui de ne pas mou­rir de la mort des esclaves, sur la croix, comme était mort Jésus, comme venait de mou­rir Pierre, qui n’était qu’un humble pêcheur. Lui, il serait déca­pi­té par le glaive. Quand il fut arri­vé au lieu pré­vu pour le sup­plice, il s’agenouilla, conti­nua à prier le Divin Maître. Un sous-offi­cier romain leva la lourde lame et de la tête tran­chée jaillit un jet de sang.

Aujourd’hui, pas très loin de l’endroit où le grand Apôtre don­na sa vie pour le Christ, une basi­lique se dresse : Saint-Paul-Hors-les-Murs. Elle garde le sou­ve­nir de l’homme extra­or­di­naire qui sema l’Évangile en tant de pays de la terre, du second fon­da­teur de l’Église, de l’écrivain admi­rable des épîtres, de l’Apôtre, du Mar­tyr. Et nous, qui connais­sons main­te­nant son his­toire, ne conser­ve­rons-nous pas aus­si avec émo­tion la mémoire du petit Juif de Tarse, jeté à terre sur la piste de sable, et qui devint un des plus grands saints de tous les siècles, parce que Jésus l’avait assez aimé pour le frap­per au cœur ?

Saint Paul et l'épée de la décapitation du martyr


Navigation dans Saint Paul, aventurier de Dieu
« Les épitres de Saint Paul

Soyez le premier à commenter

    Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    *