Catégorie : Falaise, Claude

Auteur : Falaise, Claude | Ouvrage : Et maintenant une histoire I, Les commandements à observer, les vertus à pratiquer .

Mes­siés, Mes­dames, com­mence Luid­gui, avec son savou­reux accent qui fait le bon­heur des autres…

— Eh ! y a pas de dames », inter­rompt Alex, le Pari­sien.

Il n’y a pas de dames, en effet. Le bivouac, en plein bled maro­cain, n’est pas fait pour les dames… mais Luid­gui s’en moque bien. À la foire de Neuilly, les clowns qui, devant la foule amu­sée, font la retape pour le spec­tacle, tou­jours super­sen­sa­tion­nel, les clowns disent tou­jours : Mes­dames, Mes­sieurs… à moins qu’ils ne disent Mes­sieurs-dames, ce qui revient au même.

Moquerie supportée vaillament ; maîtrise de soi

Et Luid­gui qui a reçu avant tout autre don, et bien avant sa voca­tion de légion­naire, des dis­po­si­tions éton­nantes pour l’état de clown, Luid­gui pré­tend, ce soir comme les autres, pro­cu­rer aux cama­rades une bonne par­tie gra­tuite de fou-rire.

« Mes­siés, Mes­dames, recom­mence-t-il imper­tur­bable, nous vous offrons ce soir « oune nou­mé­ro abso­lou­ment extra-vagant ». Cla­ra, la « pouce » savante (lisez la puce) a pro­vo­qué en « douel » pour « oune » match de boxe… devi­nez qui, Mes­siés-dames, dévi­nez si vous pou­vez… Zé vous lé donne en cent… zé vous lé donne en mille… zé vous lé donne en dix mille. »

Un silence char­gé de curio­si­té s’est éta­bli par­mi les légion­naires.

La vie rude de la Légion a fait de ces hommes si divers de grands enfants. L’absence de toute dis­trac­tion les a ren­dus badauds. Et ce soir, ils prennent un plai­sir de gosses à écou­ter les boni­ments de Luid­gui. Le jeune étran­ger a réus­si à les intri­guer, il les tient en haleine, sus­pen­dus à ses lèvres, On sent bien qu’il va sor­tir quelque chose d’énorme, d’inattendu, une de ces trou­vailles cocasses dont il a le génie.

« Ah ! Mes­siés-dames, zé vois bien que vous « brou­lez » de savoir contre qui Cla­ra pré­tend rem­por­ter cé soir « oune » grande vic­toire spor­tive… Eh bien, Mes­dames, Mes­siés, « celoui » contre qui Cla­ra, la « pouce », sé mesou­re­ra n’est autre que notre gran­dé cham­pion de boxe poids lourd… Pha­nor ! »

Une cas­cade de rires a jailli de toutes parts dans le cercle for­mé par les hommes éten­dus sur le sable.

« Hur­rah !

— Vive Cla­ra !

Auteur : Falaise, Claude .

Mariage.

Histoire de fidelité et de mariageSuzy regar­da le cadran lumi­neux de son réveil. Elle dis­tin­guait mal l’emplacement exact des aiguilles proches l’une de l’autre.

Quelle heure pou­vait-il bien être ?… Une heure dix ou deux heures cinq ? De toutes façons, minuit était lar­ge­ment pas­sé ; la mai­son désor­mais bien endor­mie, la rue silen­cieuse.

Suzy se leva, se glis­sa jusqu’à l’interrupteur de la lampe élec­trique ; le cœur bat­tant — parce que tout com­men­çait pour elle en cet ins­tant de la grande aven­ture dans laquelle elle avait choi­si de se lan­cer — elle allu­ma.

La lumière bien camou­flée par un car­ré de tis­su épais, se répan­dit dis­crè­te­ment.

Suzy n’eut pas à s’habiller. Elle s’était cou­chée toute vêtue, sachant que cette pré­cau­tion lui gagne­rait du temps et lui évi­te­rait des pas dan­ge­reux.

Elle n’enfila pas ses sou­liers dont les hauts talons fins frap­paient comme deux mar­teaux bavards sur le bois du plan­cher.

« Si seule­ment j’avais pu pré­pa­rer mes bagages, son­gea-t-elle : mais maman n’a fait qu’aller et venir par toute la mai­son durant la soi­rée… comme si elle redou­tait quelque chose. »

La jeune fille, à contre-cœur, avait déci­dé de renon­cer à prendre sa valise. L’objet était entre­po­sé dans un pla­card pen­de­rie où cha­cun avait accès. Elle se conten­te­rait de son sac de mon­tagne plus dis­crè­te­ment acces­sible et d’un vaste car­ton qui, depuis long­temps déjà, dor­mait plus ou moins inutile sur la plus haute éta­gère de son armoire.

« J’aurais dû le des­cendre avant la nuit, regret­ta Suzy, il me faut mon­ter sur une chaise pour l’atteindre. Pour­vu que je ne fasse rien tom­ber ».

Elle déci­da de décou­vrir un ins­tant la lampe afin d’assurer une meilleure visi­bi­li­té durant cette démarche acro­ba­tique. Mais à peine le camou­flage reti­ré, elle le remit en place avec pré­ci­pi­ta­tion, un bruit sus­pect lui étant par­ve­nu du cou­loir proche.

Un peu de honte gagnait main­te­nant la jeune fille en même temps qu’une peur irrai­son­née. C’était bien la pre­mière fois de sa vie qu’elle agis­sait chez ses parents — chez elle, somme toute — avec des gestes de voleur.

Ce serait la der­nière fois aus­si puisqu’elle par­tait à jamais ; cette pen­sée pour­tant la ras­su­ra mal.

— Papa ! Maman Quelque chose s’attendrissait en son cœur parce que cha­cun ici l’avait tou­jours très ten­dre­ment aimée.

Elle repous­sa avec une éner­gie presque déses­pé­rée cette « ten­ta­tion » de fidé­li­té aux siens. Le bruit sus­pect s’était pré­ci­sé dans le cou­loir : Suzy avait recon­nu le gri­gno­te­ment fami­lier des sou­ris.

Elle décou­vrit de nou­veau la lampe. Un pâle rayon rose tom­ba sur la pho­to­gra­phie de Daniel, de Daniel qu’elle aimait, de Daniel qu’elle allait rejoindre.

Auteur : Falaise, Claude | Ouvrage : À l'ombre du clocher - 1. Les sacrements .

Pénitence

Fred jeta un coup d’œil à la pen­du­lette du tableau de bord. La grande aiguille allait pas­ser sur la petite, à la ver­ti­cale.

— Minuit, dans un ins­tant ! Je ne suis pas en avance !

Le jeune homme appuya sur l’accélérateur, la voi­ture fit un bond en avant, cepen­dant que les aiguilles dan­saient fol­le­ment sur le cadran du comp­teur.

140 kilomètres/​heure, 142… 145…

Il n’y eut pas de 146… Seule­ment une embar­dée ter­rible, un choc, une masse inerte sur la route.

Les freins avaient à peine fini de cris­ser que, de nou­veau, Fred écra­sait du pied la pédale qui à nou­veau le pro­pul­sait à toute vitesse.

Un ins­tant, il avait sen­ti avec force qu’il lui fal­lait s’arrêter ; que rien d’autre n’était à faire ; que celui qu’il avait ren­ver­sé — un vieillard autant qu’il avait pu en juger — n’était peut-être que bles­sé ; qu’un secours immé­diat pour­rait en ce cas le sau­ver…

Mais Fred, en même temps que la sil­houette du pas­sant acci­den­té, avait main­te­nant devant l’esprit cet autre drame qui l’attendait, lui :

— J’ai eu tort d’emprunter la voi­ture de grand-mère sans son auto­ri­sa­tion. Elle devait renou­ve­ler son assu­rance ces jours-ci. L’avait-elle fait ? Ou bien, ne sor­tait-elle plus parce qu’elle n’était pas en règle ? S’il en est ain­si, je suis per­du.

140… 145… 146…

Fred n’ira jamais assez vite, pense-t-il, pour fuir cette ter­rible res­pon­sa­bi­li­té qu’il laisse der­rière lui, sur la Natio­nale où gît un homme bles­sé, ensan­glan­té.

149 kilomètres/​heure !…

Non,

Auteur : Falaise, Claude | Ouvrage : À l'ombre du clocher - 1. Les sacrements .

Confirmation

 

« Vou­lez-vous m’annoncer à Mon­sei­gneur… s’il vous plaît, » ajou­ta après coup Basile.

Le secré­taire de Mon­sei­gneur demeu­ra un ins­tant muet de stu­pé­fac­tion en face du jeune gar­çon aux allures ath­lé­tiques et désin­voltes qui lui deman­dait de l’introduire dans le bureau de son Évêque.

« J’en ai déjà vu pas mal de drôles, son­gea l’abbé Char­pente ; mais des petits gars aus­si sûrs d’eux que celui-ci… jamais, bien sûr ! »

— C’est à quel sujet ? inter­ro­gea le prêtre, dési­reux d’éviter à son supé­rieur toute visite sus­cep­tible d’être reçue aus­si effi­ca­ce­ment par l’un des ser­vices de l’évêché.

— Affaire stric­te­ment per­son­nelle, répon­dit Basile.

évêché où Basile sollicite l'évêque pour recevoir la confirmation

L’abbé Char­pente res­ta sans voix. Déci­dé­ment ce jeune sol­li­ci­teur savait ce qu’il vou­lait, et le vou­lait avec force.

La manière per­sua­sive, la droi­ture de son regard, sa pres­tance en impo­saient.

« Voi­ci que je me laisse inti­mi­der par un gamin ! » se gron­da l’abbé ; mais il frap­pa quand même à la porte de Mon­sei­gneur et intro­dui­sit l’étonnant visi­teur.

Basile entra sans hési­ta­tion, tra­ver­sant avec aisance la vaste pièce aux meubles vieillots.

L’évêque s’était levé. Il ne le fai­sait pas pour tous les visi­teurs, étant presque impo­tent ; mais l’entrée de ce moins de quinze ans en ce salon où défi­laient sur­tout des gens âgés et impor­tants appor­tait une telle bouf­fée de fraî­cheur et de jeu­nesse que le vieil homme s’avança vers l’arrivant avec une tendre joie.

— Mon enfant, mon cher enfant ! Vous avez dési­ré voir votre Évêque ?

— Oui, Mon­sei­gneur.

— Et pour­quoi avez-vous besoin de votre Évêque, mon fils ?

— C’est pour une confir­ma­tion, dit Basile avec assu­rance. Vous pou­vez y aller : je suis à jeun, ajou­ta-t-il, tra­his­sant du pre­mier coup par ce détail son igno­rance, et le côté abso­lu­ment anor­mal de sa démarche !

Auteur : Falaise, Claude | Ouvrage : Et maintenant une histoire I, Les sacrements à recevoir .

Fuir les persécutions - Sacrement de confirmation - la nuitIl y avait vingt minutes que Sonia ram­pait. Ses épaules étaient main­te­nant dou­lou­reuses, ses genoux et ses coudes en sang. Elle s’arrêta une minute pour res­pi­rer, mais le fit sans ouvrir la bouche pour que son souffle pré­ci­pi­té ne fit pas de bruit. Cepen­dant, elle ne per­mit à son oreille, ten­due vers l’épaisseur de la nuit, nul répit : une minute d’inattention pou­vait les perdre, elle et Mich­ki.

Tout à coup, la lune sor­tit de der­rière un nuage comme un bal­lon du fou­lard appa­rem­ment vide d’un pres­ti­di­gi­ta­teur. Alors la fillette tres­saillit : à moins de vingt mètres d’elle sur un talus natu­rel, un homme était assis. Du moins la sil­houette mas­sive et floue pou­vait-elle être prise pour celle d’un homme.

« Mère de Dieu, pro­tège-nous ! »

D’une main un peu ner­veuse, Sonia tira sur la ficelle qui la liait au bras de son frère, apla­ti comme elle dans les herbes, quelques pas en arrière. Le coup était net, unique. Le petit bon­homme n’eut pas besoin de comp­ter : cela vou­lait dire : « dan­ger ». C’était la pre­mière fois, depuis leur départ, que sa jeune guide lui pas­sait un tel mes­sage. Cha­cun des pré­cé­dents l’avait inuti­le­ment ému, le temps entre le pre­mier et le second coup lui ayant paru chaque fois une éter­ni­té. Cette fois-ci il ne s’était, au début, pas trop inquié­té. Mais quand il eut com­pris que la ficelle ne sau­te­rait pas de nou­veau sur son bras, il sai­sit que le moment de leur des­tin avait son­né.

« Mère divine, pro­tège-nous ! », mur­mu­ra, comme l’avait fait celui de Sonia, le cœur du petit Ukrai­nien.