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Ouvrage : Autres textes

II Ă©tait une fois deux enfants, une sƓur et un frĂšre. C’était des enfants trĂšs sages et obĂ©is­sants. Ils en Ă©taient presque un peu fiers. Ils aimaient bien jouer avec leurs cama­rades, mais encore plus entre eux deux.

Un jour, – c’était la veille de NoĂ«l -, ils dĂ©ci­dĂšrent de par­tir tout seuls fĂȘter NoĂ«l au ciel, avec les anges et avec JĂ©sus. Ils se mirent en route de bon matin, car ils pen­saient bien que le che­min serait assez long. Ain­si ils mar­chĂšrent et mar­chĂšrent Ă  tra­vers les pay­sages, en direc­tion du soleil levant.

Sou­dain ils enten­dirent au loin le gron­de­ment d’un tor­rent et se trou­vĂšrent bien­tĂŽt au bord d’un pro­fond ravin lon­gĂ© de ver­ti­gi­neuses falaises. Pru­dem­ment ils s’approchĂšrent du bord. Com­ment faire pour tra­ver­ser ? Alors ils aper­çurent un pont, rec­ti­ligne comme une rĂšgle et tout aus­si Ă©troit, qui rĂ©unis­sait les deux bords. Ose­raient-ils la tra­ver­sĂ©e ? Cela parut de la folie.

Mais voi­lĂ  : ce pont s’appelait « le pont du men­songe Â». Celui qui n’avait jamais men­ti de sa vie pou­vait l’emprunter sans dan­ger. Les deux enfants se regar­dĂšrent et dirent d’un com­mun accord : « Nous n’avons jamais men­ti de notre vie, allons‑y. Â» Un peu trem­blants ils s’y enga­gĂšrent, un pied devant l’autre, et encore un pied devant l’autre, et ain­si de suite, et ils gagnĂšrent le bord opposĂ©.

Un peu fati­guĂ©s, ils conti­nuĂšrent leur route. Au bout d’un cer­tain temps ils enten­dirent de loin­tains rugis­se­ments. Mal­grĂ© leur frayeur ils avan­cĂšrent. Les rugis­se­ments enflĂšrent, cela res­sem­blait bien Ă  des rugis­se­ments de lions, mais ils ne purent rien voir, car le pay­sage Ă©tait sau­vage : des four­rĂ©s et des buis­sons Ă©pi­neux s’étendaient Ă  perte de vue.

Ouvrage : Autres textes

On sait que JĂ©sus est nĂ© dans une Ă©table. Mais dans l’étable, il n’y avait pas que lui et ses parents, Joseph et Marie. MĂȘme le len­de­main matin, aprĂšs le dĂ©part des mages et des ber­gers. Il y avait aus­si des ani­maux. Le bƓuf et l’ñne, bien sĂ»r, c’est connu, mais pas ceux-lĂ  seule­ment. Si l’on ne parle que d’eux, c’est parce qu’ils se sont bien dĂ©brouillĂ©s. OĂč que ce soit, il y a tou­jours des malins qui s’arrangent pour ĂȘtre sur la photo.

Le bƓuf, par exemple, s’était ins­tal­lĂ© lĂ , il trέnait. Il avait failli se faire sor­tir, Joseph trou­vait qu’il Ă©tait de trop. Il esti­mait que ce n’était pas la place d’un balourd comme lui. Il avait com­men­cĂ© Ă  lui don­ner des tapes sur l’arriĂšre-train pour le mener dehors. Mais Marie avait dit : « Non, laisse-le ! Au contraire, fais-le appro­cher, il va rĂ©chauf­fer le petit, il fait froid. Â» Et le bƓuf se gon­flait d’orgueil. Presque autant que la gre­nouille de Jean de la Fon­taine. Bon, on dira ce qu’on vou­dra, ce bƓuf Ă©tait utile.

L'Ăąne et le boeuf rĂ©chauffent l'Enfant JĂ©susMais Joseph n’avait pas remar­quĂ© qu’au fond de l’étable, il y avait aus­si un Ăąne. Celui-ci, voyant le suc­cĂšs du bƓuf, a vou­lu se faire remar­quer. Il s’est mis Ă  chan­ter : « Hi-han, hi-han ! Â» Marie a dit : « Ah non, fais-le taire, c’est hor­rible ! Mets-le dehors, il va faire peur au petit ! Â» Mais Joseph a rĂ©pon­du : « Je pense qu’il vaut mieux le gar­der. On ne sait jamais, on aura peut-ĂȘtre besoin de lui. Â» C’était bien vu, parce que quelques jours plus tard, ils en ont eu besoin, de cet Ăąne. Ils se sont enfuis avec lui, qui por­tait Marie et le bĂ©bĂ©. Les sol­dats du mĂ©chant roi HĂ©rode vou­laient le tuer, cet enfant-lĂ  ! Joseph a donc fait avan­cer l’ñne prĂšs du bĂ©bĂ©. Une bĂȘte en sus, ça fait de la cha­leur en plus. Et du coup, l’ñne deve­nait utile, lui aussi.

Donc : le bƓuf et l’ñne. Mais en rĂ©a­li­tĂ© il y avait bien d’autres bĂȘtes dans cette Ă©table ! D’abord il y avait des chiens. Il y a tou­jours des chiens dans les envi­rons d’une Ă©table. Ils montent la garde. Essayez d’entrer dans la cour d’une ferme et de vous appro­cher de l’étable ! Vous ver­rez si les chiens n’arrivent pas Ă  toute allure ! Ils aboient, et ils montrent les crocs en gro­gnant ! Mais lĂ , on les avait fait entrer Ă  cause du froid. À condi­tion qu’ils res­tent prĂšs de l’entrĂ©e, ils aver­ti­raient en cas de dan­ger. Ils Ă©taient utiles.

Mais il y avait aus­si des ani­maux qui n’étaient pas utiles, dans cette his­toire. Sim­ple­ment, on n’avait pas pen­sĂ© Ă  les chas­ser. Tenez, les chauves-sou­ris, la tĂȘte en bas, accro­chĂ©es aux poutres tout lĂ -haut. On n’allait pas les dĂ©ran­ger, les rĂ©veiller, elles auraient effrayĂ© Marie. Ça aurait rĂ©veillĂ© aus­si le bĂ©bĂ©. Et il y avait les petites sou­ris, et mĂȘme quelques gen­tils gros rats. Pas ras­su­rĂ©s, ni les unes ni les autres, bien cachĂ©s dans leur trou. Mais quand mĂȘme curieux, le nez fré­mis­sant juste sor­ti, pour savoir : « Qu’est-ce qui se passe ? Pour­quoi tout ce tin­touin, au petit matin, en plein hiver ? » Vous voyez, il y avait beau­coup d’animaux, dans cette Ă©table. Et mĂȘme, il y en avait un qui se rĂ©veillait juste Ă  l’instant. Il dor­mait tout l’hiver, d’habitude, bien mus­sĂ© dans la paille. Sous un tas de brin­dilles et de copeaux. Bien au chaud, bien tran­quille. Un petit hĂ©ris­son qui avait drέle­ment som­meil et qu’on avait rĂ©veillĂ©. « On ne peut plus ĂȘtre tran­quille, de nos jours, dans une Ă©table, se disait-il. Serait-ce seule­ment pen­dant trois mal­heu­reux mois ! Je vois bien ce que c’est, ce sont encore ces humains ! Ça fait du bruit, et ça se dis­pute, et ça crie, et ça se bat, et ça pleure, et ça chante ! Pas vrai­ment utile. Â»

Ouvrage : Autres textes

La com­mune de Chan­teau, situĂ©e au milieu de la forĂȘt d’Or­lĂ©ans, ne compte que 73 mai­sons et 348 habi­tants[1]. Les dĂ©bris de tuiles et de briques que la char­rue ramĂšne au-des­sus du sol en divers endroits, font pré­su­mer que cette paroisse Ă©tait plus popu­leuse autre­fois qu’elle ne l’est aujourd’­hui, et cette pré­emp­tion se change en cer­ti­tude Ă  la lec­ture des anciens titres de pro­prié­tĂ©, Chan­teau aurait par­ta­gĂ© ses vicis­si­tudes avec toutes les loca­li­tĂ©s rive­raines de la forĂȘt, au secours des­quelles l’in­dus­trie et l’a­mé­lio­ra­tion des voies vici­nales ne seraient pas accou­rues. Les pri­vi­lĂšges concé­dĂ©s par les rois, les princes apana­gistes et les tré­fon­ciers, furent, croyons-nous, les causes de ces agglo­mĂ©rations d’hommes auprĂšs des bois. En effet, les habi­tants durent affluer aux lieux qui four­nis­saient le pacage et le panage pour leurs bes­tiaux et pour eux-mĂȘmes, l’u­sage du bois mort et du mort-bois. Mais Ă  mesure que ces pri­vi­lĂšges Ă©taient res­treints, puis sup­pri­mĂ©s, hommes et bĂȘtes dĂ©lais­saient les lieux oĂč ils ne trou­vaient plus les mĂȘmes moyens d’exis­tence. Chan­teau pos­sé­dait, dans son voi­si­nage, une autre source de pros­pé­ri­tĂ© ; nous vou­lons par­ler de Notre-Dame-­d’Am­bert, monas­tĂšre riche et peu­plĂ© de nom­breux religieux.

Moine de l'ordre des CelestinsAu com­men­ce­ment du XVe siĂšcle, temps oĂč Ambert et Chan­teau fleu­ris­saient, on voyait, Ă  l’ex­tré­mi­tĂ© nord de la rue de la Bou­ve­rie, s’é­le­ver une mai­son, der­riĂšre laquelle s’é­ten­dait un jar­din sĂ©pa­rĂ© de la forĂȘt par le grand che­min d’Or­lĂ©ans Ă  Rebré­chien. Cette mai­son Ă©tait habi­tĂ©e par une mĂšre et ses trois fils. Le pĂšre, atta­chĂ© dĂšs son enfance au ser­vice du monas­tĂšre, avait su mĂ©ri­ter l’a­mi­tiĂ© du prieur, qui lui avait appris Ă  lire et Ă  Ă©crire. Peut-ĂȘtre le pro­jet du reli­gieux Ă©tait-il d’at­ta­cher Pierre au couvent, en qua­li­tĂ© de frĂšre lai, mais Pierre vou­lut se marier. Alors, le monas­tĂšre lui don­na la mai­son dont nous avons par­lĂ© et trois arpents de dĂ©pen­dances, pour en jouir, lui et ses des­cen­dants, pen­dant 199 ans, Ă  la charge de payer 16 sols pari­sis de rente et 18 deniers de cens, plus la dĂźme du grain, de deux gerbes par arpent, et celle du vin, d’une jalaye par ton­neau. AprĂšs quelques annĂ©es de mariage, Pierre mou­rut, lais­sant Ă  sa veuve et Ă  ses enfante, l’hé­ri­tage que lui avait don­nĂ© le couvent, et un livre des Évan­giles qu’il tenait de l’a­mi­tiĂ© du prieur.

Jac­que­line, ain­si se nom­mait la veuve, savait que dans le mal­heur la vĂ©ri­table conso­la­tion n’est qu’en Dieu. Elle s’a­dres­sa donc Ă  celui qui n’a­ban­donne jamais l’af­fli­gĂ©, et le cou­rage lui revint. Elle en avait grand besoin, la pauvre femme, pour nour­rir et Ă©le­ver ses enfants. Par­fois le dĂ©cou­ra­ge­ment la pre­nait ; elle se reti­rait alors au fond de son jar­din, et lĂ , assise sur un petit tertre de gazon, elle pui­sait la rĂ©si­gna­tion dans le livre des Évan­giles. Les enfants voyaient-ils leur mĂšre ain­si occu­pĂ©e, ils s’ap­pro­chaient d’elle dou­ce­ment et lui disaient : « MĂšre, raconte-nous donc une des belles his­toires de ton livre Â» ; et Jac­queline lisait quelques-uns des traits de la vie de JĂ©sus-Christ. C’é­tait le para­ly­tique ou l’a­veugle-nĂ©, qui n’a­vaient dĂ» leur gué­ri­son qu’à leur foi ; c’é­tait l’en­fant pro­digue qui nous rĂ©vĂšle l’i­né­pui­sable misé­ri­corde de Dieu ; ou bien encore le bon Sama­ri­tain. Elle fai­sait dĂ©cou­ler de ces lec­tures des rĂ©flexions qui ten­daient Ă  rendre ses enfants meilleurs, en leur ins­pi­rant l’a­mour de Dieu et du prochain.

Femme lisant l'Évangile Ă  ses enfantsUn jour Jac­que­line racon­tait la pré­di­lec­tion de JĂ©sus pour l’en­fance : « On lui pré­sen­ta de petits enfants, afin qu’il leur impo­sa les mains et qu’il priĂąt, et les dis­ciples les repous­saient. JĂ©sus leur dit : « Lais­sez ces enfants et ne les empĂȘ­chez pas de venir Ă  moi, car le royaume du ciel est pour ceux qui leur res­semblent. Â» » À ce moment, un nuage tout noir vint Ă  pas­ser, et ver­sa une pluie abon­dante sur la petite famille. Elle s’empressa de gagner la maison.

— Quel dom­mage, dit le cadet, que nous n’ayons pas lĂ -bas un de ces beaux chĂȘnes qui croissent dans la forĂȘt ! la mĂšre ne crain­drait plus le soleil ni la pluie, et elle pour­rait lire dans son beau livre autant qu’elle le voudrait.

— Mes enfants, reprit Jac­que­line, vous pou­vez en plan­ter un.

— La mĂšre a rai­son ; je le plan­te­rai, dit l’aĂźnĂ©.

— Non, non, ce sera moi, reprit le cadet.

— Pas du tout, ajou­ta le troi­siùme, ce sera le petit Étienne.

Et cha­cun de vou­loir l’emporter. La mùre inter­vint encore.

  1. [1] Texte paru en 1891 ; aujourd’­hui, la dĂ©mo­gra­phie de Chan­teau a bien Ă©vo­luĂ© !↩
Ouvrage : Autres textes | Auteur : Jasinski, Max

Les parents de Jean Ă©tant morts, il avait Ă©tĂ© adop­tĂ© par les parents de Jeanne. Les deux enfants avaient gran­di ensemble. Avec le temps, l’un Ă©tait deve­nu un robuste jeune homme, agile et mus­cu­leux, l’autre une svelte jeune fille dont les joues avaient la cou­leur des roses et les yeux la cou­leur du ciel. Les pre­miĂšres vio­lettes du prin­temps, Jean les offrait Ă  Jeanne. Les jours de fĂȘte, Jeanne ne dan­sait qu’avec Jean. Et les parents regar­daient avec joie les deux ado­les­cents, en qui refleu­ris­sait leur jeu­nesse. Et tout le vil­lage les admi­rait, tant ils Ă©taient beaux. « Bien­tĂŽt, disait-on, les cloches son­ne­ront pour leurs noces. Â»

Les trĂšs riches heures - paysans devant le chateauOr cela se pas­sait il y a bien long­temps, lorsque les rois de France fai­saient la guerre aux Infi­dĂšles. Un matin, le sei­gneur du pays fut man­dĂ© Ă  Paris. Il en revint pour annon­cer qu’il par­ti­rait dans un mois, avec ses hommes d’armes et quelques pay­sans capables de com­battre Ă  ses cĂŽtĂ©s. Jean fut natu­rel­le­ment choisi.

Jean fut choi­si, et il fut un peu fier d’ĂȘtre ain­si dis­tin­guĂ©. Pen­dant cinq semaines, il fut exer­cĂ© Ă  manier la hache et le cou­te­las, Ă  faire de longues marches sous le vĂȘte­ment de cuir et le casque lourd. Les Ă©cuyers du sei­gneur le com­pli­men­taient sur sa force. Le soir, il retour­nait Ă  sa chau­miĂšre et, tout heu­reux, racon­tait ses prouesses de la jour­nĂ©e. Le pĂšre l’écoutait avec mĂ©lan­co­lie. La mĂšre sou­pi­rait en filant sa que­nouille. Jeanne, les mains jointes, oubliant sur ses genoux la tĂąche com­men­cĂ©e, le contem­plait comme si elle eĂ»t vou­lu s’emplir l’ñme de son image. Elle le contem­plait jusqu’au moment oĂč une buĂ©e venait ter­nir ses pru­nelles. Alors elle sor­tait pour pleurer.

La veille du dĂ©part, elle s’en fut Ă  sa ren­contre, jusqu’au pont-levis du chù­teau. Lui, en la voyant de loin, sen­tit sou­dain qu’il l’aimait et une angoisse mor­telle ser­ra son cƓur. Il lui dit :

— Jeanne, ma mie, je pars demain. Est-ce que vous m’attendrez ?

Elle lui rĂ©pondit :

— Je vous atten­drai et n’aurai point d’autre Ă©poux que vous.

Alors, tirant de son doigt un simple anneau d’argent, son unique bijou, elle le lui ten­dit avec un triste sourire :

— Por­tez-le en sou­ve­nir de moi.

Ouvrage : Autres textes | Auteur : Legrin, Albert

Conte de PĂąques

C’é­tait en 1400 et tant : en ce temps-lĂ  comme chante le diacre Ă  l’É­van­gile, vivait en la ville de Pon­tor­son une vieille femme, si ĂągĂ©e, si dĂ©cré­pite, si ché­tive, si minable, que les anciens du pays n’a­vaient aucune sou­ve­nance de l’a­voir vue jeune, accorte et folĂątre ; elle habi­tait sur les bords du Coues­non une chau­miĂšre bran­lante et, quand la tem­pĂȘte souf­flait de la grĂšve, c’é­tait miracle que la hutte de Guil­hau­mette rĂ©sis­tĂąt et ne fut pas jetĂ©e dans la riviĂšre. Cette mal­heu­reuse Ă©tait la ter­reur du voi­si­nage : elle ne fai­sait pour­tant de mal Ă  per­sonne ; inca­pable de tra­vailler, elle deman­dait d’une voix bien humble, bien sup­pliante, une aumĂŽne que la peur ne lui fai­sait pas refu­ser. Les jeunes gens pre­naient la fuite Ă  son approche : les vieux se signaient, les enfants n’o­saient aller jouer sur la grĂšve, de peur d’ĂȘtre enle­vĂ©s par ce mau­vais gĂ©nie Ă  qui on attri­buait tout le mal qui arri­vait dans le pays.

Guilhaumette

Guil­hau­mette pas­sait son che­min en silence, appuyĂ©e sur un long bĂąton, elle se remé­mo­rait, la pauvre, le temps oĂč, gente jou­ven­celle aux joues fleu­ries comme une Ă©glan­tine, ce qui lui avait valu son sur­nom de la RosĂ©e. Elle Ă©tait fĂȘtĂ©e, adu­lĂ©e par les hauts et puis­sants sei­gneurs du pays. Dans ce temps-lĂ , elle Ă©tait riche, elle semait l’or Ă  pro­fu­sion et bien sou­vent : hĂ©las ! pour satis­faire ses fan­tai­sies, les fiers che­va­liers avaient pres­su­rĂ© leurs vas­saux, enle­vĂ© le nĂ©ces­saire aux vilains pour dĂ©po­ser leur or aux pieds de l’enchanteresse.

Mais les annĂ©es Ă©taient venues, les rides Ă©taient appa­rues, les che­veux noirs avaient blan­chis, les joues s’é­taient creu­sĂ©es, la taille s’é­tait Ă©pais­sie, en un mot la vieillesse Ă©tait arri­vĂ©e avec son cor­tĂšge de dou­leurs, avec la faim, la froi­dure, avec le remords, mais non avec le repentir.

Nous sommes au Same­di-Saint, PĂąques Ă©tait accom­pa­gnĂ© cette annĂ©e de neige et de fri­mas ; il tom­bait le vingt-cin­quiĂšme jour de mars, l’hi­ver avait Ă©tĂ© bien dur ; la faim avait fait de nom­breuses vic­times, la misĂšre Ă©tait grande, mais l’es­pé­rance du prin­temps pro­chain met­tait comme un rayon lumi­neux dans tous les cƓurs, mal­grĂ© la rigueur du temps.