Les belles légendes du Mont St-Michel (suite)

| Auteur : Dubard, Robert | Illustration : Dionnet, René

(pre­mière par­tie)

LA FONTAINE MIRACULEUSE.

Les cha­noines lais­sés à la garde de la cha­pelle ne man­quaient de rien, si ce n’est d’eau douce. Car il n’y avait sur le Mont, ni fon­taine, ni puits, ni citerne. 

Saint Aubert était à ce sujet en grand embar­ras. Il pria Dieu de tout son cœur, et saint Michel aus­si, de pour­voir les cha­noines en eau. 

Un jour qu’il se trou­vait avec ses clercs au som­met du Mont, avec beau­coup de dévo­tion, le Saint pria ainsi :

— Aus­si vrai­ment qu’au désert, l’eau jaillit de la pierre dure, pour le peuple assoif­fé, aus­si vrai­ment par cha­ri­té, ô Dieu ! donne de l’eau à ce Mont qui n’en a point. 

Quand il eut prié, il se leva, un ange vint lui mon­trer une pierre, qu’il sou­le­va et l’eau cou­la fraîche et claire. Depuis, cette source a gué­ri maints malades. 

Cette fon­taine, appe­lée de St-Aubert en sou­ve­nir de l’é­vêque, avait été enfer­mée dans une tour for­mant avan­cé dans les défenses de l’Ab­baye. Elle est aujourd’­hui tarie ; mais des ves­tiges de l’es­ca­lier y condui­sant et les fon­da­tions de la tour existent encore.

MORT DE SAINT AUBERT.

Quand saint Aubert sen­tit sa fin proche, il réunit ses clercs et leur deman­da quand il serait mort, de faire trans­por­ter son corps au Mont, où il vou­lait être enter­ré dans la cha­pelle de Saint-Michel. 

La mort du saint évêque fut un grand cha­grin pour toute la popu­la­tion. Tout le monde le pleu­rait, car il avait été bon pour tous. Quand il savait où se cachait un pauvre dans la peine, il le visi­tait lui-même, et le récon­for­tait avec bon­té et en par­tant lui fai­sait l’aumône. 

Les cha­noines, après avoir revê­tu le corps des vête­ments épis­co­paux, l’é­ten­dirent dans la bière, et après la céré­mo­nie funèbre à la cathé­drale d’A­vranches, le cer­cueil fut por­té par quatre barons vers le Mont, sui­vis d’une foule considérable. 

Les cha­noines du Mont vinrent rece­voir leur sei­gneur. Ils étaient, dit-on, si affli­gés, qu’ils ne purent rien chan­ter à haute voix. 

Après la céré­mo­nie, le cer­cueil fut enter­ré dans le chœur, la tête vers l’autel. 

Plu­sieurs miracles eurent lieu sur cette tombe.

Après ces miracles les cha­noines pen­sèrent mettre le corps dans une châsse, mais ils mirent à part la tête et le bras droit, pour pou­voir les por­ter en pro­ces­sion, et les mon­trer aux pèle­rins, à l’oc­ca­sion des grandes fêtes. 

Le crâne du Saint por­tait la marque pro­fonde du doigt de l’ange.

CURIOSITÉ PUNIE D’UN CHANOINE.

Les reliques de saint Michel, venant du Mont Gar­gan, avaient été pla­cées dans une boîte scel­lée. Cette boîte était elle même enfer­mée dans un reli­quaire qui demeu­rait sur l’autel. 

Long­temps après la mort d’Au­bert, il y eut un cha­noine curieux, qui deman­dait à cha­cun s’il avait jamais vu reti­rer les reliques.

— Jamais, lui répon­dit-on, ni n’a­vons enten­du dire que quel­qu’un ait osé les reti­rer de la boîte où saint Aubert les a pla­cées. Nous ne savons rien de plus, que ce qui nous a maintes fois été conté par nos ancêtres.

— Par ma foi, répon­dit le cha­noine, l’en­vie m’a pris de les voir. Si Dieu m’aide, ou je les ver­rai, ou j’en mour­rai. Per­met­tez, je vous prie, que je les voie et les tire de la châsse. 

Tous lui recom­man­daient de n’en rien faire. Mais plus les sages conseils étaient don­nés au cha­noine, plus il brû­lait du désir de faire ce qu’il avait dit. 

Il insis­ta tant, qu’à la fin, les autres las­sés, le lais­sèrent agir à son gré. Notre cha­noine, après avoir jeû­né trois jours, et le qua­trième s’être lavé le corps, célé­bra la messe sur l’au­tel de Saint-Michel, où étaient les reliques. 

Quand il eut ter­mi­né l’of­fice divin, il prit la châsse. Il la regar­da lon­gue­ment, puis s’ai­dant d’un cou­teau, il vou­lut en sou­le­ver le cou­vercle. Il leva la main pour le faire, mais sen­tit sou­dain son bras immo­bi­li­sé. La peur le prit. Ses yeux ne virent plus, et ses oreilles n’en­ten­dirent plus. Il vou­lut crier, il ne put, étant tout à coup deve­nu sourd, muet et aveugle. 

Ceux qui le regar­daient accou­rurent vers lui. Le mal­heu­reux pleu­rait à gros san­glots et sup­pliait en son cœur l’ar­change qu’il avait offen­sé de lui faire miséricorde. 

On l’emporta, car il ne pou­vait guère remuer, et, on le mit au lit. Les plaintes et sa misère fai­saient pitié à ceux qui le voyaient. Il mou­rut le len­de­main dans une telle dou­leur et repen­tance qu’on peut espé­rer que Dieu lui aura fait grâce. 

Un autre curieux fut de même puni. Ce fut, cette fois, un jeune homme du nom de Coli­bert. Il avait vou­lu pas­ser une nuit dans l’é­glise, mal­gré la défense qui lui en avait été faite par les cha­noines. On disait alors, que saint Michel venait sou­vent, la nuit, visi­ter son ora­toire, ce qui expli­quait les grandes lueurs qui furent maintes fois aper­çues au-des­sus du Mont. 

Vers l’heure de minuit, ce jeune homme qui s’é­tait glis­sé en fraude dans l’é­glise, fut frap­pé d’un grand éblouis­se­ment et sai­si d’é­pou­vante à la vue de saint Michel, accou­ru à la tête d’une légion d’anges irri­tés. Mille voix se firent entendre de tous côtés, lui repro­chant sa témé­ri­té, et, son outre­cui­dance de vou­loir entrer ain­si dans le secret des choses célestes. Une force incon­nue le chas­sa hors de l’é­glise, plus mort que vif et le front ruis­se­lant d’une sueur froide. 

Il tom­ba sur le pavé, confes­sa sa faute à un cha­noine accou­ru et mou­rut le troi­sième jour, n’ayant fait que pleu­rer jusque-là.

LES ARMES DE SAINT MICHEL ET LE SERPENT DU ROI ELGA.

Le tré­sor de l’é­glise du Mont s’en­ri­chit de reliques par­ti­cu­liè­re­ment pré­cieuses : un bou­clier et un glaive, ayant appar­te­nu à saint Michel. Voi­ci com­ment la chose advint : 

Au temps où les cha­noines vivaient encore au Mont, il y avait en Angle­terre, un roi du nom de Elga. Sur les terres de ce roi, un monstre assez sem­blable à un énorme ser­pent, fai­sait des ravages, et répan­dait la ter­reur par­mi les habi­tants des campagnes. 

On assu­rait que l’ha­leine de ce monstre était empes­tée et que nul ne pou­vait la sup­por­ter, sans en mou­rir. Ceux qui l’a­vaient aper­çu, disaient qu’il por­tait une crête sur la tête, qui se pro­lon­geait le long du dos, ce qui lui don­nait un aspect tout héris­sé. Il atta­quait les gens, et se tenait habi­tuel­le­ment aux abords d’une rivière. 

Les habi­tants de la région avaient fui, et, se trou­vaient dans une grande misère. Ils allèrent trou­ver leur évêque, pour qu’il leur vienne en aide, et les débar­rasse de ce monstre, avec l’aide de Dieu. 

L’é­vêque pres­cri­vit un jeûne de trois jours, et des prières pour que Le Sei­gneur prenne pitié de leur détresse. 

Relique de Saint Michel - le chanoine trop curieux fut puni.
Le cha­noine trop curieux fut puni.

De grand matin, le qua­trième jour, ils allèrent, en rang ser­ré, vers le ser­pent ; mais ils étaient pâles de peur, les braves comme les couards. Les clercs qui étaient avec eux, por­taient des reliques et la croix. Clercs et laïcs, tous trem­blaient, sûrs qu’ils étaient de mou­rir bien­tôt. Ils espé­raient pour­tant le secours de Dieu, et leur évêque ayant pris la tête de la troupe, c’est cela qui les fai­sait marcher. 

Ils arri­vèrent à la place, où la bête avait cou­tume de se tenir, et en effet, ils l’a­per­çurent et furent effrayés de sa taille. Ils avaient plus envie de fuir que d’a­van­cer. Mais l’é­vêque les exhor­ta et avan­ça lui-même. Ils reprirent cou­rage, et pous­sant de grands cris assaillirent la bête de toute part. 

Mais, le ser­pent ne bou­geait point et sem­blait endor­mi. Il était mort. Alors s’en­har­dis­sant, ils virent que le monstre avait le cou tran­ché. Auprès de sa tête, se trou­vaient l’é­pée et l’é­cu du vain­queur. Des armes, petites comme celles d’un enfant, mais d’un acier étin­ce­lant. Jamais ils n’a­vaient vu de telles armes. On ne pou­vait dou­ter que c’é­taient elles qui avaient vain­cu le ser­pent. Mais à qui appar­te­naient-elles ? Nul ne le savait. 

Ils s’en retour­nèrent, fort anxieux de savoir, qui avait tué le monstre, et, pour­quoi ces armes avaient été abandonnées. 

L’é­vêque aus­si était fort per­plexe : Tout le peuple pas­sa la nuit en prières. 

Tous ont tant prié, que saint Michel des­cen­dit du ciel et appa­rut à l’é­vêque, dans toute sa splendeur.

— En véri­té, dit-il, je suis saint Michel, qui tou­jours me tient devant Dieu. C’est moi qui ai tué le ser­pent. Je l’ai fait, parce que rien d’hu­main ne le pou­vait détruire. J’eus dans le com­bat les armes que tu as trou­vées auprès du ser­pent. Ce n’est pas que j’aie en rien besoin de ces armes, elles furent lais­sées pour mon­trer à ceux qui n’ont enten­de­ment des choses spi­ri­tuelles, que je suis bien celui dont Jean a dit, qu’il se bat­tait avec le dra­gon. Louez Celui qui par mon tra­vail vous a déli­vré de ce ser­pent, et envoyez hâti­ve­ment vos mes­sa­gers outre-mer. À notre Mont faites por­ter ce petit écu et l’é­pée dont j’ai décol­lé la tête du monstre. Ceux d’outre-mer auront grande joie de ces armes, quand ils les verront. 

Le len­de­main l’é­vêque racon­ta à son peuple tout ce qu’il avait enten­du. Ils ont alors remer­cié Dieu, et dési­gné quatre hommes du pays, pour por­ter l’é­cu et l’é­pée jus­qu’au Mont, selon l’ordre de l’archange.

À LA RECHERCHE DU MONT.

Quand les mes­sa­gers eurent tra­ver­sé la mer, ils prirent le che­min de l’I­ta­lie, pour se rendre au Mont Gar­gan, au sanc­tuaire de Saint-Michel. Mais, jamais ils ne devaient en voir la fin.

Ils reve­naient sur leurs pas, ou s’é­car­taient, mal­gré tous les soins qu’ils pre­naient, de la direc­tion de l’I­ta­lie. Et, ils se deman­daient en s’é­mer­veillant, com­ment ils pou­vaient tant mar­cher, sans jamais avan­cer leur route. Bien des jours ils errèrent ainsi. 

— Notre Sei­gneur dirent-ils, nous a envoyé au Mont qui est pro­pre­ment à saint Michel, et nous devons aller à Gar­gan, en Italie. 

Mais, voi­là qu’ils apprirent qu’il est un autre Mont, dédié à saint Michel, où un mous­tier vient de lui être consa­cré. Alors, ils prièrent le Ciel de les éclai­rer, et l’ar­change de les conduire où ils devaient aller. 

Le jour pas­sa, et, quand il fut nuit, l’ar­change appa­rut à cha­cun d’entre eux pen­dant son som­meil. Il leur dit d’al­ler au Mont appe­lé Tombe au pays d’A­vranches. Il leur dit aus­si qu’il aimait beau­coup ce Mont et sou­vent le visitait. 

Le len­de­main matin, ils se levèrent et par­lèrent de leur vision ; puis se mirent en route, ayant deman­dé le che­min d’Avranches. 

Après avoir mar­ché plu­sieurs jours, ils virent le Mont et son église toute blanche. Ils frap­pèrent à la porte des cha­noines, et contèrent leur his­toire, comme elle fut ; puis ils pré­sen­tèrent l’é­cu et l’épée. 

Avec grande joie ils furent reçus, et comme ils parais­saient hommes sin­cères et hono­rables, on leur accor­da pleine créance. 

Avec grande pié­té les armes furent reçues. Elles étaient le témoi­gnage de l’in­vi­sible com­bat que saint Michel livra au diable, le com­bat contre le dra­gon comme la preuve de l’autre, qui est décrit dans saint Jean. 

On prit le nom des hommes et on l’ins­cri­vit dans les chartes du Monas­tère ; mais quand l’é­glise brû­la, ces noms furent per­dus avec les chartes.

SAINT MICHEL OFFRE SON CIERGE A DIEU.

Pour hono­rer saint Michel, en l’é­glise du Mont, un cierge brû­lait tou­jours devant son image, de jour comme de nuit. 

Pour­tant, un cer­tain matin, en arri­vant avec un ser­vi­teur, le sacris­tain trou­va que le cierge brû­lait devant le crucifix. 

Bien vite, pen­sant à une négli­gence de sa part, il chan­gea le cierge de place, et le mit devant l’ar­change. Il y était à peine pla­cé, que saint Michel le reprit pour le por­ter devant l’i­mage du Sei­gneur. Cette chose, à vrai dire, ils ne la virent pas, ils ne com­prirent pas, sur le moment, qui leur pre­nait le cierge. Ce qu’ils virent, c’est le cierge éle­vé en l’air et reve­nir prendre sa place devant le crucifix. 

Alors, le moine, fort intri­gué, s’en alla vers son Abbé, et, le pre­nant à part, lui racon­ta le miracle. 

L’Ab­bé réunit le Cha­pitre le len­de­main, puis fit venir le sacristain. 

Il lui dit de dire la véri­té sur ce qu’il avait vu au mous­tier. Ce que celui-ci fit, comme il vient d’être dit. 

Un vieux moine par­la alors.

— Sei­gneur, dit-il, je pense que notre pro­tec­teur nous a repris cour­toi­se­ment. Il nous a mon­tré que nous étions tous des vilains quand nous lais­sions l’i­mage de notre Créa­teur sans lumi­naire nuit et jour. Nous agis­sions à rebours, quand nous hono­rions une autre créa­ture, plus que Celui qui nous fit tous. Saint Michel y a pris bien garde, et, il l’a fait très cour­toi­se­ment quand il a pré­sen­té son propre cierge à son Sei­gneur, comme celui-ci l’a racon­té. On ne le lui doit plus prendre, quand celui-là donne ain­si ce qu’il avait. À mon avis, pour bien faire, le cru­ci­fix doit avoir le cierge. 

L’Ab­bé a approu­vé ce juge­ment, et tout le monde éga­le­ment. Ain­si le cierge est demeu­ré au cru­ci­fix, où il fut pla­cé dans une lan­terne de corne.

QUAND SAINT MICHEL VISITE LE MONT.

L’é­vêque d’A­vranches, qui était alors Dom Nor­gout, avait visi­té l’Ab­bé du Mont. Ils se quit­tèrent à la tom­bée de la nuit, se pro­met­tant de se ren­con­trer à nou­veau le len­de­main, à mi-route entre Avranches et le Mont, pour pour­suivre leur conver­sa­tion. L’Ab­bé s’en fut donc vers son abbaye et l’É­vêque vers son évêché. 

Quand l’É­vêque eut bien fini de chan­ter ses matines en l’é­glise d’A­vranches, il était encore nuit, et il alla se cou­cher. En y allant, il regar­da dehors par une fenêtre, et vit le Mont et le mous­tier tout en flammes. 

Il mon­tra cet embra­se­ment à ceux qui l’ac­com­pa­gnaient. Les uns le virent, les autres non. À mon avis, les bons seuls pou­vaient voir, mais non les mauvais.

Sur-le-champ, il a réuni ses cha­noines, et a com­men­cé le ser­vice pour ceux qui viennent de mou­rir, car, en véri­té, il pen­sait bien que la plu­part de ceux du Mont étaient morts brûlés. 

À la fin des prières, les che­vaux furent sel­lés et bien­tôt l’É­vêque par­tit vers le Mont pour récon­for­ter les vivants et ense­ve­lir les morts. 

Après matines, l’Ab­bé était lui aus­si mon­té à che­val avec les moines. Il par­tait de grand matin, car il était pres­sé de reve­nir pour chan­ter la grand’­messe, comme il le devait ce jour-là. 

Dans la grève, près du Mont, lui et ses moines, ren­con­trèrent l’é­vêque Nor­gout qui venait. Ils lui deman­dèrent ce qu’il cher­chait, et pour­quoi il avait pas­sé le lieu de la réunion. L’É­vêque leur dit pour­quoi il s’é­tait tant hâté, ce qu’il avait vu, et deman­da si rien d’i­nac­cou­tu­mé était arri­vé. « Non, répon­dit l’Ab­bé, ni à l’ab­baye, ni au Mont. » 

Saint Michel tue le dragon et laisse son glaive et son écu pour l'abbaye du Mont St-Michel
Près du monstre déca­pi­té gisaient le glaive et l’é­cu du vainqueur.

Ain­si, ils s’a­per­çurent que ce feu n’é­tait autre que saint Michel, venu avec ses com­pa­gnons, pour visi­ter le Mont et son église. Cette nuit, véri­ta­ble­ment, il était des­cen­du avec toute sa gent ; car la grande clar­té mon­trait bien qu’il avait ame­né beau­coup d’anges. 

Depuis cette nuit, maintes fois il est reve­nu, si bien que des gens vivent encore qui, naguère, l’ont vu venir à tra­vers le ciel, sem­blable à un bran­don tout en feu. 

On trou­vait alors, par les che­mins, des pèle­rins qui veillaient, atten­dant de voir des­cendre saint Michel.

UN CHANOINE DÉROBE LES RELIQUES DE SAINT AUBERT.

Vers le milieu du Xe siècle ; un cha­noine nom­mé Ber­nier, déro­ba le corps du saint pré­lat avec l’in­ten­tion de l’emporter au loin avec lui. 

Les anciens anna­listes affirment qu’il n’en eut pas le loi­sir, et qu’il se conten­ta de le cacher dans sa chambre, où il fut retrou­vé quelques années plus tard. Voi­ci en quelles circonstances : 

Dans le cou­rant de juin de l’an­née 1010, un bruit effroyable se fit entendre dans la cel­lule du Père Hil­de­bert, laquelle avait été pré­ser­vée des flammes dans l’in­cen­die du siècle pré­cé­dent ; et ce bruit se renou­ve­la pen­dant trois nuits consé­cu­tives, avec un tel fra­cas, que la mon­tagne en était comme ébran­lée sur sa base. 

Hil­de­bert eut l’i­dée de faire fouiller la par­tie de la mai­son d’où le bruit parais­sait venir, et l’on décou­vrit un sar­co­phage qui s’ou­vrit de lui-même et lais­sa voir les osse­ments de saint Aubert.

Ils furent solen­nel­le­ment trans­fé­rés à l’é­glise et dépo­sés sous l’autel. 

En 1792, un doc­teur sau­va le chef de saint Aubert, que pen­dant huit siècles les pèle­rins étaient venus véné­rer, s’ex­ta­siant de la marque que l’on y voyait du doigt de l’archange. 

En 1856, ces reliques furent trans­fé­rées à l’é­glise Saint-Ger­vais, d’A­vranches, où on les peut encore admirer.

LE MONT DANS L’HISTOIRE.

L’his­toire du Mont Saint-Michel est inti­me­ment mêlée à celle de la France. Brû­lé à dif­fé­rentes reprises, au cours des siècles, il fut tou­jours recons­truit, et chaque fois avec plus de splendeur. 

C’est au XIIIe siècle qu’il a pris la sil­houette archi­tec­tu­rale que nous lui connais­sons et qui en a fait une des mer­veilles du monde. 

En 1203, Phi­lippe-Auguste, durant son expé­di­tion contre Jean-sans-Terre, fit assié­ger le Mont par Guy de Tho­mas. Celui-ci, ne pou­vant s’en empa­rer, y mit le feu. Tout fut détruit jus­qu’à l’é­glise, à l’ex­cep­tion des murs et des voûtes. La guerre ter­mi­née, Phi­lippe-Auguste four­nit les fonds néces­saires à rele­ver l’ab­baye, et c’est grâce à ses dons que l’on put construire les bâti­ments qui méri­tèrent le nom de Merveille. 

Ces bâti­ments com­prennent, on le sait, trois étages, comp­tant cha­cun deux salles. Ils furent entiè­re­ment construits en gra­nit. Les tra­vaux durèrent vingt-six ans. Au rez-de-chaus­sée se trouvent l’Au­mô­ne­rie et le Cel­lier, au pre­mier, le Réfec­toire et la salle des Che­va­liers, à l’é­tage supé­rieur, le Dor­toir et le Cloître. 

Cette mer­veille est l’œuvre de l’Ab­bé Jour­dain et de ses suc­ces­seurs. C’est de cette époque éga­le­ment que date la construc­tion des rem­parts, qui fai­saient du Mont Saint-Michel en même temps qu’une abbaye, une place forte d’une grande valeur stratégique. 

Saint Louis vint le visi­ter en 1254, peu après l’a­chè­ve­ment des constructions. 

Cette double des­ti­née, de place mili­taire et d’ab­baye, devait valoir au Mont Saint Michel une exis­tence mou­ve­men­tée. La vie des moines, au contact des gens de guerre, se relâ­cha, et l’ab­baye ne repré­sen­tait plus alors ce centre de haute spi­ri­tua­li­té qu’elle avait été dans les pre­miers siècles de sa fondation. 

En outre, le Mont était pri­son d’État. Noël Beda, syn­dic de la facul­té de la Sor­bonne, y fut enfer­mé par Fran­çois Ier ; le Car­di­nal de La Balue, dans une cage de fer, par Louis XI ; le gaze­tier Dubourg, qui y eut les pieds ron­gés par les rats, par Louis XIV ; Bar­bès y fit un séjour et com­bien d’autres moins illustres … 

Pri­son d’État, puis Mai­son de force… Ce lieu saint était deve­nu un lieu de détention ! 

Les guerres aus­si venaient battre les for­ti­fi­ca­tions du Mont Saint-Michel, comme le flot d’une méchante marée. 

Pen­dant dix ans, au XVe siècle, de 1423 à 1434, le Mont fut assié­gé par les Anglais. Jamais il ne fut pris. 

Pen­dant les guerres de reli­gion, les pro­tes­tants y mirent éga­le­ment le siège ; et on raconte à ce sujet une anec­dote, qui peint, comme mal­gré elle, l’ef­froyable cruau­té de la guerre civile. 

Le siège s’é­ter­ni­sait, quand, un jour, un des sol­dats de la gar­ni­son du Mont fut sur­pris sur les grèves par un déta­che­ment pro­tes­tant et conduit à la potence. Cepen­dant, on ne le pen­dit pas tout de suite, et on lui pro­mit la vie sauve, s’il vou­lait user de stra­ta­gème pour livrer la place. 

Le sol­dait, qui n’é­tait pas un héros, pro­mit tout ce qu’on vou­lut, pour échap­per à la mort. 

Il don­na ren­dez-vous aux Hugue­nots, au pied du mur du Cel­lier, se char­geant de les intro­duire dans la for­te­resse, en les his­sant au moyen de la corde, comme on fai­sait pour les provisions. 

Mais, lorsque le moment fut venu de tra­hir ses com­pa­gnons d’armes, le sol­dat eut des remords et alla trou­ver son capi­taine pour l’a­ver­tir de ce qu’il avait fait. 

La gar­ni­son s’as­sem­bla et ima­gi­na une ruse qui allait faire tom­ber nombre d’as­sié­geants entre ses mains. 

Ain­si qu’il avait été conve­nu, envi­ron deux cents Hugue­nots, favo­ri­sés par un brouillard épais, vinrent, à la tom­bée de la nuit, se mas­ser en silence à l’en­droit indiqué. 

Le câble glis­sa len­te­ment, et le plus brave mon­ta. Ses com­pa­gnons le virent dis­pa­raître par le trou béant du Cellier. 

Le treuil en enle­va ain­si une cen­taine l’un après l’autre. Le capi­taine les rece­vait avec ses hommes, et, après leur avoir ser­vi un verre de vin, pour les récon­for­ter, les pas­sait au fil de l’épée. 

Cepen­dant Mont­gom­me­ry, le chef des Hugue­nots, éton­né de n’en­tendre aucun tumulte, cria qu’on lui jette par la fenêtre un reli­gieux. Pour le satis­faire, on revê­tit un pri­son­nier égor­gé d’un habit de moine et on le lan­ça sur la plage. 

Mais Mont­gom­me­ry conçut des doutes sur l’au­then­ti­ci­té de cette vic­time. Flai­rant une mys­ti­fi­ca­tion, il fit mon­ter devant lui un de ses hommes, après lui avoir don­né le mot d’ordre. Arri­vé en haut, ce der­nier se voyant entou­ré d’en­ne­mis, pris d’é­pou­vante, s’é­cria « Trahison ».

À ces sinistres paroles, les assié­geants se sau­vèrent, lais­sant dans la place une cen­taine de cadavres, que l’on enter­ra dans les sables de la grève.

MONUMENT HISTORIQUE.

Aujourd’­hui le Mont, d’un si glo­rieux pas­sé, n’est plus qu’un monu­ment his­to­rique, que garde un fonc­tion­naire [1]; un sque­lette de pierre, dont la sub­stance et l’es­prit sont morts, au cours de son his­toire, siècle après siècle. 

La figure du saint évêque Aubert s’es­tompe dans les brumes du pas­sé, image de nuées, comme nous appa­raît, de la côte nor­mande, par un matin d’au­tomne, le Mont lui-même. 

Le petit mous­tier tout rond, vou­lu par saint Michel, et dont les pieds du tau­reau avait déli­mi­té la place, a peut-être connu en sa brève exis­tence, plus de foi et plus d’a­mour que n’en a jamais connus la Mer­veille dans toute sa splen­deur architecturale. 

Il semble qu’un trop grand suc­cès ronge le cœur de l’i­dée mère comme une lèpre. La renom­mée du Mont, et aus­si, il faut le dire, sa situa­tion excep­tion­nelle de bas­tion avan­cé de la France du Moyen Age, ont tué l’ab­baye au pro­fit de la forteresse. 

Et, cepen­dant, le Mont Saint-Michel reste un haut-lieu de l’âme française. 

Ses flèches s’é­lèvent vers le ciel en une prière immuable. 

À marée haute, la mer dans sa plé­ni­tude, et à marée basse l’é­ten­due à perte de vue des sables, nous parlent encore de l’in­fi­ni de Dieu.

Texte de R. Dubard
Illus­tra­tions de R. Dion­net

NIHIL OBSTAT : A. de Par­vil­lez, s. − Pari­siis, die 9a Apri­lis 1948.
IMPRIMATUR : Pari­siis, die 12a Apri­lis 1948. Petrus Brot, v. g.

  1. [1] NDÉ : Ce texte date de 1948. Depuis 1966, des reli­gieux assurent une pré­sence reli­gieuse dans l’ab­baye ; actuel­le­ment, ce sont des membres de la Fra­ter­ni­té monas­tique de Jéru­sa­lem.↩

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