Étiquette : <span>Normandie</span>

| Auteur : Dubard, Robert | Illustration : Dionnet, René

(pre­mière par­tie)

LA FONTAINE MIRACULEUSE.

Les cha­noines lais­sés à la garde de la cha­pelle ne man­quaient de rien, si ce n’est d’eau douce. Car il n’y avait sur le Mont, ni fon­taine, ni puits, ni citerne. 

Saint Aubert était à ce sujet en grand embar­ras. Il pria Dieu de tout son cœur, et saint Michel aus­si, de pour­voir les cha­noines en eau. 

Un jour qu’il se trou­vait avec ses clercs au som­met du Mont, avec beau­coup de dévo­tion, le Saint pria ainsi :

— Aus­si vrai­ment qu’au désert, l’eau jaillit de la pierre dure, pour le peuple assoif­fé, aus­si vrai­ment par cha­ri­té, ô Dieu ! donne de l’eau à ce Mont qui n’en a point. 

Quand il eut prié, il se leva, un ange vint lui mon­trer une pierre, qu’il sou­le­va et l’eau cou­la fraîche et claire. Depuis, cette source a gué­ri maints malades. 

Cette fon­taine, appe­lée de St-Aubert en sou­ve­nir de l’é­vêque, avait été enfer­mée dans une tour for­mant avan­cé dans les défenses de l’Ab­baye. Elle est aujourd’­hui tarie ; mais des ves­tiges de l’es­ca­lier y condui­sant et les fon­da­tions de la tour existent encore.

MORT DE SAINT AUBERT.

Quand saint Aubert sen­tit sa fin proche, il réunit ses clercs et leur deman­da quand il serait mort, de faire trans­por­ter son corps au Mont, où il vou­lait être enter­ré dans la cha­pelle de Saint-Michel. 

La mort du saint évêque fut un grand cha­grin pour toute la popu­la­tion. Tout le monde le pleu­rait, car il avait été bon pour tous. Quand il savait où se cachait un pauvre dans la peine, il le visi­tait lui-même, et le récon­for­tait avec bon­té et en par­tant lui fai­sait l’aumône. 

Les cha­noines, après avoir revê­tu le corps des vête­ments épis­co­paux, l’é­ten­dirent dans la bière, et après la céré­mo­nie funèbre à la cathé­drale d’A­vranches, le cer­cueil fut por­té par quatre barons vers le Mont, sui­vis d’une foule considérable. 

Les cha­noines du Mont vinrent rece­voir leur sei­gneur. Ils étaient, dit-on, si affli­gés, qu’ils ne purent rien chan­ter à haute voix. 

Après la céré­mo­nie, le cer­cueil fut enter­ré dans le chœur, la tête vers l’autel. 

Plu­sieurs miracles eurent lieu sur cette tombe.

Après ces miracles les cha­noines pen­sèrent mettre le corps dans une châsse, mais ils mirent à part la tête et le bras droit, pour pou­voir les por­ter en pro­ces­sion, et les mon­trer aux pèle­rins, à l’oc­ca­sion des grandes fêtes. 

Le crâne du Saint por­tait la marque pro­fonde du doigt de l’ange.

CURIOSITÉ PUNIE D’UN CHANOINE.

Les reliques de saint Michel, venant du Mont Gar­gan, avaient été pla­cées dans une boîte scel­lée. Cette boîte était elle même enfer­mée dans un reli­quaire qui demeu­rait sur l’autel. 

Long­temps après la mort d’Au­bert, il y eut un cha­noine curieux, qui deman­dait à cha­cun s’il avait jamais vu reti­rer les reliques.

— Jamais, lui répon­dit-on, ni n’a­vons enten­du dire que quel­qu’un ait osé les reti­rer de la boîte où saint Aubert les a pla­cées. Nous ne savons rien de plus, que ce qui nous a maintes fois été conté par nos ancêtres.

— Par ma foi, répon­dit le cha­noine, l’en­vie m’a pris de les voir. Si Dieu m’aide, ou je les ver­rai, ou j’en mour­rai. Per­met­tez, je vous prie, que je les voie et les tire de la châsse. 

Tous lui recom­man­daient de n’en rien faire. Mais plus les sages conseils étaient don­nés au cha­noine, plus il brû­lait du désir de faire ce qu’il avait dit. 

Il insis­ta tant, qu’à la fin, les autres las­sés, le lais­sèrent agir à son gré. Notre cha­noine, après avoir jeû­né trois jours, et le qua­trième s’être lavé le corps, célé­bra la messe sur l’au­tel de Saint-Michel, où étaient les reliques. 

Quand il eut ter­mi­né l’of­fice divin, il prit la châsse. Il la regar­da lon­gue­ment, puis s’ai­dant d’un cou­teau, il vou­lut en sou­le­ver le cou­vercle. Il leva la main pour le faire, mais sen­tit sou­dain son bras immo­bi­li­sé. La peur le prit. Ses yeux ne virent plus, et ses oreilles n’en­ten­dirent plus. Il vou­lut crier, il ne put, étant tout à coup deve­nu sourd, muet et aveugle. 

Ceux qui le regar­daient accou­rurent vers lui. Le mal­heu­reux pleu­rait à gros san­glots et sup­pliait en son cœur l’ar­change qu’il avait offen­sé de lui faire miséricorde. 

On l’emporta, car il ne pou­vait guère remuer, et, on le mit au lit. Les plaintes et sa misère fai­saient pitié à ceux qui le voyaient. Il mou­rut le len­de­main dans une telle dou­leur et repen­tance qu’on peut espé­rer que Dieu lui aura fait grâce. 

Un autre curieux fut de même puni. Ce fut, cette fois, un jeune homme du nom de Coli­bert. Il avait vou­lu pas­ser une nuit dans l’é­glise, mal­gré la défense qui lui en avait été faite par les cha­noines. On disait alors, que saint Michel venait sou­vent, la nuit, visi­ter son ora­toire, ce qui expli­quait les grandes lueurs qui furent maintes fois aper­çues au-des­sus du Mont. 

| Auteur : Dubard, Robert | Illustration : Dionnet, René
Saint Aubert pose son étoles sur le dragon

Vous connais­sez sans doute le Mont Saint-Michel. Je vous sou­haite d’y être allé par un beau jour d’é­té, quand le soleil joue dans les pierres de l’Ab­baye, se plaît à en sou­li­gner les détails par de gros traits d’ombre, et quand ce même soleil trans­forme l’é­ten­due des sables en moire changeante.

Vous connais­sez, ou vous connaî­trez à de pro­chaines vacances « le Mont », avec ses rues mon­tantes qui finissent en esca­liers, ses den­telles de pierre, ses bou­tiques où l’on vou­drait tout ache­ter, ain­si que la longue et magni­fique pro­me­nade en auto­car pour y par­ve­nir. Un sou­ve­nir que l’on n’ou­blie pas.

Mais, ce que vous igno­rez, c’est l’his­toire de ce rocher, toutes les mer­veilleuses légendes qui l’en­tourent comme d’une nuée dorée. On les évo­quait jadis, aux veillées, une tra­di­tion qui s’est trans­mise d’âge en âge et dont l’o­ri­gine se perd à l’ho­ri­zon de l’his­toire. Le mer­veilleux a dis­pa­ru de notre vie, et c’est grand dom­mage. Peut-être est-il un des ali­ments de l’âme, une source de poé­sie sûre­ment, que nous lais­sons tarir, faute d’y puiser.

Fort heu­reu­se­ment pour nous, un moine du XIIe siècle a recueilli ces récits légen­daires. C’est ain­si qu’ils nous sont par­ve­nus dans leur naï­ve­té et leur pieuse fraî­cheur. La légende s’y mêle aux faits, comme dans ces tapis­se­ries du moyen âge, les fils d’or aux fils de laine. Connais­sant la belle aven­ture du Mont Saint Michel, quand vous l’i­rez voir, la poé­sie des temps pas­sés s’a­jou­tant à la joie de votre décou­verte, votre joie en sera plus grande.

LE MONT AU TEMPS DES GAULOIS.

La gran­diose pers­pec­tive de la baie du Mont-Saint-Michel était, au temps des Gau­lois, une val­lée maré­ca­geuse et boisée.

À quelle époque la mer a‑t-elle enva­hi cette val­lée ? Les savants ne sont pas d’ac­cord sur la date à laquelle s’est pro­duite cette gigan­tesque inon­da­tion. Cer­tains la fixent au 1er ou au IIe siècles de l’ère chré­tienne, d’autres au IIIe siècle, d’autres encore, se mon­trant plus pré­cis, donnent une date, 709 de notre ère.

Les argu­ments s’é­changent comme des jave­lots acé­rés, mais aucun n’est assez pro­bant pour confondre l’adversaire.

Nous nous gar­de­rons de nous mêler à une contro­verse pour laquelle nous n’a­vons aucune com­pé­tence, et qui, du reste, est hors de notre sujet.

On croit savoir qu’au temps des Gau­lois, des drui­desses habi­taient le Mont, qui était alors appe­lé Bele­nus. Mais, des haches de pierre ont été retrou­vées dans les grottes du rocher, ce qui prou­ve­rait une habi­ta­tion plus ancienne encore.

Un temple païen y fut édi­fié au temps de l’oc­cu­pa­tion romaine ; mais dès le VIe siècle, on signale sur le Mont qui s’ap­pe­lait alors « Mont Tum­ba » ou Mont Tombe, la pré­sence d’a­na­cho­rètes. Ils y avaient édi­fié deux petites cha­pelles, dédiées à Saint-Étienne et à Saint-Sym­pho­rien et vivaient, comme tous les pieux ermites, une vie consa­crée à la prière et aux mortifications.

LA LÉGENDE DU LOUP.

Ils ne voyaient jamais per­sonne, pas même le curé du vil­lage voi­sin d’Astre, qui, cepen­dant, pour­voyait à leur nour­ri­ture. Il le fai­sait d’une façon fort curieuse : par un âne, sans nul guide. Cet âne était si bien dres­sé, et il connais­sait si bien le che­min, que jamais il ne s’é­car­tait de sa route, et il allait seul et reve­nait, de son vil­lage au Mont où demeu­raient les ermites.

Ouvrage : Autres textes | Auteur : Labbé, Paul

On a cou­tume, la veille de Noël au soir, en cer­taines régions du Lieu­vin, de jouer aux dés force vic­tuailles dans les caba­rets de cam­pagne. C’est une tra­di­tion locale que le der­nier siècle a pieu­se­ment recueillie de ses devanciers.

Veillée Noël en Normandie - avant la messe de minuitRien de plus curieux que la phy­sio­no­mie de ces cafés pen­dant la nuit du réveillon. Dans la salle étroite, dont une table de marbre occupe le centre, monte un brouillard char­gé de la fumée des pipes. Des habi­tués entourent le poêle de fonte ver­nis­sée. Plus loin, des consom­ma­teurs sont assis devant une tasse de café « aux trois cou­leurs » qui attend le qua­trième petit verre. Mais le gros du public est debout, fré­mis­sant, les yeux dila­tés, les narines ouvertes, autour du car­ré cen­tral où gisent, dans un abso­lu désordre, pou­lets, din­dons, oies, canards et lapins des­ti­nés à l’heureux gagnant de chaque partie.

Les Nor­mands passent à bon droit pour bien tenir à table. Ils se com­plaisent au récit des agapes fabu­leuses, pro­fessent un noble res­pect pour les gros man­geurs et se pas­sionnent à ce jeu qui leur per­met de gagner pour quelques sous un rôti très confortable.

* * *

Bien qu’il fri­sât la cin­quan­taine, Pla­cide Grim­part avait échap­pé jusque-là aux ten­ta­tions gour­mandes de la nuit de Noël. Ce n’est pas qu’il bou­dât devant la bonne chère et se fît scru­pule de l’arroser copieu­se­ment, mais, méfiant à l’excès, il n’ouvrait qu’à bon escient sa bourse verte à cour­roie de cuir et ne pou­vait se déci­der à ris­quer son enjeu dans la par­tie endiablée.

Grim­part esti­mait son curé mais n’avait d’autre culte que celui de la pièce de cent sous. Il lais­sait d’ordinaire sa femme aller seule à la messe de minuit, n’ayant aucun goût pour les occu­pa­tions noc­turnes dont le béné­fice ne doit être per­çu que dans l’autre monde…

Pen­dant qu’Héloïse fai­sait ses dévo­tions, il som­no­lait dou­ce­ment au coin du feu, écha­fau­dant d’hypothétiques tran­sac­tions, rêvant de petits pla­ce­ments ou de gros héri­tages. À quoi bon fran­chir la demi-lieue qui sépa­rait sa mai­son de l’église et pas­ser un bout de nuit pour le plai­sir d’assister à un office aux chan­delles ? Comme vous voyez, Grim­part confi­nait à l’impiété, ce qui affli­geait la brave Héloïse.

Impie, non. Plu­tôt indif­fé­rent – mais d’une indif­fé­rence qui allait crois­sant avec les années.

Sa femme lui disait quelquefois :

— Pla­cide, t’es dans le tra­vers, faut son­ger à ton salut et faire l’premier pas. Veux-tu que j’en dise un mot à m’sieur l’curé ?

Il ne répon­dait rien et ne se pres­sait guère. Il son­geait qu’il était bien tôt pour cau­ser de tout cela et qu’il n’est pas besoin de tant de temps pour « mettre ses affaires en règle » avant de par­tir pour le grand voyage.

Ce soir-là pour­tant il se lais­sa convaincre.

Ouvrage : Autres textes | Auteur : Bourgine, Édouard

(conte normand)

À l’assemblée de Rati­mes­nil qui se tenait dans sa vaste cour, le caba­re­tier Heur­taux, debout dans une car­riole fixée entre deux troncs de pom­miers, fai­sait dan­ser la « jeu­nesse » aux sons de son crin­crin. Il bat­tait lui-même de tels entre­chats que, mal­adroi­te­ment, il se fou­la le pied.

Dévotion aux saints populairesDès lors, il pas­sa le plus clair de son temps à jouer aux domi­nos avec quelques vieux du pays. Venait se joindre à eux, dans la soi­rée, le fils Farin César, que le père Heur­taux avait pris en ami­tié et appe­lait fami­liè­re­ment « son bezeau ». Ce jeune cam­pa­gnard n’était pas fâché de pou­voir ain­si « cau­ser un brin » à la belle Léo­nie, la fille de la maison […].

Cette Léo­nie, si fié­rote et si froide en appa­rence, aspi­rait de toute son âme au mariage, mais Farin n’ignorait pas que le père s’y oppo­se­rait tant qu’il ne serait pas plus valide. On avait trop besoin d’elle au cabaret.

Heur­taux, sur les conseils réité­rés de ses clients, s’en fut consul­ter un rebou­teux du vil­lage, qui « tra­vailla » son entorse durant neuf jours, ajou­tant chaque matin à ses mas­sages vigou­reux, d’incohérentes invocations […].

En fin de compte, en plus de son entorse, le caba­re­tier eut des rhu­ma­tismes aigus qui l’obligèrent à s’aliter.

« Tu veyes ben, lui dit alors sa femme, que tan rebou­teux est un fei­gnant ; quand j’te répète qu’il n’peut point t’guéri !

Heur­taux répondait :

— Tais-té, la mé. T’éluges point si vite. Espère un p’tieu. Mé j’m’en rap­porte à li ; i n’a sau­vé bé d’autres.

— Eh ben, mé, j’aurais pu d’confiance dans les Bons Saints.

Sur la place de l’église, le dimanche, les com­mères, leur parois­sien à fer­moir à la main, fai­saient cercle autour de la mère Heurtaux :

« Pour­qui qu’vos condui­sez point vot’homme à la Mare Saint-Fir­min, disait l’une ; faites‑y « tou­cher » l’saint qu’est raide bon pour enle­ver l’mâ, qu’a du « pou­voir » pour les douleurs !