L’oie de Noël

Auteur : Labbé, Paul | Ouvrage : Autres textes .

On a cou­tume, la veille de Noël au soir, en cer­taines régions du Lieu­vin, de jouer aux dés force vic­tuailles dans les caba­rets de cam­pagne. C’est une tra­di­tion locale que le der­nier siècle a pieu­se­ment recueillie de ses devan­ciers.

Veillée Noël en Normandie - avant la messe de minuitRien de plus curieux que la phy­sio­no­mie de ces cafés pen­dant la nuit du réveillon. Dans la salle étroite, dont une table de marbre occupe le centre, monte un brouillard char­gé de la fumée des pipes. Des habi­tués entourent le poêle de fonte ver­nis­sée. Plus loin, des consom­ma­teurs sont assis devant une tasse de café « aux trois cou­leurs » qui attend le qua­trième petit verre. Mais le gros du public est debout, fré­mis­sant, les yeux dila­tés, les narines ouvertes, autour du car­ré cen­tral où gisent, dans un abso­lu désordre, pou­lets, din­dons, oies, canards et lapins des­ti­nés à l’heureux gagnant de chaque par­tie.

Les Nor­mands passent à bon droit pour bien tenir à table. Ils se com­plaisent au récit des agapes fabu­leuses, pro­fessent un noble res­pect pour les gros man­geurs et se pas­sionnent à ce jeu qui leur per­met de gagner pour quelques sous un rôti très confor­table.

* * *

Bien qu’il fri­sât la cin­quan­taine, Pla­cide Grim­part avait échap­pé jusque-là aux ten­ta­tions gour­mandes de la nuit de Noël. Ce n’est pas qu’il bou­dât devant la bonne chère et se fît scru­pule de l’arroser copieu­se­ment, mais, méfiant à l’excès, il n’ouvrait qu’à bon escient sa bourse verte à cour­roie de cuir et ne pou­vait se déci­der à ris­quer son enjeu dans la par­tie endia­blée.

Grim­part esti­mait son curé mais n’avait d’autre culte que celui de la pièce de cent sous. Il lais­sait d’ordinaire sa femme aller seule à la messe de minuit, n’ayant aucun goût pour les occu­pa­tions noc­turnes dont le béné­fice ne doit être per­çu que dans l’autre monde…

Pen­dant qu’Héloïse fai­sait ses dévo­tions, il som­no­lait dou­ce­ment au coin du feu, écha­fau­dant d’hypothétiques tran­sac­tions, rêvant de petits pla­ce­ments ou de gros héri­tages. À quoi bon fran­chir la demi-lieue qui sépa­rait sa mai­son de l’église et pas­ser un bout de nuit pour le plai­sir d’assister à un office aux chan­delles ? Comme vous voyez, Grim­part confi­nait à l’impiété, ce qui affli­geait la brave Héloïse.

Impie, non. Plu­tôt indif­fé­rent – mais d’une indif­fé­rence qui allait crois­sant avec les années.

Sa femme lui disait quel­que­fois :

— Pla­cide, t’es dans le tra­vers, faut son­ger à ton salut et faire l’premier pas. Veux-tu que j’en dise un mot à m’sieur l’curé ?

Il ne répon­dait rien et ne se pres­sait guère. Il son­geait qu’il était bien tôt pour cau­ser de tout cela et qu’il n’est pas besoin de tant de temps pour « mettre ses affaires en règle » avant de par­tir pour le grand voyage.

Ce soir-là pour­tant il se lais­sa convaincre.

— Faut « t’rapprocher », avait dit la bour­geoise. T’es pas un païen. Viens avec mé à la messe de minuit. J’partirons un brin pus tôt et, pen­dant que j’dirai un cha­pe­let, tu feras un coup de dés au café de la Halle. Y a d’la volaille à foi­son et je m’suis lais­sé dire que Jean Fau­cheux y fait jouer une oie de quinze livres.

La pers­pec­tive d’un heu­reux coup de dés pesa-t-elle sur sa déci­sion ? Eut-il la vision de l’oie phé­no­mène entou­rée, comme d’un nimbe, d’une sauce onc­tueuse et suc­cu­lente ?… C’est bien pos­sible. Ce qui demeure acquis, c’est qu’il ne se fit point trop prier et pro­mit d’accompagner sa femme.

* * *

Il gelait dur. Le froid tom­bait sur les épaules comme un man­teau nei­geux. Des gla­çons pen­daient aux branches et s’irisaient au clair de lune ain­si que des larmes de cris­tal. À dire vrai, si la pen­sée de quelque butin n’eût pas échauf­fé son zèle, Grim­part eût sans doute rebrous­sé che­min et repris devant l’âtre son somme habi­tuel.

En route pour la messe de minuit. - histoire de noel a raconterMais, en pres­sant le pas, on arri­vait au vil­lage.

Des lumières appa­rais­saient dans un halo à tra­vers la buée des vitres. Plus vives, celles des caba­rets jetaient sur le che­min des lueurs d’incendie. Une vie noc­turne inac­cou­tu­mée ani­mait ces pai­sibles rues. De joyeux carillons se répon­daient dans la nuit.

L’église aus­si res­plen­dis­sait, glo­rieu­se­ment illu­mi­née. Par la grande porte entr’ouverte, on aper­ce­vait les cierges du chœur, brillants comme des étoiles loin­taines…

Héloïse entra, son cha­pe­let aux doigts, tan­dis que le bon Pla­cide, pre­nant un grand par­ti, allait ten­ter la for­tune.

Son appa­ri­tion au café de la Halle fut saluée de facé­tieux pro­pos et d’amicales plai­san­te­ries. Un consom­ma­teur un peu les­té, qui pas­sait pour « savoir faire des chan­sons », impro­vi­sa sur-le-champ un cou­plet de cir­cons­tance, plus riche d’intention que de rimes, repris en chœur par quelques ama­teurs.

Il y avait de la gaie­té dans la salle et l’ami Grim­part accueillit avec bonne humeur ces bruyantes démons­tra­tions. Tous ces gaillards-là étaient de vieilles connais­sances.

Pen­dant un quart d’heure, il se tint coi, obser­vant les joueurs, esti­mant les lots, res­tant en dehors du cercle d’amateurs.

Deux poules hup­pées et un lapin noir offerts suc­ces­si­ve­ment à la ten­ta­tion des clients ne purent l’arracher à son expec­ta­tion. Il fai­sait place aux impa­tients et visait plus haut. Une pièce – une seule – rete­nait son atten­tion et exci­tait sa convoi­tise. Vous le devi­nez qu’il s’agissait de l’oie superbe gavée par Jean Fau­cheux en vue de la Noël.

Tout à coup, la par­tie bat­tant son plein, celui-ci crut le moment venu de frap­per le grand coup en met­tant son « élève » en lote­rie. Tirant le cou du mal­heu­reux vola­tile à demi asphyxié par les relents de tabac et d’alcool :

— Atten­tion, les gas, fit-il, v’là l’gros lot.

Et l’installant au milieu de la table, avec une tape sur le der­rière :

— Allons, té, fais pas la bête !

Veillée de Noel - MinuitLes pattes liées, à plat ventre, dodue à sou­hait, le cou ten­du, la bête fai­sait de l’étalage. De moel­leuses ron­deurs s’accusaient sous les plumes lisses. Des plis de graisse ten­daient la peau lui­sante et fine. La chair tendre – dont l’ogre du conte n’est pas seul friand – éveillait chez ces pay­sans de sou­daines frin­gales.

Un silence rela­tif se fit quand s’engagea la grosse par­tie. Il y avait trente joueurs à dix sous et la bataille pro­met­tait d’être chaude.

Fau­cheux prit les dés et les pas­sa au pre­mier « entrant » qui, en vieux rou­tier, les remua len­te­ment dans sa large main et les jeta, d’un geste de semeur, sur le marbre. Il fit douze. D’autres, à grand ren­fort de tours de bras et de manèges savants, abat­tirent à la volée : treize, neuf, quatre, seize. Seize ! Ça com­men­çait à chauf­fer. Pla­cide Grim­part, si calme à l’ordinaire, deve­nait ner­veux. Il sen­tait sa chance com­pro­mise. Quand vint son tour, il lan­ça les dés en déses­pé­ré et vit les points dan­ser devant ses yeux troubles.

Fau­cheux annon­ça : – Dix-sept !

C’était donc lui qui « menait » jusque-là. Mais res­taient encore à jouer douze per­sonnes.

Suc­ces­si­ve­ment on fit huit, dix, quinze. Pla­cide était hale­tant. Plus que deux coups et il allait gagner la pièce de choix, digne d’une grande médaille.

À quoi tient le des­tin ? Le der­nier joueur fit dix-sept éga­le­ment. Ils étaient « frères ».

Il fal­lait débar­rer.

Un der­nier coup – dans un silence impres­sion­nant – ame­na huit pour le « frère » tard venu et dix pour Pla­cide. Sans conteste, il était pro­prié­taire du lot et vic­to­rieux sur toute la ligne. Pour son coup d’essai, Pla­cide Grim­part – héros impré­vu – avait fait un coup de maître.

— Aux « énno­cents » les mains pleines – ron­chon­na un habi­tué de ces gas­tro­no­miques tour­nois, vexé de se voir enle­ver le gros mor­ceau par un « appren­ti ».

Grim­part triom­phait modes­te­ment, sou­riait à la for­tune, répon­dait aux com­pli­ments des mal­chan­ceux et escomp­tait l’exclamation d’Héloïse à la nou­velle de ce coup superbe. Pen­dant que s’engageait une autre par­tie, il s’éclipsa, son oie sous le bras, pres­sé de conter la chose à sa femme.

Dévo­te­ment, celle-ci était toute à ses prières.

Conte de Noël à lire en ligneSeul dans la rue ou à peu près – l’église et le café rete­nant cha­cun leurs fidèles – Grim­part se diri­gea tout dou­ce­ment vers le clo­cher qui s’estompait sur le ciel d’hiver en grêle sil­houette.

Dans son conten­te­ment de voir ses vœux com­blés, il repor­tait à la Pro­vi­dence une part de sa recon­nais­sance et se disait qu’après tout – une fois n’est pas cou­tume – il devait, en manière de remer­cie­ments, prendre en pas­sant un bout de messe.

Mais que faire de la bête ?

Jus­te­ment, dans la ruelle qui contour­nait la sacris­tie et le chœur, entre deux piliers mas­sifs, des voi­sins avaient garé des bottes de paille et une car­riole. L’endroit ne pou­vait être mieux choi­si. Avec pré­cau­tion, Pla­cide enve­lop­pa l’oie d’un mor­ceau de toile bise ramas­sé entre les bran­cards et la glis­sa sous la paille…

Puis, il entra dans l’église.

* * *

Deux joyeux com­pères, Pierre Cave­lot et Julien Pilon, en sor­tant du caba­ret, avaient vu le manège.

Le hasard les avait fait remar­quer Grim­part déam­bu­lant par les rues, son oie sous le bras et le nez en l’air. Flai­rant quelque farce pos­sible, ils l’avaient sui­vi et avaient assis­té de loin au dépôt de l’oiseau dans la mys­té­rieuse cachette.

Lâcher l’oie dans le vil­lage ? Ils n’y pen­sèrent pas. Ils se fussent fait scru­pule de pri­ver de son bien le légi­time pro­prié­taire de l’animal, quelque rôdeur ayant sûre­ment fait main basse sur l’oie errante et dépay­sée. Pour­tant l’occasion de jouer un bon tour à ce vei­nard de Pla­cide était trop ten­tante pour qu’on l’abandonnât. Il fal­lait trou­ver quelque chose.

Une idée. Pen­dant que Grim­part était à la messe, si l’on por­tait sim­ple­ment l’oie chez lui ? Sa mai­son était à un quart d’heure de là et l’affaire pou­vait être rapi­de­ment menée.

Les deux com­plices eurent bien quelque peine à trou­ver à tâtons la niche secrète, mais sitôt la cap­ture faite ils déta­lèrent à toutes jambes et arri­vèrent bien­tôt à la demeure de Pla­cide. Un petit jar­din clos de char­mil­le entou­rait l’habitation. Ils jetèrent l’oiseau par-des­sus la haie et ren­trèrent vive­ment au caba­ret où leur absence n’avait même pas été soup­çon­née.

À ce moment, la cloche tin­tant à petits coups annon­çait la sor­tie de la messe.

Pla­cide Grim­part, trou­blé mal­gré tout par cette pompe reli­gieuse oubliée depuis si long­temps, parut un des pre­miers sous le por­tail, tant il avait hâte de reprendre le pré­cieux dépôt et d’annoncer à sa femme la bonne nou­velle.

— Tu ne devi­ne­rais pas, fit-il à Héloïse qui, sitôt le nez dehors, s’encapuchonnait dans son man­teau pour pas­ser la cam­pagne, – tu ne devi­ne­rais pas qui fri­co­te­ra l’oie à Jean Fau­cheux ? Eh ben, ma fille, j’me charge de faire pas­ser l’morceau dans ta rôtis­soire.

La bonne femme se deman­dait si c’était sérieux. Com­ment, le chan­ceux du réveillon, le gagnant du gros lot, c’était Pla­cide ?

— À preuve, appuya celui-ci, qu’tu vas v’nir avec mé prendre l’oisiau sus la niche.

Et dis­crè­te­ment, dépis­tant les curieux, il entraî­na Héloïse dans la ruelle.

Arri­vé à la voi­ture, il écar­ta la paille et allon­gea le bras… Malé­dic­tion ! La niche était vide…

Le sang ne lui fit qu’un tour, en même temps qu’un juron lui brû­lait les lèvres… Héloïse avait envie de pleu­rer.

Penaud et mena­çant à la fois, Pla­cide rumi­nait quelque ven­geance contre le ravis­seur. Dans la nuit noire, il voyait rouge. Il avait donc été guet­té et détrous­sé ? Ah ! s’il avait tenu le cou­pable !

La colère pas­sée, il réflé­chit. À quoi bon ébrui­ter sa mésa­ven­ture ? À la décon­ve­nue s’ajouterait le ridi­cule. On se gaus­se­rait lar­ge­ment de lui. Qu’y gagne­rait-il ? Tout bien comp­té, le mieux était de faire le mort en cachant sa honte.

— Allons, la bour­geoise, fit-il réso­lu­ment, prends tes jambes et filons. J’somme déni­chés. Y a pas besoin qu’on s’f…. de nous par-des­sus l’marché.

Tous deux, le long du che­min, mar­chaient sans mot dire. Trop d’émotions en quelques heures avaient bou­le­ver­sé ces pai­sibles cer­veaux pour qu’un tas­se­ment ne fût pas néces­saire.

On n’entendait, dans le silence de la nuit, que le cla­que­ment de leurs sabots sur la terre dur­cie. Une bise gla­ciale rasait le sol et secouait d’un fris­son les maigres buis­sons fes­ton­nés de givre.

Pla­cide ne pou­vait son­ger sans gri­mace à cette bonne for­tune inouïe sui­vie d’une telle décep­tion. Si encore il n’avait eu la mal­en­con­treuse idée d’entrer à l’église ! Vrai­ment, il était bien récom­pen­sé de son « pre­mier pas ». Sans qu’un mot de reproche vînt à son homme, Héloïse devi­nait qu’il n’était pas sans for­mu­ler à son adresse maintes récri­mi­na­tions plus ou moins catho­liques. Et cette pen­sée, plus que la perte subie, la ren­dait toute mal­heu­reuse.

Ain­si plon­gés, cha­cun de son côté, dans un abîme de réflexions peu réjouis­santes, ils arri­vèrent à leur porte.

Une clar­té bleue bai­gnait l’horizon. Le ciel était semé d’une pous­sière lumi­neuse.

En sou­le­vant le loquet du jar­din, Pla­cide aper­çut à dix pas, au pied de la haie, comme une forme blanche… Une angoisse le sai­sit. Qu’est-ce que c’était ? Comme en un rêve, il eut la vision rapide de l’oie mer­veilleuse, si vite éva­nouie…

Mais non, ce n’était pas pos­sible. Il avait la ber­lue…

Joie de Noel, cadeaux

Il avan­ça pour­tant, se frot­ta les yeux, éten­dit la main et pous­sa un cri de joie :

— Héloïse, ma fille, j’sommes des bons… C’est elle !

Et, pre­nant par les pattes la pauvre bête apeu­rée, il la lui jeta dans les bras, comme un tro­phée.

Mais com­ment, après la subite envo­lée de la cachette, était-elle ain­si tom­bée du ciel ?

Jamais Pla­cide Grim­part n’éclaircit ce mys­tère. D’ailleurs il n’y insis­ta pas.

La poé­sie de Noël, l’attrait du mer­veilleux aidant, il vit là une sorte de miracle dont sa ché­tive per­sonne avait eu la faveur et, reve­nu à des sen­ti­ments chré­tiens, il pro­fi­ta de l’occasion pour deve­nir mar­guillier, ache­ver son salut et faire l’édification de la paroisse.

Paul Lab­bé (1855–1923) : L’Oie de Noël (1909).

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Source : http://www.bmlisieux.com/normandie/labbe06.htm

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