Nos « bons vieux Saints »

Auteur : Bourgine, Édouard | Ouvrage : Autres textes .

Temps de lec­ture : 10 minutes

(conte normand)

À l’assemblée de Rati­mes­nil qui se tenait dans sa vaste cour, le caba­re­tier Heur­taux, debout dans une car­riole fixée entre deux troncs de pom­miers, fai­sait dan­ser la « jeu­nesse » aux sons de son crin­crin. Il bat­tait lui-même de tels entre­chats que, mal­adroi­te­ment, il se fou­la le pied.

Dévotion aux saints populairesDès lors, il pas­sa le plus clair de son temps à jouer aux domi­nos avec quelques vieux du pays. Venait se joindre à eux, dans la soi­rée, le fils Farin César, que le père Heur­taux avait pris en ami­tié et appe­lait fami­liè­re­ment « son bezeau ». Ce jeune cam­pa­gnard n’était pas fâché de pou­voir ain­si « cau­ser un brin » à la belle Léo­nie, la fille de la mai­son […].

Cette Léo­nie, si fié­rote et si froide en appa­rence, aspi­rait de toute son âme au mariage, mais Farin n’ignorait pas que le père s’y oppo­se­rait tant qu’il ne serait pas plus valide. On avait trop besoin d’elle au caba­ret.

Heur­taux, sur les conseils réité­rés de ses clients, s’en fut consul­ter un rebou­teux du vil­lage, qui « tra­vailla » son entorse durant neuf jours, ajou­tant chaque matin à ses mas­sages vigou­reux, d’incohérentes invo­ca­tions […].

En fin de compte, en plus de son entorse, le caba­re­tier eut des rhu­ma­tismes aigus qui l’obligèrent à s’aliter.

« Tu veyes ben, lui dit alors sa femme, que tan rebou­teux est un fei­gnant ; quand j’ te répète qu’il n’ peut point t’ gué­ri !

Heur­taux répon­dait :

—  Tais-té, la mé. T’éluges point si vite. Espère un p’ tieu. Mé j’ m’en rap­porte à li ; i n’a sau­vé bé d’autres.

—  Eh ben, mé, j’aurais pu d’ confiance dans les Bons Saints.

Sur la place de l’église, le dimanche, les com­mères, leur parois­sien à fer­moir à la main, fai­saient cercle autour de la mère Heur­taux :

« Pour­qui qu’ vos condui­sez point vot’ homme à la Mare Saint-Fir­min, disait l’une ; faites-y « tou­cher » l’ Saint qu’est raide bon pour enle­ver l’ mâ, qu’a du « pou­voir » pour les dou­leurs !

Saint Pantaléon, saints en Normandie—  Emme­nez-le à Bar­ne­ville où you qu’ les pèle­rins s’en viennent de tout par­tout, ajou­tait l’autre : j’ sais bien qu’ c’est loin, dà !… T’nez, mé, j’étais « tenue » comme li, d’Saint-Pantalion. Eh ben ! j’ai été qua­si­ment déli­vrée, mé qu’ j’ai eu tou­ché l’ bois d’ l’autel.

À ces pro­pos, la femme du caba­re­tier objec­tait :

—  Com­ment qu’ vos vou­lez que j’ l’emmène m’n’homme ! Il est tou per­clu de rhu­ma­tismes. I n’est guère mieux à s’naise sus ses pieds qu’ dans san lit. Li qu’était si gai, si allant, qui chan­tait à coeur de jour, i n’ fait pus que d’ gémi !

— J’avons ben… Nos a ti fait rire pus d’eune fois… Mais, allez-y vous, à sa plache, la mè. Vos n’avez qu’à par­tir à jeun et à pied vé les Bons Saints à la Fon­taine de Vâque­ville. T’nez, d’lundi en huit. I’jour ed’ l’assemblaie, c’est le pèle­ri­nage en l’honneur de Saint-Pan­ta­lion. C’est t’y là qui vous faut !

— Est vrai, cha ! J’irais enco ben !

* * *

À peu de dis­tance de la grand’route lon­geant la Seine, un petit clo­cher, au milieu des arbres, révé­lait la pré­sence de la cha­pelle de Vâque­ville. Elle fai­sait corps avec le logis du gar­dien, mai­son de briques à volets verts enguir­lan­dés de vigne-vierge et de clé­ma­tites, où l’on ven­dait des objets de pié­té, médailles de Saints, eau dite « mira­cu­leuse » en bou­teilles. La foule des pèle­rins y accé­dait, soit par une sombre allée de chênes, soit par un rai­dillon rocailleux.

Dans la cha­pelle, les Bons Saints se tenaient sur un rang, de chaque côté du por­tail, vague­ment éclai­rés par les ver­rières bleues. Ils étaient là plus de vingt aux dimen­sions variées, pou­dreux, gros­siè­re­ment enlu­mi­nés, ron­gés par le temps et d’autant plus véné­rables. Saint-Mamert, gué­ris­seur des maux d’entrailles, avait les oreilles cou­pées, et Saint-Her­bland, sou­ve­rain pour les plaies au visage, ne pos­sé­dait plus qu’un bras pour sup­por­ter les cha­pe­lets. « Mon­sieur Saint-Fir­min », qui était en bois, dis­pa­rais­sait à demi comme son confrère saint-Pan­ta­léon, patron des rhu­ma­ti­sants, sous l’amoncellement des den­telles, annu­lettes et jar­re­tières. Des rubans blancs, après avoir ceint le corps des pèle­rins, attes­taient là main­te­nant leur gué­ri­son. Un col­lier de molaires et de canines était pas­sé au cou de Saint-Laurent (très recon­nais­sable à sa palme et à son gril), grand spé­cia­liste des brû­lures et maux de dents. Si les pieds de Saint-Bona­ven­ture sem­blaient gri­gno­tés par les rats, n’était-ce pas que le culte tout sen­ti­men­tal des jeunes vil­la­geoises lui fai­saient subir de mul­tiples piqûres d’épingles ?

« Flatte Saint-Mar­cou pou qui t’guérisse, disait une mère à son petit, flatte-le ben fort avec ta menotte ». Puis, elle-même grat­tait quelques frag­ments de la sta­tue, afin d’en sau­pou­drer par la suite la nour­ri­ture de l’enfant débile.

Peu à peu, pèle­rins, malades et béquillards enva­his­saient la cha­pelle, tous dési­reux de se faire dire des évan­giles, en l’honneur du Saint invo­qué.

Plus curieux était le spec­tacle offert aux regards des assis­tants, dans le clos ver­doyant, en pente douce, où jaillis­sait la fon­taine véné­rée. Là, de braves femmes rem­plis­saient, sous la sur­veillance du gar­dien, des litres et des gobe­lets. Plus loin, dans la rivière cris­tal­line, une jeune pay­sanne qui parais­sait s’en aller de la poi­trine, se bai­gnait en longue che­mise.

« Enfonce té, veyons », lui ordon­nait sa mère.

Et la fille, trem­blant de tous ses membres dans l’eau gla­cée : « J’ai frai, mé ».

— Enfonce té quand même, n’aie pas pue !

On voyait aus­si une Cau­choise toute ridée sous son serre-tête à car­reaux, y plon­ger un gamin plein de bou­tons, qui criait à pleine voix, mais se tut aus­si­tôt qu’elle l’eut enve­lop­pé dans ses cou­ver­tures.

La mère Heur­taux, pro­fi­tant que les pèle­rins, les dévo­tions ter­mi­nées, allaient se res­tau­rer au caba­ret avec leurs pro­vi­sions, péné­tra dans la cha­pelle rede­ve­nue déserte, son para­pluie et son cabas à la main.

Chapelle Saint-Martin-Saint-FirminDevant l’alignée des Bons Saints, elle se trou­va un peu déso­rien­tée. Elle ne savait pas lire leurs noms. À un boi­teux qui sur­gis­sait sou­dain de l’ombre pour se diri­ger vers le por­tail, elle deman­da :

— O you qu’il est saint Pan­ta­lion pour les rhu­ma­tisses et les entorses ?

Il la regar­da d’un air hébé­té et, le dési­gnant du chef, dit sim­ple­ment : « C’ty là ! »

Aus­si­tôt, la femme du caba­re­tier s’agenouilla et réci­ta ses pate­nôtres. Puis, elle fit trois fois le tour de la cha­pelle. À force de demeu­rer en contem­pla­tion devant la sta­tue du saint, un tout petit saint à la figure naïve, aux joues écar­lates, aux pieds meur­tris, elle éprou­va une ten­ta­tion obsé­dante, irré­sis­tible : l’emporter. En le tou­chant, il lui sem­bla qu’il cédait déjà la pres­sion fébrile de ses mains :

« Bon Saint-Pan­ta­lion, mur­mu­ra-t-elle, j’vas vos prendre avec mé pour gué­ri m’ n’homme qui n’peut point v’ni, mais vos pou­vez être sûr et cer­tain que j’vos rap­por­te­rai à vot’ plache demain sans faute. V’nez-vos-en aveu mé, allez, j’vos ferons pas d’mal. J’sommes d’ braves gens qu’ont jamais fait de tort à per­sonne. Mal­gré qu’ j’avons des pommes à locher et qu’a sont déjà bien avan­cées, j’craignons point la fatigue pour v’ni vous deman­der la gué­ri­son ! »

Alors, sans se rendre bien compte de son acte irré­vé­ren­cieux, elle sou­le­va la sta­tue devant laquelle bra­sillaient encore quelques cierges, la posa sur une chaise et la glis­sa dans son cabas.

Dehors, on enten­dait la ritour­nelle des che­vaux de bois, mêlée au mur­mure du vent s’engouffrant dans le por­tail, avec les feuilles mortes.

* * *

La mère Heur­taux gra­vis­sait péni­ble­ment la longue côte de Rati­val.

De cette hau­teur, elle décou­vrait la val­lée de Vâque­ville et celle de la Seine, dont la boucle d’argent bleui scin­tillait, bor­dée à l’horizon par les sombres futaies de Bro­tonne. Au pied des coteaux boi­sés qui entourent Cau­de­bec, se dres­sait la flèche de pierre de la vieille église, tan­tôt grise et à peine visible dans les fron­dai­sons bru­nies par l’automne, tan­tôt magi­que­ment éclai­rée d’un rayon de soleil. Une brume vio­la­cée tami­sait au loin les rochers crayeux et les peu­pliers flous comme des fumées.

Dans une voi­ture de culti­va­teur qui allait la dépas­ser, la mère Heur­taux recon­nut le père Farin :

« Tiens, s’écria-t-il, mais v’la eune dame que j’connais ! »

— Mé itou, fit-elle, mais j’connais enco mieux vot’ gar­chon, « l’bezeau » comme je l’appelons.

— Vos retour­nez à Rati­mes­nil ? Ben, mon­tez aveu mé.

— Ce n’est pas de refus. J’sieux pâmée d’avé tant mar­ché d’pis l’matin, pis d’ramonter la côte.

Comme Farin, pour lui faci­li­ter l’accès du mar­che­pied lui pre­nait des mains son para­pluie et son cabas, le saint s’en échap­pa.

« Que qu’cest, dit-il. Eune esta­tue ? »

La mère Heur­taux devint pourpre.

« Bé sur, pis qu’jai été la qué­ri à la cha­pelle, mais j’la rap­por­te­rons.

Cela l’ennuyait un peu d’être l’obligée du père Farin et de se voir liée à lui par ce secret.

— Mais, pour­sui­vit-il, pour­quoi qu’ vos l’avez prise ?

— Pou m’n’homme, par­dié.

Et Farin, tout en éten­dant sur les genoux de la bonne femme une cou­ver­ture de che­val :

« On a pas l’drait, vos savez ben, c’est pas hon­nête, cha. C’est voler. J’ai enten­du dire par quequ’un qui s’y connais­sait que c’ ty là qui vole dans une cha­pelle, on peut l’excommunier.

— Que qu’ c’est enco ?

— Vos seriez comme qui dirait chas­sée de l’Église !

Elle s’écria avec effroi, en épiant de l’œil son com­pa­gnon :

— Vos creyez ?… Mais pis que j’ vos dis que j’ vas la rap­por­ter demain.

— J’ vos dis pas, mais be sur que de c’te façon-là, vot’ mari n’ gué­ri­ra point.

Elle répon­dit :

« Tant pis, je l’ai à c’theu. J’vas tou­jours l’essayer.

Farin sem­blait jouir de son inquié­tude. Peut-être même se ven­geait-il mali­cieu­se­ment de la résis­tance que les Heur­taux appor­taient au mariage de son gar­çon avec leur fille.

« Vos avez-ti réflé­chi que l’gardien va bien s’apercevoir que l’estatue n’est pas là. I va pré­ve­nir M. le curé. Les gen­darmes ne tar­de­ront point, à v’ni cheux vous. Vos serez condam­née biha­sard à la pri­son et excom­mu­niée par le pape et l’archevêque.

— Mô Dieu, què que j’vas deve­ni ?

Ils pas­saient à ce moment devant une cour plan­tée de pom­miers, dont les fruits rou­gis­sants, au long des branches incli­nées sur les haies, embau­maient la route.

— Me v’là ren­du, annon­ça Farin. Vos savez, ce que j’en dis, la mé, je ne veux être ni com­plai­sant, ni com­plice. Ni vu, ni connu… À la revoyure !

* * *

Quelle ne fut pas la stu­pé­fac­tion de la mère Heur­taux en ren­trant chez elle, à la chute du jour, de voir dans la cui­sine, son homme debout jouant du vio­lon avec fré­né­sie. Elle crut rêver lorsque, s’avançant vers elle, l’archet en main, il se mit à dan­ser, afin de lui prou­ver la sou­plesse retrou­vée de ses jambes.

— Hein ! s’écria-t-il, tu te moquais du rebou­teux ? T’avais pas confiance en li ?… Tu veyes bien que…

Sa femme ne le lais­sa pas ache­ver :

— Quitte mé ton vio­lon tran­quille, fit-elle en pla­çant vive­ment la sta­tue sur la che­mi­née. J’t’apporte le bon Saint. Touche le, récite tes prières, pis dépêche té d’ pro­fi­ter d’ li, parce que j’vas l’ mucher et pis d’main faut que j’le repor­tions. Sans cela, j’serions excom­mu­niés !

— Mais, mais, dit le père, pour­quoi faire à c’theu. J’ai pus d’ dou­leurs depuis la rele­vée. L’ mal est par­ti comme avec la main. Pus de fou­lure, pus rien.

La mère Heur­taux n’était pas ras­su­rée :

— Touche le tout d’même. Nos sait-ti. Est p’ tête ben li qui t’a gué­ri et quequ’fois que l’ mal revien­drait !

Récit normand, culte des saintsSur l’entrefaite, Léo­nie qui reve­nait de la cour, jeta un cri de sur­prise en aper­ce­vant la sta­tue de bois :

— Qui qu’ c’est qu’ t’apportes-là ?… Mais c’est saint Bona­ven­ture, s’exclama-t-elle en riant aux éclats, le patron des filles à marier !

La mère sur­sau­ta : « Qué qu’tu racontes ? Je m’serais-ti trom­pée ? J’ créyais qu’c’était Saint-Pan­ta­lion, le gué­ris­seux des dou­leurs. J’avais d’mandé à un homme qu’était là !

— Il aura point com­pris, faut craire !

Alors, la jeune fille, émue et ravie de se trou­ver en pré­sence du bon vieux saint qu’elle avait plu­sieurs fois invo­qué en cachette de ses parents, se pros­ter­na devant son image, piqua dévo­te­ment une épingle dans ses pieds meur­tris et y posa des lèvres ardentes.

Comme d’habitude, le fils Farin s’en vint, après le sou­per, chez les Heur­taux pour y taqui­ner les domi­nos. L’attitude embar­ras­sée de nos gens ne l’étonna pas, car il avait été mis au cou­rant par son père du rapt de la sta­tue. Il les lais­sa cepen­dant conter l’aventure. Après quoi il annon­ça que devant aller livrer des pommes à cidre, le len­de­main, dans la région de Cau­de­bec, il se fai­sait fort de repor­ter par la même occa­sion, le Saint dans la cha­pelle de Vâque­ville.

— Ah ! j’iss en sau­rai ben gré, dit la mère Heur­taux les larmes aux yeux.

Et Léo­nie sou­rit si ten­dre­ment au jeune homme qu’il se sen­tit capable des actions les plus héroïques.

« Je me charge d’arranger cha, fit-il, et pis, qui vienne me cher­cher des mots, c’tylà qui l’oserait ? N’vos en faites point « appaux », la mé, le Saint sera remis en plache.

— Est bien, cha ! dit le père.

— Bé sûr, maman, que le Ciel n’a vu qu’ ta bonne inten­tion ! ajou­ta Léo­nie.

Le père reprit : « Tu pour­ras y dire au gar­dien, si tu le vois, pou qui s’ fâche point de ce qui s’est pas­sé, qui y a eu ichit un vrai miracle ann’hui, parce que j’ crai ben que, té itou, ma fille, tu ne seras pas lon­temps sans t’ marier à c’ theu.

Il fixa alors sur Farin ses yeux rieurs et malins, et, lui tapant sur l’épaule :

« Qué qu’ t’en penses, té, man « bezeau »

Soyez le premier à commenter

    Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    *

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.