Les belles légendes du Mont St-Michel

Ouvrage : Autres textes | Auteur : Dubard, Robert | Illustration : Dionnet, René
Saint Aubert pose son étoles sur le dragon

Vous connais­sez sans doute le Mont Saint-Michel. Je vous sou­haite d’y être allé par un beau jour d’é­té, quand le soleil joue dans les pierres de l’Ab­baye, se plaît à en sou­li­gner les détails par de gros traits d’ombre, et quand ce même soleil trans­forme l’é­ten­due des sables en moire changeante.

Vous connais­sez, ou vous connaî­trez à de pro­chaines vacances « le Mont », avec ses rues mon­tantes qui finissent en esca­liers, ses den­telles de pierre, ses bou­tiques où l’on vou­drait tout ache­ter, ain­si que la longue et magni­fique pro­me­nade en auto­car pour y par­ve­nir. Un sou­ve­nir que l’on n’ou­blie pas.

Mais, ce que vous igno­rez, c’est l’his­toire de ce rocher, toutes les mer­veilleuses légendes qui l’en­tourent comme d’une nuée dorée. On les évo­quait jadis, aux veillées, une tra­di­tion qui s’est trans­mise d’âge en âge et dont l’o­ri­gine se perd à l’ho­ri­zon de l’his­toire. Le mer­veilleux a dis­pa­ru de notre vie, et c’est grand dom­mage. Peut-être est-il un des ali­ments de l’âme, une source de poé­sie sûre­ment, que nous lais­sons tarir, faute d’y puiser.

Fort heu­reu­se­ment pour nous, un moine du XIIe siècle a recueilli ces récits légen­daires. C’est ain­si qu’ils nous sont par­ve­nus dans leur naï­ve­té et leur pieuse fraî­cheur. La légende s’y mêle aux faits, comme dans ces tapis­se­ries du moyen âge, les fils d’or aux fils de laine. Connais­sant la belle aven­ture du Mont Saint Michel, quand vous l’i­rez voir, la poé­sie des temps pas­sés s’a­jou­tant à la joie de votre décou­verte, votre joie en sera plus grande.

LE MONT AU TEMPS DES GAULOIS.

La gran­diose pers­pec­tive de la baie du Mont-Saint-Michel était, au temps des Gau­lois, une val­lée maré­ca­geuse et boisée.

À quelle époque la mer a‑t-elle enva­hi cette val­lée ? Les savants ne sont pas d’ac­cord sur la date à laquelle s’est pro­duite cette gigan­tesque inon­da­tion. Cer­tains la fixent au 1er ou au IIe siècles de l’ère chré­tienne, d’autres au IIIe siècle, d’autres encore, se mon­trant plus pré­cis, donnent une date, 709 de notre ère.

Les argu­ments s’é­changent comme des jave­lots acé­rés, mais aucun n’est assez pro­bant pour confondre l’adversaire.

Nous nous gar­de­rons de nous mêler à une contro­verse pour laquelle nous n’a­vons aucune com­pé­tence, et qui, du reste, est hors de notre sujet.

On croit savoir qu’au temps des Gau­lois, des drui­desses habi­taient le Mont, qui était alors appe­lé Bele­nus. Mais, des haches de pierre ont été retrou­vées dans les grottes du rocher, ce qui prou­ve­rait une habi­ta­tion plus ancienne encore.

Un temple païen y fut édi­fié au temps de l’oc­cu­pa­tion romaine ; mais dès le VIe siècle, on signale sur le Mont qui s’ap­pe­lait alors « Mont Tum­ba » ou Mont Tombe, la pré­sence d’a­na­cho­rètes. Ils y avaient édi­fié deux petites cha­pelles, dédiées à Saint-Étienne et à Saint-Sym­pho­rien et vivaient, comme tous les pieux ermites, une vie consa­crée à la prière et aux mortifications.

LA LÉGENDE DU LOUP.

Ils ne voyaient jamais per­sonne, pas même le curé du vil­lage voi­sin d’Astre, qui, cepen­dant, pour­voyait à leur nour­ri­ture. Il le fai­sait d’une façon fort curieuse : par un âne, sans nul guide. Cet âne était si bien dres­sé, et il connais­sait si bien le che­min, que jamais il ne s’é­car­tait de sa route, et il allait seul et reve­nait, de son vil­lage au Mont où demeu­raient les ermites.

Ain­si, nous dit la légende, il alla et vint pen­dant un long temps, jus­qu’au jour où un loup le ren­con­tra, l’é­tran­gla et le mangea.

Les pieux ermites s’é­ton­naient que leur âne ne venait pas, comme à l’ac­cou­tu­mée. Hélas ! la pauvre bête en était bien empê­chée… Après avoir long­temps atten­du, les moines pres­sés par la faim, sup­plièrent Dieu de leur por­ter secours.

Dieu, exau­çant leurs prières, leur envoya un loup. Ce loup avait une mine si repen­tante, et sem­blait si gêné en la pré­sence des moines, que ceux-ci ne purent dou­ter qu’il était cou­pable d’a­voir man­gé l’âne et venait s’en accuser.

Alors, les saints hommes com­man­dèrent au loup de les ser­vir, et puis­qu’il avait man­gé l’âne, il devrait le rem­pla­cer. Comme ils le lui com­man­dèrent, le loup le fit. On lui atta­cha un sac sur le dos et on l’en­voya à Astre, auprès du curé.

Le loup était fort, grand et gros,
Il por­ta le sac sur son dos.

Il cou­pa au plus court et arri­va tout d’un trait au pres­by­tère. Le bon curé fut sans doute quelque peu effrayé de voir ain­si un grand loup sur­gir devant lui : mais voyant le sac, il com­prit que Dieu avait sub­sti­tué un loup à son âne.

Il le char­gea donc, comme il eût fait de son bau­det et le ren­voya en lui recom­man­dant de gagner au plus vite le Mont Tombe.

Saint Aubert et le taureau lié - légende du Mont Saint Michel
« Tu trou­ve­ras un tau­reau lié… »

Ain­si alla sou­vent le loup, tant qu’il plût à Dieu. Et, le loup, en dépit de sa nature de loup, était main­te­nant docile comme un chien, et ceux-ci jouaient avec lui, et avec eux il cou­chait, et jamais plus, il ne fit de mal à aucune bête.

SAINT AUBERT

Saint Aubert naquit en 660, aux envi­rons d’A­vranches, dans la famille des Sei­gneurs de Genêts. Ses parents, nous dit la chro­nique, prirent grand soin de son éducation. 

Dès qu’il eut l’âge requis, il devint prêtre. Et, ajoute le chro­ni­queur, « dès qu’il eut reçu les ordres sacrés, il se com­por­ta tel­le­ment en toutes ses actions, qu’on l’eût plu­tôt pris pour un ange du ciel que pour un homme mortel ». 

SON ÉLECTION À L’ÉVÊCHÉ D’AVRANCHES. 

L’an 704, l’É­vêque d’A­vranches étant mort, le cler­gé et le peuple s’as­sem­blèrent en l’é­glise, selon la cou­tume de ce temps là, pour pro­cé­der à l’é­lec­tion d’un nou­vel évêque. 

Mais n’é­tant pas d’ac­cord sur le choix d’un can­di­dat, et cha­cun gar­dant son idée, les réunions se suc­cé­dèrent pen­dant plu­sieurs jours, sans résul­tat. Ils s’ac­cor­dèrent alors pour s’im­po­ser le jeûne d’une semaine entière, et deman­der au Saint-Esprit de vou­loir bien leur faire connaître celui qu’il dési­rait pour être leur pasteur.

Le sep­tième jour, ils se réunirent de nou­veau à l’é­glise, et alors qu’ils fai­saient leur prière avec dévo­tion, ils enten­dirent sou­dain un grand éclat de ton­nerre et une voix comme sor­tant de ce ton­nerre qui disait : « Aubert, prêtre, sera votre pontife. » 

À peine avaient-ils enten­du cette voix que le Saint-Esprit des­cen­dit sur Aubert sous la forme d’un feu, qui rem­plit toute l’é­glise d’une clar­té plus res­plen­dis­sante que celle du soleil. N’hé­si­tant plus davan­tage, ils s’é­crièrent tous d’une même voix : « Aubert sera notre évêque. »

Le Saint, ayant recon­nu qu’il était de la volon­té de Dieu qu’il accep­tât cette charge, n’o­sa refuser.

LE DRAGON LÉGENDAIRE

Un jour que ce saint évêque reve­nait d’une tour­née dans son dio­cèse, il se vit entou­ré par une mul­ti­tude de vil­la­geois, qui le sup­plièrent de déli­vrer leurs terres d’un épou­van­table dra­gon qui venait presque chaque jour les pour­suivre eux et leurs troupeaux. 

Met­tant toute sa confiance en Dieu, Aubert réso­lut d’al­ler atta­quer et com­battre ce dra­gon, lequel, dès qu’il eut aper­çu l’é­vêque et le peuple qui le sui­vait, jetant feu et flammes par ses narines et sa gueule béante, s’a­van­ça vers eux pour les dévorer. 

Mais saint Aubert ne s’é­pou­van­tant nul­le­ment de cela, bien que le peuple retour­nât en arrière, demeu­ra ferme au même endroit. Il fit le signe de la croix, et, jetant son étole sur le dra­gon, lui commanda : 

— Tiens-toi coi et ne bouge non plus que si tu étais mort. 

À ces paroles, le dra­gon demeu­ra immo­bile, et tout le peuple qui trem­blait de frayeur et regar­dait de loin ne savait que pen­ser. Quand ces gens virent que le dra­gon se mon­trait docile aux ordres du saint, ils s’ap­pro­chèrent de leur évêque, lequel, repre­nant son étole, ordon­na au dra­gon de ne nuire doré­na­vant à personne. 

La vilaine bête reprit le che­min de la mer et ne repa­rut jamais plus. 

Saint Aubert s’en alla avec le peuple dans la plus pro­chaine église, rendre actions de grâce à Dieu.

SAINT MICHEL APPARAÎT À SAINT AUBERT.

Un jour, l’é­vêque fit réunir ses cha­noines et leur tint les pro­pos sui­vants :
« Mes très chers frères, le sujet pour lequel je vous ai aujourd’­hui fait assem­bler ici, est pour ce pays tout plein de réjouis­sances, mais pour moi plein de frayeur et de crainte. 

« Il y a quelque temps que, m’é­tant mis, le soir, sur le lit, pour prendre quelque repos, je vis en songe, devant moi, l’ar­change saint Michel, lequel me dit que je lui édi­fiasse un temple sur le Mont Tombe, et qu’il vou­lait là être hono­ré, ain­si qu’il l’é­tait au Mont-Gar­gan. M’ayant dit cela, il disparut. 

« Je m’é­veillais sou­dain et demeu­rais tout pen­sif au sujet de cette vision, et, après plu­sieurs hési­ta­tions, je conclus ne pas devoir croire à cette révé­la­tion qui, pen­sais-je, pou­vait être le jeu de quelque illusion. 

« Quelques jours s’é­tant écou­lés, le même archange m’ap­pa­rut comme aupa­ra­vant, mais d’un main­tien plus sévère, me disant que sa volon­té était que je lui fisse bâtir un temple au lieu qu’il m’a­vait dési­gné la pre­mière fois, et que je devais lui obéir sans tant de délais.

« Ces paroles m’é­murent gran­de­ment, et je ne pus repo­ser le reste de la nuit. Je me mis donc à prier Dieu et à le sup­plier qu’il per­mit que je fus trom­pé, mais que, si c’é­tait sa volon­té que je fis ce qui m’a­vait été révé­lé, il me fit connaître son désir plus clai­re­ment, puis­qu’il nous ensei­gnait par son apôtre saint Jean d’é­prou­ver les esprits, pour savoir s’ils étaient de Dieu. 

Saint Michel laisse une trace de son doigt sur le front de saint Aubert
L’Ar­change lui don­na un coup de doigt sur la tête…

« Et, ne me conten­tant pas de prier plus fer­me­ment sa divine Majes­té à ce sujet, je com­men­çais à jeû­ner et veiller plus que de cou­tume et à secou­rir les pauvres avec un soin très par­ti­cu­lier, ain­si que vous avez pu voir, ces jours pas­sés, espé­rant que, par le moyen de leurs prières, j’ob­tien­drais ce dont mes péchés me ren­daient indigne. 

« Enfin, hier, m’é­tant cou­ché, j’eus beau­coup de peine à m’en­dor­mir, la pen­sée de ces visions me venant tou­jours à l’es­prit, néan­moins, à la fin, la las­si­tude du corps assou­pit tous mes sens. 

« Étant ain­si endor­mi, voi­ci que je vis cet archange, qui me reprit très aigre­ment de mon incré­du­li­té et me blâ­mant d’être trop tar­dif à croire, me don­na un coup de doigt sur la tête, dont vous voyez la marque. 

« Alors, tout trem­blant de peur, je lui deman­dais à quel endroit du Mont-Tombe il dési­rait qu’on lui éri­gea cet ora­toire. « Il me dit qu’il vou­lait que ce fut au lieu où je trou­ve­rai un tau­reau lié, qu’un lar­ron a déro­bé depuis quelque temps et caché en ce Mont, atten­dant l’oc­ca­sion de le pou­voir mener au loin pour le vendre, et il m’a enga­gé de le rendre à celui auquel il appar­tient. Quant à ce qui touche la gran­deur de l’o­ra­toire, il m’a dit que ce serait tout l’es­pace que je trou­ve­rai fou­lé par les pieds du taureau. »

Ces paroles du saint Évêque n’é­veillaient aucun doute dans l’es­prit des assis­tants, et de plus ils voyaient, en sa tête, le trou que l’ar­change lui avait fait, ce qui était une preuve très cer­taine de la véra­ci­té de son récit. Car cha­cun savait qu’il n’a­vait aupa­ra­vant ce trou, et qu’­hu­mai­ne­ment il n’au­rait pu vivre avec une bles­sure sem­blable, ce qu’il fit cepen­dant et pen­dant encore quinze années. 

Tous étaient prêts, avec joie à suivre leur pas­teur, jus­qu’au lieu choi­si par l’ange et ils avaient hâte de contem­pler cette place tant aimée de saint Michel. 

Ils se mirent en route, chan­tant des hymnes et des can­tiques, et le peuple, mis au cou­rant de la vision du saint Évêque, s’é­tait joint à eux et saint Aubert au milieu de tous était ravi en Dieu, et le bénis­sait d’a­voir don­né à la France et par par­ti­cu­liè­re­ment à son pays de Neus­trie, qui est la Nor­man­die d’au­jourd’­hui, saint Michel pour défenseur. 

Ayant ain­si che­mi­né trois heures par des che­mins âpres et rabo­teux (ce qui prou­ve­rait que la mer n’é­tait pas encore par­ve­nue au rocher, et n’a­vait pas encore réduit en grève tout le grand espace com­pris entre celui-ci et Avranches), ils arri­vèrent au pied du Mont. Tous firent place à saint Aubert, qui mon­ta le pre­mier. Arri­vé au som­met, il trou­va ce que l’ar­change lui avait dit. 

Le tau­reau lon­gue­ment atta­ché pour qu’il puisse trou­ver sa nour­ri­ture fut emme­né pour être ren­du à son pro­prié­taire. L’es­pace fou­lé fut trou­vé humec­té d’une forte rosée qui en pré­ci­sait la forme. L’ar­change avait vou­lu par ce miracle affir­mer de nou­veau son désir. 

Sans plus attendre, saint Aubert bénit l’emplacement que devait occu­per le sanctuaire. 

LÉGENDE DE BAIN. 

Puis, l’é­vêque com­man­da de net­toyer et de nive­ler la place. Il res­tait au som­met une roche, qui était sans doute un ancien men­hir, que tous les efforts ne purent arri­ver à ren­ver­ser. Saint Aubert en était fort tour­men­té, et il priait Dieu et saint Michel de venir à son secours. 

Or, un fer­mier des envi­rons, nom­mé Bain, père de douze fils, avait été visi­té la nuit pré­cé­dente, pen­dant son som­meil, par un ange, qui lui avait ordon­né de se lever et de venir avec tous ses enfants au Mont pour enle­ver la pierre qui arrê­tait les tra­vaux. Bien qu’il ne com­prit point ce dont il s’a­gis­sait, ce fer­mier, le len­de­main matin dès la pre­mière heure se leva, et appe­lant ses fils, se ren­dit où Dieu lui avait commandé. 

À son arri­vée au Mont, il vit l’é­vêque au milieu d’une nom­breuse com­pa­gnie, et il fit à saint Aubert le récit de sa vision. 

Ils se mirent tous à l’ou­vrage, lui et ses fils, pous­sant, creu­sant, s’ar­que­bou­tant tous ensemble, mais mal­gré tous leurs efforts, ils ne par­vinrent à ébran­ler la pierre. 

Saint Aubert assis­tait avec une grande per­plexi­té à ce tra­vail, et il était évident que toutes les forces réunies étaient impuis­santes à ren­ver­ser ce men­hir. Et comme il priait Dieu, il fut sai­si d’une ins­pi­ra­tion. Il deman­da à Bain :

— N’as-tu pas d’autre enfant que les onze qui tra­vaillent ici ? 

— Oui, un tout petit, mais il est encore au berceau. 

Et le Saint tout joyeux lui dit : 

— Va vite le cher­cher, et amène-le ici, car tout le monde attend. 

Quand Bain revint avec son nou­veau né, l’é­vêque, après avoir prié, le prit dans ses bras, et l’ap­puya contre la pierre. Le père avec ses onze fils la pous­saient en même temps, et, ô miracle ! la pierre s’é­bran­la, puis rou­la jus­qu’au bas du Mont, où elle se trouve encore. 

Ain­si fut ce miracle. Dieu avec un nou­veau-né ébran­la ce que tout un peuple ne pou­vait remuer, mon­trant ain­si que la sainte fai­blesse peut triom­pher de la force matérielle. 

Les vil­la­geois ayant fini de pré­pa­rer l’emplacement de la cha­pelle, prirent congé et ren­trèrent chez eux. Quant à Bain et ses enfants, ils ren­dirent grâce à Dieu pour le miracle accom­pli, et de ce que le bon évêque les avait affran­chi de l’im­pôt du feu, ce qui doit aujourd’­hui se dénom­mer « cote mobi­lière », car si les noms ont chan­gé, les impôts sont restés.

Par la suite une cha­pelle, dédiée à saint Aubert, fut édi­fiée sur le rocher ter­ras­sé par Bain et ses douze enfants.

VOYAGE AU MONT GARGANO.

Saint Aubert, qui avait réuni un grand nombre de maçons, sur­veillait per­son­nel­le­ment l’é­di­fi­ca­tion de l’é­glise. Il déci­da de res­ter au Mont tant qu’elle ne serait pas ache­vée. Pen­dant que les ouvriers tra­vaillaient, il avait cou­tume de s’as­seoir sur une pierre, qui fut long­temps conser­vée et hono­rée en sou­ve­nir de lui. 

La cha­pelle fut ronde comme une grotte. Cent hommes pou­vaient à peine y tenir, mais dans sa sim­pli­ci­té elle plut à saint Aubert. 

Il se trou­vait cepen­dant fort embar­ras­sé de ne rien pou­voir y pla­cer venant de saint Michel, auquel elle devait être dédiée. 

Une nuit, pen­dant qu’il dor­mait, l’ar­change, pour le tirer d’embarras, vint lui dire : « Envoie deux de tes clercs au Mont Gar­gan. Là, ils deman­de­ront des reliques, et ils rap­por­te­ront ce qu’on leur donnera. » 

Le Mont Gar­ga­no, qui est situé en Ita­lie, dans ce qu’on appelle com­mu­né­ment l’é­pe­ron de la botte, abri­tait, à l’é­poque, le seul sanc­tuaire en Europe consa­cré à l’ar­change saint Michel. Celui-ci y était appa­ru en l’an 493, et avait lais­sé, en témoi­gnage de cette appa­ri­tion, un voile, de cou­leur vio­lette, pieu­se­ment conser­vé, et l’empreinte de son pied dans un marbre. 

Saint Aubert, après avoir ren­du grâce, se hâta de dési­gner deux clercs et de tout pré­pa­rer pour leur départ.
Les mes­sa­gers étant prêts à par­tir s’a­ge­nouillèrent devant l’é­vêque, pour lui deman­der sa béné­dic­tion, car ils ne savaient s’ils revien­draient. Très dou­ce­ment l’é­vêque les embras­sa, puis les bénit. 

Bain et ses douze enfants poussent une pierre sur le Mont Saint Michel
Bain et ses douze enfants

Les deux voya­geurs tra­ver­sèrent l’A­vran­chin, puis l’Ex­mois, l’Auge et le Lié­vin, pour arri­ver au pays de Caux. Ils lais­sèrent alors la Nor­man­die der­rière eux. Après avoir fran­chi la rivière de l’Epte, ils pas­sèrent Pon­toise et Saint-Denis, lais­sant Paris sur leur droite, ils pas­sèrent la Brie et arri­vèrent à Sezanne. Toute la France était alors tra­ver­sée. Ils arri­vèrent en Bour­gogne, puis fran­chirent les pre­mières mon­tagnes, péné­trèrent dans le com­té de Mau­rienne, pas­sèrent le lac de Lau­sanne. Les mon­tagnes furent esca­la­dées, puis déva­lées. Ils tra­ver­sèrent la Lom­bar­die et la Tos­cane, puis Rome avant d’en­trer en Campanie. 

Six mois qu’ils sont par­tis ! Ils ont tant mar­ché, qu’ils voient enfin le Mont Gar­gan. Ils remer­cièrent le Sei­gneur de les avoir menés jus­qu’à ce lieu, et saint Michel qui les a assistés. 

Au couvent, leur pre­mière visite fut pour la cha­pelle, puis s’en furent dîner. Ensuite, ils s’en­quirent du sei­gneur Abbé : 

« Volon­tiers, dirent-ils, nous lui par­le­rons, pour lui dire ce que nous sommes venus cher­cher, venant d’un pays étranger. » 

Et le sei­gneur Abbé les reçut aussitôt. 

Ils se saluèrent très hum­ble­ment, comme de saints hommes, et s’é­tant age­nouillés devant lui, ils lui don­nèrent leurs lettres. 

Après les avoir lues, l’Ab­bé leur dit : 

« Demeu­rez avec nous, car s’il plaît à Dieu, nous n’a­vons rien qui ne puisse être à vous. Mais je vous prie de me don­ner, sur ce que vos lettres m’ap­prennent, plus de détails. » 

Les mes­sa­gers racon­tèrent toute l’his­toire de la construc­tion de la cha­pelle, et tout ce qui concer­nait en cela leur saint évêque. Et l’Ab­bé se réjouit gran­de­ment de savoir que saint Michel pos­sé­dait une autre église en Occident. 

Après une bonne nuit, on don­na aux voya­geurs tout ce qu’il fal­lait pour qu’ils pussent chan­ger de vête­ments, et l’Ab­bé alla ce jour même, trou­ver son évêque, en la cité de Sipont. Il lui conta par le détail tous les évé­ne­ments de la veille et tout ce que lui avaient dit les mes­sa­gers. Et l’é­vêque se réjouit de ce que saint Michel, par la volon­té de Dieu, aurait plu­sieurs lieux où les pécheurs pour­raient venir l’invoquer. 

L’é­vêque dit à l’Ab­bé de bien trai­ter les mes­sa­gers, qui avaient fait un aus­si long voyage, et qu’il leur donne de ce voile que l’Ar­change lais­sa sur l’au­tel quand, avec ses anges il dédia l’é­glise, et de ce marbre véné­ré, sur lequel il posa ses pieds. 

L’Ab­bé fit pré­pa­rer les reliques, et, quand les mes­sa­gers furent bien repo­sés, il les leur remit. 

En pre­nant congé d’eux, le bon Abbé leur dit :

« Sei­gneur, par Dieu, nous vous prions que désor­mais nous nous entr’ai­mions. Il ne peut y avoir qu’un même amour entre nous, qui ser­vons un même Seigneur. » 

« Ain­si ferons-nous à l’a­ve­nir, s’il plaît à Dieu », répon­dirent les voyageurs. 

Le Mont Saint Michel - Saint Aubert découvre une source.
Un ange vint lui mon­trer une pierre

Sur le che­min du retour, nous dit la chro­nique, les reliques firent maints beaux miracles, ren­dant notam­ment la vue à des aveugles.

« Il y en eut douze qui furent écrits par ceux qui les avaient vus. » Mais le manus­crit, hélas ! en fut per­du, dans l’in­cen­die de l’Abbaye. 

Après avoir encore beau­coup mar­ché, ils arri­vèrent enfin en vue du Mont St-Michel. 

Loués soient Dieu et saint Mar­tin
Ils sont au pays d’Avranchin

Le jour était clair, et la cam­pagne s’é­ten­dait à leurs pieds. Ils voyaient le Mont et l’é­glise et s’é­mer­veillèrent. Depuis le jour de leur départ, tout avait chan­gé. Le Mont, qui était char­gé de brous­sailles, était aujourd’­hui déga­gé. Il sem­blait de loin tout rond. Toute claire au som­met parais­sait l’é­glise blanche et bai­gnée de lumière. 

Une vieille tra­di­tion veut que c’est pen­dant le voyage des mes­sa­gers au Mont Gar­gan que la mer enva­hit ce qui est aujourd’­hui la baie du Mont St-Michel. Et c’est pour­quoi la date de 709, année de ce retour, est don­née par cer­tains comme celle de la for­ma­tion de la baie.

LA CONSÉCRATION DE L’ÉGLISE.

Les mes­sa­gers envoyèrent un enfant pré­ve­nir de leur arri­vée. Et la joie de saint Aubert fut double, car c’é­tait jour de la dédi­cace de l’é­glise, et il y avait au Mont une grande assem­blée d’é­vêques, de sei­gneurs et de peuple. Des pèle­rins emplis­saient les routes, et ne ces­saient d’ar­ri­ver. Les jeunes gens chan­taient, et même les vieux repre­naient au refrain. Les joueurs de vielle accom­pa­gnaient les pèle­rins et jouaient de leur ins­tru­ment en réci­tant des vers ; même les oiseaux dans les bois chan­taient à l’u­nis­son, car le temps était beau et la joie générale. 

Autour du Mont, ce n’é­taient que tentes dres­sées, et sur les étals, abon­dance de pains, de pâtés, de fruits, de pois­sons, de gâteaux et de venai­sons, sans par­ler des vins variés. Par­tout ce n’é­tait que liesse et chants.

Le gar­çon envoyé par les mes­sa­gers arri­va à l’é­glise comme la céré­mo­nie com­men­çait. Il alla tout de suite vers l’é­vêque pour lui don­ner la nou­velle. En l’é­cou­tant, Aubert se réjouit. Il ne put aban­don­ner son office, mais réci­ta sans se hâter les prières. Et la nou­velle se sut bien­tôt que les clercs ren­traient du Mont Gar­gan, avec des reliques de saint Michel. 

La céré­mo­nie de la dédi­cace ter­mi­née, on s’é­tait empres­sé d’or­ner l’é­glise pour la récep­tion des reliques ; puis on par­tit en procession. 

Les mes­sa­gers, quand ils virent la pro­ces­sion, s’ar­rê­tèrent au milieu du che­min, et saint Aubert s’a­van­ça seul au devant d’eux. Il encen­sa les reliques et puis après, les por­tant lui-même, il les condui­sit à l’é­glise, et toute la pro­ces­sion le sui­vait en chan­tant des hymnes d’allégresse. 

Les mar­guilliers avaient jon­ché le sol de la cha­pelle, d’herbes odo­ri­fé­rantes. Le chœur était tout illu­mi­né.
Saint Aubert dépo­sa les reliques sur l’au­tel, pen­dant que tous les clercs chan­taient. Puis, la messe fut dite et chan­tée par les évêques et tout le clergé. 

Saint Aubert annon­ça ensuite qu’il pla­çait douze cha­noines dans l’é­glise et qu’il leur don­nait, pour sub­ve­nir à l’en­tre­tien, ses terres de Genets.

Les reliques du Mont Gargan arrive à l'abbaye du Mont Saint Michel
Saint Aubert trans­porte les reliques de saint Michel à la cha­pelle du Mont.

(À suivre)

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.