Le bâton de Saint Joseph (Légende bretonne)

| Ouvrage : 90 Histoires pour les catéchistes II, IV. Le culte de saint Joseph .

Temps de lec­ture : 4 minutes

La vieille Yvonne s’assit un jour près de son rouet et nous dit :

— Oui, mes enfants, le plus grand des saints du para­dis, c’est saint Joseph. Écou­tez bien ce que je vais vous racon­ter, et vous ver­rez si je vous ai men­ti.

Nous nous appro­châmes plus près encore de mère Yvonne, et elle com­men­ça :

Histoire de saint Joseph pour les enfants - Cabane du père Joseph « Per­sonne n’aimait Joseph Mahec, dans le pays de Ker­véh qu’il habi­tait ; aus­si vivait-il soli­taire dans une cabane déla­brée. On disait que le soleil lui-même avait tel­le­ment en hor­reur Joseph Mahec, que jamais il ne pro­je­tait ses joyeux rayons sur sa mai­son­nette enfu­mée !

Un soir de mars où Joseph Mahec allait péné­trer dans sa cabane, il se sen­tit tirer légè­re­ment par le pan de son habit. Il se retour­na sur­pris, presque en colère, car il n’était point accou­tu­mé à ces manières. On le fuyait, mais on ne le tou­chait pas. Der­rière lui était un vieillard cour­bé sous le poids des années et de la misère. Des che­veux blancs, une longue barbe, des traits véné­rables pré­ve­naient en faveur de cet incon­nu, en dépit de ses pauvres habits. Mais Joseph Mahec n’avait de pitié pour per­sonne. Il regar­da à peine cet étran­ger dont le front avait pour­tant un doux rayon­ne­ment emprun­té sans doute à la rési­gna­tion de son âme.

— Que me vou­lez-vous ? deman­da-t-il brus­que­ment.

— Assis­tez-moi, dit le pauvre homme.

Mahec par­tit d’un grand éclat de rire.

— Est-ce que j’assiste quelqu’un, moi ?… Ne savez-vous pas que l’on m’appelle le Hibou ? Je fais du mal tant que je peux, et jamais de bien à per­sonne. Hors d’ici !

— Mon bon Mon­sieur, par pitié, dit-il, en joi­gnant ses mains déchar­nées et trem­blantes. Par­fois une bonne œuvre peut assu­rer le salut éter­nel…

— Je veux la paix, à la fin ! s’écria Mahec. Va-t-en d’ici, ou je te…

— Mon ami, pour l’amour de Saint Joseph, dit encore le pauvre vieux, en rete­nant dou­ce­ment le bras de Mahec.

Mahec offre son Penn Bazh breton à Saint Joseph— Ça, c’est dif­fé­rent, dit celui-ci ; saint Joseph, c’est mon patron, comme disent les dévots. J’aime ce saint-là, parce qu’au moins sa place au para­dis, il ne l’a pas gagnée en fai­néant.

Joseph Mahec ten­dit à l’inconnu son gros bâton noueux.

— Tenez, dit-il, de sa voix rude, pre­nez ce penn-baz 1 ; vous n’avez pas les jambes bien solides il ser­vi­ra à assu­rer votre marche, et si vous ren­con­trez quelque mal­fai­teur, vous pour­rez vous défendre contre lui.

Le vieil étran­ger prit le bâton ; son regard s’éclaira d’une douce lueur et un radieux sou­rire vint à ses lèvres.

— Joseph Mahec, dit-il, Dieu ne laisse pas sans récom­pense un verre d’eau froide don­né en son nom. Au revoir et mer­ci !

Plu­sieurs années s’écoulèrent. Joseph Mahec mou­rut. Il mou­rut comme il avait vécu…

Il reve­nait à sa cabane ; sou­dain ses jambes plièrent sous lui. Il vou­lut appe­ler, mais aucun son n’arriva à ses lèvres. Par un der­nier effort, un cri rauque s’échappa de sa poi­trine et ses lèvres arti­cu­lèrent ces trois mots : « O saint Joseph ! »

Joseph Mahec est trans­por­té dans les régions éter­nelles. Deux portes s’offrent à ses regards : l’une est sombre et pleine d’horreur, l’autre étin­celle des feux de mille pier­re­ries. Le nou­veau venu s’en va frap­per à la porte étin­ce­lante.

— Qui êtes-vous ? deman­da le glo­rieux pêcheur de Gali­lée, por­tier du Ciel.

— Joseph Mahec, répon­dit l’arrivant d’une voix timide.

— Je ne vous connais pas, dit saint Pierre.

Reje­té du para­dis, Mahec n’avait d’autre par­ti à prendre que de frap­per à la porte sombre. Il ne pou­vait se déci­der… Or c’était jus­te­ment le dix-neu­vième jour de mars, fête de saint Joseph, que Joseph Mahec avait été jeté de la vie dans l’éternité. Au moment où la main de feu de Satan allait étreindre sa proie, une voix lui dit :

— Arrière, mau­dit ! Et Mahec vit la douce et pla­cide figure d’un vieillard dont le front était ceint d’un nimbe d’or.

— Que faites-vous là, mon ami ? deman­da le Saint à Mahec.

— Saint Pierre me refuse la porte du para­dis… alors je vais en enfer…

Le baton de saint Joseph - St Joseph et ses lysLe Saint pré­sen­ta au mal­heu­reux pécheur un bâton qu’il tenait à la main.

— Recon­nais­sez-vous ce bâton ? deman­da-t-il.

— C’est le mien, s’écria Mahec.

— Une bonne action n’est jamais per­due. Frap­pez à la porte du para­dis avec ce bâton et saint Pierre vous ouvri­ra.

Mahec heur­ta de nou­veau à la porte gar­nie de pier­re­ries avec son bâton, cette fois. Saint Pierre parut.

— Encore vous ? dit l’apôtre. Ne vous ai-je pas dit qu’ici vous n’aviez pas d’amis ?

— J’ai saint Joseph, mon patron, reprit timi­de­ment Mahec.

— Saint Joseph est absent…

Mais saint Pierre n’en dit pas davan­tage. Ses yeux tom­bèrent sur le bâton que le nou­vel arri­vant tenait à la main. Une branche de lis d’une admi­rable blan­cheur venait de s’y atta­cher !

— Le bâton de saint Joseph ! s’écria saint Pierre. Entrez, entrez, mon ami ; ici tout le monde obéit à saint Joseph, tout lui est sou­mis. Entrez et jouis­sez du bon­heur des élus.

Mahec fran­chit la porte étin­ce­lante, et sa voix qui, à la der­nière heure, avait su dire ce mot : « Joseph !» se mêla à celle des Bien­heu­reux qui, pour toute l’éternité, répètent ses louanges.

Vous voyez, enfants, ajou­ta la vieille Yvonne, en arrê­tant son rouet, si j’avais rai­son de vous dire que saint Joseph est le plus grand Saint du para­dis. »

Couronnement de Saint Joseph au Ciel par Juan de Valdés Leal

Notes :

  1. Le Penn Bazh est le bâton tra­di­tion­nel des pay­sans bre­tons

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