Le Seigneur vient…

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Temps de lec­ture : 4 minutes

Un matin d’hiver, le crieur public par­court les ruelles du vil­lage, en son­nant dans sa corne. Au nom d’Hérode, il pro­mulgue, en ara­méen, l’édit d’Auguste 1 ordon­nant le recen­se­ment. Ici comme en Égypte, l’inscription se fera dans la ville d’origine. C’est là qu’avec grand soin sont conser­vées les généa­lo­gies 2. Le char­pen­tier et Marie devront donc gagner Beth­léem, patrie de David leur ancêtre. Joseph, comme chef de famille, Marie comme fille unique et héri­tière de Joa­chim. Long et pénible dépla­ce­ment (quatre à cinq jours de marche) pour de pauvres arti­sans ! Mais tous deux savent que Dieu se sert des hommes, de leurs folies et de leurs crimes pour réa­li­ser ses des­seins. Or le pro­phète Michée (v. 2) n’a-t-il pas annon­cé que le Mes­sie naî­trait à Beth­léem ?

La sainte famille se rend à Bethléem

L’âme meur­trie mais calme, Joseph pré­pare tout. Dans la double besace de l’âne — le petit âne gris, sobre et vaillant, de tous les foyers popu­laires — il range d’un côté ses outils, de l’autre les langes, les pro­vi­sions. Marie pren­dra place en arrière du bât. Et ils partent, par la plaine d’Esdrelon, l’inhospitalière Sama­rie. Routes noires de chars, de cha­meaux, encom­bre­ments. Au nord du Jour­dain, les che­mins noyés de pluie res­semblent à des affluents du fleuve. Ciel bru­meux et bas. Joseph, la bride de l’âne dans sa main, suit, ses vête­ments macu­lés de boue, le bord du che­min, se garant des bruyants atte­lages.

Les voi­ci à Jéru­sa­lem. Beth­léem n’est plus qu’à neuf kilo­mètres. La petite cité de David, en bor­dure du désert, sur un épe­ron cal­caire au-des­sus d’une cuvette à blé qui lui valut le nom de « mai­son du pain », étage ses mai­sons cubiques aux blanches ter­rasses.

Sur une col­line voi­sine plus éle­vée, Hérode s’est fait construire un tom­beau royal où l’on accède par d’immenses esca­liers. Au bord du che­min, au pied de la col­line de Beth­léem, une modeste stèle rap­pelle que là mou­rut Rachel.

Sur les pentes, des vignes dont les ceps noirs rampent sur le sol ; champs d’amandiers, de figuiers, d’oliviers au feuillage argen­té, enclos de petits murs. Ici et là des tours de cailloux où les pay­sans, l’été, guettent les voleurs, les cha­cals et les vols de moi­neaux.

« Où trou­ve­rons-nous un loge­ment, en cette bour­gade enva­hie d’étrangers ? » pen­sait Joseph. La confiance en la Pro­vi­dence ne dis­pense per­sonne de pré­voir. Les deux voya­geurs ont-ils quelques loin­tains parents à Beth­léem ? Peut-être. Mais la pau­vre­té fait oublier les paren­tés, même en Orient où on a pour­tant le culte de l’hospitalité. Et puis les mai­sons doivent déjà être occu­pées par les proches parents des habi­tants. Les meilleures sont réqui­si­tion­nées par les fonc­tion­naires du légat Qui­ri­nius et par ceux d’Hérode… N’ayant rien trou­vé ailleurs Joseph se dirige vers le cara­van­sé­rail, le Khan, qui est au bas de la col­line. C’est une enceinte car­rée entou­rée de murailles le long des­quelles on a ména­gé quelques chambres som­maires. Nulle de ces chambres n’est dis­po­nible. Reste la cour cen­trale, où sont par­qués ânes et cha­meaux, et les gale­ries cou­vertes où s’entassent les voya­geurs. Impos­sible de s’installer en une pareille mêlée…

On remonte len­te­ment vers la petite ville, par­mi les éven­taires des mar­chands ambu­lants autour des­quels se pressent les Beth­léé­mites à la haute sta­ture, la tête enve­lop­pée d’un tur­ban blanc. Les femmes, sveltes et fières, portent des che­mises bleues bro­dées, des tuniques rouges. De leurs coiffes poin­tues des voiles blancs tombent jusqu’à la cein­ture.

Joseph, gui­dé peut-être par quelque habi­tant com­pa­tis­sant, gagne à 200 pas hors du rem­part, une de ces grottes natu­relles, creu­sées dans le cal­caire, qu’on uti­lise comme étables. Les men­diants errants y dorment par­fois.

Aus­si­tôt arri­vés, les deux jeunes époux ayant lavé leurs pieds, leurs mains, leur visage, mis un peu d’ordre dans l’étable, prennent leur repas du soir. Paix. Joie. Bonne humeur.

La petite lampe à huile brille comme une veilleuse. L’étable est moins froide que la cour de Khan. Sur­tout, ici, règne le silence, le divin silence.

La prière dite en com­mun, Joseph ins­talle Marie sur un lit de paille et de roseaux. Enve­lop­pé lui-même dans son man­teau, ses outils à côté de lui, il s’étend sur le sable, tan­dis que l’âne broute le foin et les fleurs sèches de la crèche.

Et c’est là, dit la litur­gie, au milieu de la nuit, dans le silence uni­ver­sel, que le Verbe vint au monde. Et Marie ayant enve­lop­pé l’enfant de langes, le dépo­sa dans la crèche d’argile. Le bœuf et l’âne, pliant alors les genoux, vinrent appuyer leur tête sur le bord de cette crèche, et la rem­plirent du souffle tiède de leurs naseaux, comme s’ils avaient com­pris que cet enfant si pau­vre­ment cou­vert avait besoin d’être réchauf­fé par un si grand froid.

Sa mère, à genoux, l’adorait… Joseph vint aus­si l’adorer et pre­nant la selle de l’âne, il en déta­cha le cous­sin et le pla­ça près de la crèche pour ser­vir de siège à la sou­ve­raine. La Sainte Vierge s’y assit…

D’après A. Bes­sières s. j.,
Pré­sence de saint Joseph (Éd. Lethiel­leux, Paris).

Marie et Joseph à Bethléem ; il n'y a plus de place

Notes :

  1. Auguste était l’empereur romain qui avait, par un édit (une loi), ordon­né le recen­se­ment ; Hérode était gou­ver­neur de la pro­vince de Judée.
  2. La généa­lo­gie concerne l’origine et la filia­tion des familles.

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