Catégorie : <span>La semaine de Suzette</span>

Ouvrage : La semaine de Suzette | Auteur : Valdor | Illustration : Morin, Henry

La tour de Grandcroix (fin)

La reprise des rela­tions entre la famille Ver­dier et le manoir de Grand­croix fut, comme bien l’on pense, mise aus­si­tôt à pro­fit par Gene­viève et ses petits voi­sins. Dès le len­de­main, les enfants du per­cep­teur vinrent chez le marquis, …

… et une par­tie de cache-cache fut orga­ni­sée dans les ruines qui se prê­taient admi­ra­ble­ment à ce jeu. Lucienne, fure­tant de droite et de gauche, pour trou­ver une cachette, en décou­vrit une qui lui parut mer­veilleuse. C’é­tait un petit réduit ména­gé entre de vieux pans de murs à demi écrou­lés et dont l’en­trée était cachée par un rideau de lierre.

Ayant sou­le­vé le feuillage, la fillette se glis­sa dans le réduit et se blot­tit au fond, mais la paroi contre laquelle elle s’ap­puyait céda tout à coup sous son poids et un ébou­le­ment se pro­dui­sit, Lucienne faillit tom­ber à la renverse.

Quand elle eut repris son équi­libre et que le nuage de pous­sière se fut dis­si­pé, elle aper­çut, à l’en­droit où la paroi s’é­tait effon­drée, une cavi­té assez profonde…

… une sorte de pla­card, dans lequel était posé un coffre bar­dé de fer et muni de fortes ser­rures, le tout recou­vert d’une épaisse couche de rouille. Lucienne se ren­dit compte qu’elle avait fait une impor­tante découverte.

Ouvrage : La semaine de Suzette | Auteur : Valdor | Illustration : Morin, Henry

La tour de Grandcroix (suite)

La fête de Noël avait eu, pour Gene­viève de Grand­croix, un triste len­de­main. En écou­tant le récit des ama­bi­li­tés et des pré­ve­nances dont sa petite-fille avait été entou­rée dans la famille de ses voi­sins, le vieux mar­quis de Grand­croix retrou­va ses anciennes craintes.

Il redou­ta que cet inci­dent ne l’en­traî­nât à nouer lui-même des rela­tions dont il ne vou­lait à aucun prix. Il regret­tait déjà d’a­voir accor­dé cette permission…

… et décla­ra à Gene­viève qu’il enten­dait qu’on en res­tât là de part et d’autre.

La petite fille fon­dit en larmes et essaya une timide pro­tes­ta­tion ; mais son grand-père fut inflexible.

Orgueilleux et sus­cep­tible, il tenait à ne rien devoir à per­sonne. Après un moment de médi­ta­tion il se ren­dit à la ville et, mal­gré l’é­tat d’ex­trême gêne dans lequel il vivait, fit envoyer à Mme Verdier…

… une superbe cor­beille de fleurs avec sa carte, se pro­met­tant de réduire encore ses maigres repas, afin de com­pen­ser cette dépense trop forte pour lui.

Gene­viève pro­fi­ta de son absence pour cou­rir à la haie du jar­din et faire signe à ses petits amis de venir lui par­ler. Ils s’empressèrent d’ar­ri­ver, et la fillette, sans pou­voir rete­nir de nou­velles larmes, leur signi­fia la volon­té de son grand-père,

ajou­tant que mal­gré son cha­grin, elle devait obéir et qu’à l’a­ve­nir, elle ne pour­rait même plus venir bavar­der avec eux par-des­sus la haie. Les jeunes Ver­dier navrés, se récrièrent…

Ouvrage : La semaine de Suzette | Auteur : Valdor | Illustration : Morin, Henry

La tour de Grandcroix

Dans une modeste mais char­mante habi­ta­tion, située en pleine cam­pagne nor­mande, demeu­rait la famille Ver­dier, com­po­sée du père, de la mère et de quatre enfants : Lucienne âgée de treize ans, déjà sérieuse et rai­son­nable, Roger, grand gar­çon de onze ans, Ninette, qui en avait huit, et enfin le petit Paul qui n’en comp­tait que six. Cette aimable et nom­breuse famille n’a­vait pour tout reve­nu que les appoin­te­ments de M. Ver­dier qui exerçait…

les fonc­tions de per­cep­teur. Aus­si la maman devait-elle réa­li­ser des pro­diges d’é­co­no­mie pour par­ve­nir à bou­cler le bud­get ; on y’ar­ri­vait cependant.

À côté de l’ha­bi­ta­tion de M. Ver­dier s’é­le­vait une tour déla­brée, der­nier ves­tige d’un château…

qui avait connu des siècles de splen­deur. Il était la pro­prié­té des comtes de Grand­croix, ancien­ne­ment hauts et puis­sants sei­gneurs, dont les géné­ra­tions suc­ces­sives avaient fait reten­tir les bois de leurs classes et che­vau­chées. Cette noble famille était peu à peu tom­bée en déca­dence et avait fini par se trou­ver tota­le­ment ruinée.

Ouvrage : La semaine de Suzette

La grosse Louise a ouvert brus­que­ment la porte du petit salon où Mme de Cham­breil tri­cote devant une claire flambée. 

Jaque­mette a posé sa pou­pée et, sur­prise, s’est redres­sée de toute la hau­teur de ses huit ans. 

— Eh bien, Louise, que se passe-t-il ? demande Mme de Chambreil.

— Madame ! Madame !… C’est M. le Curé ! 

— M. le Curé à cette heure-ci ? Faites entrer, Louise ! 

La sil­houette du prêtre se des­sine dans l’entre-bâille­ment de la porte. Il secoue avant d’en­trer quelques flo­cons de neige qui s’in­crustent à sa pèle­rine. Son bon sou­rire se fait embarrassé. 

— Je m’ex­cuse, madame, de venir vous déran­ger à cette heure indue. 

— Vous savez bien, mon­sieur le Curé, que vous ne me déran­gez jamais… Mais je suis navrée de voir que vous avez affron­té un temps pareil pour venir jus­qu’i­ci… et un soir de Noël encore ! 

— Eh ! oui… jus­te­ment, un soir de Noël… C’est que, voyez-vous, madame, il m’ar­rive quelque chose de bien fâcheux : Je n’ai pas d’En­fant Jésus !

Devant le sou­rire un peu amu­sé de Mme de Cham­breil, le bon prêtre s’explique : 

— Vous savez que, grâce à la géné­ro­si­té de mes parois­siens, j’ai pu orga­ni­ser une crèche cette année… une crèche tout à fait bien. Mue Béchaille a tout pré­pa­ré. Moi-même y ai mis tan­tôt, la der­nière main. Nous avons saint Joseph, la Sainte Vierge, les ber­gers. Tout, madame sauf l’En­fant Jésus que la mai­son de Paris qui nous a four­ni ses per­son­nages a négli­gé de com­prendre dans l’en­voi. J’ai envoyé un télé­gramme avant-hier et, confiant dans la Pro­vi­dence, j’ai atten­du sans trop d’ap­pré­hen­sion. Mais il faut se rendre à l’é­vi­dence. Le train de quatre heures est pas­sé sans m’a­me­ner le colis dési­ré, et je ne sais plus com­ment faire… Alors, je suis venu, madame… pour vous deman­der conseil. 

Mme de Cham­breil com­prit tout de suite ce que le pauvre prêtre atten­dait d’elle. 

— Ne déses­pé­rez pas, mon­sieur le Curé, il reste encore une chance. Je vais aller avec la voi­ture à Bayeux pour tâcher de trou­ver un petit Jésus. 

— Mais, madame… 

— Ne faut-il pas tout tenter ? 

Ouvrage : La semaine de Suzette | Auteur : Vani

Dans les pays scan­di­naves, en Suède, par exemple, les fêtes de Noël ont com­men­cé plus tôt que chez nous. Elles partent du 13 décembre, le jour de la sainte Luce, pour ne finir que le 13 jan­vier, le jour de la saint Knut.

De bon matin, le 13, dans les vil­lages, sainte Luce s’en va réveiller les enfants. Elle est vêtue d’une grande robe blanche et elle a sur la tête une cou­ronne de feuilles vertes, gar­nie de bou­gies allu­mées. Elle porte à la main, soit un bol de lait, soit un pla­teau char­gé de café et de gâteaux :

— Gai, les enfants, on est en vacances, pré­pa­rez-vous pour la Noël !

C’est qu’on n’a pas le temps de chô­mer. Il y a bien des choses à faire. Il faut que, pour le soir de Noël, la mai­son soit, non seule­ment propre et brillante, mais encore ornée. On fabrique des guir­landes pour gar­nir les murs ; on fait sur­tout beau­coup de gâteaux. Les enfants sont char­gés de décou­per les pains d’é­pices qui doivent repré­sen­ter des bons­hommes ou de façon­ner la pâte d’a­mandes dont on va faire des bou­quets comme vous en avez vu ici même dans les confi­se­ries, repré­sen­tant des bottes de légumes. Les plus adroits colo­rient ces légumes. On les man­ge­ra au moment du réveillon.

Enfin, voi­ci la nuit de Noël. Les enfants se sont endor­mis. Seule, la maman veille pour tout pré­pa­rer. Avant de réveiller les petits pour les emme­ner à la messe, elle va faire le tour de la mai­son, ouvrir toutes les per­siennes, lever les stores. À chaque fenêtre, elle place une bou­gie allu­mée. Il faut que les gens, amis ou pas­sants, qui regar­de­ront ses fenêtres, sachent que là on se pré­pare pour la messe.

Dehors, il fait très froid, il y a beau­coup de neige. Aus­si va-t-on à la messe en trai­neau. Le trai­neau, pré­pa­ré par le père, attend devant la porte. Toute la famille s’y entasse. On part et, tout le long du par­cours, celui qui conduit tien­dra à la main une torche en flam­mée. Plu­sieurs traî­neaux vont ain­si, par groupes. On s’est don­né ren­dez-vous entre amis, on s’in­ter­pelle en pas­sant, on riva­lise de vitesse ; l’air froid pique, mais cha­cun est de bonne humeur : c’est la nuit de Noël.

Quand on arrive, avant d’en­trer dans l’é­glise chaude, toute illu­mi­née et sonore du bruit de l’orgue, les por­teurs de torches les jettent près de l’en­trée, toutes au même endroit. Elles s’en­tassent, conti­nuent de brû­ler et font une flamme haute qui semble mon­ter au ciel.

Le matin de Noël, sitôt réveillés, les enfants prennent leur petit déjeu­ner et s’en vont en bande, dans la forêt, aidés par un plus grand, pour cou­per un beau sapin. Vous pou­vez ima­gi­ner comme c’est amu­sant de le choi­sir tout givré, tout vivant, par­mi tant d’autres, dans la grande forêt. Ils sont beaux, ces sapins, et se tiennent bien droits, car ils viennent de voir une des plus belles fêtes du monde. C’est que du moins, une vieille légende l’af­firme pen­dant qu’on chante à la messe, au moment anni­ver­saire de la nais­sance du Christ, la forêt se trans­forme tout à coup. Elle est soli­taire, per­sonne ne s’y pro­mène, per­sonne ne la trou­ble­ra. Alors, la joie qu’elle aura bien­tôt du prin­temps, elle la sent à ce moment-là. La neige de son sol fond tout à coup et des brins d’herbe sortent leur tête et poussent, poussent avec rapi­di­té. Car le miracle est court, il faut se dépê­cher. Les sapins se secouent, perdent leur givre. La glace qui recou­vrait les étangs se mor­celle, les sources se remettent à glou­glou­ter et les ruis­seaux à cou­rir. On ne sait pas d’où sortent les papillons gelés qui, accro­chés sous des brin­dilles, atten­daient le soleil. Ils font cha­toyer leurs ailes. Ils vont de droite et de gauche appe­ler les oiseaux endor­mis. Et les oiseaux volètent et chantent. Leurs plus belles chan­sons de l’é­té leur reviennent en mémoire. Au ciel, les nuages bas ont dis­pa­ru et l’on ne voit plus que des étoiles qui se pressent et brillent de toutes leurs forces pour mieux admi­rer le miracle de la forêt. Mais quand l’heure de minuit est pas­sée, tout rentre dans l’ordre de l’hi­ver : les étangs se recouvrent, les sources se figent, les ruis­seaux s’ar­rêtent, les étoiles se voilent et les sapins se givrent, tan­dis que les oiseaux se cachent et que les papillons rési­gnés rede­viennent de petits mor­ceaux de glace, avec au cœur, tou­te­fois, la patience de ceux qui sont désor­mais sûrs du printemps.