TOUTES les heures du jour et de la nuit ont leur fête dans l’année.
En juillet, la Fête Nationale, par ses feux d’artifice, est la fête du soir. À Noël, la fête de minuit fait oublier le froid. Le jour des Rois, le gâteau, que l’on partage à midi, marque la fête du déjeuner dans la famille.
Mais Pâques, c’est la fête du matin. La lumière fleurit les églises comme le soleil fleurit le ciel. Avez-vous remarqué qu’il fait presque toujours un temps magnifique, le jour de Pâques ? Et, même s’il ne fait pas très beau, à regarder seulement les gens passer par les rues et par les routes, avec leurs habits neufs, on sent qu’il y a de la joie dans l’air. Dans les églises, où les cloches sont revenues, la semaine sainte étant finie, on a rallumé tous les cierges et même un de plus, énorme, dans lequel on a mis des grains d’encens, le fameux cierge pascal.
JE pris le livre et l’examinai curieusement. C’était un Télémaque un peu fatigué, mais en bon état cependant ; il était orné de nombreuses gravures et portait les armes royales.
Comment ce volume rare et curieux entre tous, qui eût fait la joie d’un bibliophile, se trouvait-il entre les mains d’un obscur paysan, certainement incapable d’en apprécier la valeur ?
Sur le premier feuillet, je lus, non sans émotion, cette réponse à ma question :
« À Louis Simon, en remerciement de son œuf de Pâques. Louis DAUPHIN. » Mai 1789.
Et au-dessus, tracée au crayon, d’une écriture à peine lisible, la même phrase :
« À Louis Simon, en remerciement de son œuf de Pâques. Louis DAUPHIN. » Mai 1794.
Les noms des deux fils de Louis XVI, accolés ainsi à ce nom de Simon, l’éclairaient d’un éclat sinistre. Le vieux fermier était-il donc parent du bourreau de l’infortuné Louis XVI ?
— C’est une histoire du temps où j’étais petit garçon, Monsieur, me dit simplement le brave homme. Tel que vous me voyez, j’ai, bien certainement, eu les derniers sourires des deux dauphins.
Voici comment :
I
Pour lors, c’était un peu avant l’ouverture des États généraux, un dimanche de Pâques. Je jouais devant la porte de la ferme, où ma bonne mère venait d’apporter une corbeille de beaux œufs rouges, jaunes et bleus, qui faisaient l’admiration des gamins, lorsqu’en levant la tête, je vis devant moi une belle dame, à l’air imposant, accompagnant une petite voiture poussée par un grand laquais galonné, dans laquelle reposait un enfant de mon âge, mais si faible, si chétif, avec son visage pâle et son dos voûté, que des larmes en venaient aux yeux.
— Pourriez-vous me donner une tasse de lait ? demanda la belle dame à ma mère qui se confondait en révérences.
— Sans doute, Madame la reine. Vite, Louisot, des chaises, des bols.
Et maman courait tout affairée.
Moi, je restai là, bouche bée, regardant, saisi, la reine de France et de Navarre en simple robe de linon et en fichu croisé, appuyant son beau regard triste sur ce pauvre enfant royal condamné, hélas ! comme la monarchie.
Elle était venue sans suite, sans escorte, s’échappant de ce grand Versailles, dont l’étiquette lui pesait si lourdement, pour embrasser librement son fils installé à Meudon, dans l’espoir que l’air salubre rétablirait sa santé débile.
Et lui, ranimé par cette chère présence et aussi par le soleil printanier, qui mettait une poudre d’or aux beaux cheveux de Marie-Antoinette, il souriait à sa mère qu’il allait quitter, au ciel bleu qu’il allait bientôt habiter, et même à moi, gamin insouciant, dont il enviait peut-être tout bas les joues roses et les membres robustes.
— Comment t’appelles-tu ? me demanda-t-il.
— Louis.
— Comme moi et mon petit frère le dauphin… non, le duc de Normandie, reprit-il vivement en voyant la reine porter son mouchoir à ses yeux.
Cette année, dit maman, il n’y aura pas d’œufs de Pâques.
Les petits crurent tout d’abord avoir mal entendu. Pas d’œufs le jour de Pâques !
— Vous savez bien, poursuivit maman avec un soupir, qu’il n’y n ni sucre, ni chocolat.
— Mais, fit Sylvinette aux yeux bleus, ce sont les cloches qui les apportent et nous mangerions aussi bien des œufs de poule, tu sais.
— Ça m’étonnerait qu’elles en trouvent plus que moi. Allons, au revoir, mes chéris, soyez sages et à ce soir.
Maman s’en fut faire des ménages comme chaque jour, laissant Poupon sous la garde de Sylvinette.
— Vous en faites une tête ! chantonna Moineau-Gentil, passant la tâte par la fenêtre. Ne savez-vous pas que c’est le printemps, que les oiseaux sifflent et que dans le square il fait bien meilleur qu’ici ?
Il faut vous dire que Moineau-Gentil était très aimé des enfants. Je ne sais si vous l’avez remarqué, mais souvent, plus les gens sont pauvres, meilleurs ils sont pour les bêtes. Aussi, quand Sylvinette lui eut conté leur chagrin, l’oiseau réfléchit un instant, puis battit des ailes.
— Vous aurez des œufs de Pâques, foi de moineau ! Je vais dire un mot aux cloches : je suis au mieux avec le bourdon de Notre-Dame.
Blottie au pied de la vieille église qui dominait la place en pente de la petite ville, la maison du docteur Gérard se dressait, toute grise et morose, presque branlante à force d’être vieille, et toute rongée de mousse aux angles de ses pierres disjointes. Gaie et peuplée autrefois par une nombreuse famille, elle avait vu, peu à peu, ses habitants disparaître à la suite de deuils successifs et répétés, et, actuellement, elle n’était plus habitée que par le docteur et sa petite fille, chétive enfant de dix ans qu’un état de santé très précaire et une éducation défectueuse rendaient sauvage et chagrine.
Les révoltes de Germaine furent nombreuses
Le docteur avait vu sa vie complètement assombrie par la perte d’une femme tendrement aimée, et de plusieurs enfants, et bien qu’aimant passionnément sa petite Germaine, la seule affection qui lui restât, il ne parvenait pas à dompter, pour elle, son caractère taciturne, de sorte que l’enfant, vivant sans cesse dans un milieu triste et déprimant, avait fini par y perdre la belle gaîté insouciante de l’enfance et les couleurs roses de ses joues.
Une vieille servante était sa seule compagnie et lui servait à la fois de mentor et de chaperon. Très experte dans l’art culinaire, elle excellait à confectionner desserts et plats sucrés auxquels Germaine touchait du bout des dents, mais, commune et complètement illettrée, son influence morale et intellectuelle sur l’enfant était à peu près nulle ce dont s’avisa, un jour, le docteur entre deux tournées de visites à ses malades. Il décida donc de donner, sans tarder, une gouvernante à la fillette, afin de lui procurer l’instruction et aussi l’éducation indispensables, pour elle, dans le milieu où la Providence l’avait placée.
Ayant eu recours aux influences plus ou moins habiles de plusieurs vieilles amies de sa famille, il finit par choisir parmi les nombreuses candidates qui lui furent présentées, et donna ses préférences à une jeune femme dont la physionomie douce et prenante et les excellentes références lui firent bien augurer de ses talents d’éducatrice.
Mais Germaine n’était pas du tout de cet avis. Habituée à une existence facile où son caprice était le seul guide, elle vit, avec le plus grand déplaisir, cette autorité nouvelle prendre des droits dans sa vie, chose d’autant plus pénible pour elle que Mme Bilza, son institutrice, bien que demandant très peu exigeait très aimablement que ce peu fût ponctuellement rempli.
Les révoltes de Germaine furent nombreuses ; son humeur chagrine s’en accrut. Elle resta, pour Mme Bilza, aussi sauvage et aussi énigmatique qu’au premier jour.
Quelque chose pourtant commençait à s’attendrir en elle, et un vague remords lui venait quand, après une de ses colères coutumières, la jeune femme, toute brisée moralement, s’en-fuyait vite dans sa chambre et en ressortait, quelques instants après, les yeux rouges, il est vrai, mais plus tendres et plus suppliants encore quand ils se posaient sur sa petite élève.
— Je suis content, dit Jean ; maintenant, il n’y a plus que les Apôtres qui n’ont pas encore vu le Bon Dieu.
— Cela ne va pas tarder : la matinée est achevée, les Apôtres ont entendu les récits des Saintes Femmes, mais les scènes de la Passion leur ont laissé de si affreux souvenirs qu’ils ne parviennent pas à vaincre leur tristesse : Jean seulement, est convaincu : n’oublie pas, mon petit ami, qu’au pied de la croix, il était seul avec les femmes : en récompense, Dieu a voulu que l’un des premiers, il soit rassuré : Pierre, Jacques, André, Thomas et les autres pleurent encore.
C’est à Pierre, l’apôtre que Jésus a choisi pour être à la tête de son Église, c’est à Pierre que le divin Maître apparaît d’abord. Quand Jésus avait été arrêté, tu t’en souviens, on avait demandé par trois fois à Pierre s’il Le connaissait, et, trois fois, Pierre avait dit : « Je ne connais pas cet homme. »
— Je m’en souviens, c’était très vilain, dit Jean.
— Si vilain que, depuis, Pierre n’avait pas cessé de pleurer sa faute. Il avait constamment, devant les yeux, le doux visage du Maître, et il lui semblait qu’il n’y aurait pas de repos, pour lui, tant qu’il n’aurait pas obtenu son pardon. Jésus est si bon qu’en apparaissant à Pierre l’un des premiers, Il a voulu lui montrer qu’Il lui avait pardonné sa faiblesse. Désormais, mon petit Jean, Pierre ne reniera plus son Maître : il se laissera charger de chaînes, emprisonner, frapper à coups de pierres et enfin crucifier, comme son Dieu, et ne cessera de répéter « Le Christ est ressuscité ».
Cette grande nouvelle, Pierre l’annonce aux autres apôtres, auxquels Jésus n’est pas encore apparu. Le Maître tient à consoler d’abord, deux voyageurs qui marchent tristement sur le chemin d’un village nommé Emmaüs. En marchant, ils parlent de la mort de Jésus : Ils croyaient en Lui, mais, depuis trois jours qu’Il est dans le tombeau, Il n’a pas fait les miracles qu’on attendait ; alors ses amis ont peur des Juifs et fuient Jérusalem. Soudain, un compagnon de route survient :
— De quoi parlez-vous, dit-il, et d’où vient votre tristesse ?
L’un d’eux, Cléophas, lui dit qu’ils pleurent leur Maître qu’on a mis à mort.
— Hommes sans intelligence, leur dit le voyageur, cœurs lents à croire tout ce que les prophéties ont annoncé, ne fallait-il pas que le Christ souffrît toutes ces choses et qu’ainsi Il entrât dans la Gloire ?
Et Il leur expliqua tout ce qui avait été dit du Christ, bien avant qu’Il vînt sur la terre. Cependant, l’on arrivait à Emmaüs et le voyageur s’apprêtait à quitter ses compagnons :
— Demeurez avec nous, dirent-ils, car il se fait tard, et déjà le jour baisse.
Le voyageur demeura et se mit à table avec les disciples. Et voici qu’ayant pris du pain, Il le rompit et le présenta à ses compagnons. Alors, les yeux des pèlerins d’Emmaüs s’ouvrirent : Celui qui rompait ainsi le pain, c’était Jésus, c’était leur Maître. Ils le reconnaissaient, mais déjà Il avait disparu, et, demeurés seuls, ils se disaient l’un à l’autre :
— N’est-il pas vrai que notre cœur était tout brûlant, en nous-mêmes, lorsqu’Il nous parlait en chemin ?
Les pèlerins d’Emmaüs.
— Moi, je l’aurais reconnu, tout de suite, dit Jean.