C’était un simple agnelet, tout blanc, tout mignon, tout frisé, que l’on appelait Blanchet et qui tétait encore sa mère : « Ne t’éloigne pas du troupeau, tu serais mangé par le loup ! » Et, docile, il marchait sur les talons de la bergère, qui s’arrêtait parfois de filer pour caresser sa toison. Il la suivait partout, et quand elle s’écartait un peu
pour prier, il l’écoutait converser avec les Saintes et l’Archange, qui la pressaient de partir pour délivrer le royaume d’un loup très méchant qu’on appelait l’Anglais.
Et quand elle s’en revenait pensive, Blanchet, trottinant à côté d’elle, bêlait tout doux, tout doux, comme sa maman-brebis quand elle voulait le retenir ; et il semblait dire : « Ne t’éloigne pas du troupeau, tu serais mangée par le loup ! » Et Jeanne soupirait, hésitante… Fallait-il écouter Monsieur saint Michel ou l’agnelet ?
Une première fois, le sire de Baudricourt, consulté, la renvoya à ses moutons, qui furent bien contents, l’agnelet surtout ! Mais une seconde fois il dit : « Va, Jeanne ! Fais ce que doit ! » Et un triste jour, Blanchet la vit toute prête à
partir, casque en tête, épée au côté. Elle disait adieu en pleurant à son père, à sa mère, à ses frères, à son troupeau…
Et comme le pauvre agnelet bêlait lamentablement,
Dans une des plus anciennes rues de Bruges-la-Morte, vivait depuis plus d’un demi-siècle Martha la Modeleuse.
On eût dit qu’elle avait l’âge de son logis, tant elle avait l’air vieille. On ne l’entendait jamais rire ni même se parler à elle-même tout haut, comme les gens qui vivent seuls en ont l’habitude. Mais on la voyait toujours penchée sur son modeste établi, façonnant de ses mains restées souples de charmants bibelots de cire.
La chambre où l’ouvrière travaillait était bien humble, bien étroite, presque pauvre. Cependant, toute la lumière du jour semblait s’y répandre. Dès qu’il faisait beau, des clartés multicolores ruisselaient dans la pièce, grâce à la vaste ogive, fermée seulement les jours de mauvais temps par un très curieux vitrail.
Sur une petite étagère accrochée au mur, étaient rangés tous les bibelots au fur et à mesure qu’ils étaient achevés.
Auprès des saints Michel domptant de formidables dragons, se dressaient de minces figurines drapées de mousseline et de tulle.
Elles servaient à décorer les gâteaux et les pièces montées servis aux repas de première Communion, ainsi qu’aux dîners de noces du pays, et représentaient, tantôt des communiantes, tantôt de frêles petites mariées.
Il y avait aussi sur l’étagère des chemins de croix minuscules et naïfs, qui servaient à garnir les reposoirs des jours de Fête-Dieu.
Enfin, quelques poupées de cire soutenues par un pied de bois se tenaient souriantes et droites en attendant les acheteurs.
Martha la Modeleuse n’était sans doute qu’une simple ouvrière, sans prétention et sans culture. Mais ses bibelots avaient un cachet primitif et sincère qui révélait vraiment un sentiment naturel, inné, d’artiste.
On sentait que cette femme avait beaucoup souffert, car elle réussissait davantage les figures touchantes des saintes douloureuses, et donnait au visage de ses Vierges toujours le même air éploré. Un prélat qui était venu pour admirer son travail et lui faire une commande pour une nouvelle chapelle qu’il venait d’inaugurer, lui en avait fait doucement l’observation :
— Même au point de vue de la réalité, votre petite statue de Marie tenant Jésus n’est pas tout à fait réelle. Vous ne l’avez pas fait sourire à son Fils.
Marthe avait répondu ces mots :
— Monseigneur, toutes les mères ont dans le cœur une angoisse profonde en tenant leur enfant. Elles ne peuvent pas faire autre chose que de pleurer.……
VOILÀ près de deux mois que, fourbu de fatigue, les yeux encore pleins de visions de guerre, de spectacles affreux, il a débarqué dans la grande ville de Lyon.
Ce départ dans la nuit, ce wagon à bestiaux, où les Boches les avaient parqués, lui et tant d’autres de Grandpré, les coups de crosse, les injures en allemand, et cette angoisse : « Partira-t-on ? Ne partira-t-on pas ? » Quel cauchemar !
De la grande famille dont il faisait partie : le père, la mère, les six enfants, ils ne restaient que deux, lui, le petit, et la maman. Ah ! les bandits, tous les autres, ils les avaient tués !…
Tué le père, Louis Aubray, pris comme otage et qui, Français avant tout, avait refusé de déclarer la cachette où se trouvait l’or du village ; tués les deux aînés là-bas sur le front, petits fantassins anonymes tombés on ne sait où ; tuées ses deux sœurs, égorgées par les rustres parce qu’elles ne voulaient pas travailler pour eux ; tuée la benjamine, sa jumelle, pauvre petite déjà bien frêle qui n’avait pu résister au régime de terreur et de restriction ; tuée enfin la grande vieille maison, sa maison. Glorieusement blessée de tous côtés, elle résistait encore, mais, un jour, un obus assassin était venu l’atteindre en plein cœur, et tout avait croulé.
Et puis, un soir d’automne, la seule qui lui restait de toute la famille, celle qui disait avec une profonde aversion en parlant des Allemands, en voyant passer des prisonniers :
— Jean, souviens-toi. Ce sont ceux-là qui ont égorgé ceux de chez nous ; ce sont ceux-là qui ont brûlé nos récoltes, abattu nos grands arbres… Ah ! plus tard, quand tu seras grand, souviens-toi !… Souviens-toi !… Tu dois être le vengeur de notre maison assassinée ; cette mère que la douleur avait rendue avide de vengeance, celle-là aussi était morte. La lame avait usé le fourreau ; les chagrins, loin de l’abattre, avaient exaspéré sa flamme patriotique, elle était certaine de la défaite des Boches, et ardemment elle souhaitait voir le jour de la victoire.
Hélas ! les privations endurées avaient achevé cette constitution délicate, et, un beau jour, elle était allée rejoindre les autres là-haut, le laissant seul survivant des Aubray.
Seul, il était donc seul, à quatorze ans, sans soutien, sans amis, dans un pays qui n’était pas le sien, perdu dans la grande cité. Il n’avait donc personne à qui confier sa peine… Mais si, il a encore quelqu’un, quelqu’un de chez lui, quelqu’un qui personnifie la vieille maison écroulée, et de sa poche, avec vénération, il sort une statuette de la Vierge.
Il revoit l’emplacement de cette statue. Placée dans une niche au-dessus de la porte d’entrée, elle semblait dire au passant :
JE pris le livre et l’examinai curieusement. C’était un Télémaque un peu fatigué, mais en bon état cependant ; il était orné de nombreuses gravures et portait les armes royales.
Comment ce volume rare et curieux entre tous, qui eût fait la joie d’un bibliophile, se trouvait-il entre les mains d’un obscur paysan, certainement incapable d’en apprécier la valeur ?
Sur le premier feuillet, je lus, non sans émotion, cette réponse à ma question :
« À Louis Simon, en remerciement de son œuf de Pâques. Louis DAUPHIN. » Mai 1789.
Et au-dessus, tracée au crayon, d’une écriture à peine lisible, la même phrase :
« À Louis Simon, en remerciement de son œuf de Pâques. Louis DAUPHIN. » Mai 1794.
Les noms des deux fils de Louis XVI, accolés ainsi à ce nom de Simon, l’éclairaient d’un éclat sinistre. Le vieux fermier était-il donc parent du bourreau de l’infortuné Louis XVI ?
— C’est une histoire du temps où j’étais petit garçon, Monsieur, me dit simplement le brave homme. Tel que vous me voyez, j’ai, bien certainement, eu les derniers sourires des deux dauphins.
Voici comment :
I
Pour lors, c’était un peu avant l’ouverture des États généraux, un dimanche de Pâques. Je jouais devant la porte de la ferme, où ma bonne mère venait d’apporter une corbeille de beaux œufs rouges, jaunes et bleus, qui faisaient l’admiration des gamins, lorsqu’en levant la tête, je vis devant moi une belle dame, à l’air imposant, accompagnant une petite voiture poussée par un grand laquais galonné, dans laquelle reposait un enfant de mon âge, mais si faible, si chétif, avec son visage pâle et son dos voûté, que des larmes en venaient aux yeux.
— Pourriez-vous me donner une tasse de lait ? demanda la belle dame à ma mère qui se confondait en révérences.
— Sans doute, Madame la reine. Vite, Louisot, des chaises, des bols.
Et maman courait tout affairée.
Moi, je restai là, bouche bée, regardant, saisi, la reine de France et de Navarre en simple robe de linon et en fichu croisé, appuyant son beau regard triste sur ce pauvre enfant royal condamné, hélas ! comme la monarchie.
Elle était venue sans suite, sans escorte, s’échappant de ce grand Versailles, dont l’étiquette lui pesait si lourdement, pour embrasser librement son fils installé à Meudon, dans l’espoir que l’air salubre rétablirait sa santé débile.
Et lui, ranimé par cette chère présence et aussi par le soleil printanier, qui mettait une poudre d’or aux beaux cheveux de Marie-Antoinette, il souriait à sa mère qu’il allait quitter, au ciel bleu qu’il allait bientôt habiter, et même à moi, gamin insouciant, dont il enviait peut-être tout bas les joues roses et les membres robustes.
— Comment t’appelles-tu ? me demanda-t-il.
— Louis.
— Comme moi et mon petit frère le dauphin… non, le duc de Normandie, reprit-il vivement en voyant la reine porter son mouchoir à ses yeux.
DE son palais aux multiples colonnes de porphyre, aux vastes toits plats qui formaient des terrasses, aux salles à fresques ornées de personnages, Gaspard, le Roi Mage, venait de partir.
Monté sur un chameau richement caparaçonné, escorté des esclaves aux torses de bronze, Gaspard s’en allait, de compagnie avec Melchior et Balthasar [1], offrir ses hommages au nouveau Roi dont une merveilleuse étoile leur avait révélé la venue…
Mais voici que, à quelque distance de l’imposant cortège, une forme gracile se glisse… C’est Ninus, le fils de Gaspard ; il vient d’échapper à la surveillance de la reine Makéri, sa mère, toute troublée par les récents adieux de son époux.
Il marche, l’enfant royal, bien décidé à suivre son père, car il a surpris le motif du voyage des trois Mages et il a fermement résolu d’aller adorer, lui aussi, ce nouveau prince… ce prince pour lequel une étoile vient de s’allumer au ciel !…
Mais, avant de se mettre en route, Ninus s’était demandé quel présent il pourrait apporter au futur Maître du monde… Ses jouets de terre cuite ou d’ivoire eussent été trop lourds… son arc et ses flèches trop encombrants… puis, de tout ceci, il possédait une abondance et, par suite, n’y tenait guère… Par contre, il aimait tant la mignonne hirondelle qu’il avait élevée : or, à se priver de ce que l’on aime, le mérite est grand ; Ninus le comprenait déjà, aussi emportait-il son hirondelle pour l’offrir au Roi Jésus. Une hirondelle, quel léger fardeau ! Son petit maître ne sentait pas même son poids lorsqu’elle se posait sur son épaule.
Il marchait toujours, le roitelet ; le soir était venu ; il marchait maintenant à travers la nuit limpide, accrochant parfois sa longue tunique aux buissons de nopals et de jujubiers, frôlant au passage les tiges desséchées des asphodèles ; il marchait, ses yeux fixés vers le sable pour y chercher là trace des pas de la caravane, et ses petits pieds, déjà bien las, s’enfonçaient dans ce sable que les rayons de la lune rendaient rose.
Au jour, la caravane fit halte, et lorsque l’enfant la rejoignit, il se terra, se dissimula afin de passer inaperçu.
— Encore, pensait-il, je ne puis me montrer. Nous ne sommes pas assez éloignés du palais : mon père m’y ferait reconduire.
Et Ninus, après avoir offert à son hirondelle des grains de sénevé dont il avait eu le soin d’emporter une petite provision, se contenta pour lui de quelques figues sèches.
Le roitelet s’avançait derrière la caravane.
Cependant, après plusieurs heures de repos, les chameaux se remirent en marche ; l’enfant dut repartir aussi, mais, exténué, il laissait grandir la distance entre lui et la caravane ; il se traînait, le roitelet, entre les troncs rugueux des palmiers dont les feuilles, secouées par un simoun aigre, s’agitaient, tels de gigantesques éventails. Malgré cela, un brillant soleil jetait des flèches d’or sur l’herbe rase de l’oasis que les rois et leur suite venaient de quitter…
Puis, plus loin encore, les jambes rompues, le gosier desséché, l’enfant pleura en pensant que ses forces ne lui permettraient pas d’atteindre le lieu de la deuxième étape.
Cette étape, Ninus l’atteignit cependant, mais bien des heures après la caravane, et il était si épuisé qu’il n’eut pas la force de faire les cinq cents pas qui le séparaient de son père ; il avisa près de lui une source, il s’y désaltéra avec son hirondelle et mangea quelques fruits.
— Je vais dormir une heure, pensa-t-il, en s’étendant avec délices sur l’herbe fraiche qui entourait la source et lorsque je serai reposé, j’oserai me présenter devant mon père.