C’était un simple agnelet, tout blanc, tout mignon, tout frisé, que l’on appelait Blanchet et qui tétait encore sa mère : « Ne t’éloigne pas du troupeau, tu serais mangé par le loup ! » Et, docile, il marchait sur les talons de la bergère, qui s’arrêtait parfois de filer pour caresser sa toison. Il la suivait partout, et quand elle s’écartait un peu
pour prier, il l’écoutait converser avec les Saintes et l’Archange, qui la pressaient de partir pour délivrer le royaume d’un loup très méchant qu’on appelait l’Anglais.
Et quand elle s’en revenait pensive, Blanchet, trottinant à côté d’elle, bêlait tout doux, tout doux, comme sa maman-brebis quand elle voulait le retenir ; et il semblait dire : « Ne t’éloigne pas du troupeau, tu serais mangée par le loup ! » Et Jeanne soupirait, hésitante… Fallait-il écouter Monsieur saint Michel ou l’agnelet ?
Une première fois, le sire de Baudricourt, consulté, la renvoya à ses moutons, qui furent bien contents, l’agnelet surtout ! Mais une seconde fois il dit : « Va, Jeanne ! Fais ce que doit ! » Et un triste jour, Blanchet la vit toute prête à
partir, casque en tête, épée au côté. Elle disait adieu en pleurant à son père, à sa mère, à ses frères, à son troupeau…
Et comme le pauvre agnelet bêlait lamentablement,
APRÈS avoir victorieusement lutté devant Lagny et capturé Franquet d’Arras, qu’elle dut remettre au bailli de Senlis, Jeanne d’Arc, par petites étapes, se rendait à Crécy avant de rejoindre le comte de Vendôme qui l’attendait à Soissons. Elle était entourée de ses fidèles, Pierre son frère, Dunois, Poton de Xaintrailles et les autres.
Ce soir-là, sa petite troupe, fatiguée par une route pleine d’embûches, arriva dans un bourg où tout déjà dormait dans le silence inquiet des nuits de guerre. Le couvre-feu, sans doute, était depuis longtemps sonné. Jeanne et Ses compagnons, que les escarmouches du chemin avaient fatigués, décidèrent de ne pas poursuivre plus avant et de frapper à la première porte pour y demander logis.
Un gros homme, emmitouflé jusqu’aux oreilles, vint ouvrir :
— Que veut-on ? demanda-t-il d’une voix bourrue.
Xaintrailles pour parlementer, avait mis pied à terre, tandis que les autres, dont les chevaux piaffaient de lassitude, surveillaient la rue. Il expliqua fort courtoisement ses désirs :
— Il nous suffirait d’une chambre pour le plus fatigué des nôtres, confia-t-il ; quant aux autres, ils se contenteraient d’une grange bien garnie de paille ou de foin.
— Je n’ai ni chambre ni grange, répondit l’homme. Et je vous conseille de passer votre chemin !
Raffermissant le ton de sa voix, Xaintrailles insista :
— Nous sommes tous chevaliers de France, et c’est au nom de notre roi que nous vous demandons l’hospitalité pour cette nuit.
— Anglais, Armagnacs, Bourguignons, vous êtes tous de la même graine ! cria le villageois qui, décidément, ne se souciait pas de loger chez lui des gens d’armes.
Une ombre se glissa
Il faut dire qu’à cette époque les armées étaient en partie composées de soudards nomades, pilleurs de profession, qui parcouraient le pays en profitant du désarroi pour rançonner les paysans. Et cette engeance n’avait pas de patrie tantôt Armagnacs, tantôt Bourguignons, selon que l’occasion se présentait de combattre avec l’un ou l’autre parti.
Ceci dit, on comprend sans doute la méfiance du brave villageois qui, ouvrant sa porte en pleine nuit, se trouvait ainsi devant un groupe de soldats inconnus…
Chevaliers de France ? Bah ! Cela n’était pas prouvé !
Pierre, impatient, était à son tour descendu de cheval et joignait sa voix à celle de Xaintrailles.
— Qu’au moins, dit-il, vous receviez Jeanne la Pucelle, elle est avec nous. Son écuyer veillera devant la porte…
— Jeanne ? La Pucelle d’Orléans ? fit avec étonnement le gros bourgeois à qui ce nom semblait causer plus de peur qu’il ne seyait.
Ce sont les tout premiers jours de mars de cet an de disgrâce 1429. Dans la campagne inculte gorgée de pluie, un mince duvet d’herbe couvre les champs que l’on n’a pu ensemencer. Entre deux bourrasques de giboulées, les corbeaux noirs tournoient, comme ivres, sous le ciel noir, prêt à éclater de pluie.
Pas une fumée ne sort des chaumines, dont bien peu ont leur toit de paille, quand elles sont encore debout. Une charrue de bois abandonnée contre une haie retourne à la pourriture et si quelques saules ont, çà et là, mis leur perruque verte, c’est pour mieux faire ressortir le tragique de ces champs vides, de ces villages abandonnés, de ces cadavres de vilains, morts de faim, de pendaison ou des suites de quelque massacre. Les armées vont et viennent dans ces lieux de désolation, armées qui n’en ont que le nom, anglaises ou françaises, mais pour la plupart bandes de brigands.
Les Anglais ont décidé de frapper un coup mortel. Le temps, qui redevient clément, va-t-il favoriser cette offensive qu’ils préparent avec un acharnement redoublé ? La France, saignée aux quatre veines, s’obstine dans la lutte. Le pays tout entier lutte à la fois contre l’envahisseur et contre le découragement. La tristesse qui paralyse le roi Charles VII a gagné le pays.
— Ah ! ma bonne mère, dit le souverain à Yolande d’Aragon [1]. Ah ! de toutes parts, je vois que tout se réalise contrairement à mes vœux. Je persévère et cela va de mal en pis.
Mal armées, exténuées, les troupes royales n’ont même plus le courage d’entendre le cri de guerre des ennemis, ce « hourra » si terrible qui les paralyse d’effroi.
Dunois, le fier et beau Dunois, ne peut que le constater. Il vient de le dire à la belle-mère du roi. Celle-ci est au fond le seul chef respecté, redouté, de ce royaume en quenouille.
— Deux cents Anglais, constata-t-il avec navrance, mettraient en fuite mille de nos soldats.
Chaque jour, le danger devient plus pressant, la fatigue plus écrasante, la tristesse plus amère. Et pourtant, les derniers gentilshommes restés français, offrent encore leur bras !
Les voyages sont de vraies expéditions, à travers ce pays aux mains des « Godons » [2], des Bourguignons ou des hordes de paysans fous de détresse. Pourtant, on voit chaque jour des gens arriver vers Chinon où le miséreux Charles VII, pour échapper au désespoir, donne des fêtes en son château, des fêtes qu’il ne peut payer. Madame Yolande a, depuis longtemps, vendu ses bijoux. La Hire, le célèbre et valeureux chevalier, ne cache pas sa désapprobation.
— Par Dieu, Sire, je n’ai jamais ouï qu’un roi ait si gaiement perdu son royaume.
Guy de Laval, jeune homme de bonne mine, a quitté lui aussi sa famille, une noble maison du Maine et il vient offrir au roi, son épée, son cœur et sa jeunesse, toutes choses qui manquent un peu plus chaque jour dans le royaume de France.
À Chinon, où il vient d’arriver en ce 5e jour de mars 1429, il apprend qu’on ne pourra même pas le payer pour ses services !
Madame de Boulegny, chez qui il loge, le met au courant dès le matin de son arrivée.
Le 16 mars 2020, c'est l'exact centenaire de la canonisation de sainte Jeanne d'Arc. Voici un petit hommage à notre grande sainte nationale !
Lorsque Jeanne d’Arc[1] était encore à Domrémy, elle avait pour voisins de pauvres gens dont le fils unique était infirme. Petit Pierre avait sept ou huit ans de moins que Jeanne.
Le pauvre enfant était bossu et ne marchait qu’avec des béquilles ; ne pouvant se mêler aux jeux des autres garçons, il était rebuté et souvent raillé par eux.
Sa vie eût donc été fort triste sans Jeanne qui l’avait pris en affection ; elle le caressait, le consolait, l’emmenait garder les bêtes avec elle dans les champs ; et lui contait des histoires.
Petit Pierre adorait Jeanne. Quand celle-ci lui apprit qu’elle avait une mission à remplir, qu’elle allait partir pour la bataille contre les Anglais, il pensa mourir de chagrin.
Jeanne le consola de son mieux. « Quand le roi sera sacré à Reims, dit-elle, je reviendrai ! — Oh ! s’écria Petit Pierre, les yeux brillants, j’irai à Reims te chercher ! »
[1] Cette bande dessinée est parue dans la Semaine de Suzette en 1915 ; aussi Jeanne d’Arc n’était pas encore canonisée. C’est pourquoi le scénariste ne la nomme pas « sainte Jeanne d’Arc », mais seulement « Jeanne d’Arc ».↩
Colette, les yeux brillants, les joues rouges, de son mouchoir minuscule se tamponnant le front, entre, Annie sur les talons, dans le tout petit jardin attenant à l’hôtel. Là, sous l’ombrage des orangers et des lauriers-roses, maman travaille paisiblement.
— Oh ! quel dommage que ce méchant docteur vous oblige à rester ici, maman. Si vous saviez ce que nous avons vu !
— Nous avons couru, couru, interrompt Annie. Maintenant qu’on va partir, les garçons veulent aller partout. Nous deux, nous n’en pouvons plus.
— Mais si j’en peux encore, moi, proteste Colette. Ce n’est pas parce qu’on a un peu chaud qu’on n’est plus bon à rien.
— Voyons, asseyez-vous toutes deux et contez-moi votre matinée.
—D’abord, nous sommes allés à la messe, à l’église qu’on appelle Sainte-Marie-Majeure, et nous avons communié tout près, tout près de la Crèche du petit Jésus. On voit très distinctement (c’est éclairé) quelques pauvres vieilles planches ; alors, vous comprenez, quand on pense que Celui qu’on a dans son cœur, après la communion, et qui est le Roi de tous les rois, a couché sur ce bois dur, on voudrait le lui faire oublier à force de l’aimer.
Basilique Saint-Jean de Latran à Rome.
Maman sourit doucement.
— Et après, Colette ?
— Après, papa nous fait déjeuner au galop… Ça c’est exact, Annie peut le dire… Ensuite, en tram, nous arrivons à l’église Sainte-Croix de Jérusalem.
Et, maman, croyez-vous ? nous y avons vu la grande relique de la Croix, sur laquelle Notre-Seigneur est mort, et un des clous qui a percé ses mains et une longue épine. On regarde de tout près, on peut toucher le clou. La Vraie Croix ! les vrais clous ! Est-ce possible ! Ce bois, le sang de Jésus a coulé dessus, et ce clou a déchiré ses mains ou ses pieds.
Alors on prie, mais une prière sans mots, toute avec le cœur. Explique à ton tour, Annie. Dis où nous sommes allés ensuite.
— Mon oncle a voulu que nous nous asseyions dans le square qui est très tranquille, pour nous faire regarder de loin la grande façade de Saint-Jean de Latran, dominée par je ne sais combien de statues.
Puis, il a fallu repartir et aller jusque-là, précise Annie, qui décidément trouve qu’on se promène un peu trop.
Colette ne partage pas son avis :
— Bien sûr, « on » y est allé. Et c’est joliment intéressant. Vous savez, maman, que c’est Constantin qui a bâti là la première basilique et le palais des Papes. Ils y ont habité (les Papes, pas Constantin) du IVe au XIVe siècle.
— A la bonne heure, Colette ! Vous a‑t-on dit aussi comment, à cause de cette ancienneté, on appelle la basilique de Saint-Jean de Latran « Mère et maîtresse des autres églises » ?
— Oui, tante. Et Annie ajoute : Il parait que les barbares ont bien saccagé tout cela ; alors, au XIVe siècle, les Papes se sont décidés à faire construire le palais actuel du Vatican.
— Entre temps, mes enfants, il y avait eu le grand schisme d’Occident.
— Ça, j’ai entendu papa qui en parlait avec les garçons, mais j’ai trouvé que c’était bien compliqué. Je ne suis pas sûre d’avoir compris. Et toi, Annie ?