Catégorie : Les sacrements à recevoir

Non, il ne vou­lait pas quit­ter la mai­son pour aller là-​bas, dans cet­te fer­me com­me petit ber­ger. Depuis huit jours on ne par­lait que de cela.

Geor­ges n’avait plus que sa maman et sa gran­de sœur qui était repas­seu­se.

Cet­te année, la vie deve­nant plus dif­fi­ci­le, la maman de Geor­ges s’inquiétait pour son fils, assez déli­cat de san­té ; le doc­teur du dis­pen­sai­re et les infir­miè­res consul­tés avaient répon­du :

Le prêtre, le berger des chrétiens« Il faut envoyer cet enfant à la cam­pa­gne. Mettez-​le petit ber­ger dans une bon­ne famil­le de culti­va­teurs, vous ver­rez com­me cela lui fera du bien ; l’âme et le corps y gagne­ront.

Quand sa maman lui avait rap­por­té ces paro­les, en venant l’attendre avec sa sœur à la sor­tie du patro (on était un jeu­di), Geor­ges s’était mis à pleu­rer :

« Non, je ne veux pas par­tir ! Tant pis si je suis mala­de, je ne veux pas être ber­ger !

— Tu n’es pas rai­son­na­ble, mon petit Geor­ges, avait dit sa sœur Mar­cel­le ; pen­se au sou­la­ge­ment que nous aurons, maman et moi, de te savoir bien nour­ri et au bon air ; tu devrais être fier de pen­ser que tu vas pou­voir nous déchar­ger et gagner ta nour­ri­tu­re. Tiens, voi­là jus­te­ment Mon­sieur l’Abbé qui pas­se, nous allons lui deman­der son avis.

Bourron, M. Et maintenant une histoire I Les sacrements à recevoir

Pénitence

« Tes réfé­ren­ces, gar­çon ? »

Pour la dixiè­me fois, Paul se heur­te à cet­te deman­de. Pour la dixiè­me fois, il répond sour­de­ment :

« Je n’en ai pas.

— Quoi ! Tu n’as jamais tra­vaillé, à ton âge ? Quel âge au fait ?

— Vingt ans.

— Et tu n’as pas hon­te d’être res­té à fai­néan­ter jusqu’à ce jour ?

— …

— Ah ! Ah ! Je vois ce que c’est ! Tu as déjà tra­vaillé ! Mais tu n’as pas de réfé­ren­ces ! Tu n’es qu’un vau­rien…

— …

— Allons ous­te, je n’ai pas de temps à per­dre avec toi. »

 

usineDur et gla­cé, l’employeur lui cla­que au nez le por­tillon du gui­chet d’embauche. Et pour la dixiè­me fois aus­si, Paul se retrou­ve dans la rue, sous une peti­te pluie fine et froi­de qui détrem­pe tout et lais­se des mares sur les pavés glis­sants.

« Tu n’as pas hon­te ? »

Les mots du gui­che­tier le pour­sui­vent, le mar­tè­lent, l’accablent. Sa gran­de taille se cour­be un peu plus. On dirait un vieillard, ce gar­çon de vingt ans !

Hon­te ? Ah ! s’il savait !

Mais ne sait-​il pas ce gui­che­tier ? Ne savent-​ils pas tous ces gens qui le frô­lent, ser­rés dans un imper­méa­ble ou rata­ti­nés sous un para­pluie ? La « cho­se » doit appa­raî­tre sur son front rou­ge et dans sa démar­che qui hési­te, et même dans ce bru­tal sur­saut qui le redres­se com­me pour défier le juge­ment du mon­de. La pluie le cin­gle, et la dure­té du mon­de.

Sa bra­va­de ne dure qu’un ins­tant ; ses épau­les retom­bent, las­ses de por­ter sa hon­te. Et pour­tant, il faut la traî­ner enco­re. Il le sait bien, il n’est qu’un vau­rien. L’autre le lui a jeté au visa­ge com­me une gifle, et il n’a pu lui crier : « Tu mens ».

Et maintenant une histoire I Les sacrements à recevoir Vray, Domi­nique

Tan­dis que le tam-​tam réson­ne sur la pla­ce du vil­la­ge, accom­pa­gnant la dan­se des Noirs, Boga contem­ple une peti­te ron­del­le de métal que le Père lui a don­née ce matin.

Les nègres peu­vent s’agiter et mener leur ron­de infer­na­le autour du grand feu de bois, il n’y atta­che aucu­ne impor­tan­ce ; tou­te son atten­tion est fixée sur la peti­te médaille blan­che.

Médaille de baptêmeSou­dain, der­riè­re lui, quelqu’un a sur­gi, curieux.

« Qu’est-ce que tu tiens donc de si pré­cieux ? »

Boga se retour­ne inquiet et son visa­ge s’éclaire en recon­nais­sant son cama­ra­de Kéké.

« Tu vois, quand tu seras bap­ti­sé le Père te don­ne­ra une bel­le médaille com­me cela. »

Kéké pous­se un grand sou­pir :

« Tu sais bien que mes parents ne vou­draient jamais me lais­ser sui­vre les ins­truc­tions du Père. Et puis M’goo l’a dit, M’goo le féti­cheur l’a dit : Tous ceux que le Père fait chré­tiens devien­nent des jeteurs de sort !

— Voyons, com­ment peux-​tu croi­re de tel­les his­toi­res ; c’est que M’goo a peur que le Père lui ravis­se son influen­ce.

— Tais-​toi, Boga, si le féti­cheur t’entendait ! »

Au même ins­tant, un bruit de clo­chet­tes se fait enten­dre et une sil­houet­te appa­raît. L’homme, qui dans cha­que main agi­te un sis­tre, pous­se des cris stri­dents.

Boga, indif­fé­rent, contem­ple la scè­ne tan­dis que son ami se ser­re crain­ti­ve­ment contre lui. M’goo est pas­sé ; mais aurait-​il enten­du les paro­les de Boga ? Le voi­là qui se retour­ne et rica­ne effroya­ble­ment, et ses yeux fixent avec une joie cruel­le Boga qui, à son tour, plon­ge ses pru­nel­les clai­res dans cel­les du féti­cheur.

Quel­ques jours plus tard, Ako, la sœur de Kéké, attend Boga sur le che­min de la mis­sion ; dès qu’elle le voit, elle court vers lui.

« Qu’y a-​t-​il ? »

La fillet­te écla­te en san­glots.

Et maintenant une histoire I Les sacrements à recevoir

J’étais à pei­ne arri­vé depuis trois semai­nes en mis­sion que mon Supé­rieur m’envoya bap­ti­ser un vieux dans le vil­la­ge d’Adéane, situé à dou­ze kilo­mè­tres. J’étais heu­reux, je vous l’avoue. Une dif­fi­cul­té sur­git sou­dain : com­ment instruirai-​je cet hom­me ?

« Il est bien dis­po­sé, me dit le Père ; je l’ai ins­truit des véri­tés néces­sai­res ; d’ailleurs, Céles­tin pour­ra les lui rap­pe­ler. Quant au che­min, sui­vez la ligne du télé­gra­phe. »

Croirait-​on qu’une ligne télé­gra­phi­que tra­ver­sât la brous­se ? Mais sans aucun avan­ta­ge pour le brous­sard, car elle fai­sait cent kilo­mè­tres sans lais­ser tom­ber le moin­dre écho du mon­de civi­li­sé.

Missionnaire et son guideJe me mis en rou­te sous la condui­te de Céles­tin, mon gui­de. Pour pro­vi­sions, un misé­ra­ble pois­son et quel­ques bis­cuits. Il était sept heu­res. Quel­le mar­che péni­ble à la queue leu leu dans ces sen­tiers de brous­se aux mil­le détours, sous un soleil acca­blant, et avec le sou­ci de ne pas poser un pied sans regar­der aupa­ra­vant, car il est faci­le de tré­bu­cher.

* * *

Nous mar­châ­mes long­temps sans inci­dent. La brous­se, les champs de riz, les espa­ces incul­tes que tra­ver­saient les biches, les coins de forêt où piaillaient et sif­flaient des mil­liers d’oiseaux aux plu­ma­ges les plus variés, tout me fas­ci­nait, moi, jeu­ne brous­sard, au point que j’en oubliai la rou­te…

« La ligne ! dis-​je à Céles­tin.

— Nous la retrou­ve­rons là-​bas, mon Père. »

Et l’on mar­cha long­temps enco­re. Le soleil deve­nait bien chaud, quoiqu’on fût au mois de décem­bre.

« Onze heu­res. Voyons, Céles­tin, nous avons dépas­sé le vil­la­ge ?

— Non, mon Père. », me répondit-​il avec l’air tran­quille de quelqu’un qui ne s’en fait pas pour quel­ques kilo­mè­tres de plus ou de moins. Les Noirs sont d’endiablés mar­cheurs.

Et maintenant une histoire I Le Douaron, Père Guillaume Les sacrements à recevoir

La mitraille cré­pi­te, les obus pleu­vent ; sœur Julie doit crier très fort pour se fai­re enten­dre de ses bles­sés par-​dessus le fra­cas de la bataille. Dans la gran­de cham­bre dont les murs trem­blent à cha­que explo­sion, elle por­te des tisa­nes, fait une piqû­re, redres­se un oreiller, écrit une let­tre sous la dic­tée d’un mou­rant, ras­su­re un fié­vreux. Le visa­ge cal­me sou­rit dans l’encadrement de la cor­net­te des sœurs de Saint-​Charles.

Soeur infirmière à l'hopital soignant les soldats blessés« Bois ça, mon petit, ça te fera du bien. »

Le gars ne sau­ra pas si le cœur de la sœur trem­ble en dedans : reli­gieu­se de Saint-​Charles, pour se pen­cher sur tou­te souf­fran­ce, elle accom­plit sa mis­sion sans défaillan­ce. Hier dans le cal­me, aujourd’hui dans le péril, tou­jours com­me Dieu vou­dra…

Dans la sal­le, des hom­mes dis­cu­tent :

« Tu par­les d’une bagar­re, ça « mar­mi­te » dur !

— Tout à l’heure on va y pas­ser aus­si. »

Mais la sœur inter­vient, ten­dre et bour­rue :

« Pas tant de dis­cours, vous autres ; vous allez me fai­re de la tem­pé­ra­tu­re. Et puis ne vous en fai­tes pas mes petits, le Bon Dieu nous pro­tè­ge. »

Ba-​a-​a-​aoum ! ! ! La mai­son trem­ble jusqu’en ses fon­da­tions, la reli­gieu­se se signe et fer­me les yeux ; mais, com­me la mort ne vient pas, elle les rou­vre, jus­te pour voir le petit Chau­met qui sort sa tête de ses cou­ver­tu­res ; alors, son rire mater­nel mon­te en une envo­lée d’héroïsme, plus haut que le cré­pi­te­ment des mitrailleu­ses, raillant et ras­su­rant le « petit » à la fois.

« Ce n’est pas pour nous, va, mon gars. »

Dardennes, Rose Et maintenant une histoire I Les sacrements à recevoir