Aigulphe, vulgairement nommé Ayou, naquit à Blois vers l’an 630. Il se fit admettre à l’abbaye bénédictine de Fleury, au diocèse d’Orléans. Son supérieur lui confia la mission de faire enlever les reliques de saint Benoît, ensevelies sous les ruines de l’abbaye du Mont-Cassin, au royaume de Naples. Ayou partit, accompagné de quelques personnes du Mans il eut la chance de découvrir le tombeau de saint Benoît et celui de sainte Scholastique, sa sœur. Il en tira les ossements et les transporta en France : on mit ceux de saint Benoît dans l’abbaye de Fleury, et ceux de sainte Scholastique furent envoyés au Mans. Appelé ensuite à gouverner le monastère de Lérins, en Provence, Ayou tenta d’y rétablir la discipline ; mais des hommes pervers, encouragés par le seigneur de Nice, ourdirent un complot contre le saint Abbé et l’assassinèrent. L’Église, et en particulier le diocèse de Blois, l’honore comme martyr.
Le sixième jour du mois de janvier 1663, le roi Louis XIV avait convié le ban et l’arrière-ban de ses courtisans à une splendide partie de chasse qu’il donnait, en l’honneur de la fête des rois, dans la forêt de Fontainebleau. Les invités, massés dans la cour d’honneur du château, vêtus de somptueux costumes de velours brodés d’or et d’argent et montés sur de superbes coursiers, attendaient la venue de Sa Majesté en devisant des mille petites histoires de la cour.
Soudain, la grande porte du vestibule s’ouvrit à deux battants et l’huissier de service, s’avançant sur le perron, annonça :
— Messieurs, le roi !
Aussitôt, toutes les têtes se découvrirent et le silence se fit tandis que le monarque puissant s’approchait de sa monture, la caressait doucement du bout de sa main gantée.
Puis, saisissant à poignée la crinière soyeuse du bel animal, il engagea son pied dans l’étrier et s’élança en selle. Mais celle-ci, sans doute mal attachée, tourna sur elle-même, une courroie se rompit et le roi serait infailliblement tombé tout de son long sur le pavé, si ses familiers ne s’étaient précipités pour le soutenir et l’empêcher de choir.
Louis XIV était fort orgueilleux de ses talents de cavalier et son amour-propre fut cruellement blessé par cet incident qui mettait sa dignité presque en échec. Mais, comme il était très maître de lui-même, il se garda bien de formuler la moindre réflexion, se contentant de fixer, d’un air courroucé, le grand écuyer de la couronne, sous la surveillance de qui les écuries étaient placées.
Puis, lorsque l’accident fut réparé, il sauta sur son cheval et donna le signal de départ.
La rumeur s’est répandue aux quatre coins du monde. Et là, je suis intrigué par mon maître que je trouve de plus en plus agité. En fait, il n’y tient plus depuis qu’il a repéré cette étoile nouvelle, plus grande et plus brillante que les autres. Et le voilà tout impatient de prendre la route pour, d’abord, rejoindre Melchior et Gaspard. Les mages !
Oui mon maître est mage. Je pourrais dire aussi que c’est un grand sage même si dans l’immédiat, je le trouve bizarre. Il me parle d’un nouveau-né qui est fils de Dieu, qu’il va le rejoindre, guidé par l’étoile du berger et qu’il lui offrira ce qu’il a de plus précieux : de la myrrhe.
Un nom du pays breton
C’est très confus pour moi tout cela. Là, je l’entends projeter d’aller jusqu’à l’enfant né… mais sans moi ! Pourtant, Balthazar, je ne le lâche jamais, je le suis partout, je l’écoute et compatis quand il faut. Je le distrais de mes sauts, je suis toujours prêt à être caressé, à jouer dès qu’il en a l’humeur, je hoche la tête lorsqu’il me parle, me colle à lui si je le sens attristé.Oui, je peux être aussi un peu sans gêne et n’en fais parfois qu’à ma tête, mais je reste d’une fidélité absolue depuis qu’il m’a adopté lors d’un voyage dans le grand Ouest… J’accours dès que mon maître dit mon nom « Degemer, Degemer ![1] » (encore un nom ramené de mon pays breton).
De l’or, de l’encens et de la myrrhe
Balthazar renonce à m’emmener sous prétexte que la route est trop longue pour le chien que je suis ! Mais je veux le voir ce Divin Enfant ! Et puis la nature m’a doté de bien longues et solides pattes, ce n’est pas pour rester bêtement dans mon panier.Un matin, Balthazar part pour la grande traversée du désert jusqu’au pays de Judée. Il ignore alors que je le suis de loin en loin. Je trotte, je n’arrête pas de trotter. Les jours passant, la chaleur, la dureté des pierres et les sables des dunes rendent le trajet difficile. Je souffre à en user mes pattes sur ces chemins rocailleux. Les semaines succèdent aux journées interminables et enfin, me voilà devant la crèche.
l y avait une fois… C’était la grande fois, celle du premier Noël. Il y avait une fois les oiseaux, tout le peuple qui vole et chante, l’alouette, la seule qui chante en volant, et tous les autres.
Ils sont venus à crèche avant les bergers et les mages. C’est le coq Chante-Matin qui les a éveillés au premier gris de l’aube.
Diu is nascu – u‑u-u !
Dieu est né !… Le bœuf pesamment s’est mis sur pied.
Meuh ! meuh ! Hou ! Et où donc ?
La chèvre, toujours en fièvre bêlait déjà :
Bé‑é ! À Bé-éth-lé-em !
Et l’âne en bon vouloir, de secouer ses oreilles et de braire :
À la fin du déjeuner, qui a réuni tout le monde, maman dit gaiement.
— Allo ! la petite jeunesse, faut-il que je vous révèle le projet de Colette ?
Trois têtes se lèvent en un amusant mouvement d’ensemble.
— Eh bien ! le voici… Tantôt vous irez à Bethléem, et vous emmènerez Marianick et Yamil.
— Chic ! dit Pierre.
Mais Bruno, positif, réclame :
— Pourquoi ?
— Colette vous l’expliquera, mais seulement lorsque vous serez rendus.
Le car dépose les voyageurs à Bethléem en quelque vingt minutes à peine.
Avant de pénétrer dans la ville, Colette propose un arrêt dans l’une de ces grandes prairies qui entourent Bethléem. Par groupes, des moutons broutent, paisibles, sous le regard de leurs bergers immobiles. Tout est calme, silencieux, et ce silence gagne même les enfants.
Quand chacun s’est installé au mieux, Colette dit drôlement :
— Mesdames, messieurs, mes chers enfants… le professeur d’Histoire Sainte que vous avez honoré de votre confiance a voulu ici vous faire ses adieux…
Pierre applaudit en riant ; mais Bruno, la larme à l’œil murmure très inquiet :
— Tu vas pas t’en aller, tate ?
Colette prend à deux mains la bonne tête ronde du petit homme et l’embrasse :
— Mais non, mon pauvre gros. C’est l’Histoire qui s’en va, parce qu’elle est finie.
Nicole, Yamil, Pierre, écoutez bien : Depuis le péché d’Adam et d’Ève, tout ce que nous vous avons raconté devait se terminer ici. À travers les siècles, le Bon Dieu voyait d’avance cette toute petite ville… Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, Moïse, les Juges, les Rois, les persécutions, les batailles, tout était voulu, prévu pour aboutir à Bethléem.
Bruno fixe Colette de ses grands yeux étonnés.
— Pourquoi ici ?
— Pierre, pourrait vous le dire. De fait Pierre envoie à sa sœur un regard qui signifie : Bien sûr, mais fais comme si je ne savais rien.
Voici le vrai mois de l’enfance. Saint-Nicolas, puis Christkindel ou Noël, ces mots résonnent agréablement aux oreilles des enfants de tous les pays.
À la Saint-Nicolas, la nuit venue, la famille est rassemblée devant le poêle ronflant : les petits attendent avec anxiété l’arrivée du grand Patron. Ils sont aux écoutes : la conversation des parents ne saurait les distraire. Ils s’avancent jusqu’à la porte, tendent l’oreille… La nuit est glaciale ; par un temps pareil, le saint aura-t-il le courage de sortir ?… Tout à coup, vers neuf heures, des pas résonnent sur le sol glacé. Une clochette argentine, le braiment sonore d’un bourriquet, les coups discrets à l’huis… c’est lui, enfin ! Oui, ce sont les trois coups accoutumés et les trois sonneries…
La maman se dispose à ouvrir, les enfants deviennent muets ; ils se blottissent dans le coin le plus reculé, serrés les uns contre les autres : la visite d’un saint, c’est toujours une chose importante.
La porte s’ouvre et la figure de saint Nicolas apparaît sur le seuil. Son compagnon, le terrible Hans Trapp, attache à l’anneau extérieur le licol de l’âne chargé de jouets. Tous se lèvent et s’inclinent. Saint Nicolas, majestueux et bienveillant, appuie sa main gauche sur sa crosse et de la dextre il bénit, avec un petit discours de bienvenue, et demande :
— Où sont les enfants sages ? Ils auront des friandises, des jouets, mais les autres…
Et il montre la porte.
— Hans Trapp apporte pour eux des verges trempées dans du vinaigre. S’ils ne promettent pas d’être meilleurs l’année qui vient, il va les jeté dans sa hotte. Il les enfermera dans sa caverne jusqu’à Noël, sans chandelle, sans feu, au pain sec, à l’eau claire ; ils coucheront sur des fagots…
Ce discours fait trembler ceux qui ont des peccadilles sur la conscience. Mais comme ils se repentent, comme ils sont résolus à se corriger !
Saint Nicolas lit dans le fond de leurs cœurs. Il leur pardonne, il aime tant les enfants ! Et la distribution commence.
Pourtant, il advient qu’un endurci n’a pas mérité l’absolution et encore moins les récompenses. Alors Hans Trapp ouvre brusquement la porte ; il entre, roulant des gros yeux furieux, son fagot de verges à la main. Un bruit de chaînes accompagne ses mouvements.
Il s’élance à la poursuite du mauvais sujet, qui tremble, pleure, joint les mains, se jette à genoux, promet de ne plus recommencer, et Saint Nicolas intervient. Mais il est sévère, le bon saint ; il consent bien à laisser ce vilain garçon, cette méchante petite fille à ses parents, mais il se contentera, pour cette fois, de les priver de jouets et de friandises. Quelques semaines plus tard, Hans Trapp sévira avec Christkindel. Il sera impitoyable et les emportera pour toujours enchaînés. La famille feint naturellement la plus grande frayeur, la maman pleure à l’idée de perdre son petit… Saint Nicolas et Hans Trapp s’éloignent. Ils vont exercer leur ministère chez les voisins.
La neige couvre la terre de son épais manteau blanc. Partout s’ouvre la foire aux sapins. Les arbres de Noël descendent de la forêt vosgienne. Il y en a pour toutes les bourses, des petits et des grands. Les boutiques se sont garnies de bougies et de lampes, de jouets, et ont été bien vite dévalisées par les parents prévoyants. Le 24 décembre sera jour ou plutôt soirée de grande fête. Les baraques foraines encombrent la place publique. Elles offrent aux convoitises enfantines cent merveilles ; mais ce qui par-dessus tout attire les regards des garçons, ce sont les sifflets. Quiconque possède quelques sous achète un sifflet, et les rues du pays, s’emplissent d’une assourdissante cacophonie. D’où vient cette rage de sifflets à Noël ? Nul ne le sait et nul n’oserait tenter d’interdire l’infernale concert.
Presque chaque maison a son sapin et bien des mamans préparent l’arbre de Noël autour duquel, comme à la Saint-Nicolas, la famille veillera. Les familles se rassemblent, des amis se joignent aux parents. Les bougies sont allumées, à la grande joie des bambins : on rit, on chante, les vieux se sentent rajeunir au souvenir des Noëls passés ; ils se revoient enfants, ils évoquent dans leurs mémoires l’image des chers disparus.