Étiquette : 6 décembre

Auteur : France, Anatole | Ouvrage : Autres textes .

II

Saint Nico­las embras­sa les trois enfants et les inter­ro­gea avec dou­ceur sur la mort qu’ils avaient misé­ra­ble­ment souf­ferte. Ils contèrent que Garum, s’étant appro­ché d’eux tan­dis qu’ils gla­naient aux champs, les avait atti­rés dans son auberge, leur avait fait boire du vin et les avait égor­gés pen­dant leur som­meil.

Récit et légende de saint Nicolas et les 3 enfantsIls por­taient encore les haillons dont ils étaient vêtus au jour de leur mort et gar­daient en leur résur­rec­tion un air crain­tif et sau­vage. Le plus robuste des trois, Maxime, était le fils d’une folle femme, qui sui­vait sur un âne les gens d’armes à la guerre. Il tom­ba une nuit du panier dans lequel elle le por­tait, et res­ta aban­don­né sur la route. Depuis lors, il avait vécu seul de maraude. Le plus malingre, Robin, se rap­pe­lait à peine ses parents, pay­sans des hautes terres, qui, trop pauvres ou trop avares pour le nour­rir, l’avaient expo­sé dans la forêt. Sul­pice, le troi­sième, ne connais­sait rien de sa nais­sance, mais un prêtre lui avait appris sa croix-de-Dieu.

L’orage avait ces­sé. Dans l’air lim­pide et léger les oiseaux s’entr’appelaient à grands cris. La terre ver­doyait et riait. Moder­nus ayant ame­né les mules, l’évêque Nico­las mon­ta la sienne et tint Maxime enve­lop­pé dans son man­teau ; le diacre prit en croupe Sul­pice et Robin, et ils s’acheminèrent vers la ville de Trin­que­balle.

La route se dérou­lait entre des champs de blé, des vignes et des prai­ries. Che­min fai­sant, le grand saint Nico­las, qui aimait déjà ces enfants de tout son cœur, les inter­ro­geait sur des sujets pro­por­tion­nés à leur âge et leur posait des ques­tions faciles, comme, par exemple : « Com­bien font cinq fois cinq ? » ou « Qu’est-ce que Dieu ? » Il n’en obte­nait pas de réponses satis­fai­santes. Mais, loin de leur faire honte de leur igno­rance, il ne son­geait qu’à la dis­si­per gra­duel­le­ment par l’application des meilleures règles péda­go­giques.

Moder­nus, dit-il, nous leur ensei­gne­rons pre­miè­re­ment les véri­tés néces­saires au salut, secon­de­ment les arts libé­raux, et, en par­ti­cu­lier, la musique, afin qu’ils puissent chan­ter les louanges du Sei­gneur. Il convien­dra aus­si de leur ensei­gner la rhé­to­rique, la phi­lo­so­phie et l’histoire des hommes, des ani­maux et des plantes. Je veux qu’ils étu­dient, dans leurs mœurs et leur struc­ture, les ani­maux dont tous les organes, par leur incon­ce­vable per­fec­tion, attestent la gloire du Créa­teur. Le véné­rable pon­tife avait à peine ache­vé ce dis­cours qu’une pay­sanne pas­sa sur la route, tirant par lu licol une vieille jument si char­gée de ramée que ses jar­rets en trem­blaient et qu’elle bron­chait à chaque pas.

— Hélas ! sou­pi­ra le grand saint Nico­las, voi­ci un pauvre che­val qui porte plus que son faix. Il échut, pour son mal­heur, à des maîtres injustes et durs. On ne doit sur­char­ger nulles créa­tures, pas même les bêtes de somme.

A ces paroles les trois gar­çons écla­tèrent de rire. L’évêque leur ayant deman­dé pour­quoi ils riaient si fort : 

Auteur : France, Anatole | Ouvrage : Autres textes .

Chanson enfantine de Saint NicolasSaint Nico­las, évêque de Myre en Lycie, vivait à l’époque de Constan­tin le Grand. Les plus anciens et les plus graves auteurs qui aient par­lé de lui célèbrent ses ver­tus, ses tra­vaux, ses mérites ; ils donnent de sa sain­te­té des preuves abon­dantes ; mais aucun d’eux ne rap­porte le miracle du saloir. Il n’en est pas fait men­tion non plus dans La Légende dorée. Ce silence est consi­dé­rable : pour­tant on ne se résout pas volon­tiers à mettre en doute un fait si célèbre, attes­té par la com­plainte uni­ver­sel­le­ment connue :

Il était trois petits enfants qui s’en allaient gla­ner aux champs…

Ce texte fameux dit expres­sé­ment qu’un char­cu­tier cruel mit les inno­cents « au saloir comme pour­ceaux » . C’est-à-dire appa­rem­ment qu’il les conser­va, cou­pés par mor­ceaux, dans un bain de sau­mure. En effet, c’est ain­si que s’opère la salai­son du porc : mais on est sur­pris de lire ensuite que les trois petits enfants res­tèrent sept ans dans la sau­mure, tan­dis qu’à l’ordinaire on com­mence au bout de six semaines envi­ron à reti­rer du baquet, avec une four­chette de bois, les mor­ceaux de chair. Le texte est for­mel : ce fut sept années après le crime que, selon la com­plainte, le grand saint Nico­las entra dans l’auberge mau­dite. Il deman­da à sou­per.

L’hôte lui offrit un mor­ceau de jam­bon.

— Je n’en veux pas ; il n’est pas bon.

— Vou­lez-vous un mor­ceau de veau ?

— Je n’en veux pas ; il n’est pas beau.

— Du p’tit salé je veux avoir

— Qu’y a sept ans qu’est dans le saloir.

Quand le bou­cher enten­dit c’la,

Hors de la porte il s’enfuya.

Aus­si­tôt, par l’imposition des mains sur la saloir, l’homme de Dieu res­sus­ci­ta les tendres vic­times.

Tel est, en sub­stance, le récit du vieil ano­nyme ; il porte en lui les carac­tères inimi­tables de la can­deur et de la bonne foi. Le scep­ti­cisme semble mal ins­pi­ré quand il s’attaque aux sou­ve­nirs les plus vivants de la conscience popu­laire. Aus­si n’est-ce pas sans une vive satis­fac­tion que j’ai trou­vé moyen de conci­lier l’autorité de la com­plainte avec le silence des anciens bio­graphes du pon­tife lycien. Je suis heu­reux de pro­cla­mer le résul­tat de mes longues médi­ta­tions et de mes savantes recherches. Le miracle du saloir est vrai, du moins en ce qu’il a d’essentiel ; mais ce n’est pas le bien­heu­reux évêque de Myre qui l’a opé­ré ; c’est un autre saint Nico­las, car il y en a deux : l’un, comme nous l’avons dit, évêque de Myre en Lycie ; l’autre, moins ancien, évêque de Trin­que­balle en Ver­vi­gnole. Il m’était réser­vé d’en faire la dis­tinc­tion. C’est l’évêque de Trin­que­balle qui a tiré les trois petits gar­çons du saloir ; je l’établirai sur des docu­ments authen­tiques et l’on n’aura pas à déplo­rer la fin d’une légende.

J’ai été assez heu­reux pour retrou­ver toute l’histoire de l’évêque Nico­las et des enfants res­sus­ci­tés par lui. J’en ai fait un récit qu’on lira, j’espère, avec plai­sir et pro­fit.

I

Nico­las, issu d’une illustre famille de Ver­vi­gnole, don­na dès l’enfance des marques de sain­te­té et fit vœu, à l’âge de qua­torze ans, de se consa­crer au Sei­gneur. Ayant embras­sé l’état ecclé­sias­tique, il fut éle­vé, jeune encore, par l’acclamation popu­laire et le vœu du cha­pitre, sur le siège de saint Cro­ma­daire, apôtre de Ver­vi­gnole et pre­mier évêque de Trin­que­balle. Il exer­çait pieu­se­ment son minis­tère pas­to­ral, gou­ver­nait ses clercs avec sagesse, ensei­gnait le peuple et ne crai­gnait pas de rap­pe­ler les grands à la jus­tice et à la modé­ra­tion.