La petite Jacinte

Auteur : Maldan, Juliette | Ouvrage : Petites Vies Illustrées pour enfants .

Jacinte, la plus jeune des trois voyants de Fati­ma, était une jolie enfant, brune, les traits régu­liers, avec des yeux vifs et pro­fonds. Intel­li­gente et fine, son bon cœur, son carac­tère tendre et doux la ren­daient aimable à tous.

Onzième enfant de la famille Mar­to, ses grandes sœurs et ses frères la choyaient à l’envi. Par­fois, Olim­pia, la mère, gron­dait ses aînés parce qu’ils gâtaient trop la petite. Mais au fond, les suc­cès de sa ben­ja­mine flat­taient et réjouis­saient son cœur.

Cette fer­vente chré­tienne avait tou­jours hâte de voir gran­dir ses enfants pour leur ensei­gner les prières et les pre­mières véri­tés de la reli­gion. Jacinte et son frère Fran­çois, de deux ans plus âgé, apprirent de leur maman à aimer Jésus et Marie.

De temps en temps, la mère réunis­sait autour d’elle tous ses enfants pour une sorte de caté­chisme fami­lial. Le foyer d’Olimpia était pro­fon­dé­ment reli­gieux, comme celui de sa belle-sœur, Maria-Rosa, mariée à Anto­nio dos San­tos.

Deux mai­sons basses et modestes, situées à quelques minutes du bourg de Fati­ma, abri­taient ces familles nom­breuses. A côté du logis, la ber­ge­rie, l’aire, puis le jar­din où le puits creu­sé dans le roc se cachait sous l’ombre épaisse des figuiers.

La maison de Jacinte à Fatima
La mai­son de Jacinte.

Dans chaque demeure, sur la muraille blan­chie à la chaux, le cru­ci­fix s’entourait d’images pieuses devant les­quelles, chaque soir, parents et enfants s’agenouillaient pour la prière.

En cette contrée mon­ta­gneuse du Por­tu­gal, la popu­la­tion res­tait simple, chré­tienne, labo­rieuse. Le tra­vail était dur pour culti­ver la vigne et le blé dans les étroites bandes (le terre encla­vées dans les rochers. Les trou­peaux qui brou­taient le long des col­lines consti­tuaient la richesse du pays. Pour les gar­der, beau­coup d’enfants man­quaient l’école et ne savaient ni lire, ni écrire.

Cette vie mono­tone n’était cou­pée que par le repos du dimanche, vrai jour du Sei­gneur. Tous venaient à la messe, même les habi­tants des hameaux les plus écar­tés.

Fati­ma, loin des villes, avec des che­mins rocailleux, impra­ti­cables, res­tait comme un îlot pré­ser­vé au milieu du Por­tu­gal, sur lequel pas­sait une ter­rible vague d’impiété et d’anarchie.

Cette nation, jadis très pros­père, alors rui­née, déchi­rée par les haines, le com­mu­nisme, les per­sé­cu­tions reli­gieuses, sem­blait cou­rir à l’abîme.

Certes, nul ne se dou­tait que des mon­tagnes obs­cures de Fati­ma, vien­drait, au Por­tu­gal, un mes­sage de paix et de résur­rec­tion !

Les bergers

Jacinte et son frère Fran­çois ne jouent qu’avec leur cou­sine Lucie dos San­tos, éle­vée comme eux par une maman qui veille sur la pure­té de son âme et place avant tout la fran­chise, la pro­bi­té, les ver­tus chré­tiennes. Lucie, née en 1907, est l’aînée de ses cou­sins.

Un jour, dans la mai­son de Lucie, pour faire plai­sir à Jacinte, on s’amuse au jeu des « gages ».

Lucie ayant gagné com­mande à Jacinte d’embrasser un grand cou­sin occu­pé à écrire :

— « Cela non », répond la petite, « com­mande-moi autre chose. Pour­quoi tu ne me fais pas embras­ser Notre-Sei­gneur qui est là ? »

Et du doigt, elle montre le cru­ci­fix accro­ché à la muraille.

— « Tu as rai­son … monte sur une chaise, porte-le ici, et, à genoux, fais-lui trois bai­sers, un pour Fran­çois, un pour toi et un pour moi. »

— « A Jésus, j’en ferai tant que tu vou­dras ! »

Jacinte court déta­cher le cru­ci­fix et le baise avec fer­veur. Ensuite, contem­plant l’image du Sau­veur, elle inter­roge :

— « Pour­quoi le bon Jésus est-il cloué sur une croix ? »

— « Parce qu’il est mort par amour pour nous. »

— « Raconte-nous cela ! »

Lucie com­mence le récit, mais Marie, sa sœur aînée, rentre et gronde Lucie d’avoir pris le cru­ci­fix. Il ne faut pas jouer avec les objets bénits !

— « Ne la gronde pas, cou­sine », inter­rompt Jacinte, « c’est moi qui l’ai décro­ché, je n’y revien­drai plus ! »

Marie par­donne et envoie les enfants jouer dans le jar­din. Alors, dans un coin soli­taire, sous les grands châ­tai­gniers, Lucie reprend le récit de la Pas­sion. En enten­dant racon­ter les souf­frances de Jésus, Jacinte s’attendrit et pleure :

— « Pauvre Sei­gneur ! Je ne ferai plus de péchés ! Je ne veux plus que Jésus souffre ! »

Plus tard, les deux petits prient Lucie de les ins­truire pour qu’ils puissent com­mu­nier, et ils écoutent avi­de­ment ce que dit leur cou­sine.

Mais Lucie, qui gran­dit, va gar­der le trou­peau de la famille dans la mon­tagne et ne rentre qu’au cré­pus­cule.

Fran­çois et Jacinte sup­plient leur maman de les lais­ser suivre leur cou­sine, et quand Olim­pia consent, leur joie éclate.

Ce n’est plus seule­ment Lucie qui par­le­ra du Sei­gneur aux enfants. La nature dans sa beau­té va aus­si éle­ver leur âme.

Jacinte aime pas­sion­né­ment les fleurs. Par­mi les herbes fraîches des hau­teurs, le bon Dieu les fait croître à pro­fu­sion, sur­tout les lis et les pivoines sau­vages qu’elle ne se lasse pas d’admirer.

Dans les val­lons, Jacinte a décou­vert un écho. Assise sur un rocher avec ses petits com­pa­gnons, elle crie de sa voix claire, tous les mots de l’Ave Maria que l’écho docile redit. La mon­tagne, elle aus­si, prie la Sainte Vierge !

Le soir, Jacinte contemple lon­gue­ment les teintes mer­veilleuses du soleil cou­chant. Puis, dès que paraissent les étoiles, elle s’amuse à les comp­ter. La lune est pour elle « la lampe de la Sainte Vierge », les étoiles « les lampes des anges », et le soleil, lui, la « lampe de Notre-Sei­gneur ».

Que les jour­nées passent vite dans la mon­tagne !

Chaque matin, après avoir réci­té le Pater, l’Ave, invo­qué les anges gar­diens, les enfants se mettent en route avec leurs mou­tons, à la recherche d’un pâtu­rage. On s’installe à l’ombre des bois. Quand l’Angélus a son­né, on ouvre le panier qui contient le modeste repas. Les mamans ont bien recom­man­dé de réci­ter le cha­pe­let. Après qu’il est dit, on peut jouer, tout en sur­veillant le trou­peau.

Jacinte aime ses mou­tons. A chaque bre­bis elle a don­né un nom. Elle se plaît à cares­ser les agneaux blancs, à les bai­ser. Le soir, elle rap­porte par­fois dans ses bras le plus petit des agneaux. Une fois où elle marche ain­si au milieu de son trou­peau, Fran­çois lui en demande la rai­son :

— « Pour faire comme Notre-Sei­gneur sur l’image qu’on m’a don­née ; Jésus se tient au milieu du trou­peau avec une bre­bis entre ses bras, sur sa poi­trine. »

Certes, Jacinte aime Jésus de tout son cœur pur et fervent, et pour­tant, elle est loin d’être par­faite. On trouve encore en elle beau­coup de petits défauts ordi­naires aux fillettes. Sen­sible à l’excès, pour un rien elle fond en larmes. Si on la contra­rie, elle se fâche et quitte le jeu pour aller bou­der dans un coin. Elle raf­fole de la danse. Gra­cieuse et légère, dès qu’elle entend un air de flûte ou d’accordéon, vite, elle se met à tour­ner en cadence. Dans sa hâte de cou­rir s’amuser, il lui arrive d’abréger le cha­pe­let.

A l’école de la Sainte Vierge, les défauts de Jacinte vont dis­pa­raître pour faire place à une flo­rai­son de ver­tus, vrai­ment admi­rables dans une âme d’enfant.

L’ange de la paix

Un jour de prin­temps de 1916, les petits ber­gers, sur­pris par un orage, se réfu­gient dans une sorte de grotte qui s’ouvre par­mi les rochers sur une pente de la mon­tagne du Cabe­ço. En atten­dant la fin de la pluie, ils récitent le cha­pe­let, puis se mettent à jouer.

L'ange agenouillé, le front penché jusqu'à terre.
L’ange age­nouillé, le front pen­ché jusqu’à terre.

Tout à coup, une rafale de vent leur fait lever la tête. Au-des­sus du feuillage argen­té des oli­viers, ils voient venir à eux une sil­houette humaine, blanche comme une sta­tue de neige, trans­pa­rente comme le cris­tal. Un être d’une beau­té sur­hu­maine s’approche d’eux et leur dit dou­ce­ment :

— « N’ayez pas peur. Je suis l” « Ange de la Paix ». Priez avec moi. »

Et l’Ange age­nouillé, le front pen­ché jusqu’à terre, répète trois fois : « Mon Dieu, je crois, j’adore, j’espère et je vous aime Je vous demande par­don pour ceux qui ne croient pas, qui n’adorent pas, qui ne vous aiment pas ! » Puis, se rele­vant, il ajoute :

— « Priez ain­si ! Les Cœurs très Saints de Jésus et de Marie se lais­se­ront tou­cher par votre prière. »

L’Ange dis­pa­raît, mais les enfants, absor­bés par le sou­ve­nir de cette vision, ont peine à s’apercevoir que la nuit tombe.

Durant une brû­lante jour­née de l’été, tan­dis que les enfants se reposent à l’ombre du jar­din de Lucie, l’Ange vient à eux de nou­veau et les engage à prier, à beau­coup prier…

Enfin, au cours de l’automne, dans la grotte du Cabe­ço, où les ber­gers viennent de réci­ter le cha­pe­let, une clar­té extra­or­di­naire les enve­loppe. L’Ange est là, devant eux… Il tient dans la main un calice, et, au-des­sus, une hos­tie de laquelle tombent des gouttes de sang qui coulent dans le calice. Lais­sant le calice et l’hostie sus­pen­dus en l’air, l’Ange s’agenouille à côté des enfants et leur fait répé­ter trois fois : « Très Sainte Tri­ni­té, Père, Fils et Saint-Esprit, je vous adore pro­fon­dé­ment et je vous offre les très pré­cieux Corps, Sang, Âme et Divi­ni­té de Notre-Sei­gneur Jésus-Christ, pré­sent dans tous les taber­nacles du monde, en répa­ra­tion des outrages par les­quels il est lui-même offen­sé.

« Par les mérites infi­nis de son Cœur Sacré et par l’intercession du Cœur Imma­cu­lé de Marie, je vous demande la conver­sion des pauvres pécheurs. »

— « Je ne sais ce que j’éprouve », disait Jacinte après les visites de l’Ange, « je ne sais plus ni par­ler, ni chan­ter, ni jouer. Je n’ai plus envie de rien faire ».

— « Ni moi non plus », assu­rait Fran­çois, « mais qu’importe, l’Ange est plus beau que tout ! »

La belle Dame

Au prin­temps de 1917, Jacinte atteint ses 7 ans.

Le 13 mai de cette année-là, par une belle et claire jour­née, les petits pâtres se dirigent avec leurs trou­peaux, vers un lieu nom­mé la Cova da Iria, creux ombra­gé de chênes verts qui appar­tient à la famille de Lucie.

Quand l’Angelus tinte dans le loin­tain, les enfants se mettent à genoux. Il ne s’agit pas d’oublier le cha­pe­let en ce mois consa­cré à Marie ! Le cha­pe­let pieu­se­ment réci­té, les ber­gers poussent leurs bre­bis vers la cime du coteau. Là, ils com­mencent à jouer aux « maçons », jeu pro­phé­tique, car à l’endroit où ils assemblent des pierres sèches pour une fra­gile construc­tion, s’élèvera plus tard, en l’honneur de Notre-Dame de Fati­ma, la plus grande église du Por­tu­gal !

Notre-Dame de Fatima apparait aux trois bergers
L’apparition.

Tout à coup, un éclair éblouis­sant frappe les yeux des enfants. Mal­gré le bleu pur du ciel, Lucie com­mande :

— « Par­tons ! l’orage pour­rait venir ! »

A mi-côte, un éclair plus brillant encore les aveugle.

Au fond du val­lon, les petits s’arrêtent, sai­sis, inter­dits… Devant eux, sur un chêne vert, se tient une dame mer­veilleu­se­ment jeune et belle, enve­lop­pée de lumière. En elle, tout est blan­cheur et clar­té. Il fau­drait, diront les enfants, « le lan­gage des anges » pour décrire cette céleste vision. Un long rosaire pend au bras de la Dame. De sa voix infi­ni­ment douce, la Visi­teuse parle aux petits, et Lucie s’enhardit à lui deman­der d’où elle vient.

— « Je suis du ciel. »

— « Vous venez du ciel !… Et moi, irai-je au ciel ? »

— « Oui, tu y vien­dras. »

— « Et Jacinte ? »

— « Aus­si. »

— « Et Fran­çois ? »

— « Aus­si… »

La conver­sa­tion se pour­suit. La Dame confie aux enfants cer­taines choses qui ne sont que pour eux. Elle désire les voir reve­nir à cet endroit, le 13 de chaque mois, durant cinq mois.

Puis elle demande aux petits ber­gers :

— « Vou­lez-vous vous offrir à Dieu pour faire des sacri­fices et accep­ter volon­tiers toutes les souf­frances qu’il vou­dra vous envoyer en acte de répa­ra­tion pour les péchés qui offensent sa divine Majes­té ? »

Au nom de trois, Lucie avec élan répond : « Oui, nous le vou­lons »

— « Vous allez donc avoir beau­coup à souf­frir, mais la grâce de Dieu vous assis­te­ra et vous sou­tien­dra tou­jours. »

Avant de s’éloigner, la Dame recom­mande aux enfants de dire le cha­pe­let tous les jours, pieu­se­ment, pour obte­nir la paix du monde. Puis, l’apparition s’évanouit dans la lumière du jour…

Une joie pro­fonde comble l’âme des petits. De temps en temps, Jacinte sou­pire : « Oh ! quelle belle Dame ! Quelle belle Dame ! »

Lucie recom­mande de ne rien dire à per­sonne. Mais Jacinte peut-elle taire son bon­heur à sa mère à laquelle elle a l’habitude de tout dire ? Le soir, elle se jette dans ses bras :

— « Petite maman, aujourd’hui, j’ai vu la Sainte Vierge à la Cova da Iria !… »

— « Jésus ! que dis-tu là ? Es-tu deve­nue folle ? »

Maria-Rosa ne veut rien entendre.

Pour­tant, le soir, Jacinte insiste encore :

— « Maman, il faut dire le cha­pe­let tous les jours. Cette Dame l’a dit. »

Mal­gré tous les obs­tacles, les enfants sont fidèles au ren­dez-vous que la céleste Visi­teuse leur a fixé pour le 13 juin.

A Lucie qui la prie de les emme­ner tous trois au Para­dis, la Dame répond :

— « Oui, je vien­drai bien­tôt prendre Jacinte et Fran­çois. Mais toi, tu devras res­ter plus long­temps ici-bas. Jésus veut se ser­vir de toi pour me faire connaître et aimer. Il veut éta­blir dans le monde la dévo­tion à mon Cœur Imma­cu­lé. »

— « Alors », répond tris­te­ment Lucie, « je vais res­ter toute seule ? »

— « Non, ma fille, je ne t’abandonnerai jamais. Mon Cœur Imma­cu­lé sera ton refuge et la voie qui te condui­ra à Dieu. »

Le 13 juillet, la Dame insiste sur la réci­ta­tion quo­ti­dienne du cha­pe­let, « pour obte­nir la fin de la guerre. Seule, l’intercession de la Sainte Vierge peut obte­nir cette grâce aux hommes ».

Au cours de cette appa­ri­tion, les assis­tants remarquent la grande tris­tesse de Lucie, et l’exclamation d’horreur qui s’échappe de ses lèvres.

Le secret confié ce jour-là par Marie, Lucie, après 25 ans de silence, a obte­nu du ciel, la per­mis­sion de le dévoi­ler en par­tie.

Un ins­tant, devant les yeux des enfants épou­van­tés, l’enfer s’est mon­tré comme une grande mer de feu où sont plon­gés les démons comme des braises ardentes, au milieu de hur­le­ments de déses­poir qui font trem­bler d’épouvante.

La Sainte Vierge dit avec bon­té et tris­tesse :

— « Vous avez vu l’enfer où vont abou­tir les âmes des pauvres pécheurs. Pour les sau­ver, le Sei­gneur veut éta­blir dans le monde la dévo­tion à mon Cœur Imma­cu­lé.

« La guerre va vers sa fin ; mais si l’on ne cesse pas d’offenser le Sei­gneur, sous le pro­chain pon­ti­fi­cat com­men­ce­ra Une autre, pire… » Et la Dame parle des châ­ti­ments ter­ribles qui menacent le monde : guerres, famines, per­sé­cu­tions.

Pour abré­ger ces châ­ti­ments, Marie deman­de­ra la consé­cra­tion du monde à son Cœur Imma­cu­lé, et la com­mu­nion répa­ra­trice des pre­miers same­dis du mois. Sur l’horizon si sombre, une lumière se lève : « Fina­le­ment, mon Cœur Imma­cu­lé triom­phe­ra. »

Puis, la Vierge ajoute : « Lorsque vous réci­tez le cha­pe­let, dites à la fin de chaque dizaine : « O mon Jésus, par­don­nez-nous nos péchés, pré­ser­vez-nous du feu de l’enfer, pre­nez au Para­dis toutes les âmes, spé­cia­le­ment celles qui ont le plus besoin de votre misé­ri­corde. »

Au mois d’août, la Vierge dit aux enfants :

— « Priez, priez beau­coup et faites des sacri­fices pour les pécheurs, car beau­coup d’âmes vont en enfer parce qu’il n’y a per­sonne pour se sacri­fier pour elles ! »

Enfin, on sait com­ment, au cours de la der­nière appa­ri­tion, le 13 octobre 1917, la céleste visi­teuse fait connaître son nom :

— « Je suis Notre-Dame du Rosaire. Je suis venue pour exhor­ter les fidèles à chan­ger de vie, à ne pas affli­ger, par le péché, Notre-Sei­gneur qui est tant offen­sé, à réci­ter le saint rosaire, à se cor­ri­ger et à faire péni­tence de leurs péchés. »

Et, dans le ciel, appa­raît le grand pro­dige du soleil tour­nant comme une roue de feu, pro­dige vu par une foule de plus de 70.000 per­sonnes et des­ti­né à prou­ver l’importance du mes­sage que la Mère de Misé­ri­corde envoie à la terre par la bouche de trois petits enfants.

« Sacrifiez-vous pour les pécheurs ! »

Au len­de­main de la pre­mière appa­ri­tion, Jacinte, son­geuse, est assise sur un rocher :

— « Viens t’amuser, Jacinte ! »

— « Aujourd’hui, je ne joue pas. »

— « Pour­quoi ? »

— « Parce que je pense à ce que cette Dame nous a dit : réci­ter le cha­pe­let et faire des sacri­fices pour la conver­sion des pécheurs .. . » Et Jacinte se demande quels sacri­fices elle va faire ? — Hélas, autour d’elle, les occa­sions de souf­frir ne man­que­ront pas !

Per­sonne ne veut croire à la véri­té des appa­ri­tions.

Lucie est rude­ment gron­dée et cor­ri­gée par sa maman qui, dans son hor­reur du men­songe, veut que sa fille avoue qu’elle invente cette his­toire.

A mesure que la foule aug­mente à la Cova da Iria, le mécon­ten­te­ment des parents gran­dit. Non seule­ment leurs enfants trompent tout ce monde, mais ces curieux pié­tinent leurs champs, ceux des voi­sins, ruinent les récoltes, et des ennuis de tous genres retombent sur les familles.

M. le curé reste froid, sou­cieux.

Puis, voi­là l’autorité civile qui s’en mêle ! L’administrateur de la région tient à étouf­fer cette affaire. Il veut arra­cher aux petits leur secret, et devant leur refus, se fâche, menace de les faire mettre à mort. A cette nou­velle, Jacinte s’écrie :

— « Tant mieux ! J’aime tant Jésus et la Sainte Vierge que nous irons les voir plus tôt ! »

Le 13 août, ce ter­rible admi­nis­tra­teur enlève les enfants par ruse pour leur faire man­quer le ren­dez-vous de la Dame. Voyant ses efforts inutiles pour les ame­ner à livrer ce fameux secret, il les fait jeter en pri­son. Les petits ber­gers ont le cœur gros de se voir enfer­més. Mais, tout de suite, ils pensent à prier pour la conver­sion des pécheurs. Tous trois s’agenouillent et récitent pieu­se­ment le cha­pe­let. Les autres pri­son­niers, émus par la fer­veur de ces inno­cents, se mettent aus­si à genoux et répondent comme ils peuvent aux Ave.

Jacinte pleure encore en pen­sant à sa maman, puis elle joint les mains, et les yeux levés au ciel :

« O mon Jésus, c’est pour votre amour et pour la conver­sion des pécheurs ! » Et elle ajoute : « Et aus­si pour le Saint-Père et en répa­ra­tion des péchés com­mis contre le Cœur Imma­cu­lé de Marie. »

Le soir, nou­vel inter­ro­ga­toire, et comme les enfants refusent tou­jours de céder, l’administrateur, pour les épou­van­ter, parle de les faire frire dans l’huile bouillante !

Sai­sis­sant vio­lem­ment la petite Jacinte en larmes, il l’entraîne vers la cui­sine.

— « Je croyais que c’était pour de bon et que j’allais mou­rir », avoue­ra Jacinte plus tard. « Mais je n’avais pas peur et je me recom­man­dais à la Sainte Vierge. »

Au bout de trois jours, l’administrateur, las de ne rien gagner sur ces petits, les ramène à Fati­ma.

Il y a aus­si pour les trois enfants la fatigue, l’ennui des ques­tions conti­nuelles à subir, les méfiances, les raille­ries. Mais ces souf­frances qui résultent de leur mis­sion ne leur semblent pas encore suf­fi­santes.

Coloriage La petite Jacinthe de Fatima

Dès la pre­mière visite de la Dame, Fran­çois sug­gère de don­ner le goû­ter aux bre­bis pour faire un sacri­fice. Une autre fois, Jacinte voyant des men­diants, pro­pose :

— « Don­nons nos déjeu­ners à ces petits pauvres ! » Ce que l’on fait. Mais l’après-midi, la faim tour­mente si fort Jacinte, que l’idée vient aux enfants de ramas­ser des glands pour les man­ger. Désor­mais, Jacinte choi­sit comme sacri­fice de goû­ter avec des glands ou des olives vertes.

— « Ne mange pas de ça », pro­teste Lucie, « c’est trop amer ! »

— « C’est jus­te­ment pour cela que j’en mange, c’est pour conver­tir les pécheurs. »

Un jour, la maman de Jacinte coupe à sa treille de superbes grappes de rai­sins qu’elle tend aux petits. Que ces grains dorés sont ten­tants… ! Mais Jacinte pense aux pécheurs :

— « Ne les man­geons pas, et offrons ce sacri­fice. »

Elle court por­ter les belles grappes à de petits pauvres qui passent dans le che­min et revient toute joyeuse.

Pour sau­ver les pauvres pécheurs, les enfants ne savent qu’inventer.

A l’école, durant les récréa­tions, Jacinte et Lucie laissent les autres jouer et vont à l’église pour prier.

Les visites de la Sainte Vierge ont trans­for­mé l’âme de la petite Jacinte. Ses défauts ont dis­pa­ru. Elle ne pense qu’au ciel où elle vou­drait entraî­ner beau­coup d’âmes. Elle désire tant ame­ner les autres à aimer la Sainte Vierge comme elle l’aime !

A la mai­son, elle se fait tendre et câline pour obte­nir que le cha­pe­let soit réci­té tous les jours en famille, et elle y par­vient. Pour obéir à Marie, elle sou­hai­te­rait répandre le rosaire dans le monde entier.

Vers le ciel

Pour la fête de Noël 1918, le petit Fran­çois tombe gra­ve­ment malade. Durant quelques mois, il souffre avec une patience angé­lique. Ses forces s’en vont, il sent que la Sainte Vierge va venir le cher­cher. M. le curé per­met à Fran­çois de com­mu­nier dans son lit. Il est tout rayon­nant de joie.

Avant son départ pour le ciel, Jacinte lui donne ses com­mis­sions pour Notre-Sei­gneur et la Sainte Vierge :

— « Dis-leur que je souf­fri­rai tout ce qu’ils vou­dront pour les pécheurs et pour faire répa­ra­tion au Cœur Imma­cu­lé de Marie. »

Après le départ de Fran­çois pour le Para­dis, Jacinte a bien du cha­grin. On l’entend sou­vent mur­mu­rer, les yeux pleins de larmes :

— « Quand irai-je voir mon petit Fran­çois ? »

Jacinte, elle aus­si, est malade, bien malade. La grippe dégé­nère en pleu­ré­sie puru­lente. Une plaie s’ouvre dans le côté, les dou­leurs sont extrêmes.

L’enfant, jadis si sen­sible, souffre sans une plainte, avec un cou­rage extra­or­di­naire.

Lucie, sa confi­dente, sa grande amie, lui demande :

— « Est-ce que tu vas mieux ? »

— « Tu sais bien que je ne vais pas mieux… Que j’ai mal au côté… ! Mais je ne dis rien, je souffre pour la conver­sion des pécheurs. »

Et une autre fois : « J’aime tant dire à Jésus que je l’aime ! Quand je le lui dis très sou­vent, il me semble que j’ai une flamme dans la poi­trine, mais elle ne brûle pas. »

Par­fois, la petite malade reste lon­gue­ment silen­cieuse, absor­bée. A Lucie, qui l’interroge, elle avoue :

« Je pense à Notre-Sei­gneur et à sa Divine Mère, aux pécheurs et à la guerre qui doit venir. Il mour­ra tant de monde ! Il y en a tant qui vont en enfer ! Il y aura tant de mai­sons détruites !… tant de prêtres morts ! Quel cha­grin !… Si on ces­sait d’offenser le Sei­gneur, la guerre ne vien­drait pas, et les gens n’iraient pas en enfer. »

A sa chère Lucie, elle pro­met : « Au ciel, je prie­rai beau­coup pour toi, pour le Saint-Père, pour le Por­tu­gal, pour que la guerre n’y arrive pas et pour tous les prêtres. »

Jacinte désire ardem­ment rece­voir Jésus pour la pre­mière fois. Dans le cou­rant du mois de mai, M. le curé lui donne la sainte hos­tie qu’elle reçoit avec une pié­té bien au-des­sus de son âge.

Le matin, quand Lucie vient prendre de ses nou­velles avant l’école, Jacinte lui donne ses com­mis­sions :

— « Passe à l’église et dis à Jésus, caché, que je le désire beau­coup et que je l’aime beau­coup ! »

Durant l’été, Marie annonce à son enfant qu’il lui fau­dra aller dans un hôpi­tal de Lis­bonne, et qu’après avoir beau­coup souf­fert, elle y mour­ra seule…

Peu après, un doc­teur, venu à Fati­ma, insiste pour que Jacinte soit trans­por­tée à Lis­bonne et opé­rée.

Le cœur déchi­ré, la pauvre petite dit adieu à tous ceux qu’elle aime :

— « O Jésus, je pense que vous pou­vez conver­tir beau­coup de pécheurs ! Ce sacri­fice est si grand ! »

A Lis­bonne, Jacinte passe d’abord une quin­zaine dans un orphe­li­nat. La supé­rieure garde pré­cieu­se­ment le sou­ve­nir de cette enfant modeste, si patiente, si atta­chante. La fer­veur avec laquelle on la voit prier, réci­ter le rosaire, impres­sionne ceux qui l’approchent. Jacinte souffre un vrai mar­tyr, mais Marie la console par ses visites. Un jour où la supé­rieure s’approche de son lit, elle lui dit avec sa char­mante naï­ve­té :

— « Reve­nez plus tard, mar­raine, main­te­nant j’attends la Sainte Vierge. »

Après ces entre­tiens avec sa Mère du ciel, Jacinte confie à la supé­rieure des pen­sées bien au-des­sus de son âge.

Par­fois aus­si, elle lui dit :

— « On veut m’opérer, mais la bonne Vierge m’a dit que je mour­rais. C’est bien inutile. »

Apparition de la Vierge a Jacinthe souffrante
Une fois encore, la Vierge appa­raît à son enfant ché­rie et lui enlève ses souf­frances.

Mal­gré ses affir­ma­tions, Jacinte est por­tée à l’hôpital le 2 février 1920, et opé­rée. Les pan­se­ments sont un véri­table sup­plice pour la petite mar­tyre qui les sup­porte avec une patience héroïque. Une fois encore, la Vierge appa­raît à son enfant ché­rie et lui enlève ses souf­frances.

Trois jours après cette suprême visite, Jacinte, sachant qu’elle va mou­rir, réclame avec ins­tance les der­niers sacre­ments.

Le 20 février, le curé de la paroisse, la confesse et — der­nier sacri­fice — ne croyant pas la petite si mal, remet la com­mu­nion au len­de­main.

Le soir, alors que Jacinte est seule, la Sainte Vierge vient la cher­cher pour l’emmener en Para­dis.

A la nou­velle de cette mort, une foule immense vient spon­ta­né­ment visi­ter cette petite fille qui, dans son cer­cueil, revê­tue de sa robe blanche de com­mu­niante, semble encore vivante avec ses joues et ses lèvres roses. « Très belle », rap­porte un témoin, » elle exhale un par­fum suave comme celui des fleurs les plus exquises ».

Main­te­nant, dans tout le Por­tu­gal paci­fié, régé­né­ré, les enfants connaissent et aiment la petite Jacinte. Ils voient en elle une sœur dont la géné­ro­si­té admi­rable a contri­bué à sau­ver leur pays et à por­ter au monde un mes­sage de salut.

Comme l’oiseau qui trace un sillage dans le bleu lim­pide du ciel, Jacinthe entraîne les âmes vers Dieu, et la voie qu’elle indique, voie mer­veilleu­se­ment rapide, droite et sûre, c’est Marie, son Cœur Imma­cu­lé, son saint Rosaire.

* * *

Les années ont pas­sé.

Le mes­sage confié par la Sainte Vierge aux petits ber­gers, conti­nue à se répandre à tra­vers le Por­tu­gal où il est écou­té avec doci­li­té. La vie chré­tienne refleu­rit dans les foyers et la prière s’y fait plus fer­vente.

Le 13 mai 1931, le Por­tu­gal se consa­crait solen­nel­le­ment à Notre-Dame de Fati­ma.

Mais bien d’autres nations n’ont pas su pro­fi­ter des appels de la Vierge et de ses aver­tis­se­ments.

La seconde guerre mon­diale, pré­dite par Marie, si les hommes ne se conver­tis­saient pas, cette guerre est venue ensan­glan­ter le monde. Le Por­tu­gal a été pré­ser­vé de ce châ­ti­ment.

Au milieu de la tem­pête, le 30 octobre 1942, le Pape, Pie XII, dans un grand élan de confiance, consa­crait le monde au Cœur Imma­cu­lé de Marie.

En 1946, pour le cou­ron­ne­ment de la sta­tue de la Vierge, à la Cova da Iria, le Sou­ve­rain Pon­tife, dans son mes­sage dif­fu­sé, pro­cla­mait le rayon­ne­ment mon­dial de Fati­ma.

Sur le champ des appa­ri­tions, s’élève une immense basi­lique. Dans cette église. dédiée à Notre-Dame de Fati­ma, ont été trans­por­tés les corps pré­cieux de Fran­çois et de Jacinte. Lucie, la seule sur­vi­vante des trois petits voyants, conti­nue dans un monas­tère, sa vie de prière et d’immolation.

A la Cova da Iria, les pèle­rins arrivent de plus en plus nom­breux, non seule­ment du Por­tu­gal, mais de toutes les. nations. De mai à octobre, le 13 de chaque mois, date des visites de la Vierge aux ber­gers, des mul­ti­tudes se mettent en route vers Fati­ma. Beau­coup viennent à pied, cer­tains même, dans un esprit de péni­tence, meur­trissent leurs pieds nus aux pierres des che­mins rocheux.

Dès la veille au soir, deux ou trois cent mille pèle­rins sont ras­sem­blés. La plu­part passent la nuit en prières, en ado­ra­tion devant le Saint Sacre­ment expo­sé. A l’aube, les messes com­mencent. D’innombrables com­mu­nions sont dis­tri­buées. Après la grand-messe, sous l’éclatant soleil de midi, la sta­tue de Notre-Dame de Fati­ma est por­tée pro­ces­sion­nel­le­ment à tra­vers cette immense mul­ti­tude qui la salue avec fer­veur. Puis, les foules se dis­persent et la Cova da Iria, retombe dans le silence jusqu’au mois sui­vant.

Ces pèle­ri­nages sont mar­qués d’un carac­tère de foi, de péni­tence, de recueille­ment, de prière intense, vrai­ment. impres­sion­nant. Fati­ma demeure une source inépui­sable de grâces et de miracles qui se déversent sur le Por­tu­gal, l’Église, le monde entier.

J. Mal­dan.


 

Imprimatur (2» édition)
Verdun, 1er février 1958.                          L. CHOPPIN, vic., gén.

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