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Ouvrage : Autres textes | Auteur : Bazin, René

Jean Ober­lĂ©, la veille de PĂąques, monte au som­met de la mon­tagne de Saint-Odile, oĂč il doit ren­con­trer Odile Bas­tian. Des pĂšle­rins sont venus de divers points de l’Al­sace, pour visi­ter le sanc­tuaire et entendre les cloches.

Le jour bleuis­sait dans le pli des ravins. C’était l’heure oĂč l’attente de la nuit ne semble plus longue, oĂč le len­de­main se lĂšve dĂ©jĂ  dans l’esprit qui songe.

En quelques minutes, Jean eut retra­ver­sĂ© la cour, sui­vi les cor­ri­dors du monas­tĂšre, et ouvert la porte qui donne sur un jar­din en angle aigu, Ă  l’est des bĂąti­ments. C’est lĂ  que tous les pĂšle­rins de Sainte-Odile se rĂ©unissent pour voir l’Alsace, quand le temps est clair. Un mur, Ă  hau­teur d’appui, longe la crĂȘte d’un bloc Ă©norme de rocher qui s’avance en Ă©pe­ron au-des­sus de la forĂȘt. Il domine les sapins qui couvrent les pentes de toutes parts. De l’extrĂȘme pointe qu’il empri­sonne, comme de la lan­terne d’un phare, on dĂ©couvre Ă  droite tout un mas­sif de mon­tagnes, et la plaine d’Alsace en avant et Ă  gauche. En ce moment, le brouillard Ă©tait divi­sĂ© en deux rĂ©gions, car le soleil Ă©tait tom­bĂ© au-des­sous de la crĂȘte des Vosges. Tout le nuage qui ne dĂ©pas­sait pas cette ligne ondu­leuse des cimes Ă©tait gris et terne, et, immé­dia­te­ment au-des­sus, des rayons presque hori­zon­taux, per­çant la brume et la colo­rant, don­naient Ă  la seconde moi­tiĂ© du pay­sage une appa­rence de lĂ©gÚ­re­tĂ©, de mousse lumi­neuse. D’ailleurs, cette sĂ©pa­ra­tion mĂȘme mon­trait la vitesse avec laquelle le nuage mon­tait de la val­lĂ©e d’Alsace vers le soleil en fuite. Les flo­cons emmĂȘ­lĂ©s entraient dans l’espace Ă©clai­rĂ©, s’irradiaient, et lais­saient aper­ce­voir ain­si leurs formes inces­sam­ment modi­fiĂ©es, et la force qui les enle­vait, comme si la lumiĂšre eĂ»t appe­lĂ© leurs colonnes dans les hauteurs.

Dans l’étroit refuge mĂ©na­gĂ© pour les pĂšle­rins et les curieux, il y avait, Ă  l’entrĂ©e, un homme ĂągĂ©, por­tant le cos­tume des vieux Alsa­ciens du nord de Stras­bourg ; prĂšs de lui, le prĂȘtre aux che­veux gris fri­sĂ©s, que les enfants avaient saluĂ© le matin, sur la pente de Sainte-Odile ; Ă  deux pas plus loin, le jeune mĂ©nage de pay­sans wis­sem­bour­geois, et, Ă  l’endroit le plus aigu, ser­rĂ©s l’un contre l’autre, assis sur le mur, deux Ă©tu­diants qu’on eĂ»t dits frĂšres, Ă  cause de leurs lĂšvres avan­çantes, de leurs barbes sĂ©pa­rĂ©es au milieu et toutes fines, l’une blonde et l’autre chù­taine. C’étaient tous des Alsa­ciens. Ils Ă©chan­geaient des pro­pos lents et banals comme il sied entre incon­nus. Quand ils virent s’avancer Jean Ober­lĂ©, plu­sieurs se dĂ©tour­nĂšrent, et ils se sen­tirent liĂ©s tout Ă  coup par la com­mu­nau­tĂ© de race qui s’affirmait dans la com­mune dĂ©fiance.

— Est-ce un Alle­mand, celui-lĂ  ? dit une voix.

Le vieux qui Ă©tait prĂšs du prĂȘtre jeta un coup d’Ɠil du cĂŽtĂ© du jar­din, et rĂ©pondit :

— Non, il a les mous­taches fran­çaises et un air de chez nous.

Le groupe, ras­su­rĂ©, le fut davan­tage encore lorsque Jean eut saluĂ© le curĂ© en alsa­cien, et demandĂ© :

— Les cloches d’Alsace seraient-elles en retard ?

Ils sou­rirent tous, non pour ce qu’il avait dit, mais parce qu’ils se sen­taient entre eux, chez eux, sans tĂ©moin gĂȘnant.

Ouvrage : Autres textes | Auteur : De Gaulle, Joséphine-Marie

(pre­miÚre par­tie)

« Quelle scĂšne sublime dans sa sim­pli­ci­tĂ© ! fait obser­ver M. le comte Lafond. Au pre­mier plan, sur le seuil de la grange, Ă©taient les enfants, les mains jointes, les yeux tout grands ouverts, et rece­vant en plein cƓur la mys­té­rieuse lumiĂšre qui jaillis­sait de l’ap­pa­ri­tion, et que rĂ©ver­bé­raient leurs naĂŻves figures. 

« Sur le second plan, dans l’in­té­rieur de la grange ouverte, Ă©tait le groupe des hommes, des femmes et des reli­gieuses, et, au milieu de ce groupe, le vĂ©né­rable pas­teur du Pont­main, pros­ter­nĂ© jus­qu’à terre.

« Et plus loin, dans la pĂ©nombre, les bes­tiaux de Bar­be­dette, rumi­nant en silence.

« Ne se croi­rait-on pas trans­por­tĂ© Ă  cette nuit mĂ©mo­rable oĂč les ber­gers de la JudĂ©e, aver­tis par des anges envi­ron­nĂ©s d’une lumiĂšre divine, vinrent ado­rer JĂ©sus dans l’é­table de BethlĂ©em ? Â»

Alors, comme si la priĂšre ajou­tait Ă  sa gloire la belle Dame gran­dit et s’é­le­va plus haut dans le ciel.

« Elle est main­te­nant, dirent les enfants, deux fois grande comme sƓur Vitaline. Â»

« Le cercle bleu, disaient les petits voyants, s’é­ten­dait en pro­por­tion de l’a­gran­dis­se­ment de l’ap­pa­ri­tion. Les Ă©toiles du temps, selon leur expres­sion, se ran­geaient vive­ment comme pour lui faire place, et venaient deux Ă  deux se ran­ger sous les pieds de la Vierge. Â» Ce mou­ve­ment d’é­toiles Ă©tait Ă©ga­le­ment invi­sible pour les assistants.

D’autres Ă©toiles se mul­ti­pliaient sur la robe qui en Ă©tait dĂ©jĂ  par­se­mĂ©e, « Y en a‑t-il ! y en a‑t-il ! criaient les enfants ; c’est comme une four­mi­liĂšre.
 elle est bien­tĂŽt toute dorĂ©e. Â»

DĂ©sor­mais per­sonne ne dou­tait plus : l’en­thou­siasme des enfants se com­mu­ni­quait Ă  la foule recueillie. Tous sont debout : la sƓur Marie-Edouard entonne le Mag­ni­fi­cat, pour­sui­vi par toutes les voix ensemble. Le pre­mier ver­set s’a­che­vait Ă  peine, que les quatre enfants (le petit Fri­teau n’é­tait plus lĂ ) s’é­criĂšrent tous Ă  la fois : « Oh ! voi­lĂ  encore quelque chose qui se fait !.
 Â»

Un grand Ă©cri­teau blanc, large d’en­vi­ron un mĂštre cin­quante cen­ti­mĂštres, qui s’é­ten­dait d’une extré­mi­tĂ© Ă  l’autre de la mai­son Gui­de­coq, appa­rut au-des­sous des pieds de la Dame et du cercle bleu,.

Il sem­blait aux enfants qu’une main invi­sible tra­çùt len­te­ment, sur ce fond d’une Ă©cla­tante blan­cheur, de beaux carac­tĂšres d’or, des majus­cules, comme dans les livres. Ce furent suc­ces­si­ve­ment un M, un A, un I, puis un S.

Ce mot MAIS res­ta d’a­bord seul pen­dant dix minutes. Pen­dant ce temps d’ar­rĂȘt, vint Ă  pas­ser un habi­tant du bourg, Joseph Babin, qui s’en reve­nait du dehors.

Sur­pris de ces ras­sem­ble­ments et de ces chants : « Vous n’a­vez qu’à prier, dit-il, les Prus­siens sont Ă  Laval ! Â»

Cette nou­velle, de nature Ă  trou­bler toute la popu­la­tion, ne cau­sa pas le moindre effroi. Inter­prĂšte du sen­ti­ment gĂ©né­ral, une femme rĂ©pon­dit : « Eh bien ! quand mĂȘme les Prus­siens seraient Ă  l’en­trĂ©e du vil­lage, nous n’au­rions pas peur ; la sainte Vierge est avec nous. Â»

Bien­tĂŽt infor­mĂ© de ce qui se passe, ce brave homme par­tage cette confiance, et se mĂȘle au groupe pour prier.

La nou­velle de l’oc­cu­pa­tion de Laval Ă©tait heu­reu­se­ment fausse. Les Prus­siens n’y entrĂšrent pas, grĂące, sans doute, au pĂšle­ri­nage et Ă  la pro­tec­tion de Notre-Dame d’AvesiniĂšres.

Le Mag­ni­fi­cat ache­vĂ©, la phrase sui­vante brillait sur l’écriteau :

MAIS PRIEZ MES ENFANTS.

Cent fois, les enfants, inter­ro­gĂ©s par le curĂ©, les sƓurs et les assis­tants, Ă©pe­lĂšrent ces mots sans hĂ©si­ta­tion ni contra­dic­tion aucune. 

L’é­mo­tion gĂ©né­rale Ă©tait pro­fonde ; il n’y avait plus d’in­cré­dules, et presque tous pleuraient.

La belle Dame sou­riait toujours.

Il Ă©tait envi­ron sept heures et demie ; il y avait deux heures que durait l’apparition.

On ouvrit alors le grand por­tail de la grange, dans laquelle envi­ron soixante per­sonnes avaient cher­chĂ© un abri contre le froid rigou­reux. À l’en­trĂ©e, on avait appor­tĂ© des chaises, sur les­quelles les enfants prirent place. Ils se levaient sou­vent pour mani­fes­ter, par des gestes expres­sifs, les sen­ti­ments d’ad­mi­ra­tion que leur ins­pi­rait le magni­fique spec­tacle qu’ils avaient seuls le pri­vi­lĂšge de voir.

« II faut, dit le vĂ©né­rable curĂ©, chan­ter les lita­nies de la sainte Vierge, et la prier de faire connaĂźtre sa volontĂ©. Â»

SƓur Marie-Edouard com­men­ça les lita­nies. À la pre­miĂšre invo­ca­tion, les enfants s’é­criĂšrent vivement :

« Voi­lĂ  encore quelque chose qui se fait. Ce sont des lettres. C’est un D. Â»

Et ils nom­mĂšrent suc­ces­si­ve­ment, et Ă  qui le pre­mier, les lettres des mots sui­vants, com­plÚ­te­ment tra­cĂ©s Ă  la fin des litanies :

DIEU VOUS EXAUCERA EN PEU DE TEMPS.

Ouvrage : Autres textes | Auteur : De Gaulle, Joséphine-Marie

[Mar­di 17 jan­vier], aprĂšs la classe du soir, vers cinq heures et demie, les deux petits gar­çons entrĂšrent dans la grange avec leur pĂšre. À la lueur pĂąle et vacillante d’un flam­beau de rĂ©sine, ils sai­sirent les longs mar­teaux de bois qui ser­vaient Ă  piler les ajoncs, et tous trois se mirent Ă  cette besogne pour don­ner Ă  leurs che­vaux la ration du soir.

Le tra­vail fut bien­tĂŽt inter­rom­pu par l’ar­ri­vĂ©e d’une femme du bourg, qui avait Ă  par­ler au pĂšre Bar­be­dette. C’é­tait Jean­nette DĂ©tais, l’en­se­ve­lis­seuse des morts du vil­lage. Pen­dant cet ins­tant de rĂ©pit, EugĂšne s’a­van­ça vers la porte, res­tĂ©e entr’ouverte.

« J’al­lais, disait-il, tout sim­ple­ment pour voir le temps. Â»

La nuit, une claire et froide nuit de jan­vier, Ă©tait venue. Dans l’im­men­si­tĂ© des cieux scin­tillaient dĂšs mil­liers d’é­toiles, dont la clar­tĂ© Ă©tait reflé­tĂ©e par la neige qui cou­vrait la terre. L’en­fant admi­rait ce ciel, il lui sem­blait qu’il n’a­vait jamais vu autant d’é­toiles. Mais bien­tĂŽt il fut absor­bĂ© par un spec­tacle bien plus beau et plus Ă©tonnant :

Tout Ă  coup, Ă  vingt pieds envi­ron au milieu et comme au-des­sus du toit d’Au­gus­tin Gui­de­coq, il aper­çut une belle grande Dame. Sa robe bleue, par­se­mĂ©e d’é­toiles d’or, sans taille et sans cein­ture, comme une aube sacer­do­tale, tom­bait du cou jusques aux pieds. Les manches Ă©taient larges et pen­dantes comme celles des anciens sur­plis. Les chaus­sures Ă©taient bleues comme la robe et sur­mon­tĂ©es d’un ruban d’or for­mant rosette. Un voile noir, cachant entiÚ­re­ment les che­veux et les oreilles, et cou­vrant le tiers du front, retom­bait sur les Ă©paules jus­qu’à la moi­tiĂ© du dos, ce dont on s’as­su­rait, par les deux extré­mi­tĂ©s qui res­sor­taient, les bras Ă©tant abais­sĂ©s. Immé­dia­te­ment reje­tĂ© en arriĂšre, ce voile lais­sait la figure Ă  dĂ©cou­vert. Sur la tĂȘte, la Dame por­tait une cou­ronne d’or, sans autre orne­ment qu’un petit lise­rĂ© rouge, situĂ© Ă  peu prĂšs au milieu. Cette cou­ronne s’é­va­sait par le haut comme la corolle d’un lis. La figure de la Dame, blanche et lumi­neuse, Ă©tait petite et d’une incom­pa­rable beau­tĂ©. Elle avait les mains Ă©ten­dues et abais­sĂ©es, comme on a cou­tume de repré­sen­ter Marie-Imma­cu­lĂ©e. Elle regar­dait l’en­fant et souriait.

EugĂšne pen­sa que cette vision Ă©tait l’an­nonce de lĂ  mort de son frĂšre, dont on n’a­vait pas de nou­velles depuis trois semaines. Il n’a­vait pas peur cepen­dant, parce que, disait-il, la Dame riait.

Jean­nette sor­tit en ce moment de la grange ; l’en­fant l’ar­rĂȘ­ta sur le seuil, et appe­la son atten­tion sur la par­tie du ciel qui s’é­ten­dait au-des­sus de la mai­son Gui­de­coq. « Ma foi, mon pauvre EugĂšne, rĂ©pon­dit-elle aprĂšs avoir bien regar­dĂ©, je ne vois abso­lu­ment rien. Â»

Ce petit col­loque avait atti­rĂ© le pĂšre et le petit Joseph. Bar­be­dette ne vit rien, non plus que Jean­nette ; Joseph aper­çut la mĂȘme vision que son frĂšre, et la dĂ©cri­vit exac­te­ment de mĂȘme.

Le pĂšre, ne voyant rien, s’i­ma­gi­na que ses fils fai­saient des contes, et leur inti­ma l’ordre de reve­nir piler des ajoncs. Habi­tuĂ©s Ă  obĂ©ir sans rĂ©plique, les enfants ren­trĂšrent tout de suite dans la grange.

Cepen­dant, Ă  peine avaient-ils don­nĂ© quelques coups de piloches, que le pĂšre, comme pous­sĂ© par une secrĂšte ins­pi­ra­tion, envoya EugĂšne s’as­su­rer si la vision Ă©tait encore lĂ . L’en­fant obĂ©it avec empres­se­ment et dĂ©cla­ra que c’é­tait encore tout pareil.

Com­men­çant Ă  soup­çon­ner qu’il se pas­sait rĂ©el­le­ment quelque chose d’ex­tra­or­di­naire, Bar­be­dette dit Ă  EugĂšne d’al­ler dire Ă  sa femme Vic­toire, de se rendre Ă  la grange, sans tou­te­fois la pré­ve­nir de quoi il Ă©tait question.

Pro­fi­tant de cette inter­rup­tion nou­velle, le petit Joseph Ă©tait retour­nĂ© contem­pler la belle Dame, et la mĂšre sur­vint au milieu de ses excla­ma­tions de joie et d’admiration.

Ne dis­tin­guant rien, non plus que son mari, elle sus­pec­ta un moment la sin­cé­ri­tĂ© des enfants ; mais, bien­tĂŽt Ă©mue par leur per­sé­vé­rant tĂ©moi­gnage, et rĂ©flé­chis­sant qu’elle ne les avait jamais sur­pris en men­songe, elle sus­pen­dit son jugement :

« C’est peut-ĂȘtre bien la sainte Vierge qui nous appa­raĂźt, dit-elle. Puisque vous dites que vous la voyez, disons cinq Pater et cinq Ave en son honneur. Â»

Pontmain, les adultes ne voient rien.

Cepen­dant les cris de joie des enfants avaient Ă©tĂ© enten­dus, et les voi­sins se pré­sen­tĂšrent sur le seuil de leurs portes, disant :

« Que voyez-vous ? Qu’est-ce qu’il y a ? —Ce n’est rien, dirent le pĂšre et la mĂšre Bar­be­dette, ce sont les petits gars qui affolent ; ils disent qu’ils voient quelque chose ; et nous, nous ne voyons rien. Â»

Et ils fer­mÚrent la porte de la grange et réci­tÚrent les cinq Pater et les cinq Ave.

« Regar­dez, dit ensuite Vic­toire Ă  ses enfants, si vous voyez encore. Â»

Ceux-ci répon­dirent affirmativement.

S’i­ma­gi­nant qu’elle dis­tin­gue­rait mieux au moyen de ses lunettes, la bonne femme alla les cher­cher. Cette fois elle ame­na sa ser­vante qui, non plus qu’elle, ne put rien apercevoir.

Dou­tant encore de la sin­cé­ri­tĂ© des deux enfants, les parents les obli­gĂšrent Ă  ren­trer dans la grange. Au bout de cinq minutes leur besogne fut finie ; la soupe Ă©tait trem­pĂ©e. On leur com­man­da de venir sou­per. Pour la pre­miĂšre fois de leur vie, il leur en coû­tait d’o­bĂ©ir. Ils s’en allaient len­te­ment, presque Ă  recu­lons, regar­dant tou­jours la belle Dame, et tĂ©moi­gnant que, si cela dĂ©pen­dait d’eux, ils res­te­raient lĂ . « Oh ! que c’est beau ! que c’est beau ! » ne ces­saient-ils de s’écrier.

Ouvrage : Autres textes

La rumeur s’est rĂ©pan­due aux quatre coins du monde. Et lĂ , je suis intri­guĂ© par mon maĂźtre que je trouve de plus en plus agi­tĂ©. En fait, il n’y tient plus depuis qu’il a repé­rĂ© cette Ă©toile nou­velle, plus grande et plus brillante que les autres. Et le voi­lĂ  tout impa­tient de prendre la route pour, d’abord, rejoindre Mel­chior et Gas­pard. Les mages !

Oui mon maĂźtre est mage. Je pour­rais dire aus­si que c’est un grand sage mĂȘme si dans l’immĂ©diat, je le trouve bizarre. Il me parle d’un nou­veau-nĂ© qui est fils de Dieu, qu’il va le rejoindre, gui­dĂ© par l’étoile du ber­ger et qu’il lui offri­ra ce qu’il a de plus pré­cieux : de la myrrhe.

Un nom du pays breton

C’est trĂšs confus pour moi tout cela. LĂ , je l’entends pro­je­ter d’aller jusqu’à l’enfant né  mais sans moi ! Pour­tant, Bal­tha­zar, je ne le lĂąche jamais, je le suis par­tout, je l’écoute et com­pa­tis quand il faut. Je le dis­trais de mes sauts, je suis tou­jours prĂȘt Ă  ĂȘtre cares­sĂ©, Ă  jouer dĂšs qu’il en a l’humeur, je hoche la tĂȘte lorsqu’il me parle, me colle Ă  lui si je le sens attristĂ©.Oui, je peux ĂȘtre aus­si un peu sans gĂȘne et n’en fais par­fois qu’à ma tĂȘte, mais je reste d’une fidé­li­tĂ© abso­lue depuis qu’il m’a adop­tĂ© lors d’un voyage dans le grand Ouest
 J’accours dĂšs que mon maĂźtre dit mon nom « Dege­mer, Dege­mer ![1] » (encore un nom rame­nĂ© de mon pays breton).

De l’or, de l’encens et de la myrrhe

Les rois mages en route suivant l'étoile

Bal­tha­zar renonce Ă  m’emmener sous pré­texte que la route est trop longue pour le chien que je suis ! Mais je veux le voir ce Divin Enfant ! Et puis la nature m’a dotĂ© de bien longues et solides pattes, ce n’est pas pour res­ter bĂȘte­ment dans mon panier.Un matin, Bal­tha­zar part pour la grande tra­ver­sĂ©e du dĂ©sert jusqu’au pays de JudĂ©e. Il ignore alors que je le suis de loin en loin. Je trotte, je n’arrĂȘte pas de trot­ter. Les jours pas­sant, la cha­leur, la dure­tĂ© des pierres et les sables des dunes rendent le tra­jet dif­fi­cile. Je souffre Ă  en user mes pattes sur ces che­mins rocailleux. Les semaines suc­cĂšdent aux jour­nĂ©es inter­mi­nables et enfin, me voi­lĂ  devant la crĂšche.

  1. [1] bien­ve­nue en bre­ton.↩
Ouvrage : Autres textes

Patissier ambulant« Grand’­mĂšre ! grand’­mĂšre ! m’é­criai-je, voi­ci le mar­chand de gĂąteaux : viens vite ! j’ai Ă©tĂ© sage. Â»

J’en­ten­dais en effet au loin, dans la rue du vil­lage, la cla­quette du pĂątis­sier ; et il ne venait pas len­te­ment comme chaque jour ; comme chaque jour, il ne s’ar­rĂȘ­tait pas de porte en porte ; la cla­quette, aux bat­te­ments si mal assu­rĂ©s d’or­di­naire, n’al­ter­nait plus avec le cri trem­blo­tant du bon­homme ; elle frap­pait fort et sans cesse. Les petits gĂąteaux venaient droit Ă  moi, leur plus constant ami, et je me disais tout joyeux : « Nul ne les arrĂȘte au pas­sage, nul ne me pren­dra celui que je prĂ©fĂšre Â»

Mais Ă  mesure que le bruit appro­chait, un doute cruel gran­dis­sait dans ma tĂȘte : mon vieux mar­chand n’a­vait ni une dĂ©marche aus­si pré­ci­pi­tĂ©e, ni un bras aus­si ferme. « Mon Dieu, me disais-je, si ce n’é­tait pas lui ! ne vien­drait-il plus ? serait-ce main­te­nant un autre Ă  sa place, et Ă  la place de mes bons petits gĂąteaux dorĂ©s, les mau­vais gĂąteaux de tout le monde ? Â»

Il me pre­nait envie de bou­der les nou­veaux venus ; et cepen­dant, c’é­taient tou­jours des gĂąteaux : ils appro­chaient
 je les sen­tais venir
 « Grand’­mĂšre ! grand’­mĂšre ! » et, tra­ver­sant la cour Ă  la hĂąte, je me lan­çai hors du logis.

HĂ©las ! mon bon­heur avait Ă©tĂ© trop grand pour ne pas cacher une dĂ©cep­tion cruelle : Point de gĂąteaux ! point de mar­chand jeune ou vieux !
 Un enfant de chƓur en cos­tume, por­tant une immense cré­celle, par­cou­rait la rue en s’ar­rĂȘ­tant un ins­tant Ă  chaque porte ; et soit qu’il ren­dĂźt hom­mage Ă  mon aĂŻeule, soit qu’il vou­lĂ»t ajou­ter le sar­casme Ă  la mys­ti­fi­ca­tion, il fit devant moi sa pause la plus longue et son tapage le plus acharnĂ©.

CrĂ©celle du jeudi saintJe ren­trai au logis, tré­pi­gnant de rage, et j’al­lai me jeter dans les bras de ma grand’mĂšre.

« Le mĂ©chant, m’é­criai-je, il l’a fait pour se moquer de moi ! Â»

Et je me mis à ver­ser de grosses larmes.

« Cher petit ! me dit mon aĂŻeule, en tirant de son grand sac un bon­bon qui me cal­ma sou­dain, — l’en­fant de chƓur ne pen­sait pas Ă  toi ; oublies-tu donc que nous sommes au jeu­di saint ? Nous n’a­vons plus de cloche, il venait nous annon­cer l’heure des vĂȘpres.

— Com­ment, grand’­mĂšre, plus de cloche ? je l’ai enten­due Ce matin


— Ce matin ; mais ce soir elle s’en est allĂ©e.

— OĂč donc, grand’mĂšre ?

— À Rome, mon enfant.

— À Rome !
 Et pourquoi ?

— Parce qu’elle y va chaque annĂ©e le jeu­di saint.

Paques : Cloches partant pour Rome— Et pourquoi,faire ?

— Ah ! bien des choses. Elle va voir le saint-pĂšre.

— Et les autres ?

— Com­ment les autres ?

— Les cloches de la ville, celles des autres Ă©glises ?

— Elles y vont aussi.

— Quoi, toutes ?

— Oui, toutes.

— Oh ! grand’­mĂšre ! dis-je en sou­riant.
 Mais, ajou­tai-je avec inquié­tude, quand reviendront-elles ?

— La veille de PĂąques, Ă  midi, et elles son­ne­ront bien fort pour rat­tra­per le temps perdu.

— Oh ! tant mieux ! je pour­rai recon­naĂźtre le mar­chand de gĂąteaux. Â»

Et ma grand’­mĂšre, ache­vant d’es­suyer mes larmes par un gros bai­ser, me prit par la main et m’emmena Ă  vĂȘpres.