L’organisation de la société au Moyen-Age

Auteur : Par un groupe de pères et de mères de familles | Ouvrage : Petite Histoire de l'Église illustrée .

Temps de lec­ture : 5 minutes

∼∼ XVI ∼∼

— Maman, nous avons trou­vé deux bicy­clettes à louer. Pou­vons-nous aller demain, Jean et moi, jusqu’à Tus­cu­lum ?

— Très bien, pour­vu que ta tante soit de cet avis. Mais il fau­dra par­tir de bonne heure, avant la grosse cha­leur, et ne pas ren­trer trop tard. Jean est fra­gile, tu veille­ras à ce qu’il ne se refroi­disse pas, quand vous vous arrê­te­rez. Avez-vous un petit guide de poche, car vous n’êtes pas sûrs de ren­con­trer des gens par­lant fran­çais ?

— Oui, maman, tout est pré­vu. Ce que ça va être amu­sant !

Là-des­sus Ber­nard court faire ses pré­pa­ra­tifs, et, le len­de­main, dès le matin, les deux cou­sins pédalent, joyeux, sur la route. Vers 8 heures, alors qu’il com­mence déjà à faire chaud, les deux gar­çons pénètrent dans la petite ville actuelle, et se dirigent, à pied cette fois et le guide à la main, vers le rocher que domine une croix.

Tus­cu­lum est d’une ori­gine si ancienne, qu’elle se perd dans la légende. À la place de cette croix s’élevait, au moyen âge, un châ­teau-fort domi­nant le voi­si­nage. Il n’en reste plus que les traces, à peine visibles, d’une enceinte et de deux portes, mais les ves­tiges des édi­fices romains demeurent consi­dé­rables.

Après quelques allées et venues, au gré de leurs caprices, nos jeunes voya­geurs s’installent tout au som­met, à l’ombre de deux grands arbres, pour se repo­ser et se res­tau­rer un peu.

Le moyen-age raconté aux enfants
Ber­nard et Jean en excur­sion.

Quand les pro­vi­sions enfouies par Maria­nick au fond de leurs musettes ont à peu près dis­pa­ru, Ber­nard dit à son cou­sin :

— Cher­chons dans ton guide le nom de cette autre ville qui se des­sine là-bas, sur le ciel, avec un aspect de for­te­resse.

— Tiens, regarde. C’est Mari­no.

Jean est très admi­ra­tif.

— Que j’aurais donc aimé vivre au temps des ponts-levis et des tour­nois !

— Pas tant que moi. Au col­lège, nous avions un pro­fes­seur qui nous a admi­ra­ble­ment fait com­prendre cette époque de la Féo­da­li­té. Je la connais à fond, j’en sais par cœur toutes les grandes lignes.

En réa­li­té, vois-tu, l’insécurité géné­rale, les inva­sions des Nor­mands, puis des Sar­ra­zins, obli­geaient les peuples à recou­rir à une sorte de patro­nage, qui pou­vait appor­ter son secours immé­diat en cas de néces­si­té.

Les sei­gneurs, dans leurs châ­teaux for­ti­fiés, dépen­daient du roi, et avaient d’autre part droit de suze­rai­ne­té dans toute l’étendue de leur fief. Toute une hié­rar­chie du pou­voir s’est orga­ni­sée ain­si. L’artisan, le culti­va­teur, le ter­rien, a un patron ou bien s’en choi­sit un, dont il devient l’homme-lige, le client. Il lui est dévoué comme à son suze­rain, comme son suze­rain l’est au sei­gneur, et le sei­gneur au roi. Le plus faible recourt au plus fort. C’est une arma­ture d’autant plus puis­sante que les domaines des sei­gneurs sont héré­di­taires et que les charges se conti­nuent.

L’Église favo­rise ce régime, parce qu’elle en com­prend l’utilité. Mais, dès les temps Méro­vin­giens, les biens d’Église, c’est-à-dire les grandes pro­prié­tés des moines, des évêques, etc., relèvent seule­ment, la plu­part du temps, de la suze­rai­ne­té du roi. Ces biens forment ce que l’histoire appelle les sei­gneu­ries ecclé­sias­tiques.

— Tu parles comme un livre ! dit Jean rieur.

— Mais tu penses bien que ce régime féo­dal, comme tous les autres, était sujet à des abus.

— Les­quels ?

— D’abord, les sei­gneurs, dont bon nombre se res­sen­taient encore d’une ori­gine bar­bare et que les néces­si­tés de se défendre tiennent tou­jours en armes, sont ter­ri­ble­ment remuants ; ils s’affranchissent de l’autorité royale, sou­vent faible, et cherchent noise à leurs voi­sins. Ce sont des guerres per­pé­tuelles, qui causent aux vas­saux de réels dom­mages et ne seront limi­tées que par la trêve de Dieu, quand l’Église l’aura intro­duite. Et puis, les grands biens ecclé­sias­tiques nuisent à la fer­veur du haut cler­gé et des moines, tan­dis que le cler­gé des cam­pagnes manque trop sou­vent d’instruction et de res­sources suf­fi­santes.

— Alors, qu’est-ce qui arrive ?

— Dieu veille et vient tou­jours au secours de son Église. La Foi est vivante chez les rudes féo­daux et elle fait ger­mer des choses admi­rables, tu vas voir !

— Écoute, Ber­nard, tu sais joli­ment bien ton affaire, tu es épa­tant !

— Je t’ai déjà dit que les cours de l’abbé G… à ce sujet étaient pas­sion­nants. Il n’y a pas moyen de les oublier.

Tu penses si nous écou­tions quand il nous par­lait de la che­va­le­rie ! Il nous disait d’une voix chaude, entraî­nante, com­ment, sous le souffle de l’esprit chré­tien, ce qu’il y avait de plus noble, de plus géné­reux dans les familles se leva, s’organisa en une élite que l’Église bénit et dirige. Les Fran­çais sont natu­rel­le­ment droits, loyaux, enthou­siastes, mais aus­si que­rel­leurs et légers. En exal­tant leurs qua­li­tés, on remé­diait à leurs défauts, et la che­va­le­rie fut vrai­ment une école de loyau­té, d’honneur, de cou­rage chré­tiens, mis au ser­vice de toute cause juste, prêts à la défense des faibles et des mal­heu­reux, comme de l’Église elle-même.

L’abbé nous fai­sait assis­ter à la rude bataille où le petit page, à force de bra­voure, gagnait ses épe­rons d’or. Il nous trans­por­tait avec lui en quelque vieille cathé­drale, où, devant l’autel de la Vierge, le futur che­va­lier pas­sait sa veillée d’armes. Nous le sui­vions au milieu des tour­nois, à l’heure encore où quelque héros du moyen âge l’armait che­va­lier, lui fai­sait prê­ter ser­ment d’être loyal au ser­vice de la veuve et de l’orphelin. Et puis nous cou­rions der­rière lui à tra­vers le monde, par­fois jusqu’à Jéru­sa­lem, pour enfin le voir mou­rir, calme et fier, défiant l’ennemi de son pays, ten­dant les bras aux saints de France, qui l’attendaient là-haut.

Nous ne vou­lions pas que l’abbé nous par­lât des che­va­liers félons. Ceux-là, nous refu­sions de les connaître, mais nous rêvions d’honneur, de prouesses, de fidé­li­té. Oh ! les belles classes que nous avions là !

Ber­nard est com­plè­te­ment embal­lé et Jean a qua­si la larme à l’œil.  Comme il n’en veut rien lais­ser voir, il se tait. Puis, au bout d’un moment, alors que leurs jeunes regards vont du vieux châ­teau fort au ciel bleu d’Italie, Jean dit à son cou­sin.

— Au fond, mon vieux Ber­nard, c’est aus­si bien aujourd’hui. Rien ne nous empêche d’être che­va­liers de la France et de Dieu ! La Croi­sade Eucha­ris­tique le demande même aux petits ; les Scouts catho­liques et toutes nos asso­cia­tions de jeunes sont faits pour for­mer des élites dans tous les milieux. Être fier, loyal, chré­tien est dif­fi­cile en tous les temps, donc c’est tout aus­si chic au mois de mai de l’an 1934 et plus, qu’en l’an de grâce 1100 !

Abbaye bénédictine du Moyen-Age, Cluny
Abbaye béné­dic­tine de Clu­ny (Saône-et-Loire) fon­dée en 910 par Guillaume, duc d’Aquitaine

Sur ce, com­plète ta confé­rence : Dis-moi un peu com­ment cet esprit che­va­le­resque pénètre non seule­ment par­mi les laïcs, mais sans doute aus­si chez les prêtres, les moines, les gens d’Église, enfin.

— En sus­ci­tant un héroïsme d’un autre genre, mais plus beau encore, il faut bien l’avouer, héroïsme de péni­tence, de sacri­fice, d’apostolat dont cer­taines abbayes furent par­ti­cu­liè­re­ment le foyer.

Il faut citer entre toutes les autres celle de Clu­ny, déli­cieu­se­ment nichée dans un coin des col­lines du Mâcon­nais, chez nous, en France ; elle avait été fon­dée en 910, je crois, par un saint, et, sous cinq autres grands abbés, tous saints, elle eut un éclat incom­pa­rable. Ses grands moines devinrent l’appui des papes ; leur foyer de prière et de péni­tence rayon­na sur la France, l’Italie, l’Allemagne, etc., renou­ve­lant par­tout la vie reli­gieuse et sacer­do­tale. C’est encore aux moines de Clu­ny et à leurs dis­ciples qu’on doit tant de savantes études et beau­coup de ces admi­rables églises romanes, qui sur­gissent alors un peu par­tout.

Crois-tu que mon cher abbé G… serait fier s’il m’entendait !

Et Ber­nard, d’un bond, rajuste sa musette sur son dos, entraî­nant Jean vers l’hôtel, où ils ont lais­sé leurs bicy­clettes.


Navigation dans Petite Histoire de l’Église illustrée
« Les saints fon­da­teurs de l’Europe chré­tienneGré­goire VII et l’empereur d’Allemagne Hen­ri IV, Canos­sa. »

Soyez le premier à commenter

    Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    *

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.