Les missionnaires, ouvrant l’Évangile, y lisent leur consigne ; ils y lisent aussi l’annonce de ce qui sera peut-être leur destinée.
Jésus-Christ ordonna lui-même la première « mission ». Il envoya les douze apôtres, — c’est l’Évangéliste saint Luc qui nous le dit, — « prêcher le royaume de Dieu et guérir les malades. » Il voulut qu’ils partissent avec leur besace, sans provision : au pays d’Israël on était accueillant, c’est un trait des mœurs orientales. Mais devant leurs yeux il entr’ouvrit, pour un avenir plus lointain, des horizons plus vastes ; il les prévint qu’ils seraient comme des brebis au milieu des loups. D’après une tradition que rapporte saint Clément, saint Pierre, anxieux, aurait alors interrompu son maître : « Et si les loups mangent les brebis ? » aurait-il-demandé. Le Christ de répondre : « Si la brebis est morte, elle n’a plus à craindre le loup. »
Des missionnaires du Christ pouvaient donc être appelés à mourir. Le Christ leur parla des tribunaux où ils seraient traînés, des supplices qu’ils auraient à subir ; il leur promit que le Saint-Esprit lui-même, lorsqu’ils seraient accusés, interrogés, leur inspirerait les réponses qu’ils devraient faire. Il leur montrait les récompenses assurées, dans le ciel, à ceux qui auraient fait s’agenouiller les hommes devant lui. Il ajoutait qu’au cours de leurs voyages les hôtes qui les recevraient seraient, eux aussi, récompensés, ne leur eussent-ils donné qu’un verre d’eau fraîche.
Dans le compartiment, en gare de Paray, un prêtre est monté. Vêtu de la redingote courte, le col romain dépassant le col noir, il est aisé de reconnaître en lui un voyageur d’outre-mer ; cependant il parle correctement le français. Bernard a tôt fait de trouver l’occasion de lui rendre un léger service, de lui dire quelques mots, et d’apprendre que ce jeune prêtre est Canadien.
Bientôt c’est une conversation générale et des plus mouvementées ; les garçons posent questions sur questions sur le Canada, auxquelles répond très aimablement leur interlocuteur.
Il explique : Vous le savez, l’Amérique a été découverte en 1492 par Christophe Colomb, mais ce sont des pêcheurs bretons et normands qui touchent les terres du nord et viennent à Rouen, en 1520, vendre leurs pêches « faites ès-parties de la terre Neuve »…
Un chef iroquois du Canada.
Bientôt François Ier enverra Jacques Cartier au Canada. L’héroïque marin fera trois voyages ; il laisse là-bas une Croix, dressée près du fortin où il a passé l’hiver. La France ne prend possession d’une terre que pour la donner à Dieu.
— Et puis, Père ?
— Et puis, Samuel Champlain débarque à son tour, en 1603. Il est émerveillé par le fleuve Saint-Laurent, et il écrit : « Faire fleurir les lis de France, le long du grand fleuve, et y porter en même temps la bonne nouvelle de l’Évangile, c’est mon rêve. »
Il le réalisa dans toute la mesure du possible, car il parvint à mener de front exploration, conquête et colonisation.
Des Franciscains, des Carmélites et bien d’autres religieux et religieuses avaient aussi passé l’Atlantique, pour le salut des Canadiens. Cependant les Jésuites semblent plus particulièrement destinés à cette conquête apostolique, que leur a confiée le roi Henri IV. Quand, après de rudes vicissitudes, ils reviennent et s’engagent en 1626, avec le Père de Brébeuf, dans le pays des Hurons, Champlain écrit à ceux-ci : « Ce sont nos pères, nous les aimons plus que nos enfants et plus que nous-mêmes… Ils ne recherchent ni vos terres ni vos fourrures. Ils veulent vous enseigner le chemin qui conduit au Maître de la Vie. Voilà pourquoi ils ont quitté leur pays, leurs biens et leurs familles. »
— Quel a été l’accueil des Hurons, Père ?
— Meilleur que celui des Iroquois, dont l’atroce cruauté a fait tant de martyrs. Le Père Jean de Brébeuf et ses compagnons pénétraient inlassablement de tribu en tribu. Ils décrivaient ainsi leurs menus : « On mélangeait ordinairement les intestins de petits poissons à notre farine de blé d’Inde, pour l’assaisonner. »
— Quelle horreur ! En voilà un piment ! s’écrient les garçons.
— Écoutez encore.
— « Dedans leurs cabanes (celles des sauvages) vous y trouverez l’image de l’enfer en miniature, ne voyant ordinairement pas autre chose que du feu, de la fumée et de chaque costé des corps noirs et à demi rôtis, entassés pêle-mêle avec les chiens, qu’ils considèrent comme aussi chers que les enfants de la maison, etc… »
— Mais, Père, c’est épouvantable !
— Attendez. Les Iroquois sont partagés entre l’admiration et la haine pour ces étrangers qui pénètrent chez eux. La haine domine bientôt et les missionnaires vont être martyrisés. Attaché au poteau, le Père de Brébeuf ne cesse de prêcher « tandis qu’on le pique avec des alènes rougies au feu, qu’on le brûle avec des charbons embrasés, qu’on lui met au cou un collier de haches ardentes…
Le long de la grande allée, bordée d’eucalyptus, s’avance un gamin aux yeux ronds et vifs, aux cheveux laineux et frisés… C’est Yoséfou, un gracieux négrillon que sa démarche nerveuse et saccadée a fait surnommer Guigué, ce qui veut dire, dans la langue de sa tribu : la sauterelle.
À l’autre bout de l’allée apparaît une forme blanche, c’est Sœur Claire. Pour se garantir contre les ardeurs d’un soleil implacable elle porte sur son voile un grand casque doublé de vert.
« Où vas-tu, Yoséfou ? » demande-t-elle à la Sauterelle. « Je vais à l’église saluer Mwana-Jésus », le Petit Jésus, répond la Sauterelle. « Très bien, dit Sœur Claire ; salue-le aussi de ma part ! »
Arrivé à l’église le jeune négrillon se prosterne devant le tabernacle puis, d’un brusque mouvement de jarret, se redresse comme s’il avait des ressorts dans les jambes. C’est la génuflexion habituelle de la Sauterelle ! Aussitôt après, il se dirige vers la crèche. Le voici en face de Mwana-Jésus ! Ses yeux ronds et blancs brillent de joie et aussi d’envie. Il est si beau ce petit Jésus et si blanc… tandis que lui, Yoséfou, est noir comme l’ébène Mais Jésus regarde surtout la couleur des âmes ! Et celle de la Sauterelle est blanche comme un beau lys. Et parce que son petit cœur est tout à lui voici que notre négrillon improvise une étonnante litanie : « Mon Dieu, notre Père, que votre Fils est beau ! Je vous félicite !… Sainte Vierge Marie, que votre enfant est beau ! Je vous félicite !… Bergers, que vous êtes gentils d’être venus visiter Jésus… Je vous félicite !… Rois-Mages, je vous félicite de lui avoir apporté des cadeaux ! »
Au cœur de la France, en Berry, la ville d’Issoudun est dominée par une blanche et légère église que surmonte la statue dorée du Sacré-Cœur. Les pèlerins qui pénètrent dans cette basilique sont saisis par le rayonnement des milliers de lampes rouges qui brûlent devant la statue de la Vierge, et par les innombrables plaques de marbre blanc qui tapissent les murailles et disent les grâces merveilleuses obtenues par l’intercession de Marie. Ces « ex-voto », il y en a partout, depuis les cryptes et les parvis jusqu’aux voûtes. Pas un coin, si petit soit-il, où la reconnaissance n’ait trouvé le moyen de se glisser pour crier la bonté, la puissance de Notre-Dame du Sacré-Cœur, que l’on invoque dans ce sanctuaire sous le beau nom « d’Espérance des désespérés ».
Issoudun, capitale du Bas-Berry, avait eu à travers les siècles et les guerres, une histoire tourmentée. Sans cesse pillée, dévastée, brûlée, cette ville s’était pourtant toujours signalée par sa dévotion envers Marie.
Longtemps, la Vierge y fut priée sous le nom de « Notre-Dame de grand pouvoir ». La Révolution, fit disparaître ce culte, jusqu’au jour où il devait revivre de plus belle en montrant le « grand pouvoir » de Marie sur le Cœur de Jésus.
Comment fleurit sur ce sol, la dévotion à Notre-Dame du Sacré-Cœur ? — C’est ce que nous allons essayer de dire.
« Tenez, ma bonne Mère, je vous l’abandonne ! »
Au commencement du siècle dernier, dans la petite ville de Richelieu, en Touraine, la famille Chevalier vivait pauvrement. Le père, très modeste boulanger, était un homme rude, ignorant, peu capable de pourvoir aux besoins de ses enfants. Sa femme, laborieuse et méritante, pour essayer d’augmenter les ressources du foyer, se rendait chaque matin au marché où elle revendait des légumes et des fruits. Malgré tout, le ménage connaissait souvent la gêne. Aussi, quand, en 1824, naquit le dernier des enfants, le petit Jean-Jules, fut-il très mal accueilli par son père. Celui-ci sentait ses forces s’en aller, et, ne comptant pas sur la Providence, il se tourmentait d’avoir une bouche de plus à nourrir. Le pauvre innocent devint donc un sujet de discorde entre ses parents.
Un jour, le mari, de plus méchante humeur encore que d’habitude, se dirigea vers le marché où sa femme assise devant son étalage, servait sa nombreuse clientèle. Pour ne pas laisser son poupon tout seul à la maison, elle l’emportait dans une corbeille où il dormait paisible entre les choux et les carottes. L’homme, en colère, s’approchant du comptoir, accusa sa femme de le négliger pour ne s’occuper que de son petit et se répandit en paroles amères et blessantes. La malheureuse, interdite, consternée de tous ces reproches qui tombaient sur sa tête en public, fondit en larmes.
Pour mettre fin à une scène trop pénible, elle saisit son enfant, et, le serrant contre elle, courut se réfugier dans l’église toute proche. Là, déposant le petit aux pieds de la Vierge :
« Tenez ma bonne Mère, je vous l’abandonne ! »
— « Tenez, ma bonne Mère », s’écria-t-elle en sanglotant, « s’il doit toujours me causer autant de peine qu’aujourd’hui, vous pouvez le prendre et en faire ce que vous voulez, je vous l’abandonne ! »
Puis, laissant l’enfant à la garde de Marie, elle s’en alla…
Au bout d’un moment, plus calme, et confuse de son mouvement de désespoir, elle revint vers l’église. Son petit garçon souriait à la Vierge qui semblait le regarder avec tendresse. La pauvre mère s’agenouilla près de lui, pleura, pria, et, se sentant réconforté, elle reprit courageusement avec son fils, le chemin de sa maison.
Marie ne devait pas oublier que cet enfant lui était donné et qu’elle pouvait en faire tout ce qu’elle voudrait.
Il paraît que, depuis ce jour, le petit Jules montrait un grand amour pour cette image de la Vierge. Dès qu’il sut prier, on le voyait souvent agenouillé devant elle, récitant bien pieusement son chapelet. Il aimait venir à l’église et sa joie fut vive quand le vieux curé le choisit comme enfant de chœur. Tandis que, sage et recueilli, il servait la messe, un ardent désir s’éveillait dans son cœur : celui de monter lui aussi à l’autel et de célébrer le saint Sacrifice. Être prêtre, quel suprême bonheur !
Josepho a douze ans et a été baptisé voici une semaine. Le Père l’a donné en exemple à ses compagnons de classe, car il sait son catéchisme sur le bout du doigt C’est d’ailleurs pourquoi il porte aujourd’hui autour du cou un chapelet plus beau que celui de ses camarades. Personne cependant ne le jalouse, car tous savent que c’est une récompense méritée et que par ailleurs Josepho est le plus aimable garçon de l’école. Hier encore, il est parti avec deux maigres poulets pour acheter des remèdes à sa bonne maman qui est très malade. Josepho l’aime tellement !
Hélas, il sera bientôt orphelin, murmure-t-on autour de lui et il est le seul catholique de toute sa famille ! Cependant, tout ce que l’enfant a appris au catéchisme, il l’a redit et expliqué du mieux qu’il a pu à sa mère. Le Père a dit que celui qui meurt aussitôt après son baptême va droit au Paradis. Josepho voudrait bien voir sa maman heureuse auprès du « Grand Dieu des Blancs », car elle a toujours été bonne pour lui. Mais comment faire ? Toute la famille s’oppose au baptême de la malade. L’année précédente quelqu’un n’est-il pas mort au village peu après avoir été baptisé ? C’est le missionnaire qui lui avait jeté un mauvais sort, a murmuré le sorcier…
Si aujourd’hui la mère de Josepho devient chrétienne elle mourra certainement aussitôt après ! Triste raisonnement de ces pauvres Noirs victimes de leur ignorance et esclaves de leurs sorciers ! La mère de Josepho ne les connaît que trop bien… Aussi donne-t-elle à son fils des conseils de prudence. « Josepho, si je meurs baptisée, tu seras chassé de la famille ! Où iras-tu alors ? » Et pourtant le missionnaire l’a dit : « Celui qui meurt aussitôt après le baptême entre tout droit au ciel ! » Et cette nuit sera peut-être la dernière que maman passe sur la terre, songe Josepho. Que faire ?